11/01/2009

Tous sur Mingus - Mingus Plays Piano

Depuis décembre 2007, sous l’impulsion de «Z», quelques blogueurs se donnent rendez-vous chaque trimestre afin de publier au même instant une note ou une petite chronique sur un sujet commun… liés au jazz, bien sûr.

Il y eut Jazz’Elles (décembre 2007), Cordes sensibles (mars 2008), Première galette
(juin 2008) et L’art de la touche en noir et blanc (octobre 2008) à laquelle je n’ai pas participé.

Cinquième rendez-vous: «Tous sur Mingus»
(Voir en fin d’article la liste et les liens des différents bloggeurs participants)



MINGUS PLAYS PIANO


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Il y a quelques années de cela, j’allais rendre visite à mes amis Flo et Fred.
Tout en discutant de tout et de rien - de la famille, des enfants, de cinéma, d’art et de musique - Fred alla vers sa discothèque et en sortit un album.

«Je parie que tu ne l’as pas celui-là!»
C’était «Mingus Plays Piano».
Non seulement je ne l’avais pas, mais, je l’avoue honteusement, je ne le connaissais pas.

Le lendemain, je suis allé directement l’acheter – ou du moins le commander – dans l’un de mes magasins habituels.

Mingus, on le connaît en colère.
C’est comme cela qu’on le définit. Peut-être même sans plus trop y réfléchir…

Bien sûr, l’homme a ses prises de positions (on se souvient de «Fables Of Faubus»), ses coups de gueule légitimes (il quitte le trio de Red Norvo et Tal Farlow - à raison - lorsqu’on le met à l’écart pour un test de télévision… en couleurs !!!), et ses coups de poings faciles (demandez à Juan Tizol dans l’orchestre de Duke Ellington).

Mingus s’est mis au piano assez tard. Il l’utilisait surtout pour «montrer» ses arrangements et ses compositions aux musiciens qui l’accompagnaient.
Alors, on peut imaginer Mingus hésitant un peu lorsque Bob Thiele (producteur chez Impulse!) lui propose d’enregistrer un album solo… au piano.

Moi aussi j’étais un peu incrédule devant l’objet.
Et pourtant…
Ces compositions spontanées et improvisations sont d’une qualité exceptionnelle. Et l’on y descelle tout de suite le trait de génie de ce fabuleux compositeur.
Bien sûr Mingus n’est pas Thelonious Monk, ni Bud Powell, ni Duke Ellington, mais on retrouve une telle vérité dans son jeu, que l’on ne peut qu’être ému.

Mingus a beaucoup
appris de son passage chez Art Tatum.
Il en a gardé ce besoin vital du jeu de la main gauche. Une main gauche qu’il utilise comme il utilise la contrebasse, à la fois chantante, rythmique, intransigeante, forte et imposante.

Dès les premières notes de «Myself When I’m Real», on découvre un Mingus que l’on soupçonnait peut-être, mais que l’on n’imaginait pas tout à fait.
On le devine sentimental. Mélancolique, presque. Désabusé aussi sans doute.
Il semble réfléchir sur lui-même.
Il joue «vrai». Au-delà de la technique, au-delà des principes.
Il joue la vie.

C’est sans doute pour ces raisons que cet album me touche particulièrement.
Mingus y est d’une sincérité étonnante et différente. Il est terriblement «jazz».
Le musicien ne calcule pas, il est à nu.
Et même pour Mingus, cela ne doit pas être facile.
Ici, il se découvre et il dévoile ses points sensibles…

S’en rend-t-il compte ?
Peut-être.
Après l’intense «Roland Kirk’s Message», il avoue à Bob Thiele, resté derrière la vitre du studio:
«Improvisation, man, it’s not like sittin’ at home and take that. It’s not like playing at home by yourself!»
Alors, le producteur lui répond:
«What can we do for you?»
Mingus étouffe un rire et entame aussitôt «Memories Of You», comme pour se redonner de l’inspiration.

Et le voilà relancé sur ses propres compositions: «She’s Just Miss Popular Hybrids», «Old Portrait», «Meditation For Moses» et surtout, il redessine « Song With Orange » qu’il avait esquissé en ’59 pour une émission de télévision, pour en faire le mythique «Orange Was The Color Of Her Dress, Then Silk Blues».


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Ce dernier morceau, il le jouera souvent par la suite, notamment avec l’exceptionnel sextette (Dannie Richmond, Jaki Byard, Clifford Jordan, Johnny Coles et Eric Dolphy) avec lequel pourtant, il n’enregistra jamais officiellement. Heureusement, on peut le retrouver sur «Cornell 1964» (les bandes miraculeusement retrouvées d’un concert à l’université avec, entre autres, un solo d’anthologie de Dolphy à la clarinette basse sur «Orange Was The Color Of Her Dress, Then Silk Blues», justement) ou sur le DVD Jazz Icons «Mingus Live 64» en Europe (Norvège, Suède et Belgique).



Dans «Mingus Plays Piano», on entend l’écho puissant du blues, le stride de Tatum, le lyrisme d’Ellington (son Dieu), les réminiscences du Gospel et du folk.
D’ailleurs, Mingus jette tout en vrac dans un «Medleys, Anthems And Folkore» pour clore cet album atypique.
Le seul album de Mingus au piano (si l’on excepte «Oh Yeah»).
Un album enregistré en une journée.
Une journée de spontanéité, de véracité et de grâce.

Oui, Mingus était un monstre.
À tous points de vue.
Entier et unique.
Un monstre d’humanité.
Il suffit pour s’en rendre compte (au cas où on ne l’avait pas encore remarqué dans sa musique) de lire «Moins qu’un chien» bien sûr, mais aussi le très touchant et sincère «Pour l’amour de Mingus» écrit par sa dernière compagne: Sue Mingus.


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Et puis, il faut réécouter ses disques qui sont toujours d’une incroyable actualité.
30 ans après sa mort.
30 ans !

Un soir, je devrais peut-être retourner chez Flo et Fred, histoire de ne pas passer à nouveau à côté d’un autre disque indispensable.


A+

.........


Les autres articles «Tous sur Mingus» :

L'ivre d'image "Blues and Roots"
Z et le jazz "Change One & Change Two"
Mysterioso "les relations avec Dolphy"
JazzOcentre "Oh Yeah!"
Native Dancer "Charles Mingus presents Charles Mingus""
Ptilou's Blog "Moins qu'un chien"
Maître Chronique "Mingus Ah Hum"
Backstabber "Tujuana moods"

Jazz à Paris : "L'évangile selon Saint Mingus"

Commentaires

Ouah Très belle chronique en vérité,
particulièrement touchante,
ça vaut le coup de rester éveillé parfois???

Écrit par : Dorham | 11/01/2009

En effet! Très belle chronique, en effet, pleine d'émotion et de sensibilité, à l'image de ce drôle d'album de mingus.
"Myself when I'm real"... le disque aurait pu s'appeler comme ça.
Il suggère que la fameuse colère de Mingus est la colère d'un tendre, du type généreux mais tourmenté et oppressé par l'Amérique pré-Obama.
"Un monstre d’humanité", la formule est belle, vraiment!
paradoxale et belle, comme ce cher Ming.
J'aime bien aussi, dans ton texte, le rôle que joue l'amitié.

Merci Jazzque!

Écrit par : roudodoudourou | 12/01/2009

Pianissimo Ah je méconnais cet opus pianistique. A découvrir donc ! d'urgence... 30 ans après... thanks !

Écrit par : ptilou | 12/01/2009

Superbe ! Tu as l'art d'aller à l'essentiel !
J'adore, moi aussi, ce disque pour lequel j'ai eu les mêmes appréhensions que toi. Vite dissipées, bien sûr !
On retrouve sur le Town Hall Concert les mêmes qu'à Cornell (cf ma propre note), pour un album moins long mais tout aussi intense.

Écrit par : Bill Vesée | 12/01/2009

Ahhhhhhh, Jacques, merci d'en parler!
meme entre bassistes, on ne parle pas assez de Mingus
pourtant...
et ce disque au piano...

Écrit par : Nicola | 12/01/2009

émotion dans l'autre unique album où Mingus joue du piano, et que j'ai eu le plaisir de découvrir, l'émotion ne passe pas par le clavier; c'est sa voix qui s'en charge; mais je retrouve tout ce que tu dis ici, dans la rocaille touchante de Devil woman, ou les imprécations d' Ecclusiastics... On sent vraiment cette personnalité violemment sensible, ce "monstre d'humanité"...

Écrit par : la pie blésoise | 12/01/2009

Plus tard, toujours ... Je remettais toujours à plus tard la découverte de cet aspect de Mingus. Merci de m'aider à réparer ma paresse.

Écrit par : dolphy00 | 13/01/2009

Piano les basses... Merci pour ces commentaires.
Après avoir fait le tour des blogs, on peut dire que Mingus inspire tout le monde.

@Nicola, prêt pour une discussion sur les bassistes, l'un de ces quatre? :-)

A+

Écrit par : Jacques | 13/01/2009

Je suis sur qu'on se croisera bientot et on en dicutera devant un... thé? verre d'eau?
N.

Écrit par : Nicola | 15/01/2009

moi, quand je suis vrai, mingus quand il nous sauve - myself when i am real est un morceau bouleversant, ravel, debussy, janacek ou scriabine s'y trouvent enchassé dans une grace personnifiée par l'étonnante inspiration, corrida métaphisique avec les puissances de l'âme, mingusatteint notre point sensible, rudoie nos convictions submersibles - c'est grand, c'est fondateur, c'est décisif, c'est l'ouvert d' holderlin, ça veille au seuil d'un autre monde, ça donne l'alerte, ça nous sauve -
merci charlie.

Écrit par : boudet | 11/03/2009

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