07/06/2010

Bodurov Trio - au Sounds

 

Il y a quelques années, en rentrant avec lui de Bruges, où il avait donné un concert, Sabin Todorov m’avait conseillé d’écouter un certain Dimitar Bodurov. Plus tard, je lisais dans Jazzmozaïek d’excellentes critiques à propos de son album «Stamps From Bulgaria 2008». Et ce jeudi 3 juin, Sergio avait la bonne idée de le faire venir au Sounds. Je ne pouvais pas manquer ça.

Dimitar Bodurov est arrivé depuis plus de dix ans aux Pays-Pas pour y étudier au conservatoire de Rotterdam. Deux ans plus tard, il formait un trio avec Cord Heineking (cb) - remplacé depuis par Mihail Ivanov - et Jens Düppe (dm), que l’on connaît bien chez nous, puisqu’il est le batteur du quartette de Pascal Schumacher. Dimitar Bodurov est d’un naturel souriant et a le sens du contact avec le public. Sur scène, il est décontracté et concentré à la fois. C’est que cette musique est, semblant de rien, assez complexe.

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Le trio attaque avec «Butch». Mélange subtil de rythmes balkaniques dansant, nerveux, tendus, et de silences abruptes. Bodurov aime autant jouer avec les moments suspendus qu’avec le tonnerre.

Même si tous les thèmes sont basés sur des traditionnels Bulgares, que Bodurov a totalement arrangé, le pianiste s’applique à s’en éloigner. Il s’en sert plutôt comme d’un tremplin à l’improvisation et à l’échange, histoire de préparer un bel espace de jeu pour le groupe.

Bodurov possède un toucher alerte, assez percussif, nerveux et découpé. Il module les phrases, slalome entre les rythmes ondulants. Sa musique est très mouvante, toute en accélérations et retenues.

«Mamo» est plus mélancolique et plaintif. Quand le piano se lamente, Mihlali Ivanov utilise l’archet et fait pleurer sa contrebasse comme un véritable violon tzigane.

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Sur quelques thèmes, Bodurov utilise le sampling de la voix d’une vieille chanteuse folklorique aujourd’hui disparue. Lamentation, prière, chant de désarroi ou d’espoir: on touche au jazz de chambre. La musique sent l’hiver rude et la famille réunie dans une maison pleine de courants d’air: c’est «Dobro». L’utilisation de la voix est un tour de force sur le très musclé «Doncho», par exemple. Jamais les musiciens ne s’interdisent l’improvisation, la liberté d’inventer, de chercher ou de s’échapper. Et ils retombent toujours sur leurs pieds, malgré les tempos hyper mobiles. Quels que soient les chemins qu’ils prennent, il ne manque jamais personne au rendez-vous. Le trio nous fait vraiment voyager au travers d’un jeu typé, entrelaçant les mélodies mélancoliques à une rythmique complexe. Tout est affaire de contrastes et de dosage. Jouant beaucoup sur les cassures et les stop and go, nos trois amis s’entendent à merveille et l’interaction est parfaite.

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Jens Düppe est un excellent coloriste, son jeu est aussi fin qu’il n’est brutal. Son solo, avant la fin du premier set, est sans doute l’un des plus originaux que j’ai entendu depuis longtemps. La syncope est comme toute de biais, comme prise à l’envers. Il nous surprend et surgit là où on ne l’attend pas. Parfois aussi, il use de nombreux artifices (clochettes, claves, gongs, xylophone…) pour colorer plus encore son jeu. Tout cela avec beaucoup de discernement.

Avec «Graovsko», l’orient fait une petite incursion dans l’univers Bodurov, sous la forme d’une pseudo marche évoquant Ravel ou Rimsky Korsakov.

L’esthétique de Bodurov est décidément assez différente d’un Sabin Todorov, d’un Bojan Z ou encore des frères Wladigeroff (dont je vous recommande encore et toujours «Wanderer In Love»), ce qui prouve, sans doute, la richesse de cette musique.

D'ailleurs, deux bons rappels bien mérités attestent que le jeu en valait la chandelle. Le trio sera de retour en octobre ou novembre… même endroit, même heure. Rendez-vous est pris.

A+

 

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