14/03/2006

Marc Moulin - "En route vers de nouvelles aventures"


A l’occasion de la sortie de How Do You Dance ? de Telex, j’ai eu l’occasion de poser quelques questions à Marc Moulin.

Jazzman ? Un peu ? Beaucoup ? Personne ne sait. Même pas lui. C’est un « touche-à-tout » comme il se définit lui-même.

Je ne vais pas vous dérouler ici toute sa bio. Ce serait trop long.
Ainsi, je ne dois pas vous dire qu’il fut leader de Placebo en ’70 ( rien à voir avec Brian Molko ) dans lequel on trouvait entre autres Richard Rousselet ou Bruno Castellucci.
Qu’il a joué avec Dexter Gordon, Jiggs Whigham, Philip Catherine
Qu’il avait une émission 'jazz' à la radio. Qu’il était à la base de Radio Cité. Qu’il produisait et présentait 'Absurde n’est-il pas ?' à la télé. Qu’il écrit des pièces de théâtre. Et des 'humœurs' pour un magazine télé. Qu’il a produit Chamfort ou Lio.
Qu’il est revenu sur scène avec des albums 'techno-jazz' comme Top Secret ou Entertainment.
Et qu’il fait partie encore et toujours de Telex… groupe culte ( si, si... ) que l’on ne présente plus. ( Allons, vous vous souvenez quand même de ce fameux concours Eurovision(merci Mwanji!) en '80? Moi j'étais sûr qu'ils allaient gagner... juré! )
Bref, comme Marc est un sacré 'jazzophile', je ne pouvais pas m’empêcher de lier 'Telex' au jazz…


Interview.


Quel est le tout premier disque 'electro' que tu as écouté?

MM : Sans aucun doute, 'Autobahn' de Kraftwerk.


Comment un disque comme 'How Do you Dance ?' va –il évoluer? Est-il destiné aux radios? Aux clubs? Aux DJ’s qui vont le remixer, se le réapproprier????

MM : C’est probablement la question la plus cruciale et la plus pertinente.
Car, en effet, le 'format' n’est pas electro, c’est trop des 'vraies chansons', comme dans la pop.
C’est probablement en quoi l’album est le plus nostalgique: ce format existait au début de l’électro, plus maintenant ( quoique, Tiga et Madonna le réhabilitent ). De nos jours, le format de l’electro, c’est au fond celui des 'remix'.


Où est le lien ( si il y en a ) entre la musique de Telex, celle de Marc Moulin de 'Top Secret' et 'Entertainment', celle de Placebo ou de Sam Suffy?

MM : Même si pas mal d’amis et proches qui me connaissent bien trouvent qu’il y a un 'univers' bien à moi dans toutes les déclinaisons de mes nombreuses casquettes, allant jusqu’à dire que ma chronique de Télé Moustique, ou ce que j’ai fait en radio, ou mes pièces de théâtre ont un 'lien évident' avec mes musiques, je trouve que c’est assez différent, très différent même.
En particulier, entre Telex d’une part et le reste de ce que tu cites.
En revanche, je trouve qu’entre Placebo / Sam Suffy et mes deux albums Blue Note, il y a une vraie continuité. Le point commun à toute ma multi-carrière existe quand même, et c’est une croyance dans l’idée qu’on peut trouver un compromis, un tronc commun entre le 'grand public' et les publics 'niche'.
Qu’on n’est pas condamné à la confidentialité si on fait du jazz, ou si on veut expliquer les privatisations et la mondialisation à des lecteurs genre Télé Moustique, qui achètent surtout leur magazine pour les programmes télé…
À l’inverse, un projet très chansonnette comme Telex peut amuser des auditeurs plus exigeants d’habitude.


Compose-t-on de la même manière un morceau 'jazz' et un morceau 'electro' ?

MM : Non, mais il y a un tronc commun à nouveau dans toutes les musiques ou presque. La recherche de ce qu’ Andrew Hill dans une récente interview au New York Times appelle " la mélodie qui est dans le rythme ". Je trouve cette pensée géniale.
Quand Beethoven prend comme point de départ son célèbre 'Po-po-po-pom' qui structure sa 5è symphonie, quand Cole Porter égrène les trois notes fondatrices de 'Love for Sale', quand Dylan marmonne les 5 notes de 'Like a Rolling Stone', ou quand j’ai pensé au phrasé et aux notes de 'Now we step into the Dark' dans 'Top Secret', ou à 'Dance! How do you Dance?' du dernier 'Telex', et même si je n’ai pas le talent des précités, il se passe la même chose: fixer un moment mémorisable qui signe le morceau, et qui fait que c’est celui-là et pas un autre.


Peut-on improviser sur un morceau electro?

MM : Certainement. Je l’ai fait depuis toujours pour les maxis de Telex ( jamais réédités jusqu’ici ), et c’est même ce qui m’a donné l’idée, depuis ce temps, d’un projet electro mais plus 'jazzy', qui a finalement donné mon aventure 'Blue Note'…
Dans le premier album de Telex, le solo de clavier sur 'Pakmovast' est purement jazz. La nouveauté de cette démarche electro-jazz vient de ce que l’impro devient ( paradoxalement ) la source première de la composition. La boucle est bouclée.


En 'electro', reprendre des morceaux 'pop' ou 'rock', est plus facile que de reprendre des thèmes jazz?

MM : Oui, certainement. Le système harmonique est compatible. Je trouve que l’album de Hancock où il reprend des standards 'actuels' ( Stevie Wonder, Sade, etc…) il y a dix ans, prouve que les systèmes jazz et pop sont 'étanches'. Ça ne fonctionne pas, je trouve. Pas assez d’accords majeurs dans la pop.


Que penses-tu de l'influence 'electro' dans le jazz?

MM : Je pense que ça fonctionne avec des musiciens qui aiment vraiment le jazz ET l’electro, pas quand ils le font par 'mode'. Et ça s’entend, crois-moi, ceux qui ne connaissent pas l’un ou l’autre de ces deux univers.


Humour et dérision ont toujours été présents dans tes projets ( jazz, electro ou autres.) Penses-tu que le jazz devrait parfois se prendre un peu moins au sérieux?

MM : S’il n’y avait pas eu Dizzy Gillespie pour faire passer le jazz d’avant-garde qu’était le bebop par son humour et sa dédramatisation, l’aventure aurait sans doute été moins percutante en terme de public.
Mais je ne dénie absolument pas au jazz sa spécificité de musique 'sérieuse'. Tout ne doit pas passer dans le moule de l’humour, quand même…


Un projet Telex/jazz serait-il envisageable? Un peu à l'instar de Matthew Herbert par exemple?

MM : Jusqu’ici, dans mon 'fond de sauce' groove + électronique + ordinateurs + jazz, c’est l’électronique qu’on entend le moins. J’avoue n’y être pas arrivé jusqu’ici, ni vraiment pour mon prochain album je pense ( jusqu’ici, en tout cas ), mais je ne désespère pas d’intégrer l’électronique de façon plus importante.
J’aime beaucoup Matthew Herbert, que je suis de près en tant qu’auditeur. En même temps, je trouve qu’il n’a pas d’univers personnel, sinon l’idée de surprendre, qui ne me déplaît bien sûr pas du tout, au contraire. Dans mon cas, il y a plus de blues dans tout ce que je fais…


Telex est assez proche de Devo ou Kraftwerk... avec plus de 'soul' donc?

MM : La réponse est d’abord dans les rythmes.Finalement, Kraftwerk n’est pas précurseur de la house ni de la techno. Ses rythmes sont 99 fois sur 100 des rythmes rock ou ( un peu ) funk ( à l’exception – de mémoire – de 'Neon Lights'). C’est encore plus vrai pour Devo, ou Gary Numan.
Giorgio Moroder préfigure la house bien plus que Kraftwerk, par assimilation de la disco – et dans ce sens Telex est le plus 'house' du lot.
Côté composition, c’est encore plus évident. Telex est beaucoup plus influencé par la musique pop noire ( Soul, RnB,… ) - Tamla ( Norman Whitfield ) et Stax, ou Jam-Lewis ( SOS Band ).


La musique de Telex peut-elle être 'jouée' live sur scène, ou ce n'est pas le but?

MM : Aucune musique électronique n’est jouée 'live' (en vrai) sur scène. La différence est qu’il y a 20 ans on ne 'jouait' pas de la musique préenregistrée sur scène, alors que maintenant ( avec la 'DJ culture' ), ça se fait tout le temps – y compris pour des musiques pop qui ne sont pas spécialement électroniques.
Ça a commencé sous prétexte de retrouver les sons d’origine des disques, puis ça a continué en playback total parce qu’à cause des chorégraphies, les chanteurs et chanteuses étaient trop essoufflés pour chanter et danser en même temps.
Aujourd’hui, on ne voit pas ce qu’on entend – ou on n’entend pas ce qu’on voit…
Telex pour moi, c’est de la musique de disques. Elle est trop 'cool', trop 'tongue-in-cheek' et elle n’est pas assez 'show-off' pour exister en scène, lieu par excellence du spectaculaire et de l’agitation.


En faisant des 'reprises' Telex pourrait être DJ ?

MM : C’est quoi un DJ ?
C’est en effet quelqu’un qui, au contraire d’un groupe ( qui a deux ou trois 'tubes' en moyenne - et pas toujours autant, d’ailleurs ) ne passe que des titres connus. Le succès de la plupart des DJ's vient de ça: on ne doit pas glander une heure vingt entre le premier titre et le dernier du set pour entendre des tubes!
Bien sûr, il y a des Dj's qui font découvrir des univers moins prévisibles, mais ce n’est pas fréquent.
Avec Telex, on aime les reprises, car c’est l’occasion d’une deuxième dimension, celle de la 'relecture' et du 'référent'. De là à dire qu’on est un peu DJ, c’est comme on veut, mais pour moi DJ, c’est ce que j’ai fait jadis: programmer et présenter des disques à la radio.
L’acception actuelle de 'DJ', c’est qu’on est arrivé à supprimer la parole entre les disques. Est-ce un progrès? Souvent, oui!


Que pensent tes amis jazzmen de tes différentes 'casquettes' musicales?

MM : À vrai dire, je n’en sais rien. Je pense qu’ils ne doivent pas me prendre au sérieux.
On entre en jazz, souvent, comme en religion. Donc pour eux, je dois être au mieux un père Guy Gilbert ou un Sœur Sourire, et au pire un imposteur.
Moi je dis un dilettante et un 'touche-à-tout'. Ce qui est mal perçu, car nous sommes à une époque ( médiatique ) où pour exister, on doit pouvoir être décrit en une phrase courte.


Quel est le dernier disque de jazz que tu as écouté?

MM : 'Miss Soul', d’ Eric Legnini. En boucle. Il y a un trait à la fois d’humilité, d’ouverture, de courage et de génie de la part d’un pianiste aussi virtuose et respecté, de s’attacher à un courant 'mineur', à ce point basé sur la simplicité: le 'soul jazz'. Un courant d’ailleurs assez décrié, à l’époque ( fin 50s ). Ça ne m’étonne pas: les manifestations de génie ne sont pas rares chez Legnini.


A+

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" L'autre" site de Marc Moulin.

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03:32 Écrit par jacquesp | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Waaaw C cool. J'aime bien l'album de Telex.

Écrit par : Gé | 14/03/2006

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