04/09/2010

Visions de Kerouac de Yves Budin

De Jack Kerouac, j’avais lu, tant bien que mal, je l’avoue, «Sur la route» (comme tout le monde, ou presque), « Big Sur », ainsi qu’une excellente biographie, parue chez Folio, de Yves Buin… qu’il ne faut pas confondre avec Yves Budin !

Yves Budin avait publié en 2007 un magnifique « Visions Of Miles » que vous avez tous, je suppose. Non ? Erreur ! Heureusement, vous pouvez encore vous rattraper en le commandant ici.

Avec son style bien particulier - ambiances sombres et encres noires, taches de rouges comme l’incandescence d’une cigarette ou d'une giclure de sang, le trait anguleux et incisif - Yves Budin s’attaque donc, cette fois, à Jack Kerouac (toujours chez Dessert de Lune).

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Le livre est, une fois de plus, un bel objet : une mise en page soignée, des dessins qui racontent autant qu’ils illustrent et une écriture qui s’adapte à celle de son sujet. Budin retrace, en un voyage excitant, les nombreux évènements qui ont émaillés la vie chahutée de l’un des piliers de la Beat Genaration.


J’avais rencontré Yves lors de la présentation de son livre à la Foire de Bruxelles.

 

Comme t’es venue l’idée d’écrire un livre sur Jack Kerouac ? C’était un héros de ta jeunesse ?

 

Oui, fin de l’adolescence, vers 17 ans. On m’avait prêté un livre. Comme j’étais très attiré par les voyages et l’envie de partir aux Etats-Unis, aller visiter San Francisco, ça tombait bien. Ça fait dix-sept ans, et je reviens toujours vers Kerouac.

 

De quel livre de Kerouac s’agissait-il ?

 

«Les anges de la désolation». C’est vraiment le livre du voyage. Kerouac part de New York, va à San Francisco, va au Mexique, va rejoindre Burroughs à Tanger, remonte à Arles avant de se rendre compte que sa place favorite est aux Etats-Unis. Ce livre est la genèse de la Beat Generation. Il rencontre tous les protagonistes : Ginsberg, Burroughs, John Clellon Holmes. Ensuite, je me suis goinfré de Kerouac. Je pense avoir tout lu. Il y a évidemment «Sur la route», qui n’est pas mon préféré.

 

Qu’est ce qui t’a plu dans son écriture, dans ses histoires ?

 

D’abord, c’est lui qui m’a ouvert les portes du jazz. Dans «Sur la route», il y a d’ailleurs tout un passage sur le jazz à San Francisco, dans les vieux burlingues, le Fillmore, etc. Il y raconte le jazz élitiste et le jazz noir : le rythm ‘n blues. Kerouac parle de ces endroits enfumés, plein de pochtrons, de femmes en peignoir et de bouteilles qui s’entrechoquent. Il décrit le concert. Et ça m’a vraiment donné envie d’écouter du jazz. J’ai essayé ensuite de retrouver cette ambiance de bastringue, en allant dans des concerts de jazz. Mais je fus un peu déçu car à Liège, comme à Bruxelles, c’était un peu plus «guindé». Mais ce que j’ai aimé dans l’écriture de Kerouac c’est la prosodie Bop et Beat. L’écriture spontanée : on ouvre les vannes et ça sort. Sans rature, sans ponctuation.

 

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C’est pour cela que dans ton livre, tu as écrit de cette manière, sans ponctuation ?

 

J’ai essayé. J’ai beaucoup travaillé les textes. J’ai d’abord essayé d’être proche de son style d’écriture, sans plagier. J’ai enlevé toute la ponctuation, en référence au rouleau de «Sur la route». J’ai travaillé aussi les rimes intérieures, les assonances, les allitérations. Puis, c’est aussi un petit hommage à un poète que j’aime beaucoup : Blaise Cendrars. Il faut dire que c’est lui et Apollinaire qui ont propagé les vers blancs dans la poésie. Bref, je voulais moderniser le texte en incluant une sorte de flow hip hop ou rap, aussi. Je pense d’ailleurs, qu’il serait chouette que ce livre soit lu à haute voix, pas par moi (rire), mais par un vrai orateur.

 

Dans ton livre précédent «Visions Of Miles», tu écris un peu à la façon dont Miles s’exprimait. Chaque fois, tu adaptes ton écriture aux personnages à qui tu te réfères ?

 

Oui. Mais, le pour le prochain, je cale un peu car j’aimerais faire Bowie. Histoire de faire une sorte de trilogie de mes «héros». Iconographiquement, Bowie est un personnage très riche, assez facile à dessiner, je pense, Et puis, c’est intéressant de faire quelque chose sur Bowie, car rien, ou presque, n’a été fait sur lui. À part les peintures de Peelaert qui avait fait aussi la pochette de «Diamond Dogs». Il y a peu de chose en BD sur Bowie. Par contre pour les textes, je me demande comment je vais m’en sortir. À part  quelques-uns de ses textes de chansons…

 

Justement, pour ce livre sur Kerouac, tu as travaillé de quelle manière ? Par rapport à ses textes, ses romans, sa biographie ? Comment as-tu rassemblé les documents et comment as-tu structuré ton histoire ?

 

Pour Miles, j’avais d’abord fait les dessins, dont certains avaient servi pour des expos jazz. Et ensuite est venue l’idée d’écrire des textes sur ces dessins. Par contre, ici, pour Kerouac, j’ai d’abord écrit tous les textes, car je connais vraiment bien le personnage. Je me suis quand même appuyé sur la biographie écrite par Gerald Nicosia, qui est l’une des biographies les mieux construites et les plus documentées qui soient. C’est la bible. On sait presque semaine après semaine ce que Kerouac faisait et où il était. J’ai pris contact avec Nicosia, à qui j’ai montré mes dessins, et qui m’a renvoyé pas mal de documentation et de photos inédites qui m’ont beaucoup aidé.

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Tu as composé la plupart de tes dessins à partir de photos ?

 

Oui, à partir de photos d’albums que j’avais achetées lorsque j’étais allé à Sans Francisco, à la librairie City Lights, qui est située au coin d la ruelle Jack Kerouac Street, c’est vraiment le centre nerveux du quartier Beat, North Beach. Puis il y avait toutes les photos de Ginsberg. S’il n’y avait pas eu Ginsberg, je pense que l’on parlerait beaucoup moins de la Beat Generation. C’est lui qui a pris conscience de ce mouvement, qui est allé voir les éditeurs, qui les a poussés à sortir ces livres, même quand Kerouac le dénigrait.

 

Oui, car ils ont toujours eu des relations assez bizarres. Kerouac refusait aussi le fait de faire partie de ce mouvement-là, non ?

 

Oui, en fait tout a été étiqueté. La Beat Generation est l’appellation d’un journaliste. Les Beatniks est celle d’un autre journaliste qui avait ajouté le suffixe assez péjoratif… Ce sont les médias qui se sont emparé de cette «nouveauté». C’est là que cela s’embrouille. Deux mois après, la CIA considérait la Beat Generation comme le troisième ennemi de l’état. On les comparait à des drogués, des parias, des marginaux, à des gens qui font peur. Pour en revenir à l’iconographie, les images de Ginsberg m’ont beaucoup aidé. Cela correspondait à l’image mentale que je m’étais fait de Kerouac. Après, il faut mettre des noms sur les visages. Ce n’était pas si simple, car tous les personnages ont des pseudonymes. Tous sont cachés sous des noms d’emprunts pour éviter la diffamation. Donc, il faut savoir, quand on parle de Carlos Max, qu’il s’agit d’Allen Ginsberg, par exemple. C’est un véritable puzzle. Et puis, tu te rends compte que tous ces gens-là sont devenus, entre guillemets, célèbres. Cela m’a fasciné, tous ces gens qui se rencontrent au même moment et qui réussissent. Que ce soit en littérature ou en peinture. Pollock, Franz Kline

 

Tu as adapté également ton style de dessin en rapport à certains textes ?

 

J’ai utilisé beaucoup d’écoline pour les rouges, puis du Tipp-Ex, de l’acrylique. J’utilise aussi beaucoup les Pentel pinceaux, mais aussi les Oil Sticks, qui me permettent de rendre les couleurs de la route et ne pas me limiter au rouge, blanc et noir.

 

Tu as travaillé sur des formats différents, comme pour «Miles» ?

 

Pour Miles, au départ, il s’agissait de dessins pour des expos. Ici, j’ai travaillé sur des formats plus petits, destinés à la publication. Sur plus de quatre cents dessins, j’en ai gardé près de cent. Pour ce livre, il y a «beaucoup» de couleurs différentes. D’abord, pour illustrer sa jeunesse, lorsqu’il a envie de devenir écrivain, lorsqu’il voyage, et puis, la deuxième partie, lorsqu’il est connu et qu’il bascule dans le «ratage» total de sa vie et la décadence où j’ai opté pour le noir et le gris. En relisant les textes, je trouvais l’histoire bien noire. Mais je ne voulais rien cacher. C’était le quotidien. Le voyage, quand tu es seul c’est dur. Mais je voulais démontrer aussi que si quelqu’un veut réussir, il y arrive, au prix de  beaucoup de souffrance et de dérive. Il faut dire que Kerouac se lamentait tout le temps, qu’il avait un ego incroyable et que, en plus, il était alcoolique. Puis, on découvre le poids de son éducation catholique, on s’aperçoit qu’il devient raciste, qu’il a quelques accointances avec certaines prises de positions politiques pas toujours nobles : avec le Maccarthysme. On se pose des questions! Il s’est radicalisé : de gauche, il est allé à droite.

 

Ce n’était pas, aussi, de la provocation ? Dans le domaine, il ne se débrouillait pas mal non plus.

 

Oui, mais son père, sur son lit de mort, lui faisait des recommandations du style «Méfie toi des nègres et des juifs». Alors, oui, il y a peut-être de la provocation, mais il y a baigné là-dedans quand même. Quand il traite Ginsberg de sale juif vendu à la cause communiste, il y a de la provocation, mais il y a aussi sans doute un appel à l’aide. Il y a une sorte de cri qui dit «Aimez-moi aussi!». On peut provoquer d’une autre façon, sans utiliser des images qui peuvent fâcher. Ginsberg aurait pu le démolir, ce qu’il n’a pas fait.

 

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Quand tu as dessiné tout ça, quelle musique écoutais-tu ?

 

Quand je fais les crayonnés, il me faut de la musique rapide, hard. Ça peut être de l’électro, ça peut être du jazz… Quand je dois mettre les couleurs, je préfère la musique plus calme. Il y a toujours un petit «All Blues» ou un «Flamenco Sketches», sur les coups de deux heures du matin, quand il faut être précis. J’écoute vraiment de tout, ça peut aller de Aphex Twin à de l’ambiant ou de la musique répétitive. Il y a un album que j’ai beaucoup écouté durant ce travail, c’est «Forever Changes» d’Arthur Lee et son groupe Love. On est en 67, en plein Los Angeles, dans le mouvement hippie, et tu sens que ce n’est pas encore la fin de l’utopie, tu sens que la vague va bientôt se briser, mais ils y croient encore. Ce n’est pas trop psychédélique, c’est plutôt blues, folk, un peu rock… Puis j’aime beaucoup les arrangements. J’écoute encore beaucoup de rock actuellement, mais je trouve qu’il manque quelque chose au point de vue des arrangements. Pourtant je suis loin d’être un baba cool, mais dans les années soixante ou septante, quand tu écoutes les Byrds, par exemple, tu te rends compte qu’ils connaissaient la musique. C’est peut-être aussi les couleurs qui ont changées, les instruments qui ont changés. Il y avait du violon, une cithare… il y avait plein d’instruments que l’on utilise beaucoup moins actuellement en rock, il me semble. Je suis revenu souvent sur l’album de Love pendant le travail sur Kerouac. J’aime la voix du chanteur. Encore un «branque». Le type s’imaginait être la réincarnation de Jimi Hendrix… alors qu’Hendrix était encore vivant, à l’époque (rire) ! Mais j’aime beaucoup cet album, en plus, la pochette est belle.

 

Pendant tout un temps, tu avais publié une BD, qui se découvrait régulièrement sur ton site. Est-ce que ce travail risque de paraître un jour sur papier ?

 

Je ne pense pas. J’ai eu de bons contacts, mais je trouve que ce travail n’était pas assez abouti, pas assez maîtrisé. Le but était d’avoir du feedback. De toute façon, je pense être meilleur en tant qu’illustrateur de textes. J’aime travailler en une seule image, avec une certaine ambiance, faire un travail pictural, plutôt que de travailler dans des cases. Puis, je choisis souvent des sujets radicaux, qui n’auront pas un public certain. Il faudrait que je travaille plus mon dessin pour être publié de la sorte. Ou être plus «commercial», mais, en général, je ne fais pas de concession. Et puis, je me rends compte que ce n’est pas facile d’être commercial, et que ce n’est pas une tare. C’est difficile de plaire à un public, à un grand public. Il y en a qui y arrive en traitant des sujets très durs et difficiles. J’ai un projet de BD humoristique, avec un vieil homme qui s’enfuit d’un home. On apprend que c’était la pire crapule qui ait existé. C’est encore un peu bizarre, tu vois, mais je vais le traiter de façon marrante. Enfin, pour l’instant je vais me concentrer sur Bowie, ça me prendra déjà assez de temps comme cela.

 

 

Bonne lecture

 

A+

 

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