30/07/2009

A chœur et à voix (Part 1)

Comme chaque trimestre, chaque blogueur du « Z Band » publie, au même moment, un texte sur un sujet décidé en commun. (Voir la liste en fin d’article)
Celui de juin était dédié aux voix.

Oui, c’était en juin…mais… malheureusement, et pour diverses raisons, je n’ai pu mettre en ligne mon article à temps. Pourtant, tout était pratiquement prêt.
Mieux vaut tard que jamais… le voici, enfin.

A chœur et à voix

Que dire sur une chanteuse de jazz ?
Que dire qui n’a jamais été dit ?

Et d’abord, de quelle chanteuse parler ?
Faire un choix. Voilà qui n’est pas simple.

Alors, j’ai écouté ma petite voix intérieure qui m’a dit : «Parle des chanteuses qui t’ont un peu, voire beaucoup, bousculées dernièrement ? Des chanteuses parfois à la marge du jazz et pourtant tellement dedans ? C’est celles que tu préfères !».

Quelques noms me sont venus en tête.
Puis, j’ai resserrer ma sélection sur la Belgique…
Mélanie, Lynn, Julie.
Voilà les prénoms qui me sont venus en tête.
Plutôt que d’en parler, j’ai pensé les faire parler.
Je les ai invitées à venir chez moi pour dénouer un peu ce sac de nœuds, de contradictions, de questions, d’interrogations.

J’avais tout préparé. J’avais imaginé faire une sélection de disques et de les laisser choisir suivant leur sensibilité, dans l’idée d’en discuter après.
Ou alors, je pensais faire écouter quelques morceaux et leur demander de réagir.
Genre «blindtest»…
Bof.
J’avais préparé des disques, de Ella Fitzgerald à Roberta Gambarini, de Abbey Lincoln à Sidsel Endresen, de Mahalia Jackson à Aretha Franklin, de Billie Holiday à ...
J’avais relevé quelques phrases, quelques témoignages…
Et puis j’ai changé d’avis.
Et puis, je ne savais franchement plus comment aborder le sujet.


Melanie DeBiasio_04

Le jour J, Lynn Cassiers ne pouvait pas venir, mais Julie Jarozsewski et Mélanie De Biasio étaient là.

Et au lieu de suivre «ma conduite» (plus floue que jamais) c’est parti en improvisation presque totale…

Ça a commencé comme ça:


Vous considérez-vous comme une chanteuse de jazz ? Y a-t-il une définition à la formule «chanteuse de jazz» ?

Julie : Je ne me considère pas comme une chanteuse de jazz. Je suis chanteuse et j’aime le jazz. J’aime le trajet qu’a eu cette musique et les sons qu’elle a posé au monde. J’ai envie d’être un vecteur qui continue à interroger le monde. Alors oui, si le rendez-vous est d’être «chanteuse de jazz» quelques soirs et me servir de ce «média-là» pour interroger et pour m’interroger, oui, je suis une chanteuse de jazz…

C’est plus le message que tu veux faire passer plutôt que d’entrer dans une catégorie…

J : De toute façon, les catégories, je trouve ça dangereux

Mélanie : On est d’accord. Mais moi, je me considère plus comme une musicienne que comme une chanteuse. De jazz ? Je ne sais pas. Je raconte un état, un mood, une intention.

Mais alors, pourquoi avoir choisi le jazz, même si cela reste une étiquette, plutôt que le rock, la pop, le rap… ?

M : parce que ce qui est chouette dans le jazz c’est d’avoir la possibilité de dire ce que tu as envies de dire au moment même. En rock ou en pop – et je dis ça en connaissance de cause - j’ai l’impression que c’est plus «travaillé», répété et proposé comme quelque chose de presque définitif. Dans le rock ou la pop, on se fout pas mal de l’état dans lequel tu es à ce moment-là… Tu joues ce qui a été travaillé. C’est assez statique, finalement. Je me sens vite coincée dans cette formule car ce qui m’intéresse est d’être juste dans ce que j’ai à dire au moment même. C’est pour ça que j’ai choisi le jazz car c’était le «lieu» où cela pouvait se passer de cette manière.

Tu as ressenti ça tout de suite ? Car tu as commencé par jouer avec Orange Kazoo

M : J’étais flûtiste dans le groupe. Ce qui n’est pas pareil. J’ai choisi le jazz parce que mes parents voulaient que je fasse une «école» et que c’était plus «classique». J’ai choisi le jazz par… dépit. Je ne savais pas ce qu’était le jazz. Moi, je voulais chanter.

C’est un peu pareil pour toi, Julie. Tu as fait du théâtre au départ.

J : Oui, mais au départ, mon rêve était d’être chanteuse de jazz. J’entendais Ella Fitzgerald, je chantais ses solos… Pour moi, c’était la joie et la liberté ! Et j’avais tellement envie de ça que… je suis entrée dans une école de théâtre (rires). J’ai fait l’INSAS, j’ai joué et puis j’ai senti que je voulais chanter. J’ai fait des erreurs de parcours… Je suis allée au conservatoire. Je n’ai pas trop aimé, ce n’était pas épanouissant pour moi, j’en ai beaucoup souffert… Et puis, je trouve que le milieu du jazz est très misogyne. Il est d’une telle cruauté par rapport à la femme.

Ha bon ? C’est peut-être dû à l’image de la chanteuse que l’on met devant un orchestre, comme un faire-valoir ?

M : Concernant le côté misogyne, personnellement je ne me suis pas trop posé la question. Je crois que les gens sont cruels en général. Ce n’est pas une question de femme ou pas femme. On a la critique facile et on aime bien mettre les gens dans des petits pots. Mais je peux comprendre, en effet, que c’est un monde très masculin. Et donc il y a certainement quelque chose que l’on doit affirmer… ou au contraire, ne pas affirmer, justement ! Car le fait de «sur-affirmer» quelque chose, c’est peut-être accepter qu’il y ait une faiblesse quelque part.

J : Moi, c’est plutôt le rendez-vous qui est donné à la femme dans cette musique auquel je veux pas réponde. Pour moi, le jazz, c’est la musique du manque. Ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Kofi Kwahulé. C’est le cri de l’esclave à sa terre. La musique de l’esclave d’Afrique hors de sa terre. C’est une musique qui porte une part du manque. C’est une musique profondément politique pour moi. Quand je vois un standard et les paroles qui sont proposées, ce sont souvent des textes sur le manque qu’il serait réducteur de ne voir qu’en discours de manque de la femme par rapport à l’homme. C’est une manière de poétiser la chose, mais on oublie la source de ces textes, il me semble. Et du coup, c’est ce que l’on propose souvent comme image : une blonde dans une robe noire…. Et moi, ce n’est pas là que j’ai envie d’être.

M : Moi j’ai envie d’être là aussi. J’ai envie d’être partout.


mailJulie Jaroszewski86 copie

C’est peut-être pour cela que certaines personnes sont perturbées lorsque l’on sort de cette image  «fabriquée». Alors que c’est cela que vous défendez un peu : actualiser l’image, la dépoussiérer. Et quand vous chantez des standards il faut, non seulement bien les choisir, mais aussi bien les comprendre.

M : Oui, il faut bien le choisir. Le texte, soit tu le vis, soit tu ne le chantes pas. Il n’y a pas d’entre  deux. Si tu ne t’y retrouves pas dedans, tu ne le fais pas. Chanter «Bye Bye Blackbird», si je n’ai rien à dire sur ce texte, hé bien je ne le chante pas.

J : Ce que je cherche, quand je chante des standards, c’est d’essayer d’avoir l’impudeur de laisser voir comment cela agit sur moi. J’ai envie que ça se voit. Si je n’arrive pas avec les mots, je le fais avec les sons. J’ai envie qu’on voit les charpentes du son… même si j’en suis encore très loin pour l’instant. Mais c’est le chemin que je me trace. J’ai aussi envie de chanter des textes avec lesquels je suis en désaccord, pour les décortiquer.

Et quand tu écris tes propres chansons ?

J : Je n’ai encore jamais chanté mes mots. Je n’arrive pas à écrire mes chansons pour l’instant.

Ça te manque ?

J : Pour l’instant, je me laisse faire par les autres…

Toi, par contre, tu écris ?

M : Oui, j’écris. Mais j’adore interpréter aussi. Je pense avoir cette facilité de prendre les choses qui ne sont pas à moi, et les faire mienne. Si le déclic est instantané, c’est comme si c’était moi qui les avais écrites. Mais c’est vrai que j’ai un besoin d’écrire, car il y a des choses que je dois dire…. C’est bizarre car si tu me demandes de chanter en français, ce serait encore différent. Avec l’anglais, j’ai un certain recul qui fait que je peux dire des choses. Pour trouver la formule et être juste en français, c’est difficile. L’anglais n’est pas ma langue et étrangement, ça facilite les choses. Je n’ai pas encore trouvé le chemin pour dire des choses en français que j’arrive à dire en anglais. La difficulté dans l’écriture est de s’inclure soi-même mais d’y inclure aussi les autres. Sans dire obligatoirement «tu» ou «je». Dire des choses universelles et pas impersonnelles. C’est la difficulté de l’écriture. C’est pourquoi il faut aussi pouvoir dire des choses dans l’interprétation aussi. Et puis, ce n’est pas parce que tu n’écris pas que tu n’as rien à dire. Dans l’interprétation, tu peux dire beaucoup de choses, faire passer une énergie…

J : Oui, l’interprète est un créateur en soi.

Comment travailles-tu cela avec tes musiciens ? Comment te crées-tu ton univers ? Chaque fois que je t’entends chanter, j’entends toujours une histoire, un nouveau discours. C’est souvent bien plus fort que le simple fait de «chanter» une chanson.

J : Justement, j’essaie que ce soit la chanson qui parle. J’essaie de disparaître, de m’abandonner à la chanson pour en souligner le message. Me laisser surprendre par les endroits où elle me mène.

INFLUENCES ?

Quelles ont été vos influences au niveau du jazz ?

J : Bizarrement, j’ai écouté peu de musique jusqu’à mes 18 ans… à part Ella… et Betty Carter.

C’est déjà pas si mal ! (rires) Qu’est ce qui te plaisait là-dedans ?

J : La liberté et l’humour chez Ella. C’était fort ! Elle réinvente à chaque instant, elle cherche. Elle découvre le son en même temps que la personne en face d’elle. C’est cet instant qu’il faut trouver chaque fois. Être autant spectateur de ce qui vient que le spectateur lui-même.
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Et toi, ton initiation musicale s’est faite comment ?

M : Moi, je ne connaissais rien en jazz, je n’en écoutais pas. Je connaissais deux noms : Armstrong et Miles. Donc, quand j’ai passé mon examen au Lemmensinstituut, je ne savais rien. Je ne savais pas ce qu’était un « f » ou un « d ». Je venais du classique, donc : harmonie, cours de petits ensembles de musique de chambre, etc. Je n’avais jamais fait de chant classique non plus, je faisais du rock. J’écoutais Goldman quand j’avais douze ans. Ou alors j’écoutais ce que mes parents écoutaient : Bowie, Pink Floyd, Michael Jackson ! Ensuite, à cause de potes qui cherchaient une flûtiste pour leur groupe, j’ai découvert Jeff Buckley, Nirvana… Alors j’ai créé mon petit groupe de rock où je chantais avec ma sœur. Et je prenais du plaisir à faire de la musique avec les autres. Car l’académie était aussi oppressant que l’école, finalement. Et les seuls moments où je m’amusais étaient lorsque je pouvais improviser à la flûte. Ou prendre les partitions et les interpréter comme je voulais, sans être obligé d’avoir 70%… C’est là que j’ai pris plaisir à faire de la musique. J’étais éteinte à l’école. Et c’est mon père, qui m’entendait toujours chanter et à qui je cassais les oreilles qui m’a proposé de suivre des cours. Classique ou jazz ? J’avais l’expérience du classique à l’académie, alors, j’ai opté pour le jazz. C’est un hasard, finalement.

Toi tu as suivi des cours aussi ?

J : J’ai fait quelques tentatives. Mais l’enseignement n’est pas terrible. Ou alors, je ne suis pas tombée sur les bonnes personnes. Alors, je me suis inscrite à l’INSAS (école de cinéma et théâtre), où j’ai beaucoup appris. Et puis, ça marchait bien. J’étais un peu détachée, car ça n’avait pas trop d’importance, j’étais libérée. Alors, j’ai pu jouer la comédie pendant plusieurs années. C’était super.

Mais alors, quand es-tu montée sur scène la première fois, pour chanter ?

J : C’est lorsque j’ai eu trois mois de pose au théâtre. Je suis partie en Angleterre, car je ne supporte pas ne rien faire.  Comme j’avais besoin d’argent, j’ai trouvé un job de serveuse… et je ne connaissais pas un mot d’anglais. C’était dans un club de jazz. Et il se fait qu’un des guitaristes qui jouait ce soir-là connaissait Alexandre Cavalière avec qui il venait de jouer en Australie. Et il m’a invité à venir chanter un morceau sur scène ! Et la patronne m’a proposé de chanter chaque vendredi ! Je ne connaissais à peine que 10 standards ! (rires) Alors, j’ai foncé ! Je ne connaissais pas les grilles, je prenais de longs solos inspirés… et je retombais sur mes pattes, sans connaître les codes de fin ! Alors, quand je suis rentrée en Belgique, j’ai annulé le théâtre et je me suis inscrite au conservatoire… mais j’ai surtout appris avec Anca Parghel.


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M : Ceux qui m’ont fait du bien au conservatoire, c’étaient les élèves ou les autres profs, mais pas nécessairement mon prof de chant. La meilleure école à été les concerts et le fait de jouer avec d’autres musiciens, de capter leur sensibilité, de comprendre comment ils travaillaient. C’est comme ça que j’ai rencontré Steve Houben et Pascal Mohy. Mais ça  n’a pas «donné» tout de suite, c’est après le conservatoire qu’on s’est vraiment trouvé.

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(A Suivre...)


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A chœur et à voix et le "Z Band"

Belette : Musica Nuda

Jazz Frisson: Karen Young

Jazz à Paris: Jazz Divas

Jazz-O-Centre : Patricia Barber

L'Ivre D'Images : Anthony Joseph

Maîter Chronique : Kurt Elling

Mysteriojazz : Jeanne Lee

Ptilou'Blog : Elisabeth Kontomanou


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Merci à Jos L. Knaepen et  Jempi Samyn pour les photos.

A+

Commentaires

Ah ! Ca valait le coup d'attendre... cette petite note associée à de chouettes interviews.
;-)

Grand souvenir du passage de Mélanie de B, à Paris où avec l'équipe de "Voices", nous avions échangés qq mots avec elle.
On l'attend de pied ferme à nouveau sur Paris !

Écrit par : ptilou | 04/08/2009

Et attendons la suite...

;-)

Écrit par : jacques | 04/08/2009

La musique du manque... ''...le jazz c'est la musique du manque...''

Magnifique interview, Jacques!

Ces deux musiciennes seraient évidemment les bienvenues à Montréal pour un certain Festival de Jazz :)

Jean Francois

Écrit par : Jazz Frisson | 06/08/2009

Que devient elle sur la scène belge ???
On l'attend rue des Lombard à Paris pour un come back ???
;-)

Écrit par : ptilou | 19/03/2011

Les commentaires sont fermés.