07/11/2007

Les Doigts de l'Homme - Interview

Début de l’année, j’avais eu l’occasion de voir et entendre les Doigts De L’Homme aux Djangofolllies.
J’en avais parlé ici.
Après ce concert, j’avais interviewé Olivier Kikteff, le «leader» du groupe.
L’interview n’a jamais été publiée.
Mais comme les Doigts De L’Homme revient faire une série de concerts en Belgique à partir de la fin de cette semaine, hop, j’en profite pour ressortir le texte.


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Quel à été ton parcours pour arriver jusqu’aux Doigts De L’Homme ?

J’ai fait beaucoup de choses différentes. En électrique surtout: du rock et du funk. Mais aussi de la musique africaine, de l’Afro-jazz. Et j’ai rencontré la musique manouche il n’y a pas si longtemps : cela fait 6 ou 7 ans maximum. Ça m’a plu car j’avais trouvé le moyen d’attraper le jazz qui me correspondait. J’aime le be-bop, j’aime voir et entendre cette musique, mais elle ne me correspond pas vraiment. Autant cela a été une musique populaire, autant je trouve qu’elle est devenue un peu élitiste. Même si les boppers s'en défendent. Je remarque ça car je fréquente beaucoup de milieux musicaux différents.

Et ce jazz manouche est arrivé comment ?

Par hasard. Une grande partie de ma vie est mue par le hasard. Je jouais dans la rue et des gens m’ont montré des grilles manouches. Ensuite, j’ai écouté et appris le vocabulaire. Mais je joue de la guitare depuis plus de 22 ans et je ne veux pas faire une croix sur ce que j’avais fait avant. C’est pour ça que j’insuffle un peu de rock dans le groupe.

Oui, on entend pas mal d’influences diverses dans Les Doigts De L’Homme: du rock, de la chanson française, de folk… C’est une volonté tous ces mélanges?

Oui. Je trouve que c’est bien qu’il y ait plusieurs voies, qu’on ne reste pas accroché à un style pur et dur. Tu sais, c’est un peu comme le cinéma. C’est bien qu’il y ait un cinéma Art Et Essai, mais il faut aussi un cinéma plus populaire… de qualité. Quand tu vas voir un film Art Et Essai, tu sais qu’il te faut une certaine culture pour l’apprécier. Et donc, ça ne touche qu’une certaine partie du public. Et moi, j’ai envie d’être compris par tous les gens. En concert, j’aime être … dans les gens. J’aimerais bien faire un concert en étant au milieu du public.

Cette proximité est possible dans le jazz aussi, non?

Oui, bien sûr. Mais je trouve que si les gens se déplacent, ce n’est pas seulement pour voir un mec faire des chorus incroyables en regardant ses pompes. Enfin, moi, ce n’est pas comme ça que j’imagine un concert. Chez nous, en concert, il y a parfois des gens qui nous répondent, qui nous parlent, qui nous gueulent dessus parfois! (Rires) C’est perturbant, mais finalement, quand on en arrive là, c’est qu’on a réussi un contact, un dialogue.

Tu penses que ce contact est plus évident avec le jazz manouche?

Oui, surtout dans notre cas où il reste très abordable. On ne déstructure pas l’harmonie ou le rythme. Les gens s’y retrouvent. Même les non-initiés. Et puis, ce que j’aime dans le manouche, c’est l’énergie. Personnellement j’y retrouve un côté très rock and roll. Bien sûr, il y a des groupes manouches qui swinguent gentiment… mais pourtant, quand tu vois le musicien jouer, tu sens une espèce de rage. C’est ça qui m’a attiré. C’est ma culture plus rock qui veut sans doute ça. C’est cette attitude qui m’a décomplexé. Je n’ai pas suivi de cours de musique, je suis totalement autodidacte et j’ai toujours douté de ce que je faisais. Et en montant Les Doigts De L’Homme, cette inculture qui m’a permis de surmonter mes doutes et d’éviter, en plus, les clichés du genre. Et puis, c’était obligé d’avoir un projet différent.
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Ce n’est pas plus mal en effet, car j’imagine que dans le jazz manouche, il y a aussi des règles. Et quand on écoute ton trio, on y trouve un truc en plus…

Oui, enfin, j’ai envie de dire qu’il y a un truc en moins (rires)… Je me rappelle un jour avoir reçu carte blanche lors d’un festival de jazz et j’avais écrit dans le programme que les Doigts De L’Homme s’adressait aux imbéciles (rires)… Bon, sur scène j’ai développé un peu le sujet quand même ! Mais je voulais dire par là, qu’à force de vouloir trop en savoir on ne peut plus écouter la musique normalement. Moi j’ai envie de m’adresser aux gens qui pensent être trop idiots pour écouter du jazz (rires). Mais les autres s’y retrouvent aussi…Enfin, j’espère.

Exactement. Mais avec votre musique populaire, vous apportez une alternative. Ici, la musique est riche, il y a des textes, un fond, des messages parfois…

Peut-être. On est à cheval sur différentes choses. On est programmé dans des lieux assez différents. Un jour on est dans un festival très jazz, le lendemain avec les Washington Dead Cats et leur rockabilly punk!… Et c’est ça qui est génial pour nous ! On a réussi à placer du manouche là où on ne l’attendait pas vraiment.

Mais comment vous êtes-vous rencontré?

Moi, je jouais dans la rue et un jour un mec m’a proposé d’enregistrer un disque. J’ai dit oui, mais je n’avais pas de morceaux personnels, pas de groupe, rien. Alors, je me suis enfermé trois mois et j’ai bossé…

Dans la rue tu jouais des standards?

Oui. Je mélangeais un peu de tout. Tous les styles. J’étais dans la merde à l’époque et la rue était ma seule solution pour jouer et vivre un peu. Puis, j’ai contacté Tanguy Blum pour qu’il m’accompagne à la contrebasse. On a enregistré et on a eu de bons retours. On a eu envie d’aller défendre ces morceaux-là sur scène. Et je me suis rendu compte qu’en manouche, peu de gens composent. Il y a des musiciens qui jouent comme des fous, mais qui ne composent pas, ou très  peu. Et pour ma part, jouer des standards, c’est bien, mais vu mon niveau, je ne voyais pas ce que je pouvais proposer de mieux en les jouant. Alors, on a bougé, on est allé dans le Sud de la France, on a rencontré d’autres gens, ceux qui ont coproduits notre derniers disque… On a changé pas mal de fois de guitariste aussi. Il y a eu Marc Laverty, maintenant c’est Yannick Alcocer… Puis, au fil des rencontres, on a évolué, notre musique a changé aussi. De disques en disques, la couleur a changé. Ça c’était intéressant et important aussi. Il ne me viendrait pas à l’idée d’acheter tous les disques de Manu Chao par exemple. C’est bien, mais c’est toujours pareil (rires). Je préfère un type comme Jacques Higelin par exemple. Il n’y a pas un seul disque qui ressemble à l’autre. On sent tout le voyage d’une vie chez lui. Ça, ça me touche.
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Tu composes seul?

En général, c’est moi qui amène le matériel. Le projet, c’est moi qui l’ai monté. Et j’ai toujours travaillé comme ça, dans mon coin, en solitaire.

Mais les autres amènent quelque chose aussi…

Bien sûr, mon idée n’est pas de prendre toutes les couvertures. Les autres proposent  des arrangements et parfois aussi des compos. C’est pas fermé. Mais comme j’aime composer et que je n’arrête pas…

Vous avez des projets séparés?

Là-dessus, on ne fonctionne pas comme en jazz. Si on fait un bœuf, on y va tous les trois ensemble. On reste souvent en groupe. Je passe plus de temps avec ces zigues qu’avec ma femme et mon fils. On a fait plus de cent dates, plus les répétitions, les studios, les trajets…

Je suppose que la manière dont vous abordez la scène est aussi particulière. Ça doit être rôdé, il y a un jeu, une théâtralisation…

Oui et j’adore ça. C’est d’ailleurs beaucoup plus préparé que ça en à l’air. Car j’ai en côté bordélique, je me retrouve parfois à parler de trucs incroyables aux gens et je ne sais plus où j’en suis. Mais ça me fait marrer. Et ça permet d’inclure le public aussi. C’est important pour nous aussi.

Le décor a aussi de l’importance: les lumières, le personnage avec la valise…

Oui, l’homme à la valise existe depuis le début. Il symbolise bien l’idée du voyage musical. On ne veut pas de choses figées. Le personnage ne pose jamais ses valises. On veut farfouiller partout, tout goûter…

Vous ouvrez toutes les portes, un peu comme Sanseverino…

Oui, Sanseverino fait ça très bien. Ça fait du bien de sortir des codes. Mais j’ai un profond respect pour la musique manouche et les musiciens qui la font. Ceux qui défendent leur propre culture. Moi, je ne peux pas défendre ça, je ne viens pas de là et je ne veux pas être un menteur.

Quelles sont tes influences en jazz manouche?

J’ai d’abord écouté la nouvelle génération, les Stochelo Rosenberg, Boulou et Elios Ferré… Au départ, je n’arrivais pas à écouter Django. Pour un type qui vient de la culture rock comme moi, écouter des enregistrements de 1930, c’était très bizarre. Plus tard, quand tu comprends, c’est fantastique. Quand Django prend la parole, ça met tout le monde d’accord. On a l’impression que ce qu’il dit est la seule chose qui pouvait être dite à ce moment là. C’est incroyable ce qu’il a fait. Et c’est pas si vieux que ça, en fait. Il n’était pas le seul à faire cette musique à l’époque, mais il a tellement apporté. Il a créé des choses ! Et c’est là que je ne pige pas toujours le truc: tous ces gens qui reprennent des solos de Django à la note près. Ça n’a pas beaucoup de sens. Pour l’apprentissage, ok, mais je ne vois pas trop la raison de le faire sur scène… Bref, après j’ai découvert Biréli Lagrène. Je suis devenu un inconditionnel. Lui aussi, il a bourlingué partout. Il a pu échapper à cette image de bête de foire qu’on voulait lui coller quand il était jeune. Il a été trimballé de campement en campement, il en a eu plein le dos, il est parti jouer avec Jaco Pastorius pour voir autre chose. Puis il est revenu…

Ce sont tous ces mélanges qui t’intéressent, non?

Oh oui. J’adore ça. J’ai même parfois un peu de mal à tout faire rentrer tout ça dans une même boîte. Il y a certains morceaux que je ne pourrais pas mettre sur le disque.

C’est vraiment trop différent?

Oui, il faut quand même garder un minimum de cohérence. Il faut y aller en douce. Même l’ordre des morceaux, c’est parfois un casse-tête.
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Quels sont les projets? Vers quelle musique veux-tu aller?

L’Afrique m’a mis la tête à l’envers. J’ai rencontré là-bas des musiciens vraiment incroyables. Les musiques dites ethniques, avec peu de notes, ont une âme tellement forte ! C’est ce qui est beau et difficile à la fois. Avec 5 notes, ils arrivent à créer un climat incroyable… C’est un peu le contraire de nous quoi (rires). J’aime bien les musiques traditionnelles finalement. Car souvent, elles ont été créées dans des contextes où il n’y avait rien à vendre. Elles ne sont pas perverties par une notion de commerce au départ. J’aime aussi la musique celtique, la musique arabe. J’adore le Oud. J’en joue à la maison…

Tu joues aussi du banjo!

Oui. Je l’ai un peu détourné de sa fonction initiale. J’ai changé l’accordage et j’en joue au médiator. Je joue Bluegrass chez moi, mais dans le groupe, je ne peux pas amener cette couleur. Il faut garder une certaine ligne de conduite. Il y a une trame de départ en concert. On peut s’en éloigner mais pas trop s’y perdre. On ne peut pas mettre n’importe quoi n’importe où. Parfois, j’ai envie de jouer un standard, mais Tanguy me rappelle à l’ordre! (rires) Il a raison. C’est avec nos compos qu’on ramasse les honneurs… ou les claques.

 

A+ 

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