20/09/2009

L'ivre d'images sur son nuage

 

C’est comme ça. On rentre de vacances, plus ou moins détendu, on prend connaissance de ses mails et puis on apprend le décès d’un ami.

C’est le choc.

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François Roudot était un ami particulier. Un ami du net. Fan de jazz et illustrateur merveilleux. Roudodoudourou (c’était son «avatar») et son L’ivre d’images avaient rejoint la famille du «Z Band», celle qui se donne rendez-vous chaque trimestre pour publier un billet sur un sujet commun, en quasi-simultanéité.

Roudodoudourou avait 40 ans. Ou pas encore. Ou venait juste de les avoir. Roudodoudourou avait des enfants, une épouse.

Il est mort d’une tumeur cérébrale foudroyante pendant ses vacances à La Rochelle.

Roudodoudourou, je ne le connaissais que par mail et que par la lecture de son blog. Je le connaissais aussi, sans le savoir, pour avoir lu une de ses histoires à mes enfants, il y a quelques années.

Roudodoudourou nous a quitté fin août et je vous jure qu’à la lecture du mail qui annonçait cette triste nouvelle, j’ai pleuré.

 

Avec le «Z Band», nous avons décidé de changer notre programme et de dédier à notre ami commun un morceau qui nous tient à cœur et qui l’accompagnera éternellement…

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«The Prayer». Michel Petrucciani.

«Pianism» est le premier album de Petrucciani sous le label Bue Note.

En 1985, le pianiste n’a que 23 ans et déjà un talent fou.

«The Prayer» est le morceau qui ouvre l’album. «The Prayer» c’est d’abord cette intro. Solo. En tempo moyen. Avec cet effet de vague lente. Des notes suspendues, des harmonies qui balancent de gauche à droite, qui chavirent doucement et qui titubent.

C’est une intro qui progresse doucement vers les aigus, jusqu’à presque se casser la voix. Une intro où l’on sent le musicien perdu. Seul. Se questionnant. Une intro qui appelle la contrebasse en soutien et les balais du batteur à venir panser les cicatrices. C’est une intro qui amène insidieusement la mélodie. Elle s’installe peu à peu. Elle vous fend petit à petit le cœur. Nocturne, élégiaque et bourrée de promesses… et donc de désespoir.

 

Les doigts de Petrucciani défilent, filent, courent, attendent, s’attardent sur deux notes, les font résonner, les répètent… et puis attendent de nouveau. Comme lancées trop haut, les notes retombent en cascade. Elles redescendent en rebondissant, identiques et jamais pareilles.

 

Petrucciani déroule son histoire, nous tient en haleine. La basse et la batterie l’écoutent, l’accompagnent, l’empêchent de tomber de cette corde tendue. De cette corde qui se raidit de plus en plus.

Alors, après 7 minutes, le pianiste lance vers le bassiste ce qu’il croit être ses dernières mots.

«Qu’as-tu à répondre à ma peine?»

Et Palle Danielsson se lance, rassure, trouve les notes justes pour apaiser, pour redonner de la force et de l’espoir. La voix est boisée, chaude et sèche. Comme doit l’être la parole d’un véritable ami.

Pas de faux discours. Pas de lamentation. Pas de tricherie.

«Vas-y mon gars te laisse pas aller, regarde ce que tu as déjà parcouru, regarde devant…»

 

C’est presque irréel !

Mais quelle est donc cette suite d’accords qui vient exciter le canal lacrymal? D’où viennent-elles, ces notes qui vous serrent la gorge?

 

À tordre ainsi la mélodie, à ressasser sans vergogne son humanité, le cœur finit par lâcher.

Alors il  y a ce moment encore plus magique où le piano reprend le pas sur la contrebasse. Petrucciani termine les phrases de Danielsson, vient se blottir dans les cordes épaisses de l’instrument et reprend la conversation comme on reprend vie.

Comment trouve-t-il ces mots qui touchent justes?

Où va-t-il chercher cette précision dans l’impulsion?

 

Écoutez ce toucher. Entendez cette respiration.

Rien de commun ici. Rien de banal. Rien de vulgaire. Rien de sirupeux. Rien qu’un énorme morceau. Grandiose.

Rien qu’un chef-d’œuvre.

 

11 minutes et 5 secondes en apnée.

Ou plutôt, 11 minutes et 5 secondes en apesanteur.

11 minutes et 5 secondes de trialogue incroyable jusqu’à ce dernier accord qui dit: «merci».

 

On pourra reprocher parfois à Petrucciani d’en faire trop (avez-vous déjà écouté sa version de «Caravan» sur The Complete Concert In Germany? Beaucoup de notes, certes, mais aucune, absolument aucune, n’est de trop !), mais ce «Prayer», dans lequel on sent sans doute aussi l’influence d’un Bill Evans, est touché par la grâce.

Impossible d’y rester insensible.

 

Petrucciani avait écrit ce morceau en remerciement à Eliot Zigmund, le batteur du trio, pour l’avoir hébergé et avoir pris soin de lui lors de son arrivée à New York. Roudodoudourou, si tu rencontres Michel là où tu es, demande-lui de te jouer «The Prayer» qui restera pour moi, à présent, toujours lié à toi et tes images.

Comme le dit Petrucciani dans ce film: «I hate to say goodbye.»


Ciao François.

 

A+

 

Les autres hommages du Z Band à Roudodoudourou:

Mysteriojazz : Billie Holiday

Maître Chronique : John Coltrane & Johnny Hartman

Belette : Night and The City, Charlie Haden

Jazz à Paris : Aretha Franklin

Jazz Frisson : Un passant de Gilles Vigneault par Karen Young

Ptilou's Blog : Michael Blake

La Pie blésoise : Live à Fip, Hadouk Trio

Z et le Jazz : Karma Pharoah Sanders

23:18 Écrit par jacquesp dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : michel petrucciani |  Facebook |

Commentaires

Quelle sensibilité ! Pour te paraphraser : "Comment trouves-tu ces mots qui touchent justes?"

Écrit par : dolphy00 | 21/09/2009

Trialogue Bien vu. Il faut que j'y revienne à Petrucciani.

Écrit par : ptilou | 21/09/2009

Une belle sensibilité qu'a Michel Petrucciani, effectivement, qu'il a hérité de Bill Evans et, sans doute aussi, d'Errol Garner.

Écrit par : Bill Vesée | 21/09/2009

Petrucciani Le festival Jazz en Touraine lui a rendu hommage la semaine dernière avec le quartet d'Aldo Romano, il y avait beaucoup d'émotion dans la salle... Ton billet aussi est émouvant.

Écrit par : la pie blésoise | 22/09/2009

Apnée Je viens de recommencer à respirer...

Très touchant...

Écrit par : Jazz Frisson | 22/09/2009

Merci pour lui... ...

Écrit par : jacques | 29/09/2009

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