28/01/2015

Pourquoi j’irai au Tournai Jazz Festival.

 

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Tournai Jazz Festival. Quatrième édition !

Le pari lancé par Geoffrey Bernard, avec la complicité de la Maison de la Culture de Tournai (et l’infatigable Frédéric Mariage), d’organiser un festival de jazz à Tournai qui s'installe dans le paysage culturel belge est pratiquement gagné.

Oui ! Le public est venu applaudir Eric Legnini, Toots, le BJO ou encore Philip Catherine, en 2012 pour la première.

Oui ! Il est revenu, plus nombreux encore, écouter Galliano, Manu Katché ou Ibrahim Maalouf l’année suivante… Et oui ! En 2014, il était encore là pour voir Jef Neve, Avishai Cohen, Viktor Lazlo et l’incroyable Youn Sun Nah.

Et chaque année, l’organisation est irréprochable. Et chaque année, l’accueil est formidable et chaleureux (tant pour le public que pour les musiciens).

En 2015, ces 6 et 7 février, Tournai Jazz remet le couvert et nous propose une fois de plus une superbe affiche.

Barabara Hendricks (oui, oui, Barbara Hendricks) viendra chanter le blues de Billie Holiday, Bessie Smith ou encore de Nina Simone.

Il y aura aussi des «jeunes» à découvrir, comme Thomas Enhco, brillantissime pianiste - à la fois impétueux et raffiné et toujours surprenant, ou Guillaume Perret  et sa conception musclée du jazz. Ceux qui aiment les sensations fortes en auront pour leur argent. Et ceux qui pensent que le jazz est une musique «plan-plan» risquent bien d’être surpris.

Et puis il y aura aussi au programme : Bojan Z en solo, Paolo Fresu et Omar Soza en duo et Kenny Garrett en quintette ! On ne fait pas les choses à moitié à Tournai.

Il y aura, bien sûr, des belges, comme Big Noise (gare à la fête, comme on dit) ou Bai Kamara (avec Jean-Paul Estiévenart, Stéphane Mercier, David Devrieze ou encore Michel Seba! ) ou le guitariste Hevé Caparros (à découvrir!) avec Sal La Rocca, Lionel Beuvens et Matthieu Van

Vous le voyez, il n’y a aucune raison de rester chez soi ce week-end là.

Réservez vos places tant qu’il en est temps !

Il y a même un pass** «spécial Kenny Garrett / Guillaume Perret» mis en vente au prix de 30€ - pour ceux qui ne peuvent pas se libérer «avant».

Tout est prévu, je vous dis. Voilà pourquoi j’irai au Tournai Jazz Festival.

On se retrouve là-bas ?

 

 

 

A+

**UNIQUEMENT disponible au guichet de la maison de la culture de Tournai ou en téléphonant au 0032 / 69253080. Infos : contact@tournaijazz.be .

 

 

 

25/01/2015

Hermia, Ceccaldi, Darrifourcq à la Jazz Station

Samedi 24 janvier, grand final du premier River Jazz Festival organisé par le Marni, la Jazz Station et le Senghor. Et quel final !

Manu Hermia avait reçu une carte blanche qui relevait plutôt du challenge puisqu'il donnait rendez-vous au public à 18h à la Jazz Station, avec Sylvain Darrifourcq et Valentin Ceccaldi, puis à 20h au Senghor avec son projet Belgituroc et, pour finir, à 22h au Théâtre Marni, avec Manolo Cabras et Joao Lobo! Bref, un marathon à lui tout seul.

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Le River Jazz peut s'enorgueillir d'un succès plus que réjouissant : chacun des concerts étant pratiquement tous sold out ! Une façon comme une autre de prouver à certains que la culture intéresse les gens et qu'elle est indispensable à l'épanouissement de tous.
Il est certain aussi que, vu l'engouement du public et des jazzmen, la formule (originale et pointue) sera renouvelée. Tant mieux car, malgré les nombreuses dates proposées, je n'ai pu assister qu'à un seul concert (quelle honte!), celui de Hermia, Ceccaldi et Darrifourcq à la Jazz Station.

J'avais déjà vu le trio en concert au Studio Grez, et j’en avais parlé ici. Un disque devrait sortir sous peu (chez Babel Label), et on l’attend avec impatience car la musique en vaut vraiment la peine.

Comme le dit Manu en introduction, la musique proposée par les trois compères tient bien sûr du jazz - au sens large dans la mesure où les frontières ont été habilement effacées – mais aussi de la poésie, qui oscille entre Verlaine et Bukowski.

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L’humour n’est pas étranger non plus au projet. Sous son titre amusant, «On a brûlé la tarte» est une lente progression intense et puissante qui nous pousse à nous interroger sur le monde, la vitesse, les relations, les gens.
Ceccaldi fait grogner gravement son violoncelle (l’école Joëlle Léandre n'est pas loin), Darrifourcq fait claquer ses fûts avec une fougue grandissante, dans une gestuelle rythmique précise et souvent asymétrique, tandis qu' Hermia arrache les notes à son ténor. Il passe de la souplesse à la rage avec un sens inné du discours.

Certains morceaux sont plus «mystérieux», repliés sur eux-mêmes, plus profonds. Le batteur mélange sa frappe à d'étranges bidouillages electro. C’est subtil et fin. Le moindre petit cliquetis, le feulement d’une brosse à vaisselle (!) sur les peaux ou le craquement de l’instrument sont amplifiés, retravaillés, rythmés. On voyage en apesanteur, dans un espace étrange et halluciné.

«Les flics de la police» (ici aussi, l’humour n'est pas sans réflexion) est basé sur un tempo hypnotique, haletant, post-industriel, imposé par Darrifourcq (qui signe aussi la compo). Ça claque sec. Très sec, même. Et c’est imparable.

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«Hô-Chi-Minh» (de Hermia) se penche avec beaucoup d’affliction, de tristesse et de recueillement sur les horreurs de la guerre du Vietnam. Le violoncelle est lourd de larmes et de désespoirs. La musique évoque un peu l’esprit de Messiaen. Puis la révolte monte, de façon irrépressible, et se termine en un véritable cri de rage. Ceccaldi est aussi précis que fougueux et sa musicalité est toujours étonnante. Le crin de son archet en prend un coup ! Quant au travail de Darrifourcq, encore lui, il n'est pas sans rappeler la musique concrète d'un Schaeffer : il s’aide de sonnettes, de réveils, de cintre, de couvercles de casseroles et d’effets électro pour créer un univers singulier. Et le bruit devient peu à peu mélodie, surtout quand Ceccaldi s'immisce imperceptiblement dans ce capharnaüm sonore hyper maitrisé.

Oui, la musique du trio va bien au-delà du jazz. Elle est tantôt ultra contemporaine, tantôt abstraite, tantôt brutale, tantôt apaisante. Parfois rock, parfois punk. Elle ne se fixe aucune limite. Elle nous surprend tout le temps, elle est imprévisible et nous emmène dans un sacré voyage qui ne laisse vraiment pas indifférent.

Quand on pense qu’après tout ça, Manu Hermia doit remballer son matériel, courir jusqu’au Senghor et jouer tout à fait autre chose, puis, de là, foncer au Marni pour remettre le couvert avec son autre trio, on se dit qu’il faut être fou… mais surtout bien dans sa tête. Et pour ça, pas de problème, on peut lui faire confiance à Manu.

Chapeau, man !

 

 

 

A+

 

 

 

24/01/2015

Jazzmatik au Sounds

 Paolo Fresu et Galliano à Flagey, Nic Thys en trio au Bravo ou encore La Nouvelle Star à la télé (non, là je déconne), la concurrence était rude pour le Jazzmatik d’Adrien Volant au Sounds C'est pourtant ce concret que n'ai décidé d'aller écouter ce jeudi soir. J'avais envie d'un jazz décontracté et sobre. Sur papier (Paolo Loveri, Lionel Beuvens, Daniel Stokart et Giuseppe Millaci), ça devrait le faire…

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Sur le coup de 22h30, le quintette attaque «Invitation», pour s'échauffer. Puis il enchaine avec une bossa pour s'ensoleiller. Et la flûte de Stokart se fait aussitôt lumineuse et ondulante.

Ça frissonne.

La ballade douce et chaleureuse, («For Carla») écrite par Paolo, permet à Adrien Volant de bien se mettre en avant. Le son est limpide et souple à la fois, droit et sans fioriture. Paolo, quant à lui, égraine avec beaucoup d'élégance et de retenue la mélodie. Le jeu de de Giuseppe Millaci à la contrebasse est, lui, un peu trop retenu, presque timide. Même dans ses solos il reste un peu en retrait. On aimerait un peu plus de puissance et d'audace, car son phrasé est plutôt intéressant. Du coup, c'est surtout l'excellent drumming de Lionel Beuvens qui donne assez de nerf à l'ensemble pour maintenir - ou provoquer - un peu le groove.

D'ailleurs, ça s'emballe un peu plus avec «Béatrice» de Sam Rivers - débuté pourtant de manière un peu approximative - ou avec «Song For Bilbao» de Pat Metheny, joué avec une belle intensité.

On sent Stokart – à l’alto cette fois - très libre et vraiment à son affaire lorsqu'il peut improviser (sur un morceau de Seamus Blake, par exemple, ou sur «Recorda me» de Joe Henderson). Sans jamais tomber dans l'excès (ce n'est pas le genre du groupe, de toute façon) il propose un jeu simple, ferme et nuancé.

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Au second set le groupe accueille une jeune chanteuse (Eleonora Albani) pour quelques morceaux («When Sunny Gets The Blues» ou «Bye Bye Blackbird» - sur lequel Paolo Loveri se laisse aller à quelques citations virtuoses). Albani semble chanter sans difficulté et avec beaucoup de décontraction. Justesse, clarté, scat facile et sourire dans la voix semblent s'inspirer d'Anita O'Day. Avec candeur, elle renforce, à sa façon, la cohésion du groupe. Beaux moments…

Après un début de concert quelque peu hésitant et flottant, celui-ci se termine avec bien plus d'assurance et de surprises. Et «Some Other Blues» de John Coltrane en est d'ailleurs une conclusion des plus convaincantes.

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Je voulais un jazz cool et sobre... Mon vœu a été exhaussé.

(A l'occasion, réécoutez 3 for 1 (chez Mogno) de Paolo Loveri, ce sont 70 minutes de bonheur raffinés)

A+

 

21/01/2015

Charles Gayle - De Werf à Bruges

 

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Charles Gayle a été découvert sur le tard (le premier enregistrement sous son nom date de 84, il avait déjà 45 ans…)

Pourtant, très tôt, du côté de Buffalo où il a grandi, il était l’un des pionniers de la New Thing. Dans les années 60 déjà, il se frottait à Archie Shepp ou Pharoah Sanders et prenait des cours avec Charles Mingus

Ensuite, il erre pendant près de 20 ans dans les rues de New York, en véritable homeless. Il joue dans les couloirs du métro ou quelques rares fois dans des clubs underground de la Grosse Pomme.

Il faut être bougrement épris de liberté et y croire à fond pour vivre comme ça. On comprend que cela marque son homme… et sa musique. Alors, logiquement, on retrouve dans le chant déchirant et les incantations féroces de sa musique, de la ferveur, de la violence, mais aussi une grande spiritualité inspirée du gospel.

Sur scène, Charles Gayle s’affuble d’un costume de clown, autant pour faire passer ses messages et les mettre en valeur, que pour passer inaperçu (si,si…).

Ce soir, à De Werf, il est accompagné de Manolo Cabras (cb) et de Giovanni Barcella (dm), avec qui il a déjà joué précédemment et qui en connaissent un rayon, eux aussi, côté free jazz.

Parfois, c'est Gayle qui amorce le thème et lance le trio. Il s’agit d’une courte phrase ou d’un début de discours qui laissent rapidement aux autres toute la liberté d’étayer le propos. Cabras et Barcella accompagnent et soutiennent le saxophoniste un certain temps. Puis, celui-ci se retire et laisse le batteur et le contrebassiste improviser. Cabras tire comme un fou sur ses cordes, il balance la tête de droite à gauche, secoue son instrument, le fait chanter puis hurler. Il fait glisser les doigts sur le vernis de la caisse, frappe, caresse, griffe. Il répond coup pour coup aux assauts de Barcella, à la fois brutal et précis.

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Parfois, avant de jouer, Gayle donne juste une simple indication - un mot ou un signe - et ce sont Barcella et Cabras qui se jettent dans le vide. Le saxophoniste les observe un moment puis saute à son tour. Explosif.

Le ténor de Gayle pleure autant qu'il rit, comme pour se moquer de la vie. Le son est rauque, éraillé, incandescent. La musique se tord sur elle même et se débat, mais trouve toujours la sortie de secours. On ne s’éternise pas, quand l’essentiel est dit, on casse tout et on reconstruit autre chose.

Au piano (car il joue également du piano), Gayle prend son temps avant d’écraser les premiers accords, souvent dissonants, qu'il ponctue de larges plaquages de l’avant-bras et du coude.

On est plus proche de Xenakis et de Russolo que de Duke. Pourtant il y a un fond de Tatum ou de Monk. La fougue fait place à la mélancolie et au recueillement, Cabras et Barcella dialoguent sobrement, profondément. La musique est en suspens.

Alors, il y a cette longue improvisation en solo de Cabras qui use de l'archet comme d'un pinceau sec, puis qui fait couiner les cordes, les fait crier, puis qui fait résonner la contrebasse. Grand moment !

Et ça rue à nouveau dans tous les sens. Le piano se fait plus brutal que jamais.

Tout le monde en redemande et Gayle n’est pas avare de musique. On dirait qu’il n’en a jamais assez. En rappel, il entame une dernière complainte à la fois déchirante et tonitruante, comme pour saluer la mémoire d'Albert Ayler, John Coltrane et tous les musiciens à l'esprit libre. Bref, on se prend une belle claque.

Le trio sera ce vendredi au Recyclart (le 23) et au Pelzer à Liège samedi 24. N’hésitez pas une seconde, allez vous faire bousculer, vous ne le regretterez pas.

 

Charles Gayle trio: Charles Gayle, Manolo Cabras & Giovanni Barcella from diederick on Vimeo.

 

 

 

A+

 

19/01/2015

Jesse Davis and Billy Hart Quintet à l'Archiduc

 

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Un son de sax puissant ! Un son légèrement acide et brillant... Mais surtout puissant.

C'est ce qui frappe dès les premières notes projetées à force par Jesse Davis. L’altiste américain est un vrai de vrai, dans la lignée des Ike Quebec, Cannonball Adderley et bien sûr Charlie Parker. Et en face de lui, il y a le légendaire Billy Hart qui fait claquer ses caisses, martèle sèchement les peaux et les cymbales. Les coup sont rudes, secs, mats.

Ce «Willow Weeps For Me» plonge l'Archiduc d’un seul coup au cœur de NOLA. Le trompettiste anglais Damon Brown, tapi dans la pénombre de l'encadrement de la porte du fond (près du cadre de Stan Brenders, pour ceux qui connaissent l'endroit) laisse échapper nonchalamment quelques accords éthyliques, puis vient devant et prend un chorus puissant. Un seul chorus. Bref. Énorme. Monstrueux. Tout est dit.

Paul Kirby (p) et Martin Zenker calment un tantinet le jeu. Mais ça brûle intérieurement. Il y a un peu de «So What» qui traine. Il y a du blues. Il y a de l’âme. Ça commence fort et cela ne va pas aller en s’adoucissant.

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Il y a quelque chose de solaire qui émane des compos de Damon Brown, «Kit Kat», par exemple, rappelle parfois Pharoah Sanders, époque Journey To The One. La mélodie est fiévreuse, toute en spirales ascendantes. Les souffleurs s’en donnent à cœur joie. Ça s’emballe et ça tourne à n’en plus finir.

Très inspiré, Paul Kirby semble s'envoler. Ses impros respirent la fraîcheur. Elles sont d’une légèreté qui contraste avec la frappe toujours plus sèche de Billy Hart.
La musique circule véritablement et simplement. On ne cherche pas l'effet ou la complication, mais l'efficacité. C’est la clarté des thèmes qui prime.

Hard Bop en plein ! Le deuxième set est entamé avec la même fougue, en tempo très rapide sur un thème de Parker.
Mais quand vient le tour d’une ballade («Polka Dots And Moonbeans»), elle n'est en rien mielleuse, et l’on sent dans le discours de Paul Kirby autant de tendresse que de détermination. Martin Zenker peut alors, lui aussi, s'exprimer totalement dans une belle impro qui prend le temps de se développer avant de laisser petit à petit le soin aux souffleurs de conclure.

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Et puis ça repart. Et puis ça swingue à nouveau. Et le public – qui aurait pu être un peu plus nombreux au vu des noms affichés – en redemande. Infatigables, les cinq jazzmen ne se font pas prier. Ça claque à nouveau.

Jusqu’à la dernière note, ils n’ont rien lâché.

C’était du vrai jazz de nuit. Celui qui donne envie de déambuler dans les rues vides et humides de la ville sur lesquelles se reflètent les néons blafards. Celui qui donne envie de se reprendre un dernier verre... Encore un dernier verre.

A+

 

 

 

17/01/2015

Kavita Shah Quintet à l'Archiduc

 

Il y a du monde à l'Archiduc ce vendredi soir pour découvrir Kavita Shah, la jeune chanteuse new-yorkaise qui fait pas mal parler d'elle outre-Atlantique (saluée entre autres par Downbeat en 2012 comme «Best Graduate Jazz Vocalist»). A New York, elle partage les scènes du 55 Bar, Bar Next Door, Cornelia Street Café ou encore du NuBlu avec des Sheila Jordan, Peter Eldridge, François Moutin, Steve Wilson, Lionel Loueke ou encore Greg Osby

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Elle présente ce soir son premier album (Visions, publié chez Naïve, sur lequel on retrouve Lionel Loueke, Steve Wilson, Linda Oh…).

A l’Archiduc, elle est entourée d’une fameuse bande également : Léo Montana (p), Ralph Lavital (eg), Karl Jannuska (dm) et François Moutin (cb).

Elle entame le concert par un morceau bien costaud qui permet déjà à François Moutin de prendre un solo bourré d’énergie brute. La voix de Kavita Shah est d'une étonnante souplesse. Elle est surtout mise en valeur lors de moments plus intimes, comme sur «La vie en rose», en duo avec Moutin, ou lors du deuxième set, en duo avec l’excellent pianiste Léo Montana.

Il y a quelque chose de très personnel dans son timbre et sa façon de phraser, sans pour cela tomber dans un côté excessif. Ses origines indiennes doivent y être pour quelque chose, mais sa vision multiculturelle du monde doit y être pour beaucoup plus encore. Le jazz, l’Inde, l’Afrique, l’Amérique latine, tout cela se mélange avec un très bel équilibre.

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L'arrangement de «Visions», de Stevie Wonder, permet au pianiste d’enchainer les accords avec vigueur et virtuosité. Si le jeu est ferme et très percussif, Montana injecte régulièrement des accents très soul et blues qui donnent de l’élasticité aux thèmes, et le dialogue avec Jannuska et Moutin n’en est que renforcé.

Ralph Lavital, de son côté, laisse échapper quelques inflexions parfois créoles, parfois africaines (un phrasé qui évoque un peu le son du likembe) dans un jeu vif et tendu, très… new-yorkais. Difficile de définir une tendance spécifique… c’est sans doute ça que l’on appelle le jazz.

Le deuxième set sera, au départ, plus percutant encore (peut être pour couvrir un peu plus brouhaha ambiant d'un public parfois trop bavard). Sur ce premier morceau, bourré de groove et d’énergie, le mélange des rythmes indiens et africains nous emmène dans une sorte de transe frénétique. De même, cela s'emballe sévère sur une reprise de «Poinciana», pourtant introduit tout en douceur. Le Pianiste entraîne le guitariste, qui passe le relais au contrebassiste avec beaucoup de fluidité, tandis que Jannuska, au jeu vif et sec, entretient la flamme et la cohésion d'un jazz qui se parfume de mille et une influences.

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Après «Paper Planes» (reprise étonnante de M.I.A.) et avant de terminer le concert avec une «Sodade» (de Cesaria Evora) joliment revisitée, Kavita Shah invite Margaux Vranken (la jeune pianiste belge qui était à l’initiative du concert de ce soir) pour une belle version d’un thème de Stan Getz et Joao Gilberto dont le nom m’échappe…(*)

 

 

Belle découverte, donc et un nom à retenir : Kavita Shah.

A+

 

(*) il s'agissait en fait de "Chega de Saudade" d'Antônio Carlos Jobim.

 

11/01/2015

Satelliet Session - De Werf à Bruges

A De Werf, à Bruges, on a offert une résidence au jeune batteur Lander Gyselinck.

Celui-ci a proposé, 4 fois par ans, non seulement de présenter ses différents groupes ou travaux, mais d’inviter également des artistes qui font partie de la grande nébuleuse qu’est le jazz. Il a nommé ces rencontres «Satelliet». L’idée est de créer – ou plutôt de resserrer - les liens entre le jazz et toutes autres formes de musiques, et de s’interroger sur la façon dont le jazz pourrait sonner à l'avenir. Pas d’œillère donc, pas d'à priori, pas de sectarisme. Direction De Werf, ce vendredi soir pour la première et pour s’ouvrir un peu plus encore l’esprit.

Pour le coup, la configuration de la salle a été adaptée. Entre un esprit Stones à NY et les salles alternatives rock. Ce soir, c'est concert debout, et il y a du monde au rendez-vous.

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Le premier acte est assuré par Lynn Cassiers. Son court concert est une véritable performance artistique, vocale et sonique. La chanteuse - mais pas que - nous embarque rapidement dans son univers fantasmé, singulier, onirique et déroutant.

Avec sa seule voix, un korg, quelques instruments musicaux enfantins (tambourin, sifflet, hochet...) et de multiples filtres, transformateurs, harmonizer ou equalizer, elle triture les sons, les transforme, les coupe, les rythme. Dans nos têtes les références se bousculent, on pense parfois à Sidsel Endresen ou à Laurie Anderson. Parfois on lorgne du côté de Tangerine Dream. Mais Lynn produit tout cela toute seule, sur le moment même. Les histoires se construisent petit à petit. Elle improvise et joue autant avec les mots qu'avec les sons. De ce maelstrom, dosé avec raffinement et habileté, jaillissent des comptines désenchantées, souvent sombres, mais toujours hypnotiques et d'une rare beauté (comme «Rose» par exemple). Magique et envoutant.

Je vous recommande bien entendu ce merveilleux disque sorti en 2013 chez Rat Records «The Bird the Fish and the Ball» (dont j'avais parlé ici ) mais, si vous avez l'occasion d'assister à un concert (concert ?) de Lynn, n'hésitez pas une seule seconde.

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Après une courte pause, Stuff monte sur scène. Le groupe de Lander Gyselinck propose une musique qui, elle aussi, tourne autour de l'astre jazz. Mais ici, on attaque le côté rock, dance ou funk avec beaucoup de puissance et d’énergie. L'esprit est très électro-acoustique, voire très électrique même (ce n’est pas pour rien que Stuff s’est déjà retrouvé sur des scènes rock, comme celle de Dour, par exemple).

Lander imprime des tempi lourds et flottants à la fois. On sent une grande maîtrise et une véritable liberté dans son jeu et on se dit que tout peut basculer d'un moment à l'autre.

D'un côté il y a Andrew Claes, à l'EWI principalement, et Mixmonster Menno aux platines. De l'autre, il y a Dries Laheye à la basse électrique et Joris Caluwaerts aux claviers électriques. Et chacun profite du moindre espace pour s'échapper et improviser (Andrew Claes, intenable, fait le relais avec les interventions furieuses de Caluwaerts). Mais l'envie de faire bouger et de danser sur des tempi hallucinés sont bien là («D.O.G.G.» ou «Free Mo»). Et on se balance et on se déhanche dans la salle. Et on secoue la tête comme dans une transe psychédélique. Parfois, ça vire hard rock («Stoffig» ?) avant de replonger dans l'électro funk, comme sur ce «Planet Rock» (mix d’Afrika Bambaataa et de Kraftwerk) revisité et dynamité comme jamais.

Stuff fait feu de tout bois et n'a vraiment pas peur de mélanger les genres. Sa musique reflète bien une facette de son époque : inventive, fluctuante, décomplexée, chaotique et… incertaine. Il fait le pari que tout peut arriver et que tout est possible. Il suffit, pour cela, de ne pas être frileux, d'être ouvert et… d’avoir du talent.

A+

 

05/01/2015

Steve Houben à l'Archiduc et Laurent Melnyk au Roskam

Dimanche à l'Archiduc.

Retour aux affaires pour Steve Houben (hé oui, il sera bientôt ex-directeur du conservatoire de Liège) et c'est tant mieux pour ceux qui aiment le voir sur scène. Autre bonne nouvelle : l'altiste n'a rien perdu de sa vivacité.

Il va littéralement chercher le dialogue avec ses comparses du jour. Il n'hésite pas à se pencher au-dessus de la batterie de Lieven Venken pour le pousser à… le pousser.

Puis, sur "You'd Be So Nice to Come Home To", il fait face à l'étonnant Martin Gjakonowski. Le contrebassiste s'échine à sortir du conventionnel. Son jeu, souple et ferme à la fois, vacille entre swing et dépouillement (sur "Yesterdays" par exemple).
Alors ça joue ("Poinciana") et ça brûle ("Bloomdido") comme l'alcool qui se dissout dans les veines.

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Au Roskam, Laurent Melnyk a réuni autour de lui Dorian Dumont (p), Garif Telzhanov (cb) et Fabio Zamagni (dm) pour un jazz énergique ("You'll Never Know") parfois teinté de soul funk (sur une compos personnelle inspirée de "I Hear A Rhapsody").
Le groupe fait monter la pression avec un naturel désarmant (sur certains thèmes de Wayne Shorter, par exemples, réarrangés de façons très convaincantes).

Le jeu de Melnyk est tout en souplesse et en sensualité et loin d'être fade... oh que non. Ses envolées sont limpides et brillantes, toutes comme celles de Dorian Dumont - pour le coup au piano électrique - qui donnent de la consistance à l'ensemble (ses impros sont parfaites de puissance maitrisée). Ajoutez à cela un drumming très actuel de Zamagni (dans l'esprit d’un Chris Dave, peut-être ?) et la contrebasse solide et toujours surprenante de Garif, et vous obtenez un tout bon jazz libéré et joué autant avec le cœur qu’avec les tripes.

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A+

 

 

08/07/2014

Sergej Avanesov Jazz Quartet - Jazzzolder Mechelen

 

Et pourquoi ne pas pousser une pointe jusque Malines ce vendredi 13 juin.

Direction Jazzzolder, merveilleux endroit, accueillant et chaleureux, rempli de gens bien sympathiques. Car des gens, il y en avait, malgré la coupe du monde de foot qui n’est pas faite pour remplir les salles.

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Ce soir, c’est le groupe du saxophoniste russe Sergej Avanesov qu’a invité Lejo Vanhaelen et son équipe. Ce jeune quartette avait été finaliste de l’édition 2013 du Jazz Contest qu’organise également le club malinois (j’avais parlé de l’édition 2014 ici), une raison suffisante pour les faire revenir. Sergej Avanezov Jazz Quartet propose un jazz… contrasté, dans le sens où les deux sets furent assez différents.

Tout débute donc par quelques thèmes d’un jazz plutôt traditionnel (avec «Stablemates» de Benny Golson, par exemple) joué efficacement, trop sagement et sans véritable surprise. Puis, petit à petit, le quartette remonte les époques comme on suit une ligne du temps, et s’ouvre à un jeu plus personnel. Le ténor sonne «plus ouvert», provoque quelques «cassures», Tyler Luppi (cb) s’éloigne légèrement du walking - assez basique jusque là - tandis que Samuel Sakisyan (dm) tente quelques breaks plus engagés.

Mais le plus intéressant dans ce groupe est certainement le pianiste Giacomo Caruso qui n’hésite pas à dynamiter l’ensemble. Sage et timide au début, il est plus surprenant au fil du concert. Il y a quelque chose d’Andrew Hill, de Paul Bley ou de Keith Jarrett dans ses doigts. Son intro en solo sur «Reflection», de Monk, est assez saisissante, proche d’un Cecil Taylor. Les compos originales du pianiste sont d’ailleurs plus avant-gardistes dans l’esprit («While You Were Sick», notamment) et laissent beaucoup d’espace à l’impro.

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Pourtant, le début du deuxième set s’ouvre en trio, sans le pianiste. Mais le jazz résonne cette fois de manière plus «actuelle». Avanesov assaisonne son bop traditionnel de façon plus relevée. Tout est plus incisif, plus mordant. Et quand Caruso revient s’installer au piano, on élève à nouveau le niveau. Les échanges sont alors plus intenses et bouillonnants. Luppi malaxe les cordes de sa contrebasse, prend des risques. Le batteur martèle les fûts, explore les sons avec vivacité, prend des solos incisifs. Caruso et Avanesov prennent alors le plein pouvoir sur leur musique.

Le quartette semble nous avoir présenté un court résumé de l’évolution du jazz. Pourquoi pas? Mais lorsque l’on entend le potentiel et la créativité du groupe en fin de concert, on se dit qu’il peut clairement laisser tomber la première partie, un peu trop attendue et entendue.

Voilà, en tout cas, quelques noms à suivre de très près…

 

 

A+

 

19/06/2014

Nicola Lancerotti Quartet - au Sounds

J’aurais déjà dû vous parler du groupe de Nicola Lancerotti il y a plus d’un an, lors de la sortie de son album Skin.

C’était à Gand. Au Hot Club. Superbe ambiance, excellent concert.

J’avais noté toutes mes sensations dans mon petit carnet noir. J’avais même pris note de la set-list. Et… j’ai tout perdu, quelques jours plus tard, lors d’un voyage à Paris…

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Et puis, j’aurais dû vous parler de l’album lui-même qui, en plus d’être musicalement très bon, est un objet très original. (Il est paru chez Den Records - qui publie des artistes comme Mats Gustafsson, Ken Vandermark ou Paal Nilssen Love, entre autres - dont les pochettes sont de véritables leçons de pliages).

Skin, le bien nommé, vous colle à la peau dès la première écoute. Mieux, il vous pénètre insidieusement.

Alors, ce jeudi 12 juin, au Sounds, j’ai bien pris note et bien fait attention à ne pas perdre mon petit carnet noir. Et j’ai retrouvé la magie du concert de Gand.

Comme sur le disque, la musique vous prend en douceur. D’abord par une intro laconique de Nicola Lancerotti à la contrebasse qui emmène les deux saxes ténors (Jordi Grognard et Daniele Martini) dans un lancinant «T.T.F.K.A.C.», puis par un thème de Sam Rivers («Ellipse») qui swingue sans avoir l’air d’y toucher.

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Les deux saxes, aux caractères pourtant bien différents, jouent à l’unisson tandis que Nelide Bandello, dans un drumming étouffé et velouté, fait clinquer sourdement les cymbales. Tout se joue à l’écoute.

C’est là qu’on se dit que le groupe possède une vraie personnalité et que la réussite de cette musique est due, en grande partie, aussi à son casting. Il est difficile, en effet, d’imaginer d’autres musiciens à leurs places. Non seulement ils se connaissent très bien, mais ils ont bâti cette musique en commun et la vivent ensemble.

C’est d’autant plus évident sur «Fra Scilla E Cariddi», thème ultra intimiste en tempo lent, dans lequel la clarinette basse de Grognard et le soprano de Martini serpentent sensuellement autour des lamentations de la contrebasse. Tout s’invente sur l’instant. Tout se joue à la confiance, au feeling.

Cette musique ne ment pas et ne peut que vous toucher.

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Alors, le groupe en profite pour jouer avec nos sentiments et nous jette un «Taiwan 2» musclé façon Ornette Coleman ou Hamid Drake, puis un «Faking East» swinguant salement comme un morceau de Mingus ou de Charles Tolliver, et enfin un «La Quieta Prima Della Tempesta», déstructuré au début, qui vous balance de gauche à droite et qui se termine par un dialogue relevé entre Bandello et Martini.

Ce dernier possède un jeu plus «lié» et souple, tandis que Grognard est légèrement plus abrasif. Le drumming de Bandello, quant à lui, est plein de finesse.

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Les compositions de Lancerotti bousculent les sens sans que l’on ne s’en rende compte. C’est un jazz malin, qui cherche, explore et va au fond des choses sans jamais devenir cérébral. Il y a de la chaleur, de la profondeur, une pointe de rudesse, un soupçon d’amertume. Beaucoup de légèreté. On y retrouve toujours une trame mélodique (évidente ou pas) qui vous attire et puis vous emmène.

Bref, c’est un jazz qui vous rentre par la peau, je vous dis…

Et puis, à partir de là…

 

 

 

A+

 

 

 

17/06/2014

Zola Quartet au Roskam - Et presque Veronika Harcsa à l'Archiduc.

Dimanche 8 juin, j’avais décidé de «faire» deux concerts.

Le premier, à l’Archiduc. On m’avait parlé de cette chanteuse hongroise à la voix de sirène, Veronika Harcsa. Elle jouait cet après-midi avec Tom Bourgeois (ts, bcl) et Florent Jeunieaux (g) sous le nom de Tó Trio. Le problème, c’est que je me suis trompé dans l’heure. Et je suis arrivé à la fin du concert…

C'est malin !

Je n’ai entendu que le dernier morceau (merveilleux) et tout le monde (car c’était plein à craqué) a bien pris soin de me faire regretter mon erreur. Veronika Harcsa, qui faisait un Erasmus d’un an à Bruxelles, s’est envolée pour Berlin où elle va y vivre… Mais elle m’a promis de revenir. J’attends déjà cela avec impatience.

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Pour le second concert, Zola Quartet, pas de problème j’étais là bien à l’heure au Roskam.

Zola Quartet est le groupe de Gonzalo Rodriguez (g), qu’accompagnent Mathieu Robert (ss), Didier Van Uytvanck (dm) et Nicola Lancerotti (cb). Le groupe était passé à Jazz à Liège en mai de cette année. Mais je n’y étais pas.

Si la musique de Zola, chaude et vive, est souvent inspirée des rythmes flamenco («Patio» ou «Jaleo» par exemples), Gonzalo Rodriguez, auteur de la majorité des titres, n’en fait pas une caricature. Il ne force pas le trait, mais s’attache surtout à faire vivre ces rythmes dans un jazz contemporain.

Certains morceaux respirent les grands espaces, l’amplitude, le souffle. La plénitude. On pense un peu à Bill Frisell, dans la façon qu’a le guitariste espagnol à laisser parfois trainer des accords dans un sorte de fausse reverb. Gonzalo Rodriguez m’avouera pourtant ne pas avoir beaucoup écouter son condisciple américain.

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Et puis, l’originalité du groupe, ce son particulier, réside aussi peut-être dans le jeu de Mathieu Robert au soprano. Un phrasé sinueux, chaud et parfois légèrement acide. Son solo sur «Bouncin» est assez incandescent, tout comme son intervention sur (?)«Tune 15».

Et la rythmique n’est pas en reste, la frappe de Didier Van Uytvanck est énergique à souhait et ses solos sont des plus efficaces, tandis que Nicola Lancerotti galope, soutient, pousse parfois, et ne laisse jamais rien trainer.

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Si «Where We Go» est d’une nostalgie toute hispanique, «Matongué» s’inspire de rythmes africains. Mais, ici encore, le quartette évite de forcer le trait. Ce dernier titre évoque bien l’énergie de ce quartier de Bruxelles, mais raconte aussi ses mélanges, ses échanges, ses rires, son bruit… et sa nonchalance.

Le jazz de Zola Quartet est plutôt métissé et festif. C'est un jazz de plaisir. Et c’est bien agréable.

 

 

A+

 

 

15/06/2014

Gang - Orange and Blue Release - au Sounds

7 juin, 22h. Il fait très chaud. De gros nuages noirs remplissent le ciel encore bleu. Il fait lourd et moite au Sounds. L’orage menace, mais n’éclate pas.

La musique, elle, n’hésitera pas à le faire.

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Ce soir, c’est Gang, le quartette du batteur Nicolas Chkifi, qui présente son premier album : Orange and Blue.

Il y a plusieurs façons de faire éclater la musique, et nos quatre comparses - autour du leader, on retrouve Gregor Siedl (ts), Garif Telzhanov (cb) et Augusto Pirodda (p) - ont bien l’attention d’en explorer toutes les possibilités.

«Be Patient», pour commencer, est une sorte de longue transe, une longue montée psalmodique aux accents indiens, ou coltraniens peut-être. Les harmonies s’additionnent en fines couches. Presque toutes différentes, toutes fragiles, toutes légèrement chancelantes. «Do Mo Fo» est plus structuré, plus stable, mais chacun des musiciens joue au snipper bien décidé à ébranler l’assemblage. Les coups surgissent par surprises. Quant à «Blah Blah… Bley», une composition de Pirodda, elle opère comme une énorme vague qui ne cesse d’enfler, de prendre de la puissance et de la force, qui déferle indéfiniment et finit par se fracasser au pied de la scène.

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Gregor Siedl fait gronder son sax, un peu à la Fred Anderson. Le son est gras, rauque, empli d’air. Il joue même parfois sans bec, pour ajouter plus de volume encore. Pirodda fait rouler les accords sous ses doigts et ses poings. Telzhanov pétrit sa contrebasse. Il n’est jamais là où l’attend, il se faufile entre rafales de sax et les coups de batterie. Chkifi, explore les moindres recoins de son instrument. Le jeu est à la fois net, précis, découpé… mais surtout d’une immense délicatesse. Soit, il distille un groove totalement exprimé soit, il se fond, se noie et s’efface pour mieux revenir, par bribes et par tâches.

Il y a de la tension, du mystère, de l’incertitude… Et ce ne sont que les premiers morceaux. Le reste ne fera que s’amplifier, pas au niveau des décibels mais au niveau de l’énergie et de la dramaturgie.

Même dans les «ballades» - si l’on peut les appeler ainsi - qui offrent un peu de respirations, la tension est très présente. Rien n’est gratuit ni anodin dans le jazz de Gang, et le bien nommé «This Is Not For Free» est là pour le rappeler.

Puis il y a des moments plus introspectifs, plus sombres, pleins d’une rage contenue, comme dans «Seak Fruit» ou «Rupture» par exemple. Le temps se suspend. Le touché de Pirodda est éblouissant. Son jeu, dans lequel on entend des échos de Paul Bley, Cecil Taylor ou encore Lennie Tristano, est très personnel. De toutes ces influences, il crée un discours très singulier. Le jeu est parfois dépouillé à l'extrême ou bien d'une densité furieuse. On le sent véritablement investi, toujours en recherche.

Et quand ça swingue – car après une intro toute en stop and go, la version live de «Into The Night» swingue – ça trace et ça joue à fond.

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Gang navigue entre free bop et avant-garde (avec un net penchant pour l’avant-garde). Sa musique est très ouverte, directe et pleine d’espace. Bref, Gang offre un jazz très actuel, un jazz bien de son temps, un jazz qui compte.

 

 

Ce soir, il y avait des couleurs et des ambiances mouvantes, c’était souvent imprévisible, souvent changeant.

Ce soir, il y avait de l’orage dans l’air, ça grondait, ça menaçait… et ça a claqué.

A+

 

11/06/2014

Round Trip Trio and Guest au Sounds

Il y avait un bon moment que je n’étais plus passé au Sounds, à cause d’occupations bien trop prenantes. Heureusement, ce vendredi 6 juin, j’étais libre pour aller écouter Round Trip Trio and Guest.

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Ce trio français est né de l’envie du batteur, Julien Augier, d’inviter régulièrement un jazzmen américain (qu’il a généralement croisé lors de son séjour – 10 ans, quand même - à New York) à partager la scène avec lui, Bruno Angelini (p) et Mauro Gargano (cb) (remplacé ce soir par Damien Veraillon).

L’idée, au-delà d’être sympathique, est intéressante car il s’agit ici de mélanger le répertoire de l’invité à celui des membres du groupe. Pas de recréation totale, donc, mais pas, non plus, de banals «accompagnements». On parle ici d’échanges, de mélanges, de partages, bref, de véritables constructions.

Avec cette formule, Round Trip a déjà révélé le trompettiste Jason Palmer chez nous (en France et en Belgique). Cette année, le Trio tourne avec Mark Small, un "jeune" et talentueux saxophoniste qui, avant de s’exiler quelques années à Miami pour parfaire ses études, avait partagé la scène et quelques enregistrements avec Walter Smith III, Vanguard Orchestra, Darcy James Argue’s Secret Society et même Michael Buble

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Ce soir il fait chaud, il fait beau et nous sommes à la veille d’un long week-end qui est sans doute la raison d’une très faible présence du public. Dommage.

Si les compositions de Small sont plutôt de factures assez classiques, bien tournées et rondement swinguantes, permettant à chaque membre du groupe d’y aller de son solo, celles d’Angellini (ou de Gargano) sont beaucoup plus complexes. Ainsi, «Dara» ou «When The Time Is Right» (de Small) filent tout droit, tout bop, tandis que «Faded Raws» est plus torturé, plus ténébreux et plein d’aspérités.

Une version du «Isfahan» de Duke Ellington met cependant tout le monde sur la même longueur d’onde. Sur une trame claire, Angelini prend des libertés et Small joue à l’anguille, il se faufile et trouve des chemins intéressants. Le ténor ne cherche pas l’effet mais rebondit avec efficacité sur les propositions du pianiste. Julien Augier assure un drumming ferme, précis, foisonnant - sans être envahissant - tandis que Veraillon semble presque arracher les cordes de sa contrebasse sur certains solos.

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Le deuxième set paraît plus homogène encore et l’on sent que la musique se construit vraiment sur la personnalité des musiciens.

Angelini possède ce toucher aérien et très tranchant à la fois. «L’Indispensable Liberté» est ainsi parsemé d’accents légèrement dissonants ainsi que de brefs silences qui donnent plus de reliefs encore à son jeu. On y perçoit un léger déséquilibre et une fragilité… plutôt solide.

«Happy Song» swingue d’enfer et la reprise de «Solar» est des plus étonnantes. Chacun expose sa vison, mais chacun se retrouve et se rejoint. Le mélange est singulier, surprenant et tout à fait réjouissant… N’était-ce pas l’objectif avoué de ce Round Trip Trio and Guest ?

Mission accomplie, donc.

On attend de les revoir à nouveau en Belgique avec un peu plus de monde, car cela en vaut vraiment la peine.

A+

 

 

09/06/2014

Brussels Jazz Marathon 2014 (part2)

Le 25 mai, au Brussels Jazz Marathon, c’était le dimanche des Lundis.

En effet, depuis près de 18 ans, la scène de la Grand Place est réservée, le dimanche après-midi, aux concerts programmés par l’association des jazzmen (Les Lundis d’Hortense).

Dès 15 heures, sous un beau soleil, Greg Houben (tp) et Fabian Fiorini (p) présentent Bees and Bumblebees, leur dernier album (avec Cedric Raymond à la contrebasse et Hans Van Oosterhout aux drums) paru chez Igloo.

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La rencontre entre Greg et Fabian semble étonnante, elle est pourtant évidente. Voici deux univers qui se rejoignent dans la joie et le bonheur pour faire du jazz ensemble. C’est l’alliage brillant du bop traditionnel et du jazz plutôt avant-gardiste. C’est clair, c’est simple et cela se ressent sur le disque. Mais plus encore sur scène.

Greg dessine les mélodies, avec un plaisir gourmand, qui permet à Fabian de les démonter, de les découdre, de les mélanger et de les reconstruire comme il l’entend. Le pianiste sait attendre et construire ses solos pour les terminer de façon explosive. De son côté, Hans Van Oosterhout fouette les fûts et les cymbales avec un feeling incroyable. Il y a de la liberté dans son jeu et, en même temps, un sens du timing imparable.

Puis, le moelleux de la trompette de Houben se fond aux claquements languissants des cordes de la contrebasse de Cédric Raymond, toujours attentif et créatif. Alors, on ne peut s’empêcher de se dandiner sur l’irrésistible «Habanera», de battre du pied sur «Yes, I Didn’t» et de sourire et de claquer des doigts au son de «Middle Class Blues», qui rappelle un peu les Messengers du grand Art Blakey. Le quartette Houben – Fiorini nous offre, en cette chaude après-midi, un cocktail très rafraîchissant de jazz intelligent et de plaisir franc. Autant en profiter sans modération.

Après un rapide changement de mise en place, c’est un autre groupe du label Igloo qui monte sur scène : L’Âme des Poètes.

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Après avoir visité et revisité quelques grands répertoires de la chanson française (Brel, Brassens, Trenet mais aussi, Adamo, Paul Louka et même le Grand Jojo), le trio s’attaque cette fois à un nouveau concept : répondre, en chansons, aux questions de la célèbre et unique interview qui avait réuni, en 69, Brel, Brassens et Ferré.

Normalement, le spectacle est supporté par une mise en scène (que l’on imagine à la fois drôle et touchante), que le groupe n’aura pas l’occasion de montrer aujourd’hui pour des raisons – logiques - de logistique. Qu’à cela ne tienne, Pierre Vaiana (ss), Fabien Degryse (g) et surtout Jean-Louis Rassinfosse (cb) sont capables de faire le spectacle sans cela.

Si Jean-Louis truffe de jeux de mots et improvise ses textes de présentation, il en fait de même avec sa contrebasse, et ses citations, parfois improbables, sont légion. Rien ne semble sérieux et pourtant, il faut reconnaître une précision diabolique dans l’interaction et le jeu de ces trois musiciens exceptionnels. Les interventions de Degryse à la guitare (adapte du finger picking) sont éblouissantes d’inventivité et de justesse (sur «J’ai rendez-vous avec vous», notamment, ou encore sur «La valse à mille temps», pour ne citer que ceux-là). De son côté, Pierre Vaiana n’est pas en reste. Après avoir dessiné le léger contour des mélodies, il s’envole, dans un jeu tourbillonnant et ensoleillé.

Mais il sait aussi sonder la profondeur de thèmes plus sombres avec délicatesse et légèreté («La Quête» ou «Avec le temps», par exemples). Une fois de plus, L’Âme Des Poètes démontre que la chanson française (comme toutes les musiques) peut, elle aussi, swinguer…

Peu avant 19 heures, c’est le quartette de Jean-Paul Estiévenart qui investit la scène. En fait, il s’agit du trio du trompettiste (Antoine Pierre aux drums et Sam Gerstmans à la contrebasse) augmenté du saxophoniste Espagnol Perico Sambeat (Tete Montuliou, Brad Mehldau, Kurt Rosenwinkel, etc.). Et celui-ci imprègne tellement le groupe de sa présence qu’il est bien plus qu’un invité. Le disque (Wanted, sorti l’année dernière chez De Werf) est une belle claque, bourré de jazz très actuel et sans complexe. Un jazz qui n’a rien à envier à celui que l’on entend dans les clubs et bars branchés de New York.

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La musique d’Estiévenart s’inspire sans aucun doute de cette énergie-là, mais le trompettiste est capable d’aller au-delà et de révéler toute sa personnalité dans des compositions charnues, vives et sans faille. Le set, cet après-midi, est, lui aussi, extrêmement bien construit, preuve d’une maturité évidente.  On y décèle d’abord la force tranquille d’un groove tendu, retenu, qui ne demande qu’à éclater. Le trompettiste slalome entre le drumming acéré d’Antoine Pierre et le jeu dense de Sam Gerstmans («Am I Crasy », «The Man»). Puis les solos se construisent et se métamorphosent au fil des échanges entre le trompettiste et le saxophoniste. «Bird» s’enflamme, «Witches Waltz» tangue, vacille et renaît plus puissant, plus inébranlable. Finalement, la grosse heure passe rapidement, on ne s’est pas ennuyé un seul instant. Et l’on se dit qu’on aimerait revoir encore et encore ce trio/quartette en club… En Belgique... ou ailleurs en Europe, car il en a vraiment tout le potentiel.

Pour l’instant, la programmation est un sans faute et ce n’est pas Eve Beuvens qui va gâcher la fête. La pianiste présente ce soir les fruits de la carte blanche qu’elle avait obtenue l’été dernier au Gaume Jazz festival, et qui avait impressionné pas mal de monde, dont moi : Heptatomic.

Bien décidée à sortir un peu plus encore du cadre dans lequel on la confine trop volontiers, Eve a réuni autour d’elle une belle brochette de jazzmen aux idées bien larges : Laurent Blondiau (tp), Grégoire Tirtiaux (as, bs), Gregor Siedl (ts), Benjamin Sauzereau (g), Manolo Cabras (b) et João Lobo (dr).

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Et d’entrée de jeu, ça sonne et ça fuse. Heptatomic joue la déstructuration, explore les sons et les rythmes, et flirte presque parfois avec le free. C’est pourtant une liberté bien canalisée que propose Eve dans ses compositions. C’est une démocratie mélodique et harmonique libre, superbement maîtrisée. On pense parfois à l’Art Ensemble de Chicago ou à l’esprit d’un certain Mingus. Cela fait le bonheur de Laurent Blondiau qui n’hésite pas à pousser Tirtiaux et Siedl vers des chemins escarpés et rarement empruntés. Ça bouge, ça voyage, ça rebondit… Et quand Manolo Cabras a bien malaxé en tout sens sa contrebasse, on passe à des moments plus sobres qui permettent non seulement à la pianiste de s’exprimer mais aussi à Sauzereau d’éclater son jeu par touches ou à Lobo d’explorer de nouveaux sons. On se ballade alors dans des univers étranges et inquiétants où se mélangent de fragiles espoirs et de lumineuses certitudes. Un disque est en préparation, je pense, mais c’est sur scène que l’Heptatomic d’Eve Beuvens donne sans doute tout son jus… Alors, messieurs les programmateurs, ne soyez pas frileux, cette musique peut incendier bien des salles.

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Il est 22 heures, j’aurais pu rentrer tranquillement, mais je ne peux pas m’empêcher d’aller écouter Axel Gilain au Bravo. Ici, l’ambiance est plus recueillie malgré le monde qui a envahi le sous-sol du club. L’atmosphère est feutrée mais le jazz est enflammé. Il y a autant de la retenue que d’intensité. Tout en sensualité, la musique ne cesse de se transformer.

Bram De Looze, au piano, fait dévier le blues dans un sens, tandis que Nicolas Kummert trouve d’autres ouvertures. Tout évolue avec sérénité et élégance. C’est comme du vent qui déplace doucement des murs fragiles, c’est comme la chaleur du soleil qui déforme des objets flasques. Lieven Venken (dm) balaie et ponctue les rythmes, accélère ou suspend le tempo. Axel Gilain fait chanter sa contrebasse… avec réserve et beaucoup de sentiment.

Alors, Fatou Traoré et Yvan Bertrem ne peuvent s’empêcher de venir danser au devant de la scène. Leurs corps se déforment et se transforment sous l’impulsion de la musique. Le moment est magique, étrange, unique. Beau.

Axel Gilain vient de publier un album, Talking To The Mlouk (en vinyle ou téléchargeable ici) qui permet de prolonger ce moment rêvé… et qui s’écoute en boucle…

Pouvait-on imaginer plus belle façon de terminer cet excellent marathon 2014 ?

 

 

A+

 

 

 

 

 

29/05/2014

Brussels Jazz Marathon 2014 (part1)

 Au Brussels Jazz Marathon, on ne sait plus où donner de l’oreille. Il y a du jazz partout. Trop, diront certains. Mais c’est l’occasion aussi, pour les "non-initiés", de découvrir cette musique.

Bien sûr, la médaille a aussi son revers et il est parfois difficile, dans certains clubs ou cafés, d’entendre réellement la musique – surtout si elle est subtile - tellement elle est recouverte par le bruit et «l’ambiance»… Mais c’est la fête du jazz après tout, oui ou non?

Pour moi, elle a commencé vendredi soir, sur la Grand Place (je serai bien allé voir Snarky Puppy à l’AB, mais l’accès était difficile à cette heure...). Arrivé bien trop tard aussi pour écouter Chrystel Wautier, je me suis frayé un passage à travers la foule pour entendre une bonne partie du concert de Robin McKelle.

La chanteuse américaine, qui mélange R&B, pop et soul, déborde d’énergie. Son jeu de scène est extrêmement physique et très bien rodé. La voix est puissante et d’une incroyable justesse. Elle est entourée des Flytones (Ben Zecker (keys), Fred Cash (eb), Eric Kalb (dm) et l'excellent Al Street à la guitare électrique) qui soutiennent et relancent sans arrêt la machine. Ce soir, c’est l’esprit «rock» qui est surtout mis en avant, comme sur ce «Good Time» explosif, par exemple. Mais les racines blues et soul ne se cachent pas, d’ailleurs, la reprise de «Take Me To The River» est d’une réelle intensité, forte et profonde.

La soirée ne fait que commencer pour nombre d’amateurs, mais j’ai décidé de me la faire «raisonnable», le week-end est long.

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Samedi, vers 16h, rendez-vous sur la Place Fernand Cocq avec Nathalie Loriers, Jempi Samyn, Henri Greindl et Jacobien Tamsma pour participer au jury du Concours XL Jazz.

Au programme : Pinto, Harrison Steingueldoir et Geoffrey Fiorese Quintet. Une fois de plus, le niveau est élevé (rappelons quelques-uns des précédents lauréats pour nous situer un peu : Peas Project, LAB Trio, Casimir Liberski, Collapse ou encore Lift, pour ne citer qu’eux…).

C’est donc Margaux Vranken (p) et son groupe (Florent Jeunieaux (eg), Vincent Cuper (eb) et Paul Berne (dm)) qui ouvrent le bal avec un morceau plutôt énergique qui donne l’occasion au guitariste de se mettre joliment en avant. Pinto a résolument pris de l’assurance et de la bouteille (je les avais vu à Dinant l’été dernier). Le set est très équilibré, bien mis en place et les compositions de Margaux sont d’une belle richesse harmonique. On y retrouve des influences de Brad Mehldau (dans «Waves», par exemple), mais aussi de Daniel Goyone (les légères déconstructions et les mélanges rythmiques). Diderik Wissels (l’un des profs de la pianiste) ne doit pas être totalement étranger à ces choix. Soulignons aussi une très belle version ralentie (et chantée) de «Billie Jean». Un beau groupe à suivre.

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C’est ensuite au tour de Harrison Steingueldoir de monter, seul, sur scène. Il faut être assez gonflé pour oser présenter dans ce concours (quand même assez grand public) un set en piano solo. Mais c’est ce qui avait séduit et intrigué le jury lors de la présélection. On était donc curieux d’entendre l’élève du conservatoire d’Anvers à l’œuvre. Harrison prend son temps pour présenter les morceaux, il installe un climat convivial entre le public, lui et sa musique. Il arrive à construire une histoire au fil des morceaux. On sent des inflexions à la Keith Jarrett, ou peut-être parfois à la Paul Bley… mais le jeune pianiste arrive à imposer sa propre personnalité. Il fait monter la tension, donne de la force à son phrasé tout en gardant assez de souplesse pour dessiner les mélodies. Un pianiste dont on entendra sans doute parler.

Pour terminer le concours, le pianiste français Geoffrey Fiorese et son quintette présentent des compositions originales plutôt élaborées. La musique est franche et vive. Bien construite. On remarque tout de suite la belle complicité entre Tom Bourgeois (as) – dont on soulignera aussi un très beau solo -  et Thomas Mayade (tp). Fiorese - le jeu ferme et sans maniérisme - peut compter aussi sur le soutien d’une rythmique efficace (Cyrille Obermüller (b), Paul Berne (dm)).  Le groupe mélange le jazz très actuel (n’hésitant pas à flirter parfois avec des improvisations très libres) avec celui de ses ainés (un esprit Mingusien, peut-être ?). Il y a du groove, du swing et un son de groupe indéniable.

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Le jury délibère. Le choix n’est pas évident, chacun des candidats possède de belles qualités.

Avant la remise des prix, on observera une minute de silence en hommage aux victimes de la tuerie aveugle et immonde qui vient d’avoir lieu au Musée Juif à la Place du Sablon (les concerts qui devaient avoir lieu là-bas sont, bien entendu, annulés). La haine et la bêtise sont toujours bien de ce monde… et c’est bien triste.

Le prix du jury ira à Geoffrey Fiorese Quintet, celui du meilleur soliste à Harrison Steingueldoir et celui du public à Pinto… Comme quoi, les choses sont parfois bien faites.

Direction centre ville pour aller écouter Billy Hart à l’AB. Hélas, pas moyen d’entrer. La file sur le trottoir est aussi longue que la queue dans un bureau de vote lors d’un problème électronique. Etrange idée que d’avoir programmer ce concert au Club et pas dans la grande salle…

Alors, je vais Place St-Géry. J’écoute quelques minutes Bettina Reuterberg (voc) et Juresse Amie Ndombasi (g), au Zebra Bar, qui mélangent musique africaine et jazz pop scandinave. Joli métissage. Puis j’écoute un ou deux morceaux du trio de Jennifer Scavuzzo (g,voc), Marco Locurcio (g) et Fabio Locurcio (dm). J’adore la voix de Jennifer et sa façon de reprendre les thèmes rock avec beaucoup d’élégance, de fraicheur (mais aussi de puissance) et de personnalité. Calé dans un coin du Mappa Mundo, le trio distille une bien belle énergie.

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Mais ce n’est rien à côté de la tempête qui souffle au Roi des Belges.

Mariana Tootsie, à la voix absolument éblouissante, est montée sur la table et déverse du blues, de la soul, du funk et du gospel avec un cœur gros comme ça. Une véritable show-woman. Derrière elle, Bilou Doneux (dm) marque les rythmes sans faiblir, Jérôme Van de Bril (g) se lance dans quelques beaux solos tranchants, Thierry Rombaux (eb) attise le feu et, derrière son clavier, Matthieu Van fait plus qu’assurer, il s’envole ! A la manière d’un Stevie Wonder de la grande époque. Mariana Tootsie (qui vient de sortir son EP «Dance In The Fire») est vraiment un tempérament ! Et une chanteuse qu’il faut absolument voir et soutenir, car elle offre de la vraie et de la très bonne musique… Ecoutez, vous comprendrez.

 

 

J’aurais pu encore traîner dans quelques bars, mais je reste encore raisonnable. Demain, dimanche, j’ai rendez-vous sur la Grand Place avec Greg, Fabian, Jean-Louis, Pierre, Fabien, Jean-Paul, Eve, Axel et bien d’autres jazzmen…

A+

 

11/05/2014

Jazz Contest Mechelen

 

Après avoir participé, il y a quelques mois, au jury de sélection pour la finale du Jazz Contest Mechelen, me voici de retour, ce dimanche 27 avril, toujours à Malines avec mes amis et collègues Georges Tonia-Briquet (Jazzmozaïek, Agenda BDW), Patrick Bivort (Leffe Jazz Nights, Classic 21...), Christophe De Visscher (contrebassiste), Bernard Lefèvre (Jazzmozaïek) et, président du jury, Chris Joris (percussionniste), pour écouter les quatre finalistes.

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Premier rendez-vous, vers 14h au Theater De Moedertaal, avec le quartette de Esther Van Hees qui propose principalement des ballades. On sent la chanteuse un peu stressée, un peu émue. Trop peut-être. Elle défend un répertoire subtil et délicat - voire sombre («Acheronian Blue») - qui ne permet pas les imprécisions. La voix est un peu mal assurée et malgré quelques beaux échanges avec l’excellent Robert van der Padt au piano, notamment sur «Turn Out The Stars» de Bill Evans, on reste sur sa faim. Esther semble plus à l’aise dans un registre plus pop que jazz. C’est ce que confirme d’ailleurs le dernier morceau («Got Wings») qui libère quelque peu le groupe.

Direction le Theater Korenmarkt, caché au bout d’une étroite impasse, pour entendre Steiger, un jeune trio gantois. Autre ambiance, autre style. Le jazz de Steiger est plus contemporain, assez énergique et ne manque vraiment pas de swing. On décèle rapidement une belle connivence entre les trois protagonistes. Les compositions sont plutôt bien équilibrées, laissant pas mal de place aux impros («Aap» ou «Quork», par exemples). Le jeu fluide de Gilles Vandecaveye (keys) se marie parfaitement au drumming très inventif de Simon Raman, tandis que Kobe Boon (cb) balise l’espace ou, au contraire l’ouvre. On perçoit peut-être chez Steiger l’influence de jeunes groupes anglais (tel que Phronesis, par exemple) qui n’ont pas peur de mélanger jazz, rock ou soul sur des polyrythmies complexes ponctuées de breaks habiles. Leur version de «Because» (des Beatles) est des plus convaincantes. Voilà un groupe à suivre de très près, assurément.

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Changement d’endroit à nouveau. Cette fois-ci, c’est le très intimiste et chaleureux  ‘t Echt Mechels Theater qui accueille le troisième groupe du concours : Trykk. Les anversois (Matthias Van den Brande (ts), Geert Hendrickx (eg) et Gert Malfliet (dm) ) développent un jazz légèrement ouaté, qui fait référence à Paul Motian, mais aussi parfois à Mark Turner ou encore à Jacob Young, peut-être. L’ambiance est assez nostalgique, élégiaque presque… Mais Trykk est encore trop appliqué, trop collé aux partitions, c’est un peu raide et seul le dernier morceau (de Scofield) déridera un peu le trio.

Retour au Theater De Moedertaal pour écouter la prestation du dernier candidat, le quartette hollandais KHQ. Enfin, hollandais, c’est vite dit... Le batteur, Tristan Renfrow, est américain, le saxophoniste, Karlis Auzins, est lettonien et le contrebassiste, Andris Meinig, est allemand, tout comme le pianiste et leader Keno Harriehausen. Mais ils vivent et étudient tous à Amsterdam. Et tout ce beau mélange débouche sur un jazz plutôt musclé (tendance free bop) et sophistiqué (plutôt avant-garde). Le groupe est solide, très aguerri et très mature.

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Dès les premières notes, l’objectif est clair : ne pas laisser indifférent et éviter le conformisme. «Come Sunday» (de Duke Ellington) est tellement revisité qu’on a du mal a en retrouver la mélodie originale. Mais le travail est des plus intéressants. «Seven», morceau évolutif bâtit sur un ostinato obsédant, monte en intensité jusqu’à éclater avec rage. Avec «Gray Flower», on oscille entre musique contemporaine dépouillée et ballade nostalgique complexe. On pense parfois au travail de certains musiciens du label Hat Hut (Lacy, Kogelmann, Eskelin et autres). Le batteur fait le spectacle et profite du décor improbable du petit théâtre pour terminer le dernier morceau (après avoir littéralement démonté sa batterie à la manière d’un Günter "Baby" Sommer ou d’un Han Bennink) caché dans les coulisses. Prestation intense.

Le jury se retire, discute franchement, analyse le pour et le contre et désigne, tout comme le public, KHQ vainqueur, et attribue au batteur Simon Raman (de Steiger) le prix du meilleur soliste.

 

 

Cette deuxième édition du Jazz Contest Mechelen, à l’organisation impeccable, est une très belle réussite. Bravo à Lejo Vanhaelen (Jazzzolder) et à toute son équipe. Seul petit bémol : les organisateurs, tout comme moi, regretteront simplement l’absence de candidats francophones… Allons, ne me dites pas que la frontière linguistique serait capable de jouer les trouble-fêtes ? J’espère que tous les jazzmen prouveront le contraire l’année prochaine.

A bon entendeur.

A+

 

 

 

21/04/2014

Ben Sluijs - Erik Vermeulen Duo au Bravo.

 

Concert au Bravo ce jeudi 10 avril, pour la sortie du tout nouvel album Decades (chez De Werf), du duo Ben Sluijs (as) et Erik Vermeulen (p).

Decades s’écrit-il au pluriel parce que le pianiste et l’altiste cherchent et travaillent ensemble depuis bientôt vingt ans sur les mystères de la musique en général et de l’improvisation en particulier ? Peut-être.

En tout cas, ce troisième disque franchit un échelon et est, une fois de plus, une belle réussite.

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On se souvient du premier et magnifique album, Stones, sorti en 2001, ainsi que du non moins brillant Parity (2010), qui rassemblaient les deux musiciens autour de compositions personnelles, de courts impromptus et de quelques standards revisités de manière plutôt originale. Decades creuse le sillon… et s’en éloigne tout autant.

Au sous-sol du Bravo, le silence se fait, le public s’étale en arc de cercle autour des deux instrumentistes, et Ben Sluijs souffle les premières notes.

Ce sont comme des papillons qui s’envolent - d'une façon un peu désordonnée - dans une ondoyante dérobade à laquelle Erik Vermeulen accroche aussitôt ses accords singuliers.

La musique du duo naît d’un véritable travail d’équilibriste. On vacille entre l’abstrait et le romantisme. Entre la chaleur et la réserve, entre le lumineux et l’énigmatique.

Les deux hommes s’écoutent et se répondent dans un dialogue particulier. Ils sont tellement attachés et tellement détachés, tellement différents et tellement complémentaires qu’ils ne proposent jamais de simples juxtapositions mélodiques ou d’accompagnements classiques mais plutôt une véritable fusion, particulière, étrange, unique.

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Cette musique a un sens et, pour l’apprécier et l’appréhender au mieux, il faut l’écouter par le début. Alors, elle devient vénéneuse, elle s’infiltre en vous et vous transforme. Le public l’a bien compris, il est attentif et scrute les moindres variations pour ne pas se faire surprendre... et se fait avoir quand même.

«Little Paris» se déploie comme une tendre ballade, dans laquelle s’immiscent quelques surprises, «Pretty Dark» nous emmène dans un voyage troublant et instable et «Decades» se raconte en pointillés. Puis il y a le thème très peu joué de Monk, «Light Blue» et un «April In Paris» revu et corrigé d’étonnante façon. Et puis il y a aussi une version intense de «The Man I Love».

On devine l’héritage de Tristano, de Waldron et bien sûr de Monk chez Vermeulen, qu’il a utilisé, fouillé, démonté puis jeté pour construire son propre style, unique et très reconnaissable. On sent la poésie un peu amère d’un Konitz ou la turbulence d’un Ornette Coleman épicer subtilement le jeu très personnel de Sluijs. Tout cela dans une optique très contemporaine.

Les compositions originales se fondent aux standards. Et inversement. Elles sont, les unes et les autres, transformées, malaxées, métamorphosées et, finalement, totalement absorbées par le duo.

Avec Decades, Sluijs et Vermeulen démontrent une fois de plus qu’ils font partie des musiciens belges – voire européens – qui ont véritablement quelque chose à dire. Et franchement, on devrait les voir bien plus souvent sur scène. Au nord comme au sud du pays… et même en dehors.

A bon entendeur...

 

 

 

A+

 

 

 

21:30 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ben sluijs, erik vermeulen, bravo, de werf |  Facebook |

19/04/2014

Collapse - Bal Folk à l'An Vert - Liège

 

Le nouveau Collapse est arrivé.

Nouveau disque (Bal Folk, chez Igloo), nouveau son et nouveau line-up.

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En effet, Cédric Favresse (as) - co-fondateur du groupe avec Alain Deval (dm) - a laissé sa place à Steven Delannoye (ts, bcl). Yannick Peeters (cb) consolide la sienne (elle n’était pas sur le premier album du groupe mais joue avec lui depuis bien longtemps), tandis que Jean-Paul Estiévenart (tp), lui, est toujours bien fidèle au poste.

Avec Bal Folk, l’orientation musicale se focalise, semble-t-il, un peu plus encore sur la jeune scène new-yorkaise. Collapse se libère un peu de l’esprit Ornette Coleman du précédent album, pour coller un peu plus encore à l’actualité du moment. Le jeu est encore plus ouvert, plus mordant, plus énergique presque, et toujours autant avant-gardiste.

Cette alchimie n’est pas pour déplaire à Jean-Paul Estiévenart, sans doute l’un des plus exposés dans cette formation.

Cela ne déplait certainement pas non plus au nombreux public réuni ce samedi 22 mars au soir, à l’An Vert à Liège, pour la présentation de l’album.

La musique de Collapse est décomplexée. Le quartette n’hésite pas à faire sauter les frontières et à oser les mélanges avec des musiques et des rythmes parfois bien éloignés du jazz. Si la musique est très écrite et souvent complexe, elle n’empêche pas l’ouverture à de longues et sinueuses plages d’improvisations.

Et l’on peut dire que nos quatre musiciens, qui débordent d’imagination, en profitent au maximum.

Ce soir, on entre vite dans le vif du sujet et les deux premiers morceaux (une impro libre et «Lump») sont plutôt rudes et enlevés.

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Yannick Peeters alterne pizzicatos énervés et caresses fermes à l’archet. La trompette d’Estiévenart ne craint pas d’aller chercher des sons hauts perchés, presque déchirés, à la limite de la sortie de route. Steven Delannoye est comme un poisson dans l’eau. Son solo improvisé en ouverture de «Reboot» donne vite le ton et les couleurs à ce terrible morceau. Les phrases sont souvent courtes et incisives, elles montent rapidement en intensité, un peu comme lorsqu’on grimpe un escalier en sautant une marche sur deux, puis sur trois, sur quatre…

Derrière sa batterie, Alain Deval, auteur de la plupart des morceaux, crache un jeu foisonnant, éclatant et tranchant. Toujours attentif, toujours prêt à relancer ses comparses ou à les laisser complètement libre.

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«Hopscotsch» (une compo de Delannoye), joue avec les crissements, les souffles, les râles, les frottements. Le morceau, bruitiste et presque abstrait, se transforme petit à petit en une marche lente, traversée de mélodies presque baroques, de brisures free rock. Tout est contenu, tendu, contracté, comme sous pression.

«Lente» (écrit par Yannick Peeters, cette fois) est très intimiste et se dessine par petites tâches enrobées du son d’une trompette feutrée mais toujours légèrement abrasive.

Et puis on se lâche finalement avec le titre qui donne le nom à ce sulfureux et excellent album, «Bal Folk». La trompette crie, le drumming part dans tous les sens, le sax se faufile et se défile, la contrebasse claque. Et... on le subodorait, mais là, c’est sûr, on vient de passer de l’autre côté de l’Atlantique, on est à New York, dans une petite salle au croisement le l’Avenue C et de l’East second Street. Le moment est intense.

L’interaction entre la trompette et le sax fonctionne à merveille et quand les souffleurs laissent un peu de champs libre, ce sont la contrebasse et la batterie qui s’y mettent. Les lignes mélodiques se croisent et s’entrecroisent. Les rythmes se cassent et se reconstruisent.

Collapse maîtrise les tensions, évite l’explosion, capte l’attention.

Ce soir on a assisté à un véritable concert de jazz très actuel, plein de feu et d’idées. Plein de nuances et d’urgence. Si le disque montre clairement de quel bois se chauffe Collapse, c’est sur scène que le groupe se libère totalement.

Alors, ne ratez surtout pas leurs prochaines prestations (à l’Archiduc très bientôt et au Hot Club de Gand et au Pelzer à Liège plus tard…)!

 

 

A+

 

 

 

 

 

 

 

22/03/2014

Brad Mehldau Solo - Bozar

 

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Lundi 10 mars, la salle Henry Lebœuf, au Bozar, est comble.

A l’heure précise, Brad Mehldau entre en scène. Un peu rigide, il salue le public, se dirige vers le grand Steinway, s’assied et s’arc-boute sur le clavier.

Silence.

Il se lance. Sans filet.

Les premières notes résonnent et, d’entrée de jeu, il opte pour des digressions, installe une sorte de fragilité, de déséquilibre presque, voire même de malaise dans la mélodie. Mehldau nous fait basculer dans son monde.

D’emblée, il prend possession de tout le clavier. Il s’étale, s’étend, va chercher LA note.

La main gauche est sûre et ferme. Un véritable métronome. Avec juste ce qu’il faut de sensibilité pour que la rigueur du tempo soit souple. La main droite reste en suspend, redescend lentement, atterrit sur les touches d’ivoire, explore, caresse, pique, taquine. Puis les mains se croisent. Les harmonies se renversent et s’échangent, les mélodies se libèrent et se métamorphosent.

Brad Mehldau est bien plus qu’un pianiste, c’est un peintre.

Il tend d’abord une immense toile sur laquelle il dépose de longues traces horizontales et translucides. D’abord léger, le tableau se charge. Les couches se mélangent. Le bleu pâle se mêle et se démêle aux roses fanés. Les ciels bleus s’obscurcissent, se salissent. Les lignes ondulent et se déforment. Des tâches apparaissent, laissant deviner quelques coulées de couleurs non figées, vite rattrapées par d’autre traits de pinceaux invisibles. Tout tourbillonne et s’entortille. Tout devient menaçant, sombre et sévère.

Puis, de nouveaux motifs semblent pousser, faire reculer et dissoudre les teintes obscures. La matière se dilue plus encore et la lumière revient. Brillante. Eclatante.

Mais quels sont donc ces morceaux que l’on pense avoir reconnu? Brad Mehldau a tellement le don d’aller chercher la substance originelle - profondément enfouie - des thèmes, que l’on en oublie toutes les versions connues et toutes nos références habituelles.

Il y a «Someone To Watch Over Me», «How Long Has This Been Going On», «In A Sentimental Mood», peut-être? Ou encore un vieux blues traditionnel? A moins que ce ne soit un morceau de John Lee Hooker ou Bob Dylan? Y aurait-il une œuvre de Fauré?

Bien sûr, on ne peut pas dire que ça swingue énormément. Du moins, pas dans l’idée que l’on se fait du swing. Car, grâce à la maîtrise de ses ostinati et de ses motifs répétitifs, Mehldau insuffle à chaque instant ces petits moments inattendus de vie qu’il est le seul à pouvoir maîtriser. Et ce sont ses inflexions, ses accélérations et ses temps suspendus qui les nourrissent. Il transforme la mélodie, la développe, s’en éloigne et puis la fait réapparaitre en filigrane.

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Mehldau se nourrit de tout et se sert du jazz, du gospel, du blues, du romantisme classique, de la musique contemporaine ou de la pop, pour délivrer sa musique avec classe, élégance et un talent unique.

Alors, bien sûr, le temps est passé bien trop vite et le public en redemande.

Et Mehldau revient, une fois, deux fois... trois fois. Il reprend «And I Love Her» des Beatles comme lui seul sait le faire. Il «détisse» la mélodie, lui donne d’autres nuances, réarrange la trame mélodique, revisite les harmonies et... improvise encore. Le célèbre tube des Beatles est là, totalement respecté, totalement nouveau. Cela tient du génie.

Tonnerre d’applaudissements. Brad Mehldau se lève, salue une dernière fois le public. Quitte la scène. Rigide. Magnifique.

Plus de deux heures se sont écoulées. On a l’impression d’avoir rêvé.

A+

12:22 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bozar, brad mehldau, solo |  Facebook |

15/03/2014

Melangcoustik à l'Archiduc

 

Fin d’après-midi ensoleillée sur Bruxelles ce dimanche 8 mars. Pas mal de monde se balade dans la rue Antoine Dansaert et les terrasses sont bien remplies. Tout le monde profite d’un printemps un peu trop précoce.

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Moi, je vais profiter de la venue de Lieven Venken (dm), Jereon Van Herzeele (ts), Philippe Aerts (cb) et Manu Codjia (eg) à L’Archiduc.

Là, il fait frais et doux. L’atmosphère est détendue et relax, et c’est tout aussi agréable.

Après avoir vu le «côté face» de Lieven, dans une débauche d’énergie, au Bravo, je retrouve son «côté pile» avec Melangcoustik.

Cet après-midi, ce sont cette fois-ci des «standards», revus avec beaucoup de tendresse, qu’on jouera. Sans agressivité donc, mais non sans panache.

Il y a, dans ces reprises, cette pointe de modernité, de personnalité et d’énergie toute new-yorkaise. Il y a cette sorte de pont entre un esprit très actuel et une tradition totalement assimilée.

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Il faut dire que, parmi ces fines lames, Philippe Aerts ancre solidement la rythmique, avec fermeté et souplesse, et avec toujours beaucoup de musicalité et de swing.

Cela permet à Jereon Van Herzeele de se laisser aller à des impros bien charnues, parfois légèrement «out», sans trop de violence mais avec juste ce qu’il faut pour pimenter les thèmes.

De même, Manu Codjia s’emploie à délivrer un son à la fois soyeux et incisif. Ses phrases sont claires et vives, enrobées d’une très légère réverbération qui les rendent chaleureuses. Il y a un côté «americana» dans son jeu. C’est solaire et éclatant.

La guitare et le ténor sont aussi soutenus, voire excités, par le drumming de Venken. Il souligne ou marque franchement certains accents.

Alors, on passe en revue «Take The Coltrane», «Good Bait» et d’autres classiques encore… Et ça balance plutôt pas mal.

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Et puis il y a cette ballade, «Softly As In A Morning Sunrise», avec cette intro de Van Herzeele qui dessine tout de suite l’intention. Et puis il y a ce solo de Codjia, tout en étirement et en langueur, minéral et fin. Le guitariste distille les notes comme on saupoudre de la poussière d’étoiles sur un souvenir endormi. Et puis il y a Philippe Aerts qui plonge dans un solo d’une extrême tendresse. Et puis il y a le drumming feutré de Venken. Le moment est presque magique.

Alors le quartette reprend de plus belle, plus nerveux, dans un esprit bop plus marqué. Et comme dans un éclat de rire libérateur, «Moment’s Notice» s’éparpille.

Puis, «I Hear A Rhapsody» s’envole, «You Don’t Know What Love Is», se déploie et «Body And Soul» se fait très sensuel. Les échanges entre guitare et sax sont juste parfaits et s’entortillent autour de la rythmique. Le plaisir est simple… et vrai.

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Et comme on n’a pas envie de se quitter si vite, même si le concert a pris ses aises, on se joue encore «Segment», pour finir en beauté.

S’il n’y a plus de soleil dehors, il y en a toujours à l’intérieur de l’Archiduc.

A+

 

 

 

11/03/2014

Nicolas Kummert Voices - Au Rideau Rouge

 

Il y a du monde dans la chaleureuse et toute petite salle du Rideau Rouge à Lasne ce mercredi soir (5 mars) pour découvrir le deuxième «volume» de Voices de Nicolas Kummert.

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Rappelez-vous : One, premier album sorti en 2011, était, à mon sens, l’une des plus belles réussites de l’année où l'on entendait le saxophoniste-poète chanter et déclamer (et se débattre aussi avec les ayants droit de Jacques Prévert qu’il voulait pourtant célébrer) sur des musiques raffinées et groovy à la fois.

Cette fois-ci, le nouvel album est construit autour de la personnalité de Trayvon Martin (assassiné sans raison en 2012 en Floride) mais plus largement aussi autour du droit à la différence. L’illustration de Madeleine Tirtiaux, sur la pochette de l’album, fait explicitement référence à Trayvon - mais aussi au mouvement «capuche» qui s’est développé aux Etats-Unis juste après le tragique événement - et évoque aussi «Le Cri» de Munch ou l’homme schizoïde de King Crimson. L’album aurait pu s’appeler Révolte ou Rébellion, mais il s’appelle Liberté (sorti chez Prova Records). Cela correspond bien plus à l’esprit de Nicolas Kummert.

Pour débuter le concert, le leader plante le décor avec un discours digne et engagé, entre slam et déclamation. S’enchaîne alors «Stand Up Today», sorte de lente complainte mâtinée de blues. Kummert égraine les paroles, accompagné par ses musiciens qui font les chœurs. Puis, un superbe solo de basse électrique de Nicolas Thys vient renforcer plus encore cette ambiance pleine de retenue et méditation.

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Si Nicolas Thys (eb) ainsi qu’Hervé Samb (eg) sont toujours présents dans ce deuxième opus, Jozef Dumoulin et Lionel Beuvens ont cédé leur place à Alexi Tuomarila (p) et à Jens Maurits Bouttery (dm).

Ce dernier possède décidément un jeu très personnel, presque tachiste et surtout foisonnant d’idées. Il se tortille sur son tabouret pour doser avec minutie les sons qu’il colore magnifiquement. C’est à la fois léger et hyper contrasté. Il offre tout le temps un groove tendu à l’ensemble (son drive sur «Une Affaire de Famille», en fin de concert, est plutôt éblouissant).

De son côté, Hevé Samb est, lui aussi, lumineux dans ses interventions. Tous ses accords sont swinguants, légèrement enrobés de blues et de musiques africaines. C’est particulièrement frappant sur «Isaac», un morceau irrésistible qui flirte avec l’afrobeat.

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C’est aussi sur ce morceau, au second set, qu’Alexi Tuomarilla, jusqu’alors assez discret, dévoile tout son talent. Le pianiste exécute avec une facilité déconcertante - et sur un rythme endiablé - des enchaînements d’accords fabuleux. Et la musique s’enflamme. Et ça danse et ça bouge. Le dialogue ente Jens Bouttery et Alexi Tuomarila est jubilatoire.

Mais le pianiste finlandais sait aussi se faire très romantique et très sensible, comme sur «Willow Song», par exemple.

Nicolas Kummert manie avec beaucoup de d’intelligence et d’ à-propos les moments forts et les instants plus introspectifs, donnant de la puissance aux histoires. Et puis, il n’hésite pas non plus à reprendre – à la talkbox, qui déforme totalement sa voix – «Strange Fruit» qui résonne alors de façon plus inquiétante encore.

Avec ce deuxième opus, Nicolas Kummert définit plus encore son univers, à la fois sombre et plein d’espoir.

Bref, une fois de plus, une très belle réussite.

 

 

 

A+

 

 

10/03/2014

Tournai Jazz Festival 2014

 

Mais que s’est-il passé à Tournai lors du dernier Festival de Jazz ?

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Pour connaître tous les détails – et connaître mes sentiments à ce propos – il suffit d’aller jeter un coup d’œil ici, sur Citizen Jazz.

Entre-nous, c’était une superbe édition… Et on attend déjà la prochaine avec impatience.

A+

 

08/03/2014

Sylvain Cathala Trio au Bravo

 

Je ne sais pas si c’est parce que c’est nouveau, mais le Bravo semble être l’endroit idéal pour le jazz qui se crée, se recrée et se transforme sur l’instant même.

Il faut dire aussi que ce soir (jeudi 27 février) c’est le trio de Sylvain Cathala qui donne le ton.

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Si la musique de Cathala est complexe dans sa construction, elle n’en est pas moins immédiate et captivante.

En effet, les différents rythmes semblent se débattre pour infiltrer votre cortex et votre épiderme en même temps. Et très rapidement, la musique vous envahit. A la manière d’un cheval de Troie (ou de trois !) qui s’ingénie à brouiller les pistes pour tordre au mieux vos sentiments et bousculer vos certitudes.

Les polyrythmies sont quasi constantes et les changements de tempos nombreux. On flotte dans un rubato presque permanant («Hope»). Et pour que cela tienne, il faut bien connaître ses partenaires et en être à l’écoute. De ce côté-là, pas de problème, Sarah Murcia (cb) et Christophe Lavergne (dm) s’entendent comme larrons en foire. Ils échangent des lignes rythmiques et mélodiques qui se régénèrent à chaque fois, proposant au groupe d’aller explorer de nouveaux univers et de chercher d’autres horizons. Cathala laisse d’ailleurs beaucoup d’espaces à cette rythmique exaltée.

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Les accélérations et décélérations brutales permettent au saxophoniste, dans de longues phrases sinueuses, d’emmener les mélodies là où on ne les attend pas. «Entremêlée» porte vraiment bien son nom.

Le travail de Sarah Murcia à la contrebasse est épatant. Elle fait corps avec son instrument, elle le pétri et elle creuse pour aller dénicher les notes ou les laisser s’évader. Son introduction en solo sur «Black Dance» est d’une pureté et d’une musicalité absolue, aussi brutale que sensuelle.

Parfois aussi, elle slappe presque les cordes, comme pour tenir tête au feu continu du batteur. Ensemble, ils jouent au chat et à la souris et déplacent les points de stabilité du trio. Christophe Lavergne a la claque sèche (tant aux balais qu’aux baguettes) et son jeu est toujours sous tension. On le sent attentif aux moindres mouvements. Il est toujours en alerte.

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Alors, Cathala, auteur de toutes les compos, s’infiltre dans les espaces, et ses mélodies se construisent sur les sillons creusés par la rythmique. Un peu à la manière d’un cours d’eau qui trouve son chemin entre les galets et les alluvions, mais qui peut aussi modifier le parcours à tout moment. Tout est dans la mouvance, entre l’écriture stricte et l’improvisation la plus débridée.

Parfois, le saxophoniste suspend la phrase pour la terminer plus tard, laissant la musique s’oxygéner d'avantage.

Chaque pièce de ce puzzle musical s’imbrique les unes aux autres, malgré leurs formes particulières, et finissent par délivrer une histoire pleine de nuances («Constantine», pour ne citer que celle-là).

Le trio de Sylvain Cathala est toujours en renouvèlement et chacun de ses passages en Belgique est réel plaisir. On attend donc sa prochaine visite avec grande impatience. Tenez ça à l’œil.

 

 

 

A+

 

 

 

 

 

06/03/2014

Du jazz à l'Unif !

Du jazz à l’unif !

Voilà une belle idée.

Attention, il ne s’agit pas de cours de jazz mais de concerts de jazz. Dans l’enceinte de l’ULB !

sophie del duca,cjmi

Hé oui, Sophie Del Duca - et Timothé, Kenzo et Michaël - se sont mis en tête de faire partager cette musique - tellement inconnue et pourtant tellement universelle – par l’entremise d’un «club», en plein cœur du Campus du Solbosch à Bruxelles.

Deux fois par mois, les étudiants, mais aussi tous les amateurs de jazz (ou pas), pourront assister aux concerts de jeunes jazzmen (universitaires ou pas) et de jazzmen plus expérimentés qui croiseront leur talent avec les plus jeunes. Et le parrain de ce Cercle de Jazz et de Musiques improvisées (puisque tel est son nom) n’est autre que Eric Legnini !

Alors, un simple club ? Bien sûr que non. Il s’agira aussi d’un endroit de rencontres où seront organisés des conférences sur le jazz, en partenariat avec les Conservatoires de Jazz de Bruxelles, la Médiathèque et la Faculté de Musicologie. Le Cercle permettra aussi d’assurer la promotion et la diffusion des activités liées à la scène de jazz belge et internationale actuelle.

Mais pour que tout cela existe et tienne le coup, le CJMI a besoin de votre soutien !

Comment ? C’est simple : rendez-vous sur Kiss Kiss Bank Bank pour faire un petit (ou un gros) don et ainsi pérenniser cette belle association.

Cliquez sur l'image ci dessous :

Et puis, bien sûr, rendez-vous en masse aux concerts !

Le premier aura lieu le mercredi 19 mars.

A 20h : Trio de Nils Hilhorst (guitar) avec Colin Delloye (bass) et Lucas Vanderputten (drums) - Guest : Célia Tranchand (chant)

De 21h à 2h : Jam-session libre et gratuite

Salle Delvaux et au Foyer Culturel du Campus du Solbosch

Adresse : 20 avenue Paul Héger, 1050 Ixelles

Tarifs : 7€ (externes), 4€ (communauté universitaire) et 2€ (carte OPAC, ULB culture)

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Tous les renseignements ici.

Cercle Jazz et Musiques Improvisées

Université libre de Bruxelles - ULB

cerclejazzulb@gmail.com

sdelduca@ulb.ac.be

 

A+

04/03/2014

Raf D Backer - Sounds

 

On a sorti le gros matériel au Sounds ce vendredi 21 février au soir. On a doublé les baffles et les retours et on a demandé à Michel Andina d’assurer le mixage.

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C’est que Raphaël Debacker (dites Raf D Backer), pour fêter la sortie de son tout nouvel et premier album Rising Joy (chez Prova Records), veut du gros son ! Du son profond, qui a de la résonance, de la matière et du gras, comme à l’époque des Les McCann, Ramsey Lewis ou Jack McDuff. Il faut dire que Raf D Backer, qu’on a vu aux côtés de Da Romeo, de Laurent Doumont et dernièrement de Kellylee Evans, a baigné dans la soul, le funk et le boogaloo.

Quoi de plus normal qu’il se lance donc, en leader, dans le grand bain.

Avec Cédric Raymond à la contrebasse (et parfois la basse électrique) et Fabrice Moreau aux drums (qui remplace ce soir Lionel Beuvens), Raf nous replonge dans cette musique sensuelle (presque sexuelle) en reprenant, pour commencer, quelques grands standards du genre (comme «Full House» de Wes Montgomery, par exemple, qu’il remanie à sa sauce). Puis, il nous propose ses compositions personnelles pleines de punch («Joe The Farmer» ou «Losing The Faith»). Et nos trois jazzmen s’entendent rapidement pour faire circuler le groove.

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Sur une reprise de Wayne Shorter, «Beauty And The Beast», on est balancé comme sur un bateau qui tangue, qui perd de la vitesse, qui risque de chavirer, puis qui reprend pied et à nouveau de la vitesse. Sans jamais verser dans l’excès, Raf mène bien sa barque.

La soirée est à la fête.

Au deuxième set, le trio invite le guitariste Lorenzo Di Maio à partager la scène pour quelques morceaux. Celui-ci apporte un petit coup de fouet blues rock à l’ensemble. Di Maio lacère les morceaux de riffs tranchants et brillants, toujours très mélodiques.

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Alors tout s’emballe, la rythmique s’enflamme et Raf D Backer sort un jeu flamboyant à l’orgue Hammond. Fabrice Moreau claque le tempo, et Cédric Raymond, quant à lui, montre, une fois de plus, qu’il est l’homme de la situation. Son jeu est franc et direct, et pourtant bourré de nuances.

D Backer peut alors laisser parler tout son talent de grooveur. Sa main gauche dessine des lignes de basses virevoltantes, tandis que la droite prend des inflexions bluesy.

Si l’on entend encore peut-être l’influence d’Eric Legnini (époque Miss Soul) dans le jeu de D Backer, on sent surtout chez lui un profond attachement aux racines de cette musique. Avec Rising Joy, Raf D Backer signe un très bon premier album… et l’on se réjouit déjà de le revoir sur scène (au Beurs en avril et plus tard pour une tournée Jazz Tour des Lundis d’Hortense) pour suivre son évolution.

 

 

 

A+

 

 

03/03/2014

Lieven Venken Trio au Bravo

 

Le Bravo est un tout nouveau lieu à Bruxelles qui a l’ambition de programmer du jazz… beaucoup de jazz.

Au sous-sol d’un immeuble restauré et transformé en bar et cantine (en plein Creative Business du Centre Dansaert), dans une ambiance post-industrielle, undrground et chaleureuse, le trio du batteur Lieven Venken (avec Michel Hatzigeorgiou et Jereon Van Herzeele) joue sans amplification.

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Il faut dire que l’endroit s’y prête à merveille. Décor fruste, vieilles palettes de bois encaissées dans de grandes étagères en béton. Tout est brut de décoffrage. Tout comme la musique du groupe, d’ailleurs, prêt à en découdre avec de bons vieux thèmes brûlants.

Jereon Van Herzeele (ts) découpe à la hache «Afro Blue», après un solo puissant en introduction de Lieven.

L’esprit est au jazz de révolte et de revendication.

Michel Hatzi enchaîne furieusement les accords. Nerveux, tranchés.

«Naïma» est un cri plutôt qu’une douce et longue complainte. De même, «Solar» est incendié par le jeu abrasif de Jereon Van Herzeele.

Puis, le jazz entre en transe avec une intro à la basse électrique de Michel Hatzi et ses loops hypnotiques et lancinants. Sa science de la construction est inouïe.

Ces rythmes entrainent quelques téméraires danseurs (dont l’incroyable Yvan Bertrem) a exécuter une chorégraphie erratique devant le groupe. Et la tension monte, la musique bouillonne entre jazz très improvisé, presque free, et psychédélisme.

«Gratitude» (de Van Herzeele), construit sur un module répétitif prend des airs rock et le solo de Michel Hatzi est à nouveau monstrueux. Il rappelle par moment les délires d’un Terry Kath.

Jereon Van Herzeele, toujours à pleine puissance, s’inspire autant d’Ayler que de Coltrane époque «Interstellar Space». Lieven Venken , imperturbable, martèle sa batterie comme jamais, tout en gardant un drive imparable.

Pour terminer, «Giant Steps» lui-même est absorbé, malaxé et démantelé par le fougueux trio.

Ce soir, c’était du jazz version «alcool fort». Straight, no chaser.

A+

 

 

 

 

 

27/02/2014

Trio Lio au Sounds

Tout à commencé quelque part dans le sud de la France.

C’est là-bas que Pierre Perchaud a invité Lynn Cassiers à jouer avec lui. C’est là-bas qu’elle a rencontré Leon Parker qui avait l’habitude de, lui aussi, dialoguer avec Pierre Perchaud sur scène...

C’est donc là que Trio Lio est né. Pourquoi Trio Lio ? Parce que ces trois musiciens sont nés sous le signe du lion. Ça crée des liens.

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Cassiers, Perchaud, Parker, le mélange des genres à de quoi étonner. En tout cas, pour moi, l’association de ces trois artistes me paraissait presque improbable. Comme quoi, je garde encore des réflexes idiots. Heureusement que les musiciens sont là pour nous ouvrir les yeux et les oreilles.

Et mercredi 19 février, au Sounds, on a eu droit à une belle découverte.

Trio Lio reprend quelques standards de jazz («Evidence», «Just You, Just Me»), de pop («River Man» de Nick Drake) ou quelques compositions personnelles («Cruz» de Leon Parker, entre autres) avec beaucoup de grâce.

Et contrairement à toute attente, ils forment un trio très homogène… plein de relief et de différences.

A la fois feutré, retenu, profond et terriblement explosif, Leon Parker a vraiment le sens du groove. Il est plutôt du genre à enlever des notes qu’à en rajouter. Et ses frappes non-jouées sont autant de rythmes ressentis.

On sent chez lui le percussionniste plutôt que le batteur. Il se contente de peu pour offrir une riche et large palette de rythmes. Il va même jusqu’à enlever l’une des deux cymbales (celle qui tenait difficilement et qui le gênait plus qu’autre chose) de sa batterie. Les tonalités sont hyper maîtrisées, très colorées et elles laissent respirer la musique. Son solo, où il se tape uniquement sur la poitrine et lâche des onomatopées - sorte de beatbox - est simplement parfait.

Tout cela se combine excessivement bien avec le chant si particulier de Lynn Cassiers.

Une véritable sirène. Elle chante «au-dessus de tout». On dirait une petite fille qui peut tout se permettre. Si on sent vraiment chez elle une véritable connaissance du jazz, elle chante «en dehors de tous les canons» de cette musique. Et c’est fabuleux. Sa version de «Body And Soul», à la fois pleine de candeur et de sensualité, est bouleversante. Elle donne vraiment de l’épaisseur et du sens à ce texte si souvent chanté. Et puis, il faut l’entendre aussi scatter sur «Alone Together». Étonnant d'aisance et de justesse.

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Mais bien sûr, Lynn ne serait pas Lynn sans sa petite table couverte de modulateurs, de delay ou de pitcher, avec lesquels elle trafique les sons et transforme sa voix. Elle impose ainsi, sans avoir l’air d’y toucher, un univers fantasmagorique unique.

Quant à Pierre Perchaud, qui passe de la guitare électrique à la guitare acoustique, il délivre un jazz plus ancré à la tradition. Son jeu, plein de swing subtil, est parsemé d’inflexions bluesy. Dans ce trio, il fait une sorte de synthèse entre le meanstream et le funk. Il utilise avec infiniment d’ingéniosité quelques loops et quelques effets pour perpétuer avec élégance le groove sans altérer le son délicat de la guitare. Sa technique est parfaite et toujours au service de la musicalité.

Trio Lio et un cocktail délicieusement surprenant de jazz actuel, d’électro et de funk nonchalant, inventif, original et tellement personnel.

Finalement… on n’en attendait pas moins de ces trois fortes personnalités.

Et l’on espère les revoir au plus vite. Sûr qu’ils nous surprendront encore.

A+

 

 

 

22/02/2014

Pascal Schumacher et Sylvain Rifflet à la Jazz Station

Voilà bien longtemps que je n’avais plus entendu ni vu Pascal Schumacher en concert.

Ce soir de St Valentin, mais surtout dans le cadre des Luxemburg Jazz Nights organisées par la Jazz Station, il présentait son duo avec le saxophoniste et clarinettiste français Sylvain Rifflet.

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Sylvain Riflet tient une place particulière dans le panorama français du jazz (on peut lire son interview, ici, sur Citizen Jazz). Adepte d’une certaine musique répétitive et chercheur infatigable du contrepoint (il travaille, entre autres, sur la musique de Moondog), son association avec le vibraphoniste luxembourgeois avait de quoi intriguer.

Et on ne fut pas déçu.

Le premier morceau démarre comme une longue envolée, lente, légère, onctueuse et sensuelle. On imagine une brise tournoyante entrainant dans son sillage une fine poudre de sable ou de poussière. Schumacher fait scintiller les sons, joue avec la réverbération et l’espace. Rifflet fait claquer la langue sur l’anche, il frappe les clés de son ténor et ses notes sont percutées plutôt que soufflées. L’effet est particulier.

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Pascal Schumacher explore, lui aussi, les sons. La frappe est vive et rebondissante. Les phrases sont courtes et évolutives. Il joue beaucoup avec la pédale pour moduler au mieux les ambiances et les résonances. Tout est assez aérien et, en même temps, très minéral. C’est un mélange percussif d’une étrange beauté.

«C≠D» explore avec subtilité le vertige des intervalles. «Bad Memory» flirte avec la nostalgie et, à la clarinette, Rifflet marque un peu plus encore les nuances entre le râle légèrement abrasif et la luminosité pure. Un autre morceau possède de petites réminiscences de chansons italiennes et joue l’alternance de moments légers et dansants avec d’autres, beaucoup plus sombres.

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Sur «Electronic Fire Gun», il est encore plus évident que le saxophoniste français ne cherche pas le «beau son» mais le refuse presque. Il préfère l’authenticité du propos. Alors il fait siffler l’anche, laisse trainer quelques impureté dans le souffle, salit un peu plus encore les accords. Bref, l’accent est mis sur la sincérité du discours pour le rendre toujours plus interpellant. Les deux musiciens se complètent parfaitement et laissent s’exprimer la personnalité de chacun avec beaucoup d’intelligence et de respect.

Rarement le duo ne prête le flanc à la démonstration mais bâtit sa musique sur les propositions de l’un ou de l’autre. Un vrai dialogue existe, à la fois très construit et ultra libre.

Alors, malgré l’aridité que l’on aurait pu craindre d’un tel projet, le duo magnétise. L’écriture ciselée, les variations subtiles, les harmonies délicates ou les rythmes fluctuants rendent cette musique captivante.

Elle peut être à la fois joyeuse et triste, complexe et simple, mais elle raconte toujours quelque chose. Et c’est cela, sans doute, l’un de ses secrets.

Voilà un projet original et très intéressant qui, espérons-le, n’est qu’au début d’une fructueuse collaboration.

 

FESTIVAL JAZZ CAMPUS 2013 - Duo Sylvain RIFFLET / Pascal SCHUMACHER - extrait concert from Maurice Salaün on Vimeo.

 

 

A+

 

18/02/2014

Philip Catherine & Martin Wind Duo au Sounds

9h. L’heure est inhabituelle pour le Sounds. Mais le concert est exceptionnel.

Philip Catherine et Martin Wind en duo.

Tête en l’air comme je suis, j’arrive en fin de premier set.

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Martin Wind, contrebassiste allemand qui vit à New York depuis plus d’une quinzaine d’années, a découvert Philip Catherine à l’âge de 14 ans au travers de l’album Viking (le duo avec Niels-Henning Ørsted Pedersen).

Depuis, l’envie de rencontrer le guitariste belge ne l’a plus quitté.Dernièrement, le rêve est devenu réalité et un disque (New Folks) à été enregistré et publié chez ACT.

Evidemment, une tournée européenne s’imposait et un passage par la Belgique aussi.

Inutile de dire qu’il y avait foule ce soir dans le club de la rue de la Tulipe.

Martin Wind et Philip Catherine remettent en lumière l’art du duo. L’écoute, le respect, la connivence et la recherche constante du bonheur mélodique sont évidents.

Car, pour arriver à un tel degré de perfection, il faut du talent, certes, mais il faut également beaucoup de complicité. Et à voir le sourire sur le visage de l’un et l’autre, il n’y a aucun doute à avoir.

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Ce qui frappe, c’est le maillage harmonique, fin et inventif, c’est la combinaison réinventée entre la contrebasse et la guitare. Chacun des musiciens semble chercher l’extrême dépouillement et la simplicité du propos pour en faire ressortir la beauté intrinsèque.

Jamais de surcharge dans les solos ou lorsque l’un d’eux prend le drive.

Comme pour paraphraser Miles qui disait qu’il ne fallait jouer que les notes utiles, Wind et Catherine ne nous réservent que les plus belles.

«Hello George» est espiègle, «Toscane» est tendre, «I Fall in Love Too Easily» est enlevé…

Il y a de la sincérité dans le jeu des deux artistes. De la sensibilité à fleur de peau. Chacun soutient l’autre, le pousse doucement à aller explorer un peu plus loin, à se découvrir et à se révéler totalement.

Si la dextérité et le phraser de Philip Catherine ne sont plus à prouver, Martin Wind se révèle virtuose à l’archet. «Sublime» est un pur moment de grâce. Quant à l’introduction, en pizzicato, de «All The Things You Are», elle est éblouissante d’intelligence.

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Il faut entendre ensuite comment les deux musiciens font monter le tempo. Comment ils annoncent le thème, comment ils le développent rapidement et le concluent sans s’appesantir…

Le duo joue l’essentiel, en trois minutes tout est dit, pas la peine d’en rajouter. La beauté est dans le geste, le message dans la spontanéité.

Et de l’humour, de l’amour et de la tendresse, il y en a plein. Du swing et du groove aussi. Rien n’est oublié. Et le public en est conscient.

Ce soir, Wind et Catherine nous ont tout fait. Et avec quelle classe !

Avec une élégance incroyable - celle qui n’appartient qu’aux grands et aux humbles - Catherine et Wind nous ont offert une magnifique et incroyable démonstration de jazz.

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Il se murmure que le duo sera de retour un peu partout en Europe (et donc en Belgique !) cet été… Un conseil, scrutez les agendas des musiciens. Il ne faudra pas rater ça !

A+

 

 

 

22:38 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sounds, martin wind, philip catherine, act |  Facebook |

16/02/2014

WRaP - l'interview

Endless est le premier album du «jeune» trio WRaP.

«Jeune», dans ce cas-ci, ne veut pas dire que les trois membres viennent tout juste de sortir de l’école. Au contraire, chacun d’eux a déjà une solide carrière derrière lui. En effet, WRaP, ce sont la chanteuse Barbara Wiernik, le guitariste Alain Pierre et le contrebassiste Jean-Louis Rassinfosse. Pas vraiment des inconnus.

A l’occasion de la sortie de cet album (publié chez Igloo), et avant une série de concerts à travers toute la Belgique, je suis allé les rencontrer, un dimanche après-midi. On a parlé de WRaP, de jazz et de bien d’autres choses encore.

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De quelle manière s’est formé le trio ?

Alain Pierre : Les choses se forment toujours au gré des rencontres. A l’époque, pour Acous-Trees, mon groupe qui est un peu en stand by pour l’instant, j’avais contacté Barbara Wiernik. De cette rencontre est né l’envie de jouer en duo, ce que l’on a fait et que l’on fait toujours, d’ailleurs. Ensuite, Jean-Louis Rassinfosse nous a entendu lors d’un séjours en Tunisie où nous donnions, lui, nous et d’autres musiciens encore, des master classes et des concerts. C’est là qu’est né le projet.

Un projet qui s’est d’abord appelé Trio 27…

Barbara Wiernik : Oui, cela faisait référence aux 27 cordes, vocales et instrumentales, réunies.

Pour quelle raison a-t-il été rebaptisé WRaP ?

Jean-Louis Rassinfosse : On trouvait la référence aux cordes vocales, aux cordes vibrantes et aux chiffres un peu trop anecdotique. Au fur et à mesure de nos rencontres on a construit quelque chose de plus personnel et, finalement, ce sont les initiales des musiciens qui ont donné le nom au trio. WRaP, ça frappe. Cela enveloppe aussi. Cela donne un côté un peu humoristique à notre groupe et évoque aussi la nourriture. Nos répétitions sont faites de petites recettes culinaires et musicales qui englobent, dans un certain sens, l’épicurisme de la vie…

Parlons des recettes alors. Y a t il eu une évolution des compositions du duo vers le trio, ou bien êtes-vous parti sur des toutes nouvelles bases ?

Barbara Wiernik : Alain a composé de façon plus ciblée pour le trio et moi j’en ai profité pour écrire de toutes nouvelles paroles sur ses compos.

Alain Pierre : Les morceaux sont vraiment pensés pour le trio. Mais on a travaillé beaucoup de standards aussi, de jazz, de chanson française ou de pop. Ce qui a permis de savoir dans quelle direction écrire pour le trio. On a appris à se connaitre au travers des répertoires divers et on a commencé à avoir un son.

Jean-Louis Rassinfosse : Barbara avait sélectionné des morceaux que Alain et elle ne jouaient pas en duo. Dans le but, justement, de ne pas être «deux plus un» mais de trouver une véritable osmose. Moi-même j’ai amené des compositions personnelles qui convenaient très bien au trio. Ensuite on a travaillé un répertoire plus spécifique.

Alain Pierre : Il n’y a jamais eu de répertoire commun entre le duo de Barbara et moi et le trio, en fait. On voulait changer de direction, de toute façon.

Jean-Louis Rassinfosse : Je voudrais insister sur le fait que ce n’est pas un duo qui est devenu un trio. J’aime la voix de Barbara et le son des cordes nylon de la guitare d’Alain et j’avais vraiment envie de construire un univers avec eux.

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C’est vrai qu’il ne s’agit pas d’un duo plus une contrebasse parce que, il faut l’avouer Jean-Louis, tu as une manière de faire chanter la contrebasse qui va au-delà du soutien ou du simple accompagnement…

AP : En effet, le côté lyrique de Jean-Louis qui est, pour moi, très important et assez rare à la contrebasse, a conditionné ma manière d’écrire. Déjà, dans Acous-Trees, j’aimais traiter la voix, non pas comme celle d’une chanteuse que l’on met devant le groupe, mais plutôt comme un instrument de section à part entière. Comme je le faisais avec la flûte de Pierre Bernard à l’époque, ou ce que je refais actuellement avec le saxophone ou la clarinette basse de Toine Thys dans Special Unit. J’aime traiter la voix de cette façon. Finalement, chacun de nous, voix, contrebasse et guitare, peut devenir un instrument très mélodique. Je veux éviter cette hiérarchie à laquelle on se plie trop facilement.

Chacun compose donc ses morceaux ou les arrange dans cette optique ?

AP : Oui, il y a un travail à la maison assez conséquent, mais on travaille aussi beaucoup en répétition. Il y a tout un travail d’adaptations et d’arrangements qui se fait pour le groupe. Et on n’hésite pas à mettre de côté des morceaux qui ne sont pas tout à fait adéquats. Il y a vraiment un travail commun.

Qu’est ce qui a déterminé le choix de certains standards ou de reprises ?

JLR : À partir du moment où il y avait un texte, ces choix ont parfois prévalus. Il fallait aussi être en adéquation avec ces textes-là aussi, bien sûr. Mais on joue aussi «The Man I Love», dont on adore à la fois les paroles et la musique ou «Trow It Away» d’Abbey Lincoln. On reprend aussi des morceaux de Beatles, que l’on ne trouvera pas sur le disque pour des questions de droits, mais que l’on joue souvent en live. Et en live, évidemment, on déborde un peu, on peu jouer plus longtemps et improviser…

BW : Oui, pour le disque, on a dû un peu se restreindre et en live on laisse beaucoup de place à l’impro. Et l’on a envie de développer cela bien plus encore.

JLR : Ce qui est intéressant en trio, c’est que l’on peut improviser même lorsque l’on accompagne. Il n’y a jamais ce côté figé de l’accompagnement et du soliste en avant-plan. Il s’agit souvent d’une sorte d’improvisation collective. Alain fait des accords mais joue aussi beaucoup de manière «arpégique». On n’a jamais le son brut en une fois, on reçoit un égrainage de notes. L’improvisation n’est pas massive, elle est plutôt éclatée et polyphonique.

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Vous sentez une différence dans la manière d’improviser ?

JLR : Tout dépend du style que l’on recherche. Ici, nous sommes entre le folk et le jazz. On n’est pas dans une rythmique traditionnelle. On surfe justement sur cette indécision pour créer un style. Je peux passer d’un «walking» à quelque chose de plus libre sans que cela ne soit calculé ou décidé. Cela permet beaucoup de liberté.

BW : De plus, on a eu la chance de beaucoup répéter avant d’avoir un premier concert, et aussi d’avoir eu la chance de tourner pas mal avant d’enregistrer le disque. Cela nous a permis de mieux nous connaître humainement et musicalement et de développer le son spécifique de notre trio.

C’est vrai que vous avez des parcours assez différents mais c’est le jazz qui vous relie. Par exemple Alain, sans vouloir être trop caricatural, on peut dire que tu viens un peu plus du «classique» ?

AP : Je viens de la guitare classique c’est vrai, même si, pendant des années, j’ai joué de la guitare électrique à doigts nus. Puis, à un moment, j’ai décidé d’arrêter de jouer totalement de la guitare électrique pour me consacrer à fond à la guitare acoustique. D’abord la guitare classique puis la douze cordes. C’est un type de jeu que je veux défendre, qui n’est pas facile d’imposer dans certains contextes, comme le jazz traditionnel par exemple, mais qui permet de jouer n’importe quel type de musique en apportant une certaine couleur. Plus polyphonique comme disait Jean-Louis. Cela permet de raconter d’autres choses et d’aller dans d’autres directions.

JLR : C’est toujours un challenge de faire entrer un instrument qui n’est pas spécialement jazz. La guitare à cordes nylon, on la retrouve en classique ou dans le flamenco et moins en jazz. Cela apporte une couleur mais il faut pouvoir s’en libérer. C’est comme lorsque l’on amène un violon dans un ensemble de jazz, cela devient vite du Stéphane Grappelli ou du Jean-Luc Ponty. De par sa sonorité, la guitare acoustique amène un certain style.

AP : C’est encore moins évident avec la douze corde qui a une connotation plus folk. J’ai tenté deux fois une jam au Sounds, et cela s’est traduit par : «Comment se tirer une balle dans le pied !» (rires)

Dans un contexte comme les jams, ce sont les autres musiciens qui doivent s’adapter à ton jeu ?

AP : C’est difficile dans les jams, de toute façon. Je crois qu’il s’agit aussi d’une méconnaissance de l’instrument. Si un gars arrive dans une jam avec une cornemuse, on va tous avoir un peu de mal car c’est un instrument que l’on ne connait pas. C’est le même cas pour la guitare classique et particulièrement pour la douze cordes.

Elle est beaucoup plus utilisée dans la musique folk…

JLR : En effet. On la joue souvent en accord ouvert, avec un plectre. Dans l’histoire du jazz, il y a très peu de gens qui ont joué de la douze cordes. Ce n’est pas simple car il y a une double corde et quand on pousse ou quand on tire on n’obtient pas le même son. Ralph Towner a fait des choses à la douze cordes, Philip Catherine aussi au début… Mais ce n’est pas courant. Si ce n’est pas courant, c’est peut-être parce que ce n’est pas facile.

C’est un son qui convient bien à tes goûts, Barbara. On sait que tu aimes Joni Mitchell, par exemple, et tout l’univers qui tourne autour… Mais il y a aussi l’étude du chant indien qui est important pour toi.

BW : Je suis tombée amoureuse de la musique indienne bien après le jazz, c'était après mes études au conservatoire que je suis partie pour la première fois en Inde. Cela m’a apporté énormément dans le cadre de l’improvisation. Je n’utilise pas vraiment les principes des chants indiens dans notre trio. Mais il est vrai que j’utilise, sans m’en rendre compte peut-être, les inflexions de voix lorsque qu’il s’agit de morceaux sans parole ou lorsque j’improvise. Mais je n’utilise pas, pour l’instant, cette connaissance dans les compositions, cela viendra sans doute.

Endless a été enregistré en décembre 2012 déjà…

AP : Et mixé en février 2013. Cela a mis un peu de temps, en effet…

BW : C’est à la suite de notre tournée des Jazz Tour 2012 que nous avons décidé d’enregistrer. C’était un moment idéal. Nous étions non-stop ensemble et nous étions vraiment plongés dans cet univers-là.

JLR : On sentait vraiment l’évolution, on la vivait. C’est donc de manière logique que l’enregistrement est survenu. Souvent, on fait un disque pour pouvoir tourner, puis le répertoire évolue bien et l’on regrette de ne pas avoir enregistrer après les concerts. Ici, on a d’abord joué live, puis on a enregistré, en se disant qu’il sera bien temps par la suite de négocier avec les maisons de disques et les distributeurs. Parfois, quand on doit attendre les décisions ou des autorisations et on ne fait rien, on n’avance pas. Ici on a pris notre destin en main. Avant de convaincre quelqu’un, on voulait d’abord se convaincre nous-mêmes.

Justement, pour convaincre les labels, mais aussi les journalistes ou le public, il faut avoir une définition claire de la musique. Chez vous, le pari est assez osé puisqu’on ne sait pas vraiment où vous caser, il y a du folk, du jazz, du rock, de la chanson…

JLR : Cela fait partie des surprises (rires).

BW : J’ai l’impression que c’est ce que l’on dit de tous les projets que j’ai fait : le manque d’étiquette très lisible (rires). Mais je ne sais pas s’il est obligatoire de classifier.

JLR : On compte aussi sur la curiosité des gens. Le public est parfois plus curieux qu’on ne le pense.

Qu’en est-il des programmateurs, des médias ou des tourneurs où les «cases» sont parfois plus «définies» ?

JLR : On vit une époque charnière, je pense. Tout est en mutation, actuellement. On se pose trop souvent la question de savoir comment toucher les gens. Nous, artistes, on ne doit pas trop s’adapter à cela je pense. On doit faire la musique que l’on pense devoir faire et après, la diffusion, c’est autre chose. Nous, en tant qu’artiste, nous devons rester concentrer sur notre art. Il y a parfois une perversion à savoir si l’artiste doit créer en fonction de ce qui doit être vendable ou pas. Est-ce la fin de la chaîne qui doit déterminer ce que l’on fait au début de la chaîne ? Notre but est de créer quelque chose de vrai et d’inattendu, ensuite on verra ensuite comment le public le reçoit, comment cette musique sera diffusée, entendue… C’est parfois dangereux d’attendre qu’un comité de sélection décide de ce que l’artiste doit faire ou non.

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Est-il encore important d’avoir un disque, un objet physique, à l’heure actuelle ?

AP : Oh oui ! Cela reste un objet indispensable et important aux yeux du public et des organisateurs. Surtout dans le milieu du jazz. C’est vrai que si c’était un projet dans un autre registre musical, plus commercial, qui s’adresserait peut-être plus aux jeunes, qui se consommerait plus vite, on aurait repensé la chose. Mais je ne crois pas ceux qui disent que le disque va disparaitre. Il va évoluer peut-être. En tout cas, il n’aura plus le monopole comme il l’avait il y a encore quelques années. Le vinyle avait le monopole, puis le CD est arrivé, maintenant c’est la musique en ligne. Mais le vinyle revient et certains artistes sortent leurs nouvelles productions sur vinyles. Même en électro, en pop, etc. Pour l’instant, c’est certain, Internet est en tête.

Le disque est important pour démarcher mais permet aussi aux gens d’emporter un souvenir après un concert.

AP : C’est vrai que le lieu où l’on vend le plus de disques actuellement est la salle de concert. Si les distributeurs se sont cassés la figure, c’est parce qu’il y a de moins en moins de disquaires. Le disque s’achète souvent après le concert, il permet au public de prolonger le moment. D’autre part, le disque sert à démarcher auprès des programmateurs, à l’envoyer aux radios. Face au nombre incroyable de groupes, celui qui fait un disque a sans doute un véritable besoin de pérenniser son travail.

JLR : Pour les artistes, un disque est aussi un «milestone», un jalon, dans son évolution artistique. Avoir un ficher dans son disque dur d’ordinateur est sans doute moins tangible… Mais c’est peut-être que notre génération, en tout cas la mienne, est restée attaché à un objet. L’amateur de jazz aime aussi avoir une discothèque physique, bien rangée, bien classée… Ceci dit, j’ai vu que l’on vendait actuellement une clé USB accompagnée d’un petit livret. C’est une autre façon de concrétiser la musique. On peut mettre en valeur l’objet d’une autre façon, sortir du format rond du CD… Echanger un objet physique entre personnes est important je crois.

Une belle série de dates de concerts est prévue dans toute la Belgique. Vous avez aussi l’intention de sortir du pays ?

JLR : On a toujours envie de faire connaitre notre musique hors frontières, mais ce n’est pas si simple… Au niveau de l’Europe, il y a des choses à faire : comme provoquer des échanges intra-européen. On le remarque lors de festivals surtout. On y voit beaucoup d’américains et des musiciens locaux : les belges en Belgique, les français en France, les allemands en Allemagne… Il y a très peu de belges en France, de français en Allemagne et ainsi de suite… Enfin, c’est un autre débat, mais il serait intéressant de renforcer ces échanges en Europe, je pense.

Avant, beaucoup de jazzmen américains se mélangeaient aux jazzmen locaux.

JLR : Dans les années septante, le dollar étant très haut, les musiciens américains venaient seuls et c’était une rythmique locale qui les accompagnait. Il y avait plus de lieux, ce qui manquent peut-être actuellement, comme le Pol’s Jazz Club, où il y avait de la musique live tous les soirs et qui consacraient le week-end aux jazzmen internationaux. Entre Amsterdam et Paris, les américains passaient par Bruxelles. Pepper Adams, Eddie Lockjaw Lewis, etc. C’était très enrichissant car on apprenait le jazz de «première main». Jouer avec George Coleman, c’était quelque chose. J’ai eu la chance d’en profiter et de pouvoir jouer avec Chet Baker. C’est formidable de pouvoir jouer avec de tels musiciens plutôt que des suiveurs ou des imitateurs. Il y avait un échange entre musiciens internationaux qui existe moins actuellement, c’est sûr. Cela se fait autrement. Les groupes naissent souvent de rencontres fortuites comme on le disait au début. Moi, j’ai rencontré Chet Baker parce que Jacques Pelzer m’avait demandé si j’étais libre pour venir jouer un gig de dernière minute à Liège. Si je n’avais pas été libre ce soir-là, ma vie aurait peut-être été différente. C’est un peu comme Eric Legnini qui est allé jouer à la jam au Sounds un soir où Flavio Boltro et Stefano Di Battista étaient là. A l’époque ils n’étaient vraiment pas connus. Puis, Eric est allé faire la jam à Paris, il s’y est installé et il est devenu le Legnini que l’on connait. Il suffit d’une rencontre. S’il était resté chez lui ce soir-là, sa vie aurait été différente aussi. La vie, c’est un peu comme le ski, tu passes une porte, puis une autre et puis si tu ne passes pas la suivante tu es ailleurs…

Quand tu as rejoins Barbara et Alain, tu as senti que tu pouvais apporter quelque chose, voire faire dévier le groupe ?

JLR : J’avais envie de cet univers. J’aimais bien l’éthérité, si j’ose dire, de la voix de Barbara, qui est très personnelle. L’aigu a un timbre particulier. J’adore la voix, c’est l’instrument le plus naturel qui existe, j’adore ce son particulier. Moi-même j’aime chanter. D’ailleurs, dans le trio je chante aussi. J’ai toujours essayé de moduler les sons depuis que je fais de la musique. J’ai appris cela aussi avec Chet Baker, justement, parce qu’il chantait tout le temps. On était en voiture pendant des kilomètres et il chantait. On pouvait imaginer les harmonies que l’on allait réaliser plus tard. J’aime la voix et celle de Barbara en particulier. De même, dans le jeu de guitare d’Alain, il y a quelque chose de différent. J’avais vraiment envie de mêler mon son à cet univers-là, je dirais même plus, mêler ma voix à cet univers-là. On dit souvent de moi que je fais chanter mon instrument. C’est un peu vrai, c’est ce que je veux faire. Il m’a fallut pourtant longtemps avant d’accepter ça. Il y a toujours eu quelque chose de péjoratif envers celui qui joue de la contrebasse à cinq cordes : «C’est parce qu’il ne sait pas monter vers les aigus !», etc. J’ai entendu de tout. Mais comme j’aime la voix, cette cinquième corde, cette corde aigüe, me donne encore plus d’expressivité. J’ai plus de sustain sur la corde aigüe. Elle est plus longue pour le même son, c’est ce qui la rapproche un peu de la voix, je crois. J’aime jouer sur la texture du son, j’ai l’impression que c’est de la pâte à modeler.

 

 

A+

(Merci à Jos L. Knaepen pour les photos !)