27/02/2010

Peter Van Huffel Quartet - A l'Archiduc

Le saxophoniste Peter Van Huffel (que Jean-Marc s’était fait un plaisir de nous présenter sur Jazz à Berlin) est né au Canada, a fait une longue halte à New York et habite maintenant Berlin. Peter a plus d’un lien avec la Belgique puisque son grand-père était originaire de Sint-Niklaas (ha, vous vous disiez aussi que ‘Van Huffel’, ça ne sonnait pas vraiment canadien…) et il partage maintenant la vie de Sophie Tassignon.

Avec son tout nouveau quartette, il était de passage à Bruxelles dimanche 21, à l’Archiduc pour présenter son dernier CD, «Like The Rusted Key», publié chez Fresh Sound.

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Bien qu’ils se connaissent depuis longtemps, le groupe s’est formé très récemment. Quelques jours seulement avant l’enregistrement du disque. Le résultat est pourtant d’une cohésion indubitable. Au piano Jesse Stacken (un des piliers de la jeune scène New Yorkaise), à la contrebasse le canadien Miles Perkin (qu’on a entendu aux côtés de Benoît Delbecq ou Lhasa) et à la batterie le suisse Samuel Rohrer (qui joue avec Malcolm Braff, Wolfert Brederode, etc.). Belle brochette, non ?

Le groupe ne fait pas de concession et la musique est délivrée avec conviction et énergie.

«Beast 1 & 2» est un long morceau progressif, qui repose sur des lignes harmoniques lâches et espacées, laissant au temps le soin de construire sa petite histoire. Cependant, rien n’est lent, rien n’est tiré en longueur, les idées s’enchaînent, entre fureur et relâchement.

«The Drift» s’articule autrement. Ici, c’est l’ostinato, un motif répété et obsédant joué par le pianiste Jesse Stacken, qui permet au contrebassiste ou au saxophoniste de développer des improvisations charnues ou tranchantes.

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Il y a un lyrisme bancal dans la musique de Van Huffel, une certaine fragilité qui côtoie un esprit parfois un peu tourmenté (le mystérieux «Atonement», par exemple). Cette idée est sans doute accentuée par certaines lignes de contrebasse jouées à l’archet. Miles Perkin n’hésite pas à «détourner» ainsi son instrument en bloquant les cordes ou en faisant glisser brutalement une fine baguette entre celles-ci («Backward Momentum»).

Le quartette joue aussi beaucoup sur les sons étouffés et retenus. Avant de lâcher un groove intense, Rohrer crée des ambiances sourdes, des climats capiteux, rehaussés du cliquetis des petites clochettes ou des mini cymbales, Ce son mat fait ainsi briller plus encore les attaques fougueuses du sax.

Peter Van Huffel garde pourtant toujours une voix assez claire et pure. On y trouve même parfois chez lui un certain «velouté» dans le phrasé. Même lorsqu’il part dans des envolées plus incisives, nerveuses, voire agressives. On y décèle peut-être l’énergie et la franchise d’un Chris Potter mêlées au discours complexe d’un Steve Coleman.

Le jeu de Jesse Stacken est, quant à lui, assez percussif sans pour autant manquer de lyrisme. Il fait sonner le piano sans fioriture ni maniérisme. Cela gronde parfois avant de revenir dans une veine plus souple.

Dans la plupart des compositions, on remarque une persistance mélancolique, parfois sombre et intrigante, combinée à une certaine rage contenue.

Parfois bruitiste, presque déstructurée et toujours très ouverte, la musique trouve toujours une résolution mélodique. C’est comme si dans le désordre d’une pièce, on y découvrait soudainement une vieille photo de post-boppers. C’est énergique, intense et palpitant à souhait.

Le Peter Van Huffel Quartet propose un jazz résolument moderne, à l’énergie contrôlée, qui sait faire varier les tensions et mélanger les couleurs. Ça fait du bien, et l’on était content qu’il soit venu nous faire partager tout ça à Bruxelles. Maintenant, on attend son retour avec impatience.

 

A+

 

23/02/2010

Jozef Dumoulin - Lidlboj - sur Citizen Jazz

Un dimanche soir de décembre, j'avais rendez-vous à Anvers pour écouter Lidlboj et interviewer son leader Jozef Dumoulin.

Me voilà donc parti tout guilleret et tout excité à l'idée de découvrir en live les hallucinants délires musicaux entendu sur le tout récent CD "Trees Are Always Right" (chez Bee Jazz).

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Super bien organisé, je suis scrupuleusement les indications de mon plan Google Map et je me retrouve... au nord du nord d'Anvers, au fin fond de docks sinistres, sombres, glauques et déserts. Mais où est donc cette salle de concert?

Je tourne et tourne encore à la recherche d'un semblant de vie et d'animation. Je tourne et retourne mon plan dans tous les sens. Je tourne et retourne en rond. L'heure tourne aussi... Me voilà bel et bien paumé en plein centre de nulle part.

Bon sang de bonsoir! J'ai introduit une mauvaise adresse dans Google Map. Je ne sais plus où je suis et encore moins où je dois aller. Je laisse un message de détresse à Jozef qui s'apprête à monter sur scène... Le concert commence... et se termine sans moi...

Retour sur Bruxelles en écoutant "Emine", à fond. Histoire de me calmer.

Quelques jours plus tard, j'ai rendez-vous avec Jozef à la terrasse d'un bel Hôtel du centre de Bruxelles. Sans plan.

Et voilà enfin l'interview sur Citizen Jazz.

Pour le concert, ce sera ce mercredi 24 février, à la Jazz Station à Bruxelles. Je crois que, cette fois-ci, je ne vais pas le rater.

Et vous?

 

A+

 

21:31 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : interview, citizen jazz, jozef dumoulin, lidlboj |  Facebook |

22/02/2010

Fabien Degryse Trio à la Jazz Station

Mercredi 3 février, Fabien Degryse était en trio à la Jazz Station. Il venait présenter le deuxième chapitre de «The HeArt Of The Acoustic Guitar».

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Dans le club, bien rempli comme souvent, je discute d’abord avec Bart De Nolf. Je n’étais pas allé écouter ses concerts avec Dré Pallemaerts et Andy Sheppard, dans le cadre des Jazzlab Series. 9 concerts! Et je n’ai pas eu l’occasion d’en voir un seul! Vous parlez d’une malchance! Pourtant, un projet comme celui-là, valait le coup d’être vu, non? Et ce n’était pas l’envie qui me manquait. De ce trio, je n’ai eu l’occasion que d’entendre quelques morceaux lors de leur passage chez Jef Neve, sur Klara. Et le peu que j’en ai entendu m’avait mis encore plus l’eau à la bouche.

Outre le phrasé incomparable de Sheppard sur ses compositions originales ou celles de Bart De Nolf (lui qui me dit pourtant ne pas être un « vrai » compositeur possède quand même un bien beau talent), on découvre aussi une approche originale et une envie de décomplexer la musique. Bart s’essaie, par exemple, au «scratch». Oui, oui, avec une platine comme un DJ. C’est en Thaïlande, lors d’une série de workshops qu’il donnait là-bas, qu’un(e) DJ lui a appris les principes. À l’invitation de Sheppard, il a intégré cette idée dans le trio.

Mais à propos, comment est-il né, ce trio? De manière très simple et très naturelle. Bart a rencontré Andy Sheppard au sein du groupe du pianiste français Jean-Marc Machado dans lequel ils jouaient tous deux. L’envie de jouer ensemble est née là. Plus tard, à Paris, Bart emmène Andy voir Dré Pallemamerts, qui joue au Duc Des Lombards. Le saxophoniste anglais annonce tout de go à Bart que c’est avec ce batteur qu’il faut former le trio. L’affaire est entendue, ne reste plus qu’à écrire des morceaux, à jouer et à tourner. Jazzlab Series saute sur l’occasion. Quatre ans après, le projet est devenu réalité. Un disque? Peut-être, mais pas tout de suite. (Sheppard va bientôt sortir un album en trio avec le batteur Sebastian Rochford (Polar Bear) et le contrebassiste Michel Benita.) Une nouvelle tournée? En France, Belgique et ailleurs? C’est plus probable. Et c’est tant mieux pour moi, je pourrai enfin refaire mon retard!

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Mais revenons au trio de Fabien Degryse.

Fabien n’est pas un guitariste de jazz tout à fait comme les autres. Ce qu’il aime, c’est le son de la guitare acoustique, celui qui vient de l’intérieur. Il cherche toujours cette résonance qu’il s’obstine à magnifier. Du coup, pas de plectre pour lui. Il veut sentir la vibration, le contact direct de ses doigts (et de ses ongles) sur les cordes d’acier. Et puis, dans ses mélodies, que ce soit dans leurs constructions ou dans la façon de les jouer, on sent toujours cette recherche, ce besoin de «nature» révélé par un côté folk prêt à jaillir. Et à écouter sa musique et à lire les titres des morceaux, on ne doute pas que Fabien se sente très impliqué à la cause environnementale («Painting The Planet», «Tears On A Leaf» ou «Some Scary Future!» en sont des exemples clairs.) Tout se tient.

Bien sûr, il y a le fumet du blues et du swing qui plane, englobé dans une intension assez moderne et actuelle. Fabien ne cache d’ailleurs pas son admiration pour Sylvain Luc, Nelson Veras ou encore le très peu connu (pour ma part en tout cas) Tommy Emmanuel. Parmi ces virtuoses, Fabien Degryse n’a pas à rougir. Il suffit de l’entendre en solo sur «Manzaka Mankoyi» aux accents très africains pour s’en convaincre. Et puis, que ce soit dans les ballades («Dream And Goals» ou le tendre et bluesy «The Mazy-k Place» en hommage au club N’8 Jazz) ou dans des thèmes nettement plus groovy («Alea» ou «The Funny Worm» par exemples) Degryse parvient toujours à phraser avec originalité et à surprendre. Jamais il ne semble à court d’idée et ne s’autorise aucun gimmick «attendu». Mais ce n’est pas pour cela qu’il va occulter le travail de ses acolytes: on parle ici d’un trio, un vrai. Sans apport d’un autre instrument harmonique, il faut que l’entente soit parfaite et que la musicalité de tous soit au rendez-vous. Bart De Nolf dialogue avec tendresse et finesse avec le guitariste. Sa contrebasse joue presque le rôle de seconde guitare. Bruno Castellucci, tempère autant qu’il dynamite certains morceaux. Le batteur est d’une rigueur métronométrique et d’une souplesse déconcertantes. On joue avec décontraction des morceaux finement ouvragés.

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Les trois musiciens sont d’une complicité à toute épreuve. Il n’y manque rien. Pourtant, sur l’album qui vient de sortir, Fabien a invité l’excellentissime John Ruocco à venir illuminer de sa clarinette quelques morceaux, ainsi qu’un jeune et prometteur accordéoniste Thibault Dille.

Avec ces deux hôtes, la musique de Fabien Degryse s’envisage sous un autre angle. Elle prend un autre relief. Toujours subtile et aussi délicate. De quoi apprécier le live d’une certaine manière et de continuer le voyage d'une autre avec le cd.

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Si vous voulez voir le trio, allez vous balader du côté de Alost, Ninove ou Denderleeuw pour le Jazz-Madd le dimanche 7 mars, vous aurez trois occasions d’entendre le trio en une seule journée… (infos ici…)

 

A+

 

16/02/2010

Christophe Astolfi - Sounds

Après le concert de Mélanie De Biasio à Flagey, je remonte la chaussée de Wavre, direction Rue de la Tulipe pour écouter Christophe Astolfi en quartette.

Christophe (qui est né en Lorraine, rappelons-le) se partage de plus en plus entre Bruxelles et Paris. Allez chercher du côté des «circuits» manouches là-bas, vous le trouverez certainement.

Après quelques concerts remarqués lors des Djangofolllies de ces dernières semaines, il était ce 30 janvier au Sounds, entouré du tromboniste suisse Gilles Repond, de Bruno Castellucci (dm) et de Philippe Aerts (cb).

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Ici, ça swingue comme au bon vieux temps. Le groupe a décidé de revoir ses classiques avec nous. Et ça fait du bien. On tape du pied, on dodeline de la tête, on claque des doigts. C’est que le groupe sait y faire !

Castellucci est d’une efficacité remarquable, Aerts est brillant dans un registre dans lequel on avait tendance à l’oublier, Repond joue droit, avec puissance et efficacité, sans effet outranciers, afin de rendre au mieux ce répertoire riche et finalement pas si simple à maîtriser. Astolfi est limpide, simple et direct. Tout est dans le rythme et dans la cohésion avec le groupe. Ça voyage, ça accélère, ça projette, ça s’amuse et ça joue sans complexe.

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On revoit donc «Autumn In New York», «Just One Of Those Things» ou «Co-Op» (morceau complètement oublié - et que je ne connaissais pas du tout - de J.J. Johnson) sur lequel Philippe Aerts se fend d’un solo mordant. Et puis, il y a aussi le merveilleux «Nostalgia» de Fats Navarro, «I Can Dig it» (celui-là non plus, je ne le connaissais pas) de Les McCann et «Half Nelson» de Miles Davis où Castellucci, cette fois, se lance dans un solo incandescent.

Et l’on termine en rappel avec cette belle et tendre ballade «Easy Living». Voilà un titre qui résume bien le sentiment de la soirée. On sort du club le cœur tout léger, le sourire aux lèvres.

 

It don’t mean a thing, if it ain’t got that swing

 

A+

 

14/02/2010

Thomas Savy - French Suite

Dans ma boîte, dernièrement, une grande enveloppe. Dedans, une pochette de CD au format hors normes, presque de la grandeur d’un 45 tours (les plus vieux se souviendront).

Si le format sort de l’ordinaire, c’est que Plus Loin Music fête sa centième parution. Il faut marquer le coup. L’album, c’est celui de Thomas Savy. C’est écrit dessus.

Comme souvent chez Plus Loin Music, l’objet est très beau, bien pensé graphiquement et très bien fini (c’est ce qui fait le charme et qui me rend inconditionnel du CD physique).

Bref, c’est joli tout ça, mais je me méfie. Les «coups marketing», j’en connais un rayon.

Mais, d’un autre côté, je me rassure car le nom de Thomas Savy ne m’est pas inconnu, même si j’avoue ne pas avoir entendu souvent ce saxophoniste (à part avec David El-Malek). Et puis, ce que j’ai lu à son propos était souvent très positif. Et finalement, le label n’a pas l’habitude de produire des daubes. Dans le catalogue, on y retrouve The Volunteered Slaves, Méderic Collignon, Elisabeth Kontomanou, Pierrick Pedron, par exemples.

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Allez, zou, dans la platine. Et paf dans les oreilles !

Thomas Savy joue de la clarinette basse. Et c’est son deuxième album en leader. Il est entouré, pour cette «French Suite», de Bill Stewart (dm) et de Scott Colley (cb). L’assemblage est assez original et plutôt… audacieux. Thomas Savy n’a pas peur. En plus, on apprend qu’il n’a jamais joué avec le batteur ni avec le contrebassiste avant d’aller enregistrer là-bas, à New York. Sans crainte, il a écrit 8 morceaux (sur les dix de l’album) en pensant à eux. Et à l’écoute, on peut dire que Thomas Savy savait où il mettait les pieds.

Le résultat est une pure merveille. C’est ciselé, dosé comme il faut, avec des ouvertures pour laisser s’exprimer Colley et Stewart. Rien n’est figé, cadenassé, gravé dans le marbre. Ça respire, ça vit, ça grandit.

Eric Dolphy, Louis Sclavis, Michel Portal, John Surman, bien sûr on y pense un peu. Mais Savy possède sa personnalité. Il a son langage et sa voix. Il peut être rude (sur «Ignition»), mystérieux («Lonnie’s Lament»), fougueux, voire furieux sur («Atlantique Nord» ou «My Big Apple»). Il possède un phrasé d’une limpidité exemplaire et un sens de la musicalité étonnant. On s’ébahit de sa vélocité, de sa rapidité d’exécution. Il fait swinguer sa clarinette basse avec aisance, dans les graves comme dans les aigus. Savy est un formidable musicien, mais aussi un très bon compositeur. Ses thèmes sont extrêmement bien construits et bien ficelés. Savy nous emmène rapidement et sans difficulté dans des histoires passionnantes. C’est riche sans jamais être surchargé.

Ses complices apportent une profondeur aux propos (écoutez «Stones» avec ces coups de cymbales tout en creux et en aspérités). Bill Stewart joue les avant-plans et les arrière-plans dans un équilibre souple et très contrôlé. Et puis, il y a  cette basse obsessionnelle de Colley, pleine de nuances, pleine de chaleur et de puissance. C’est taillé, façonné, découpé avec justesse. Le doigté est ferme, sûr et chantant. «Ballade de Stephen Edward» s’ouvre à des improvisations très dépouillées qui ne laissent pas droit à l’erreur. «Come Sunday» est revisité avec une ferveur introspective. Chaque morceau est  propice à de nouvelles mises en avant, de nouvelles formules, de nouveaux points de vue. Les idées se développent rapidement, elles sont exposées avec clarté et intelligence. Ici, on ne tourne pas en rond et tout est dit avec concision.

Avec son format particulier (c’est une édition limitée), cet album n’est pas facile à ranger, mais… pourquoi le ranger? Allez, hop, on le refait tourner.

 

A+

 

13/02/2010

Melanie De Biasio - Jazz Festival Marni Flagey

 

Rendez-vous avec Mélanie De Biasio, samedi 30, pour clore le Jazz Festival Marni Flagey (pour lequel je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de voir tous les concerts qui me faisaient de l’œil…).

Elle a failli ne pas arriver, Mélanie, à cause de la neige qui avait envahi par surprise une grande partie du pays. C’est ce que la chanteuse raconte pendant son concert. Hé oui, chose rare, Mélanie parle à son public! Avec humour et tendresse !

Mais revenons au studio 1 à Flagey.

Ambiance toujours intime, très feutrée et assez sombre, comme pour faire briller les sons de la voix et des instruments. Car il faut le dire et le répéter, il s’agit d’un groupe et pas d’une chanteuse accompagnée d’un groupe. Le son a donc beaucoup d’importance. Et Mélanie a bien l’intention de creuser encore plus dans ce sens.

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Normal donc que Dré Pallemaerts, sans doute l’un des batteurs les plus subtils d’Europe, se sente ici chez lui. Son jeu est d’une justesse et d’une sensualité magnifiques. Il caresse les peaux, effleure les cymbales, souligne d’un claquement sec une intension ou une inflexion. Il crée des ambiances, dessine des climats, colorie certains morceaux de reflets orientaux (à l’aide d’un gong) ou indiens (avec des clochettes).

Entre le piano de Pascal Mohy, aux notes légères, graves ou retenues, et le souffle de la flûte de Mélanie, les passages se font suaves. Le swing est latent, tout en non-dit. Tout en évocation. Pascal Paulus, au clavinet et autres claviers, joue le rôle de la basse disparue volontairement du groupe. Du coup, dans certains morceaux, on y perçoit un écho vintage à la Tangerine Dream ou Grateful Dead (vous voyez, je n’ai pas peur, moi non plus, des grands écarts ni des mélanges). Entre Paulus et Mohy, l’équilibre se fait et chacun y trouve son espace.

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Repliée sur elle-même, toujours aussi concentrée et imprégnée par son discours, Mélanie De Biasio, malaxe la matière sonore. Elle jongle entre le chant et la flûte. Féline, elle bouge comme dans un poème de Baudelaire. Tour à tour, elle évoque l’amour brûlant («I Feel You»), la rage contenue, la sensualité chaude et soul (le très Ellingtonien «Mister Django»), les incertitudes de la vie, les décisions libératrices (un swinguant «I’m Gonna Leave You»). La voix est toujours aussi patinée, légèrement graineuse, finement grave. Irrésistible. Elle revient en rappel avec Pascal Mohy pour un lumineux «Softly As A Morning Sunrise». No comment.

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On a hâte d’entendre ce que cela va donner sur disque. Tout est déjà enregistré. Le groupe travaille sur la production. Aux manettes : Dré Pallemaerts, bien sûr… J’en salive déjà.

 

A+

 

10/02/2010

Gino Lattuca - Bad Influence

Avant de vous raconter le concert de Mélanie De Biasio à Flagey, de Christophe Astolfi au Sounds et de Fabien Degryse à la Jazz Station, voici un petit texte que j’ai eu plaisir à écrire pour le dernier album de Gino Lattuca: «Bad Influence», sorti chez Igloo.

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Toujours à la recherche du son juste, celui qui coule avec suavité et élégance, Gino Lattuca a attendu près de 18 ans avant de sortir un nouvel album en tant que leader («My Impression» date déjà de 1992). Ho, bien sûr, pendant tout ce temps, notre trompettiste n’est pas resté inactif, au contraire. Il est bien connu qu’au sein du BJO, on ne se repose pas. Alors, au rythme des rencontres et des nombreux projets, Gino en a profité pour travailler encore et toujours son instrument et confirmer ainsi qu’il était bien l’un des meilleurs trompettistes du royaume.

D’ailleurs, si Philip Catherine l’accompagne du début à la fin de ce disque - et pas qu’en simple invité sur l’un ou l’autre titre - c’est qu’il y de bonnes raisons. Et la qualité de jeu de Gino Lattuca n’y est sans doute pas étrangère. Tout au long de ce «Bad Influence», on décèle d’ailleurs un grand respect mutuel de la part de ces deux grands musiciens. Chacun laisse de l’espace à l’autre pour qu’il s’exprime en toute liberté. Tout est une question de dialogues subtils et généreux. Chaque mélodie en est magnifiée. Il suffit d’écouter comment le quartette se réapproprie certains standards pour comprendre combien cette alchimie est assez unique. Amoureux des ballades swinguantes, Gino Lattuca ne pouvait pas passer à côté d’un «Come Rain Or Come Shine» capricieux et  facétieux, «Along Came Betty» merveilleusement ensoleillé, ou «Theme For Ernie» tendrement sensuel. Chaque fois, la musique est lumineuse et limpide. Le jeu de Gino est précis, sensible et caressant. Toujours, il développe un son d’une extrême justesse et d’une grande finesse.

Soutenu par une rythmique qui se connaît bien - et qui le connaît bien (Bart De Nolf à la contrebasse et Mimi Verderame à la batterie) - l’ensemble est extrêmement soudé et attentif. Et Philip Catherine y est élégamment éblouissant. La virtuosité est toujours, ici, au service de la musique.

Gino Lattuca co-signe également deux titres avec Mimi Verderame («Bad Influence» et un «Espresso» bien serré) alors que Philippe Catherine lui offre un swinguant «Adriano» et Michel Herr un irrésistible «Last Minute Blues».

Il n’y a pas à dire, cet album est un véritable disque d’amis. Un vrai disque de jazz.

Mais alors, quelles sont ces «Bad Influences»? Celles de Freddie Hubbard, Harry James, Woody Shaw?  Celles des rencontres de la vie? Qu’importe, puisqu’elles donnent surtout de bonnes vibrations.

 

A+

 

 

07/02/2010

Holger Scheidt Trio au Sounds

Holger Scheidt.

Ce nom ne vous dit peut-être pas grand-chose et, pour ma part, avant de l’avoir écouté ce vendredi 25 janvier au Sounds, je ne le connaissais pas.

Holger Scheidt est contrebassiste, né en Allemagne. Après avoir étudié à la Neue Jazzschool à Munich, il se rend à Montpellier, puis Barcelone et enfin à Boston, à la célèbre Berklee College of Music. C’est là qu’il rencontre le saxophoniste français Alex Terrier dont le nom m’était un peu plus familier car j’avais lu des critiques très encourageantes à propos de son disque «Stop Request»…

Ce soir, il n’y avait pas de saxophoniste et c’est en trio que se présentait Holger Scheidt avec Michel Reis au piano et Joe ‘Stone’ Hertenstein aux drums.

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Après un début un peu timide, dû sans doute au petit souci technique du micro de la contrebasse, le trio s’envole vite vers un jazz charnu et touffu. Un jazz qui se nourrit d’influences diverses et résolument modernes. Le groupe prend autant de plaisir à développer une mélodie qu’à se lâcher dans des envolées plus déstructurées. Et plus la nuit avance, plus la musique se libère et devient intéressante. Chacun des musiciens s’affranchit, profite des espaces pour les nourrir d’idées. On joue avec les silences, les explosions fugaces, les notes graves et les mélodies instables. Et ça groove toujours.

On peut apprécier le jeu fluide et déterminé de Holger Scheidt dans de cours solos, car le leader, sorte de colosse derrière sa contrebasse, pense plus souvent à mettre en avant ses compositions et l’esprit de groupe que lui-même. Voilà qui renforce encore la cohésion.

«Day», «And» ou «Bop Culture» ne cachent pas leurs intensions dans leurs constructions, mais s’autorisent des sorties plus contemporaines. L’excellent Michel Reis y est certainement pour quelque chose. On perçoit chez lui autant les influences d’un Monk que des accents plus avant-gardistes d’un Joachim Khün, par exemple. C’est souvent percussif, découpé et sans trop d’ornementations. Pourtant, il peut aussi se faire aussi plus «romantique» comme sur l’énigmatique «Night».

Le groupe nous fait alors goûter aux différents cocktails qui mélangent le jazz au blues, au folk et même au hip-hop. Joe ‘Stone’ Herstenstein, (belle gueule et double personnalité, puisqu’il est aussi guitariste) s’adapte à tous ces registres avec une belle énergie. La frappe est souvent sèche et fougueuse.

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Après un «Don’t Go Nowhere Without Me» lumineux et très mouvant, un «Burning Fast» explosif et un «I Mean You» (de Monk) tumultueux, le trio est poussé par le public à remonter sur scène pour deux rappels. Preuve d’une soirée enthousiasmante emmenée par un groupe très convaincant.

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Holger Scheidt, dans une optique toujours originale (comme l’indique le titre de son album «Half A Year In Half An Hour», celui-ci ne dure pas plus que 30 minutes, ce qui devient rare, mais qui fait preuve d’un certain esprit de concision ou de clairvoyance), compte enregistrer un nouvel album où chaque morceau serait joué par différents musiciens. Bonjour l’organisation! En tout cas, cela titille déjà ma curiosité.

Quant aux autres membres du groupe, ils ont tous également des projets qu’il sera sans doute utile de suivre. On se tient au courant. À suivre, donc.

 

A+

 

01/02/2010

Fabian Fiorini Trio & Eric Legnini Trio - Flagey

 

Double concert à Flagey, samedi 23, dans le cadre du Marni Flagey Jazz Festival. Fabian Fiorini en première partie et Eric Legnini ensuite.

Le studio 4 est rempli et c’est tant mieux! Je suis prêt à parier que trois quarts de la salle est venu applaudir (avec raison) Eric Legnini. Et je suis tout aussi prêt à parier que l’ensemble a été conquis par Fabian Fiorini.

Particulièrement en forme et visiblement très heureux d’être sur cette grande scène, Fabian Fiorini (p), Chander Sardjoe (dm) et Jean-Luc Lehr (eb) nous ont servi un set de toute grande facture. Cohérent, intelligent, vif, élaboré et accessible.

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Pourtant, on le sait, la musique de Fabian est parfois complexe. Cependant, ce soir, on dirait que le trio s'est adapté à la salle, que le pianiste a élaboré un programme qui tient compte de l’espace. Sans pour cela céder aux concessions, au contraire.

Le jeu souvent percussif de Fiorini se décline de différentes façons, évoquant tantôt l’approche stride d’un Art Tatum, la profusion harmonique d’un Andrew Hill et bien sûr le sens de l’espace d’un Monk. En deux mots: «ça prend aux tripes».

On entre tambour battant dans le concert avec «Contre Stellation» (?), suivi de «Straight, No Chaser» (on parlait de Monk?).

Puis, c’est une relecture magnifique du célèbre «Strange Fruit», couplé à une composition personnelle «Strange Root». Fiorini Découpe ses phrases, joue les silences, alterne fulgurance et le minimalisme. Il mélange la sauvagerie et le fatalisme. Il suspend le mouvement comme on suspend une vie. Jean Luc Lehr joue la mélodie, comme dans un écho. Chander Sardjoe ponctue les moments forts. Et puis, tout devient flamboyant, nerveux, révolté. Les «roots» se rebellent. Comme pour prouver que jamais ils ne mourront.

Chaque morceau est joué avec conviction et avec une énergie communicative. La musique coule entre les trois musiciens. Une ballade romantique, «Entre ici et là», n’a rien de banale. Un tempétueux «Superposition»  trouve l’équilibre entre transe et urgence. Et «Tzärr» est travaillé comme une longue suite où pulsions, tensions et relâchements se relaient avec une fluidité formidable.

Ce trio, dont j’avais chroniqué l’album «Something Red In The Blue» (sorti chez Cypres) et que je vous recommande chaudement, mériterait de tourner beaucoup plus. Sur les grandes scènes, comme dans les clubs. En Belgique, comme à l’étranger! À bon entendeur…

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Après un court break, c’est au tour du trio d’Eric Legnini d’investir la scène. À la batterie Franck Agulhon et à la contrebasse Thomas Bramerie (à la place de Matthias Allamane, en tournée avec Christophe Astolfi, entre autres).

Sans une ni deux, on est dans le soul jazz qu’affectionne tant Legnini.

Ça balance et ça swingue avec «Con Alma», «Trastevere», «Casa Bamako»….

Le trio se connaît et se trouve les yeux fermés. Sur les ballades, on retrouve, dans le toucher sensuel de Legnini, celui des pianistes des années ’50, un peu à la Erroll Garner, avec une main gauche libre et légère.

Puis, Legnini abandonne le piano pour le Fender. Et c’est  «Rock The Day», «Trippin» et «Home Sweet Soul». Le son devient plus funky. Plus churchy aussi. Legnini ne trafique pas l’instrument. Il l’utilise «comme au bon vieux temps», comme pour en retirer l’essence originale. Franck Agulhon se lâche sur quelques solos retentissants, la frappe est ferme et sèche. Thomas Bramerie reste plus discret.

Ça donne envie de bouger, de danser. Et de réécouter le disque.

Après avoir tant jouer à travers toute l’Europe, le trio n’a rien perdu de son enthousiasme. Tout s’enchaîne avec un bonheur égal.

Alors, en bouquet final, c’est «Back Home»: jubilatoire!

Eric, tu reviens à la maison quand tu veux !

 

A+