27/09/2010

Saint Jazz Ten Noode 2010

À Saint-Josse-ten-Noode, on aime le jazz, d’ailleurs, si vous faites une petite promenade nocturne du côté de la Chaussée de Louvain, vous remarquerez sur les volets des magasins, lorsque ceux-ci sont fermés, de grandes peintures à l’effigie de Dave Holland, Philip Catherine et autres jazzmen. On aime tellement le jazz, que l’on n’hésite pas à transformer le nom de la commune en Saint-Jazz-ten-Noode, le temps d’un festival. Et cela fait 25 ans que ça dure!


Créé en 1985, à l’initiative de l’actuel bourgmestre  Jean Demannez, cet évènement gratuit a permis à un public toujours plus nombreux de goûter au plaisir du jazz. Le petit chapiteau de la place Saint-Josse a donc vu défiler au cours de toutes ces années pas mal de grands noms: Toots, Philip Catherine, Clark Terry, Aka Moon, Deborah Brown, Michel Herr... Et il a accueilli aussi des jeunes jazzmen qui ont fait leurs preuves par la suite. Pour fêter ses 20 ans, en 2005, le festival avait déménagé à la place Rogier et se voulait encore plus populaire (au risque même de flirter avec les frontières du jazz en invitant Thomas Dutronc et Michel Jonasz).

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Pour ce 25ème anniversaire, les organisateurs ont opté pour une autre formule, étalée sur deux jours et dispersée en divers lieux. Il y avait toujours le chapiteau sur la Place bien sûr, mais on pouvait aussi aller écouter du jazz au Théâtre Le Public, au Botanique, au Sazz n’ Jazz, à la Jazz Station… (Oui, oui, tout ça c’est à Saint-Josse, la plus petite commune de Bruxelles!).

 

Je n’ai pas eu l’occasion de tout voir, malheureusement (il y avait le quartette de Toots qui a drainé une foule énorme, Radoni’s Tribe, Ivan Paduart, Steve Houben, Marc Lelangue et d’autres encore… Beaucoup d’autres). Moi, j’ai juste eu le temps d’aller écouter le travail de Michel Herr avec la «jeune génération».

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Michel Herr a fait, comme souvent, un travail de titan, un travail remarquable. Il a repris quinze thèmes écrits par quelques-uns de nos plus grands jazzmen belges, et les a arrangés pour différentes formations. Des quintettes, des trios, des octettes... avec des sections de cuivres, ou plus orientées guitares ou piano… Différentes formules, différentes saveurs, différentes couleurs. Un cocktails surprenant qu’il faut être capable d’enchaîner. Il faut être chaque fois différent sans être incongru. Savoir doser les contrastes. Savoir nuancer les énergies. Et pour cela, Michel Herr est un maître.


Alors, on a eu droit à des relectures de «Road To Granada» (de Steve Houben), «Le Jazz» (de Caharles Loos), «Back Home» (de Jean-Pierre Catoul), «Small World» (de Pierre Van Doormael), etc.


Et sur tous ces morceaux magnifiquement remis en lumière, on a pu entendre d’excellents solistes. Steven Delannoye (ts, ss), brillant sur «Thinking Of You» (de Michel Herr) ou sur  «Piano Groove» (de Philip Catherine), Greg Houben (tp, bugle) sur «Last Portrait» (de Diederik Wissels), Pieter Claus (vib) sur «Everyday Is The D Day», qu’aurait sans doute affectionné son auteur, Marc Moulin.


J’ai pu découvrir aussi d’autres jeunes et excellents musiciens dont je n’ai malheureusement pas retenu tous les noms (il n’est pas interdit de m’aider). Ainsi, le trompettiste (Martial Delangre ???) sur «The Road To Granada» et «Petit à petit» (de Phil Abraham), qui possède un son clair, fluide et puissant. Mais aussi un tromboniste (Fred Heirman ???) ou un guitariste (en duo avec Lorenzo Di Maio) pleins d’ardeur…   Et puis, il y avait tous les autres, les «moins» jeunes: Jean-Paul Estiévenart, Lionel Beuvens, Bruno Grolet, Nicolas Kummert, Gilles Repond, Yannick Peeters, Vincent Brijs, Erik Bogaerts, Piotr Palluch, Nicola Andrioli, Yves Peeters, Alex Cavalière, Pascal Mohy, Hendrik Vanattenhove


Je ne peux pas les citer tous (il y en avait beaucoup) et j’en oublie sans doute, qu’ils m’en excusent. De toute façon on les reverra sans aucun doute encore sur scène… et c’est tout le mal qu'on leur souhaite!

 

Merci Michel et merci Saint-Jazz-Ten-Noode.

 

A+

 

EDIT:

Pour être sûr de n'avoir oublié personne, voici la liste complète des "participants" (Merci à Michel Herr):

Trompette : Jean-Paul Estiévenart, Gregory Houben, Martial Delangre. Violon : Alexandre Cavaliere. Sax : Nicolas Kummert, Steven Delannoye, Bruno Grollet, Kris Bogaerts, Vincent Brijs, Joppe Bestevaar. Trombone : Gilles Repond, Frederik Heirman . Piano : Nicola Andrioli, Pascal Mohy, Piotr Paluch. Guitare : Quentin Liégeois, Lorenzo Di Maio, Bert Cools. 
Basse : Félix Zurstrassen, Hendrik Vanattenhoven, Yannick Peeters. Drums : Lionel Beuvens, Yves Peeters, Stijn Cools. Vibraphone : Pieter Claus


 

 

 

 

 

24/09/2010

Mognoscope au Théâtre Marni

Afin de présenter les dernières parutions de son label Mogno Music, Henri Greindl a misé sur le tir groupé. En effet, deux jours de suite, le 8 et 9 septembre, 6 groupes se sont succédé au Théâtre Marni.

Je m’y suis rendu le deuxième soir pour écouter Sabin Todorov et Bernard Guyot en duo, le groupe de Fabrizio Graceffa et finalement le groupe d’Osman Martins et Pierre Gillet.

La veille, Mogno avait présenté ses autres parutions : Charles Loos en solo, le trio de Paolo Loveri et Wappa Tonic Quintet.

 

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En 2008, avec Summer Residence (et avec Charles Loos), Bernard Guyot avait frappé un grand coup en écrivant une superbe suite en 5 mouvements en hommage au club  Le Travers (qui fêtait, à titre posthume, ses trente ans). On découvrait alors un saxophoniste sensible et talentueux. On ne savait pas vraiment, à l’époque, que Bernard et Sabin Todorov se côtoyaient depuis pas mal de temps déjà et avaient même monté un quartette ensemble. C’est pourtant forts de cette longue amitié, qu’ils ont décidé de jouer en duo et d’enregistrer une démo,« juste pour voir». Rien de plus précis que ça au départ. Mais à la réécoute des « bandes », ils se rendent à l’évidence : «ça sonne!». Tout s’enchaîne assez rapidement, ils enregistrent d’autres compos de l’un et de l’autre et Henri Greindl se propose de sortir l’album. Voilà donc «Archibald’s Song».

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Amusant et intéressant d’écouter ces deux personnalités s’échanger leurs visions de la vie, de confronter leurs idées musicales, d’évoquer leurs origines et leurs souvenirs.

La plupart des compositions de Guyot sont souvent tendres et lyriques, voire sentimentales.

«St Charles School» est une belle ritournelle ensoleillée, «Au bord de l’océan» est assez rêveur et introspectif tandis que «Blues Oriental» est plus mystérieux et puise dans l’imaginaire romanesque. Au ténor, le jeu de Guyot est d’une grande clarté, mais c’est au soprano qu’il est encore plus convaincant. Il y injecte juste ce qu’il faut d’acidité pour en souligner une certaine fébrilité. Les longues phrases ondulantes et les brèves ponctuations aiguisées s’équilibrent entre elles avec souplesse. Sabin Todorov se fait faussement discret au piano. Il met en valeur les harmonies du saxophoniste, mais il n’hésite pas non plus, quand il le faut, à se faire plus incisif. Bien sûr, c’est sur ses propres compositions que Todorov révèle plus encore ses origines slaves. «Soul Of A Imigrant» est une sorte de valse hésitante qui évoque la marche inquiète d’un voyageur qui ne sait pas où il met les pieds ni où ce chemin le mènera. Ces influences sont encore plus flagrantes sur «Crying Game» ou la polyrythmie et les mesures impaires sont fortement présentes. (Si vous aimez ça, je ne peux que vous conseiller son album «Inside Story 2» dans lequel il a invité un quatuor de voix bulgares). Les deux musiciens semblent s’adapter à la musique de l’autre, s’adapter au langage de l’autre, s’adapter aux différences de l’autre, pour finalement, s’adopter l’un et l’autre. Belle leçon.


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Fabrizio Graceffa (eg) opte pour un style assez inspiré d’un Kurt Rosenwinkel. Il teinte son jazz, plutôt languissant, de légères structures pop.  Il joue avec quelques loops et quelques sampling pour initier un tapis légèrement groovy. Il diffuse des ambiances éthérées et des mélodies simples sur lesquelles Jean-Paul Estiévenart (tp) improvise quelques phrases plus élaborées. «5.4» sonne cependant un peu bizarrement, la trompette semble être trop en arrière-plan, la batterie (Herman Pardon) est très présente et la contrebasse (Boris Schmidt) trop discrète. Heureusement, sur le disque, l’équilibre est bien mieux réparti.

«The Answer» puis «Back Home» sont deux thèmes plus instantanés, plus direct, et permettent à la trompette de prendre plus d’ampleur. Estiévenart se libère dans un solo magnifique. On y sent plus de puissance et de détermination. Il arrache les notes et déchiquette l’harmonie. Du Estiévenart comme on l’aime. Au moment d’entamer «Stories», morceau titre de l’album, Graceffa invite la chanteuse Jennifer Scavuzzo qui a écrit des paroles sur cette composition. C’est assez tendre et assez pop. On terminera ce concert agréable, mais peut-être un peu trop sage à mon goût, avec… «Something Is Missing».

Ceci dit, le disque – dans lequel Peer Baierlein est à la trompette – joue la carte de la décontraction et il faut admettre qu’il se déguste avec plaisir.


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Troisième et dernier concert de la soirée: Osman Martins et Pierre Gillet venus présenter «Parceria».

J’avoue ne pas être un «fondu» de la musique brésilienne (je vais sans doute décevoir Henri Greindl dont le cœur bat en grande partie pour elle), ce qui ne m’empêche pas de l’apprécier et d’y prendre du plaisir à l’écouter. Et heureusement, ce soir, le plaisir était de la partie.

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Osman est un excellent chanteur et joueur de cavaquinho (sorte de ukulele qui offre, me semble-t-il, bien plus de nuances). Après avoir beaucoup tourné dans son pays et en Italie, Osman Martins s’est installé à Bruxelles à la fin des années ’80 et a donc pas mal écumé les clubs et bars du Benelux. Il s’y est fait quelques amis musiciens tels que Steve Houben, Manu Hermia (que l’on retrouve tous deux sur l’album) Maxime Blesin ou encore Pierre Gillet. Ce dernier est un jeune et excellent guitariste que je ne connaissais pas. Avec sa 7 cordes, il fait plus qu’accompagner Osman. Il possède indéniablement une technique irréprochable mais il a aussi un sens inné de la musique brésilienne et du choro en particulier. Ça tombe bien, c’est de choro qu’il s’agit ce soir. Cette musique traditionnelle et populaire, chaude et joyeuse, nous est délivrée avec enthousiasme par les deux guitaristes entourés de trois percussionnistes: Junior Martins (le fils d’Osman), Michel Nascimento et Osvaldo Hernandez. Les morceaux sont concis et nerveux. C’est souvent dansant - même une relecture de «l’Aria» de J.S. Bach vous fait onduler des hanches - et parfois mélancolique («Uma historia» ou «Choro Negro» par exemples). L’entente entre Gillet et Martins est assez remarquable. Jamais ils n’empiètent sur le terrain de l’autre. Ils se partagent tour à tour le soutien rythmique puis la mélodie. Les percus, très diversifiées (Pandeiro, Cuica, Caxixis, Triangle, Atabaque, etc...), sont utilisées avec finesse et, même si elles sont très présentes, ne sont jamais envahissantes. L’ensemble est plutôt convaincant. Bref, si vous voulez faire entrer un peu de soleil chez vous cet automne, vous savez ce qu’il vous reste à faire...

 

 A+

 

21/09/2010

Blogueurs Jazz et les Big Bands

Comme chaque trimestre, le Z Band (une bande de blogueurs) publie, au même moment (tant bien que mal), un texte sur un sujet décidé en commun. Après Jazz’Elles, Cordes Sensibles, Ma première Galette, L’art de la touche en Noir et Blanc, Tous sur Mingus, Les guitaristes, A chœur et à voix, L’Ivre d’Image sur son nuage, Jeunes pousses et Spring is Swing, voici Blogueurs Jazz et les Big Bands.


Du temps des ballroom, le Big Band de jazz était roi.

On dansait, on s’éclatait, on oubliait tout en écoutant les orchestres de Count Basie, de Duke Ellington ou de Benny Goodman. On connaît la suite. Les grands orchestres coûtent cher et l’attirance du public pour d’autres danses, d’autres musiques (le rock and roll, puis le twist) ont précipité leur déclin. Alors, on ne danse plus de la même manière et on se libère comme on peut. Du côté du jazz aussi, on se libère, mais d’une autre façon. Et petit à petit, on dansera de moins en moins sur cette musique.


Des Big Bands, il y en a encore, et de très bons. Mais même si vous tapez du pied, claquez des doigts ou balancez la tête… vous gigotez toujours sur votre chaise. Le jazz s’écoute assis. Pourquoi ?

Le funk, la soul, le R’nB, le hip-hop, musiques qui découlent du jazz, s’écoutent debout et se dansent.

 

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Un Big Band qui fait danser, ça existe encore ?

Oui. Un Big Band de DJ’s !

De DJ’s ? Vous voulez rire ?


Pas du tout. L’idée est simple : il «suffit» de réunir douze turntablists autour du trio Aka Moon et vous voilà en train de vous dandiner devant eux… si le concert est «debout»...

Bien sûr, il y a la science du rythme des DJ’s, mais il y a aussi l’intelligence des arrangements d’Aka Moon. Pas question ici de faire tourner à l’infini des boucles sur le même BPM. C’est pas du David Getta ou du Bob Sinclar, c'est du jazz... si, si...

Ici, chaque DJ a sa partition, son rôle à jouer, son instrument à faire sonner. Comme dans un Big Band.

Et ça jazze, et ça swingue et ça groove.


J’avais eu l’occasion d’assister à un concert d’Aka Moon avec le seul DJ Grazzhoppa, une nuit à l’Athanor (club aujourd’hui disparu). J’avais été sidéré par l’aisance du DJ à s’intégrer aux rythmes complexes d’Aka Moon. Par la suite, aux environs de 2003, Grazzhoppa imagine de réunir 5 autres DJ’s «to scratching and swooshing» avec lui. Plus tard, il double la dose. Les voilà à douze. Pour le festival Jazz Middelheim en 2005, le regretté - et visionnaire - Miel Vanattenhoven ose l’aventure et les invite. Fabrizio Cassol structure l’ensemble. Certains DJ’s jouent le rôle des cuivres, d’autres des cordes ou des percus. Monique Harcum, superbe chanteuse soul (qu’on a entendu avec Mo & Grazz ou Jill Scott, et vue aussi au cinéma dans "Malcolm X" de Spike Lee) entre dans la danse. Après le choc et l’incrédulité, c’est l’ovation. Qui a dit que les amateurs de jazz étaient des vieux conservateurs? L’expérience se renouvelle plus tard à Banlieue Blues à Paris. Même constat. DJ Big Band tente ensuite la formule avec d’autres musiciens de jazz (Erwin Vann, Laurent Blondiau, Daniel Romeo, Patrick Dorcean ou Alex Tassel entre autres) et le résultat est tout aussi probant.


 

 

Mais avec Aka Moon, la saveur est quand même différente. Et vous pouvez maintenant la goûter, chez vous, depuis que le concert enregistré au KVS est paru en CD (chez Cypres). Le Big Band et Aka Moon explorent le funk, les musiques ethniques, le jazz et le hip hop, bien entendu, avec une créativité de tous les instants.

 

Il faut entendre comment chaque platine parle, comment elle sonne, comment elle échange avec Michel Hatzi (eb), Fabrizio Cassol (as) et Stéphane Galland (dm). Il faut entendre comment le trio improvise au travers de ces scratches débordants d’énergie. Allez écouter comment est retravaillé «Amazir». Allez écouter comment Galland et les DJ’s dialoguent sur l’incroyable «12 Sentences». Allez écouter le «Solo de Grazzhoppa»

 

Allez tout écouter, allez bouger, allez danser. Prenez tout: tout est bon. Ce n’est peut-être pas le Big Band comme vous l’avez toujours imaginé, mais c’en est une vision passionnante et excitante.

 

 

A+

 

Les Big Bands chez :

 

Ptilou’s blog 

Jazz à Paris 

Z et le Jazz 

Mysteriojazz 

Jazz O Centre 

Jazz à Berlin 

Belette et Jazz

 

18/09/2010

Mons en Jazz Festival

Petit passage à Mons vendredi 1er septembre pour assister à l’une des deux soirées de Mons en Jazz. Organisé par Aziz Derdouri, le festival a vu le jour en 2000 (en même temps que l’ouverture de son célèbre et regretté K.Fée qui a accueilli un nombre incalculable de jazzmen belges et étrangers). Après avoir épuisé diverses formules (dans les cafés de la ville, sous chapiteau, etc.), c’est désormais dans la petite salle Abel Dubois (où se trouvait jadis la RTBF) qu’Aziz organise l’événement. Si Mons en Jazz cherche encore un peu sa vitesse de croisière au niveau de l’affluence, sa programmation ne dévie pas de l’objectif initial. Elle se veut pointue sans pour autant être élitiste. Est-ce pour cette raison que le public se fait encore un peu trop timide? Il y a pourtant de quoi attiser la curiosité de tous. Ce week-end, il y avait une place pour le jazz de demain (Adrien Volant), une pour le jazz actuel (Voices de Nicolas Kummert, Hermia-Tassin quartet, Qu4tre, Jean-Louis Rassinfosse trio), une belle place pour le grand Hamid Drake et une autre pour saluer le renouveau du jazz british, (on connaissait Polar Bear, Neil Cowley ou encore Robert Mitchell, voici Get The Blessing, anciens musiciens de Portishead). Avouez que l’affiche était alléchante.

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C’est donc le tout jeune quartette d’Adrien Volant (tp) qui ouvre le bal. Voilà de la fraîcheur, de la passion et du talent comme on en redemande. Entouré des non moins prometteurs Guillaume Vierset (eg), Felix Zurstrassen (eb) et Antoine Pierre (dm), le jeune trompettiste semble avoir de l’ambition et déjà une belle idée du jazz qu’il compte explorer. Entre les reprises de John Scofield («I’ll Catch You») et de Freddie Hubbard («Dear John») il glisse quelques compositions originales («Lunatic», «Don’t Eat This Meat») dont l’orientation est assez claire: un dynamique mélange de post bop et de jazz moderne inspiré de la jeune scène new-yorkaise. Et l’envie de remettre l’énergie, le swing et le groove en avant est évidente. Si je vous dis que le phrasé d’Adrien Volant s’inspire autant de Roy Hargrove que de Ralph Alessi, vous imaginez encore mieux l’ambiance? Malgré leur jeune âge, le groupe est déjà bien soudé et l’on sent chez eux un véritable plaisir à jouer ensemble. Un quartette à suivre de très près.

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Deuxième groupe à monter sur scène, Voices de Nicolas Kummert.

J’avoue que, sur papier, le projet me laissait un peu dans l’expectative, mais sur scène, il ne me fallut pas longtemps pour être conquis. Du jazz, du blues, du reggae, du Monk, du Salif Keita, tout se mélange immédiatement avec justesse, intelligence, modernité, équilibre et créativité. On connaissait déjà l’approche bien particulière de Nicolas au sax (un mélange de souffle et de chant) qu’il accentue ici en  poussant l’idée encore plus loin, puisque, cette fois, il chante «vraiment». Ou plutôt, il déclame d’une voix chantante des poèmes de Prévert… ou pas. Hé oui, l’idée première était de reprendre des textes du poète et de les habiller de musique. Mais, apparemment, les ayants droits ont les idées bien plus étroites que l’auteur des «Feuilles mortes». Heureusement, au-delà de cette bisbille, l’hommage persiste et le résultat n’en est que plus beau.

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Entouré d’une solide brochette de jazzmen, Nicolas nous ballade dans un univers bigarré. C’est tantôt chaud, tantôt dépouillé, tantôt incisif, mais c’est toujours excitant. Nic Thys, à la contrebasse, rebondit sur les mots et donne de l’épaisseur au groove dans un jeu d’une étonnante souplesse. De l’autre côté de la scène, Hervé Samb éblouit par la palette incroyablement riche d’émotions qu’il arrive à faire jaillir de sa guitare. Il invente des sons d’une incroyable limpidité. Au blues, il mélange des rythmes africains, des phrases complexes ou des riffs tranchants tout en soutenant un groove lumineux. Alexi Tuomarilla alterne les notes cristallines et les harmonies lyriques dans un jeu brillant et efficace, tandis que Lionel Beuvens colore, de façon parfois subtile ou parfois intense, un ensemble d’une cohérence parfaite. Nicolas Kummert «Voices» est en tournée avec le JazzLab Series en ce moment, et vient de sortir son album chez Prova. Ne ratez rien de tout ça!

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Après un très court moment, la scène est prête pour accueillir l’événement de la soirée: Hamid Drake (dm, perc) et Pascquale Mirra (vib). Entre ces deux amis circule une énergie souterraine intense. En débutant le concert par «Guinea» de Don Cherry, le duo nous plonge rapidement dans une musique hypnotique et subjuguante. Elle est à la fois onirique et organique. Les deux musiciens jouent d’ailleurs pieds nus, sans doute pour mieux sentir les fluides et les vibrations qui traversent la terre… Entre rythmes et pulsions, entre corps et esprit, la communion est parfaite. Évoquant parfois l’esprit d’un Bobby Hutcherson chez Dolphy, Mirra va chercher au plus profond de lui des improvisations mélodiques d’une grande sensibilité. Drake et Mirra dialoguent avec une grâce incroyable. Ils étouffent les sons pour mieux les laisser éclater, resserrent les rythmes pour mieux les délier, dessinent des paysages abstrait pour mieux parler à notre imagination. Les frappes de Drake sont remplies d’histoires, de poésie, de douceur ou de fièvre.

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C’est encore plus flagrant lorsqu’il se met au Bendir. Les deux musiciens sont alors au service de la musique et même, osons le dire, de l’humanité. Leur complicité est aussi forte que leur amitié, et cela se ressent dans leur musique. Moment magique et concert absolument magnifique.

On aurait bien voulu en entendre plus, mais, festival oblige, il faut laisser la place au dernier groupe de la soirée: Qu4tre.

 

Qu4atre, c’est Jacques Pili (eb), Marco Locurcio (eg), Nicolas Kummert (ts) et Lionel Beuvens (dm) - qui remplaçait ce soir l’habituel Teun Verbruggen.

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Ici, les influences rock et pop sont indéniables. On joue d’abord les boucles sombres et évolutives qui rappellent parfois le groupe Morphine et puis on trace sur des morceaux plus «carrés» et efficaces. Parfois aussi, on s’aventure dans le plus sophistiqué (avec «Balthazar», par exemple). Locurcio se fend de riffs qui peuvent rappeler ceux de John Fusciante mais s’évade aussi parfois sur le territoire d’un  Clapton ou d’un Ry Cooder. Jacques Pili, fait gronder une basse solide et agile, Lionel Beuvens maintient la pression et Nicolas Kummert se faufile à travers tout. Qu4tre est efficace et nerveux, il n’y manque plus - peut-être - que la notion de show scénique, histoire d’aller jusqu’au bout de l’idée.

 

Rendez-vous l’année prochaine à Mons ?

 

 

A+

 

08/09/2010

Trompettes communes.

Retour sur quelques disques de trompettistes.

 

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Il y a pas mal de temps déjà, Greg Houben (tp, bugle) sortait chez Igloo «How Deep Is The Ocean» avec Sam Gerstmans (cb) et Quentin Liégeois (g). C’était il y a presque un an, mais il n’est jamais trop tard pour en parler. Surtout qu’un disque, tel que celui-là, se déguste, se sirote, se laisse le temps de l’écoute. Pas besoin de se presser, il faut savoir en profiter. C’est une musique qui se veut accessible tout de suite et qui pourtant doit prendre le temps de s’installer. Dès les premiers accords, on pense évidemment à Chet Baker. Greg Houben ne s’en cache pas et lorsqu’il reprend de sa voix légèrement voilée «Daybreak », ce n’est pas pour imiter son maître mais plutôt de lui rendre hommage. Évidemment, la configuration - guitare, drums et bugle - rappelle automatiquement le trio «belge» de Chet, avec Philip Catherine et Jean-Louis Rassinfosse. On y pense et puis… on oublie, car le trio possède sa propre personnalité. La nonchalance de Quentin Liégeois à la guitare, qui se hâte lentement, dégage une énergie sans agressivité. Son jeu est souple et virtuose. La fluidité de son phraser vient s’enrouler sensuellement autour des divagations du bugle. Sam Gerstmans, comme un barreur discret à l’arrière d’un bateau, semble «guider» le trio sur les flots onduleux qu’empruntent les deux solistes. Le son de Greg Houben oscille entre le moelleux, le brumeux et la clarté. On vogue sur une mer peu agitée, au gré de quelques standards («With A Song In My Heart», «For Minors Only»…) et de compositions originales qui se fondent avec élégance et raffinement dans l’ensemble. Un disque qui swingue tranquillement et qui rappelle le parfum nostalgique d’un certain jazz West Coast. Greg Houben va sortir bientôt un nouvel album avec le saxophoniste français Pierrick Pedron (concerts les 28 et 29 octobre au Duc Des Lombards, à Paris), chez Plus Loin Music.

 

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Ambiance totalement différente avec dernier opus d’Erik Truffaz, invité cette fois-ci par le saxophoniste turc, basé à New York et propriétaire du Nublu, Ilhan Ersahin (dont je vous invite à écouter la série Wax Poetic). On connaît l’esprit voyageur et le goût des mélanges de Truffaz. Il n’est donc pas étonnant que ces deux-là ce soient rencontrés. Ce qui frappe d’entrée de jeu, sur cet album, c’est bien sûr la rythmique turque. Les percussions sont aussi nerveuses que puissantes, aussi musclées que souples. Alp Ersonmez (eb), Izzet Kizil (perc) et Turgut Alp Berkoglu (dm) donnent une énergie incroyable à l’ensemble. Une énergie chaude et grasse. Ce qui est étonnant aussi, c’est le côté éclectique des rythmes et des thèmes qui se fondent pourtant entre eux avec une homogénéité incroyable. On passe des influences drum ‘n bass au rock en faisant un détour par le reggae, le folklore des Balkans ou par des moments plus atmosphériques. Ilhan Ersahin canalise l’ensemble avec une maîtrise assumée. Son jeu est enflammé, parfois âpre, présent et effacé à la fois.  Avec ferveur, il ouvre les espaces qui invitent à l’improvisation sans pour autant franchir les limites du free. Erik Truffaz, quant à lui est d’une justesse imparable. Pas d’effets envahissants, pas tentatives hésitantes, pas de clichés, Truffaz n’avait plus sonné aussi «jazz» depuis longtemps, et ce, malgré ce contexte très underground et éclaté. Ça groove tout le temps, c’est moderne et pourtant, ça sent les roots à plein nez. Bref, c’est une totale réussite.

 

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Allons maintenant nous perdre quelque part dans la fraîcheur des bois humides du sud de la Belgique. C’est un peu ce qu’évoque, à la première écoute, l’ambiance du très bel album «Insight Pictures» de Marc Frankinet (tp) et Georges Hermans (p). Pourtant, à bien l'écouter, se dessinent, ici et là, bien plus de couleurs d’âme qu’il n’y parait. Nos deux hommes, humbles et discrets, dialoguent avec une sincérité non feinte sur des mélodies parfois mélancoliques, parfois sombres, mais parfois aussi folâtres. Il y a, dans cet album, autant d’envie de liberté et de partage que de recueillement. Et cela fait plaisir à entendre.

Marc Frankinet et Georges Hermans ne sont pas de nouveaux venus. Le premier a joué avec Garrett List, ainsi qu’au sein du groupe Sinequa ou Jojoba, et le second a sévi aux côtés de Stéphane Mercier, Jereon Van Herzeele ou Michel Magalon, entre autres.

On perçoit chez le trompettiste une certaine approche «classique» dans le jeu : une précision dans l’attaque, une aisance dans la tenue de note. On pourrait penser à Maurice André, mais c’est surtout Enrico Rava qui vient à l’esprit. Du côté du pianiste, le toucher est franc mais empreint également d’un lyrisme détaché (écoutez le superbe «Contrevalse», par exemple). Sur certains titres, la contrebasse de Jean-Louis Rassinfosse ajoute de l’épaisseur au propos. On se rapproche parfois d’une esthétique à la ECM et un frisson vous parcourt l’échine à l’écoute de «Souvenirs» ou de «Ray In The Darkness». On flotte dans une ambiance de rêve éveillé, de douceur mélancolique. Pourtant, les touches de noir et de blanc n’ont jamais été aussi colorées et l’on se surprend à se dandiner aux sons de «Samba» ou de «Thanks Mister J.C.». Au swing toujours présent mais jamais surligné, se mélangent la tendresse, la joie, l’amitié.

Il ne faudra pas manquer les prochains concerts du duo, souvent rehaussés de la présence de Raphaël Demarteau qui vient peindre en «live». Un spectacle artistique complet, en somme.

 

A+

 

04/09/2010

Visions de Kerouac de Yves Budin

De Jack Kerouac, j’avais lu, tant bien que mal, je l’avoue, «Sur la route» (comme tout le monde, ou presque), « Big Sur », ainsi qu’une excellente biographie, parue chez Folio, de Yves Buin… qu’il ne faut pas confondre avec Yves Budin !

Yves Budin avait publié en 2007 un magnifique « Visions Of Miles » que vous avez tous, je suppose. Non ? Erreur ! Heureusement, vous pouvez encore vous rattraper en le commandant ici.

Avec son style bien particulier - ambiances sombres et encres noires, taches de rouges comme l’incandescence d’une cigarette ou d'une giclure de sang, le trait anguleux et incisif - Yves Budin s’attaque donc, cette fois, à Jack Kerouac (toujours chez Dessert de Lune).

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Le livre est, une fois de plus, un bel objet : une mise en page soignée, des dessins qui racontent autant qu’ils illustrent et une écriture qui s’adapte à celle de son sujet. Budin retrace, en un voyage excitant, les nombreux évènements qui ont émaillés la vie chahutée de l’un des piliers de la Beat Genaration.


J’avais rencontré Yves lors de la présentation de son livre à la Foire de Bruxelles.

 

Comme t’es venue l’idée d’écrire un livre sur Jack Kerouac ? C’était un héros de ta jeunesse ?

 

Oui, fin de l’adolescence, vers 17 ans. On m’avait prêté un livre. Comme j’étais très attiré par les voyages et l’envie de partir aux Etats-Unis, aller visiter San Francisco, ça tombait bien. Ça fait dix-sept ans, et je reviens toujours vers Kerouac.

 

De quel livre de Kerouac s’agissait-il ?

 

«Les anges de la désolation». C’est vraiment le livre du voyage. Kerouac part de New York, va à San Francisco, va au Mexique, va rejoindre Burroughs à Tanger, remonte à Arles avant de se rendre compte que sa place favorite est aux Etats-Unis. Ce livre est la genèse de la Beat Generation. Il rencontre tous les protagonistes : Ginsberg, Burroughs, John Clellon Holmes. Ensuite, je me suis goinfré de Kerouac. Je pense avoir tout lu. Il y a évidemment «Sur la route», qui n’est pas mon préféré.

 

Qu’est ce qui t’a plu dans son écriture, dans ses histoires ?

 

D’abord, c’est lui qui m’a ouvert les portes du jazz. Dans «Sur la route», il y a d’ailleurs tout un passage sur le jazz à San Francisco, dans les vieux burlingues, le Fillmore, etc. Il y raconte le jazz élitiste et le jazz noir : le rythm ‘n blues. Kerouac parle de ces endroits enfumés, plein de pochtrons, de femmes en peignoir et de bouteilles qui s’entrechoquent. Il décrit le concert. Et ça m’a vraiment donné envie d’écouter du jazz. J’ai essayé ensuite de retrouver cette ambiance de bastringue, en allant dans des concerts de jazz. Mais je fus un peu déçu car à Liège, comme à Bruxelles, c’était un peu plus «guindé». Mais ce que j’ai aimé dans l’écriture de Kerouac c’est la prosodie Bop et Beat. L’écriture spontanée : on ouvre les vannes et ça sort. Sans rature, sans ponctuation.

 

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C’est pour cela que dans ton livre, tu as écrit de cette manière, sans ponctuation ?

 

J’ai essayé. J’ai beaucoup travaillé les textes. J’ai d’abord essayé d’être proche de son style d’écriture, sans plagier. J’ai enlevé toute la ponctuation, en référence au rouleau de «Sur la route». J’ai travaillé aussi les rimes intérieures, les assonances, les allitérations. Puis, c’est aussi un petit hommage à un poète que j’aime beaucoup : Blaise Cendrars. Il faut dire que c’est lui et Apollinaire qui ont propagé les vers blancs dans la poésie. Bref, je voulais moderniser le texte en incluant une sorte de flow hip hop ou rap, aussi. Je pense d’ailleurs, qu’il serait chouette que ce livre soit lu à haute voix, pas par moi (rire), mais par un vrai orateur.

 

Dans ton livre précédent «Visions Of Miles», tu écris un peu à la façon dont Miles s’exprimait. Chaque fois, tu adaptes ton écriture aux personnages à qui tu te réfères ?

 

Oui. Mais, le pour le prochain, je cale un peu car j’aimerais faire Bowie. Histoire de faire une sorte de trilogie de mes «héros». Iconographiquement, Bowie est un personnage très riche, assez facile à dessiner, je pense, Et puis, c’est intéressant de faire quelque chose sur Bowie, car rien, ou presque, n’a été fait sur lui. À part les peintures de Peelaert qui avait fait aussi la pochette de «Diamond Dogs». Il y a peu de chose en BD sur Bowie. Par contre pour les textes, je me demande comment je vais m’en sortir. À part  quelques-uns de ses textes de chansons…

 

Justement, pour ce livre sur Kerouac, tu as travaillé de quelle manière ? Par rapport à ses textes, ses romans, sa biographie ? Comment as-tu rassemblé les documents et comment as-tu structuré ton histoire ?

 

Pour Miles, j’avais d’abord fait les dessins, dont certains avaient servi pour des expos jazz. Et ensuite est venue l’idée d’écrire des textes sur ces dessins. Par contre, ici, pour Kerouac, j’ai d’abord écrit tous les textes, car je connais vraiment bien le personnage. Je me suis quand même appuyé sur la biographie écrite par Gerald Nicosia, qui est l’une des biographies les mieux construites et les plus documentées qui soient. C’est la bible. On sait presque semaine après semaine ce que Kerouac faisait et où il était. J’ai pris contact avec Nicosia, à qui j’ai montré mes dessins, et qui m’a renvoyé pas mal de documentation et de photos inédites qui m’ont beaucoup aidé.

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Tu as composé la plupart de tes dessins à partir de photos ?

 

Oui, à partir de photos d’albums que j’avais achetées lorsque j’étais allé à Sans Francisco, à la librairie City Lights, qui est située au coin d la ruelle Jack Kerouac Street, c’est vraiment le centre nerveux du quartier Beat, North Beach. Puis il y avait toutes les photos de Ginsberg. S’il n’y avait pas eu Ginsberg, je pense que l’on parlerait beaucoup moins de la Beat Generation. C’est lui qui a pris conscience de ce mouvement, qui est allé voir les éditeurs, qui les a poussés à sortir ces livres, même quand Kerouac le dénigrait.

 

Oui, car ils ont toujours eu des relations assez bizarres. Kerouac refusait aussi le fait de faire partie de ce mouvement-là, non ?

 

Oui, en fait tout a été étiqueté. La Beat Generation est l’appellation d’un journaliste. Les Beatniks est celle d’un autre journaliste qui avait ajouté le suffixe assez péjoratif… Ce sont les médias qui se sont emparé de cette «nouveauté». C’est là que cela s’embrouille. Deux mois après, la CIA considérait la Beat Generation comme le troisième ennemi de l’état. On les comparait à des drogués, des parias, des marginaux, à des gens qui font peur. Pour en revenir à l’iconographie, les images de Ginsberg m’ont beaucoup aidé. Cela correspondait à l’image mentale que je m’étais fait de Kerouac. Après, il faut mettre des noms sur les visages. Ce n’était pas si simple, car tous les personnages ont des pseudonymes. Tous sont cachés sous des noms d’emprunts pour éviter la diffamation. Donc, il faut savoir, quand on parle de Carlos Max, qu’il s’agit d’Allen Ginsberg, par exemple. C’est un véritable puzzle. Et puis, tu te rends compte que tous ces gens-là sont devenus, entre guillemets, célèbres. Cela m’a fasciné, tous ces gens qui se rencontrent au même moment et qui réussissent. Que ce soit en littérature ou en peinture. Pollock, Franz Kline

 

Tu as adapté également ton style de dessin en rapport à certains textes ?

 

J’ai utilisé beaucoup d’écoline pour les rouges, puis du Tipp-Ex, de l’acrylique. J’utilise aussi beaucoup les Pentel pinceaux, mais aussi les Oil Sticks, qui me permettent de rendre les couleurs de la route et ne pas me limiter au rouge, blanc et noir.

 

Tu as travaillé sur des formats différents, comme pour «Miles» ?

 

Pour Miles, au départ, il s’agissait de dessins pour des expos. Ici, j’ai travaillé sur des formats plus petits, destinés à la publication. Sur plus de quatre cents dessins, j’en ai gardé près de cent. Pour ce livre, il y a «beaucoup» de couleurs différentes. D’abord, pour illustrer sa jeunesse, lorsqu’il a envie de devenir écrivain, lorsqu’il voyage, et puis, la deuxième partie, lorsqu’il est connu et qu’il bascule dans le «ratage» total de sa vie et la décadence où j’ai opté pour le noir et le gris. En relisant les textes, je trouvais l’histoire bien noire. Mais je ne voulais rien cacher. C’était le quotidien. Le voyage, quand tu es seul c’est dur. Mais je voulais démontrer aussi que si quelqu’un veut réussir, il y arrive, au prix de  beaucoup de souffrance et de dérive. Il faut dire que Kerouac se lamentait tout le temps, qu’il avait un ego incroyable et que, en plus, il était alcoolique. Puis, on découvre le poids de son éducation catholique, on s’aperçoit qu’il devient raciste, qu’il a quelques accointances avec certaines prises de positions politiques pas toujours nobles : avec le Maccarthysme. On se pose des questions! Il s’est radicalisé : de gauche, il est allé à droite.

 

Ce n’était pas, aussi, de la provocation ? Dans le domaine, il ne se débrouillait pas mal non plus.

 

Oui, mais son père, sur son lit de mort, lui faisait des recommandations du style «Méfie toi des nègres et des juifs». Alors, oui, il y a peut-être de la provocation, mais il y a baigné là-dedans quand même. Quand il traite Ginsberg de sale juif vendu à la cause communiste, il y a de la provocation, mais il y a aussi sans doute un appel à l’aide. Il y a une sorte de cri qui dit «Aimez-moi aussi!». On peut provoquer d’une autre façon, sans utiliser des images qui peuvent fâcher. Ginsberg aurait pu le démolir, ce qu’il n’a pas fait.

 

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Quand tu as dessiné tout ça, quelle musique écoutais-tu ?

 

Quand je fais les crayonnés, il me faut de la musique rapide, hard. Ça peut être de l’électro, ça peut être du jazz… Quand je dois mettre les couleurs, je préfère la musique plus calme. Il y a toujours un petit «All Blues» ou un «Flamenco Sketches», sur les coups de deux heures du matin, quand il faut être précis. J’écoute vraiment de tout, ça peut aller de Aphex Twin à de l’ambiant ou de la musique répétitive. Il y a un album que j’ai beaucoup écouté durant ce travail, c’est «Forever Changes» d’Arthur Lee et son groupe Love. On est en 67, en plein Los Angeles, dans le mouvement hippie, et tu sens que ce n’est pas encore la fin de l’utopie, tu sens que la vague va bientôt se briser, mais ils y croient encore. Ce n’est pas trop psychédélique, c’est plutôt blues, folk, un peu rock… Puis j’aime beaucoup les arrangements. J’écoute encore beaucoup de rock actuellement, mais je trouve qu’il manque quelque chose au point de vue des arrangements. Pourtant je suis loin d’être un baba cool, mais dans les années soixante ou septante, quand tu écoutes les Byrds, par exemple, tu te rends compte qu’ils connaissaient la musique. C’est peut-être aussi les couleurs qui ont changées, les instruments qui ont changés. Il y avait du violon, une cithare… il y avait plein d’instruments que l’on utilise beaucoup moins actuellement en rock, il me semble. Je suis revenu souvent sur l’album de Love pendant le travail sur Kerouac. J’aime la voix du chanteur. Encore un «branque». Le type s’imaginait être la réincarnation de Jimi Hendrix… alors qu’Hendrix était encore vivant, à l’époque (rire) ! Mais j’aime beaucoup cet album, en plus, la pochette est belle.

 

Pendant tout un temps, tu avais publié une BD, qui se découvrait régulièrement sur ton site. Est-ce que ce travail risque de paraître un jour sur papier ?

 

Je ne pense pas. J’ai eu de bons contacts, mais je trouve que ce travail n’était pas assez abouti, pas assez maîtrisé. Le but était d’avoir du feedback. De toute façon, je pense être meilleur en tant qu’illustrateur de textes. J’aime travailler en une seule image, avec une certaine ambiance, faire un travail pictural, plutôt que de travailler dans des cases. Puis, je choisis souvent des sujets radicaux, qui n’auront pas un public certain. Il faudrait que je travaille plus mon dessin pour être publié de la sorte. Ou être plus «commercial», mais, en général, je ne fais pas de concession. Et puis, je me rends compte que ce n’est pas facile d’être commercial, et que ce n’est pas une tare. C’est difficile de plaire à un public, à un grand public. Il y en a qui y arrive en traitant des sujets très durs et difficiles. J’ai un projet de BD humoristique, avec un vieil homme qui s’enfuit d’un home. On apprend que c’était la pire crapule qui ait existé. C’est encore un peu bizarre, tu vois, mais je vais le traiter de façon marrante. Enfin, pour l’instant je vais me concentrer sur Bowie, ça me prendra déjà assez de temps comme cela.

 

 

Bonne lecture

 

A+