06/02/2016

Mama Quartet à l'Archiduc

 

Le groupe Mama Quartet n'a pas vraiment de leader. Certains des musiciens, tous italiens, vivent à Paris (Matteo Pastorino (bcl) et Mauro Gargano (cb) ) d'autres à Palerme (Alessandro Presti (tp) ) ou à Bruxelles (Armando Luongo (dm) ). Pourtant, ce quartette sait se tenir.

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Le répertoire s'est construit, et se construit encore, au fil des retrouvailles, de résidences ou de concerts. Mama Quartet était pour quelques jours en Belgique : au Bravo et au Sounds, notamment, et ce dimanche soir à l'Archiduc.

Je n'ai pu écouter qu'un seul set malheureusement... Mais quel bon set !

La musique de Mama Quartet est un excellent mélange de groove modal, moderne et complexe, d’avant-garde et de post-bop délicieusement déluré. Un truc dont les italiens - même si c’est cliché de le dire - ont le secret.

«Bass ‘A’ Line», écrit par Mauro Gargano, est une sorte de cavalcade tendue et dense qui permet au trompettiste (excellent) d’éclabousser le thème de phrases lumineuses, et au clarinettiste de dérouler un tapis mélodique grave et mystérieux. Le chemin est sinueux, parfois obscur et pourtant tellement évident.

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On ressent tout le temps cette pulsation qui fait autant appel au jazz - avec ses changements de tempos et ses invitations aux improvisations musclées - qu’à la canzone. C’est assez flagrant sur «Almost Bianco (?)», par exemple. Puis, il y a aussi ces lentes montées d'adrénaline qui se terminent en déchirures brutales. Le phrasé de Presti, limpide et incisif, flirte alors avec le free et la clarinette basse de Pastorino, finit par couiner sous les coups de batterie, secs et tonitruants, assénés par Luongo. Personne ne se cache derrière son instrument. Chacun y va avec ferveur. On pourrait parfois penser à Romano, Sclavis, Texier, ou parfois à Portal… mais la signature du groupe est assez singulière pour que celui-ci prenne assez de distances avec ses pairs.

«Round 6 : New York», extrait du tout nouvel album - excellent et surprenant - de Mauro Gargano («Suite For Battling Siki»), fait revivre un swing oublié de manière très moderne. Les cordes de la contrebasse claquent tandis que la clarinette échange vivement avec la trompette. Entre folie insouciante, qui pousse les solistes à prendre des libertés, et une remise constante sur le droit chemin, Gargano guide l'ensemble de main de maître. Ça pulse et ça se bat comme sur un ring.

«Lungo Pasto» est presque tout aussi nerveux, mais joue sur les pleins et les déliés, sur la tension et la détente, sur la joie et la rage.

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Mama Quartet développe un jazz direct et franc, plein de nuances et de surprises. Un jazz intelligent et libre, sans complexe et toujours accessible.

Voilà sans conteste un groupe qui mérite bien d’être entendu car il apporte sa belle dose de fraîcheur au jazz. Il paraît qu’un disque est en préparation, ce qui pourrait confirmer la pérennité du groupe... et c’est tant mieux.

A+

 

30/01/2016

David Linx, BJO & Brel - Flagey

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Il y a des monuments auxquels il n'est pas aisé de s'attaquer. Jacques Brel fait certainement partie de ceux-là. Mais quand on s'appelle David Linx et que l’on est entouré de l’un des meilleurs big band du monde (le Brussels Jazz Orchestra), on est en droit de se le permettre.

N'empêche, Brel c'est Brel.

Et mercredi 20 janvier, à Flagey, il y avait un maximum de monde qui était curieux d'entendre à quelle sauce allaient être mangées les bonbons ou les frites de chez Eugène, comment allait être consolé Jef, comment allaient se réveiller les paumés du petit matin ou comment, pour la Fanette, on allait chanter la chanson ?

Bref, comment cela allait-il être chez ces gens-là ?

On sent la fébrilité et l’émotion lorsque Nathalie Loriers (p) égraine les premières notes de «Quand on n’a que l’amour». Est-ce parce que c’est Brel ? Est-ce parce que c’est Bruxelles que l'on retient son souffle ? Alors, David Linx dépose les premières phrases et puis l’orchestre s’immisce. Et Kurt Van Herck offre son solo. Et tout s’illumine. Et tout finit par swinguer doucement. Et on respire.

Linx, rayonne de bonheur, échange quelques mots avec le public, puis enchaîne.

Le BJO nous emmène alors dans un voyage entre «Vesoul» et «Amsterdam» où tout démarre en un swing joyeux, excité par un solo tonitruant de Nico Schepers, avant de se fondre en une valse mélancolique et crépusculaire, autant rageuse que désespérée. «La chanson des vieux amants», introduite a capella, ressemble presque à un blues...

Le placement, les inflexions et le timing de David Linx sont très personnels. Il n’imite pas, il est. Il donne sa vision de Brel, avec tout le respect et la distance qu’il faut. Et tout le talent.

La plupart des arrangements sont tirés au cordeau, évitant autant l’évidence que la complexité inutile. Bien sûr, on préfèrera certains morceaux à d’autres. Parce qu’ils «collent» plus à la chanson originale ou, au contraire, parce qu’ils s’en éloignent un peu plus. «Mathilde», aux parfums légèrement latins et qui laisse entendre un solo impérial de Nathalie Loriers, ou «Chez ces gens-là» et le solo profond de Bo Van der Werf au sax baryton, sont, par exemples, de parfaites réussites. Bien sûr, il y a aussi un «Ne me quitte pas» tout en sobriété ou encore un «Bruxelles» folâtre avec le solo frénétique de Frank Vaganée (as). Bien sûr, il y a aussi «Isabelle», «Rosa» ou «Le plat pays» (à mon avis, l’un des titres encore plus «casse-gueule» que le reste, à reprendre dans le répertoire de Brel).

Le BJO prend des risques, change certains rythmes et s’amuse de certaines harmonies. Mais il conserve l’esprit.

Et puis, on ne soulignera jamais assez l’intelligence des arrangements (Lode Mertens, Pierre Drevet, Giury Spies, Frank Vaganée, Nathalie Loriers ou Dieter Limburg) ni la qualité d’ensemble des musiciens et encore moins des solistes.

Oui, David Linx, le BJO et Jacques Brel ont bien mérités, ce soir, les trois rappels.

 

A+

 

23/01/2016

Big Noise aux Riches Claires

 

Si vous voulez savoir ce que veut dire «mouiller sa chemise», allez voir Laurent Vigneron derrière sa batterie avec Big Noise.

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Ce lundi 15 janvier, aux Riches-Claires, le groupe, qui nous a déjà habitué à des soirées enflammées, n'a pas failli à sa réputation et s’est dépensé sans compter. Et l'on espère que le résultat s'entendra sur disque !

En effet, le rendez-vous de ce soir avait pour but l'enregistrement live du prochain album (à sortir chez Igloo). Et pour la deuxième fois consécutivement (le groupe avait fait un concert la veille, au même endroit et dans les mêmes conditions), le public était à nouveau venu en nombre, et parfois même de très loin. Fidèle et enthousiaste, le public, c’est un peu le «cinquième» musicien du quartette. Il faut dire que Big Noise le lui rend bien et n’a pas son pareil pour l’emmener avec lui.

Laurent Vigneron, aux drums donc, impose des tempos de folies auxquels Johan Dupont (p) répond avec un appétit gargantuesque. On les soupçonne de s'amuser à se pousser l’un et l’autre au-delà des limites du raisonnable. Les doigts du pianiste filent et rebondissent comme jamais sur le clavier. Il redouble d’agilité dans des stride hallucinants. Le phrasé est net, précis et puissant.

Au devant de la scène, tel un bateleur, Raphaël D’Agostino alterne le chant et la trompette. Charismatique, décontracté et frondeur, il n'est jamais en reste. La voix est pincée, la trompette est claquante. Derrière, Max Malkomes est complice de tous les instants. A la fois pilier et provocateur, il fait claquer les cordes de sa contrebasse avec vigueur. Il tire dessus comme s'il décochait des flèches... qui atteignent toujours leur cible.

Avec une énergie débordante, Big Noise continue d'explorer les spirituals, traditionnels et autres blues du Mississippi et de La Nouvelle Orléans. On y retrouve, en vrac, les «Down By The Riverside», «Big Chief», «Mardi Gras Mambo», «You Rascal You» et bien sûr «Tiger Rag». Tous ces morceaux ressuscitent, une fois encore, sous les coups de folies des nos quatre gaillards qui s'amusent comme des prisonniers évadés. Car, bien sûr, ce qui fait la magie de cette musique et ce qui la rend authentique, c'est aussi l’esprit dans laquelle elle est jouée. Et pour cela, au-delà de la technique et de l'énergie, il y a l'esprit, la complicité et l'amitié. Ça se voit sur disque et ça s’entend sur scène. Ou vice versa.

Gourmand, le public en redemande encore et encore et il ne faudra pas moins de trois rappels pour le rassasier totalement. (Big Noise, sera au Tournai Jazz Festival en février, ne les ratez pas).

Bref, le troisième volet de Big Noise risque bien de faire du bruit. Tant mieux, on attend que ça.

 

 

A+

 

16/01/2016

Laurent Maur à l’Archiduc

Je ne connaissais pas l’harmoniciste français Laurent Maur (il a pourtant partagé quelques grandes scènes, en France ou ailleurs, avec Francis Lockwood ou Mario Canonge, par exemples) et j'avoue ne pas avoir souvent entendu le pianiste Dominique Vantomme (excepté sur un ou deux albums avec Tom Mahieu). Hé oui, on ne peut pas tout connaître. Tant mieux, ça rend curieux.

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Ce dimanche soir (le 10 janvier), à l’Archiduc, Maur et Vantomme étaient accompagnés par Mimi Verderame aux drums et Werner Lauscher (souvent entendu avec l’excellent trio de Michel Bisceglia) à la contrebasse.

Il y a pas mal de brouhaha dans le club et le public est un peu dissipé, mais cela n’empêche pas le groupe de commencer avec «Spleen», une douce ballade ensoleillée de Richard Galliano.

Mais le quartette montre vite sa puissance et se donne plus de libertés sur une composition de Dominique Vantomme. On remarque alors un jeu plus marqué et assez incisif de la part du pianiste, tandis que Laurent Maur s’envole dans des impros très maitrisées, limpides et virevoltantes. Le phrasé de ce dernier est précis et souple. Il mélange avec intelligence la caresse des mélodies et le mordant de certaines harmonies.

La musique est dense et Mimi Verderame, très à l’aise dans ce genre d’exercice, ne se contente pas de marquer le tempo. Il rajoute quelques couches et s’infiltre dans les espaces. Ses baguettes rebondissent avec élégance et fermeté, et son timing est décidément parfait. C’est l’archétype même DU batteur de jazz. On sent vite, dès lors, la connivence s’installer entre les musiciens. Et ça remue pas mal.

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Le quartette sait aussi se faire plus tendre, d'abord avec un thème assez intimiste, qui fait la part belle au piano, ensuite en invitant par deux fois une jeune chanteuse Vanessa Matthys. «She’s A Maniac» est doux et plutôt pop, la voix de la chanteuse est claire, posée et vraiment agréable.

Le quartette explore ensuite divers registres avec un bonheur égal, comme avec ce thème plutôt bop emprunté à Nicholas Payton (et dont le nom m’échappe).

Dominique Vantome passe allègrement du piano au piano électrique. Les couleurs changent mais le groove reste. Un blues d’Eddy Louis fait monter l’ambiance. Laurent Maur enchaîne les chorus avec un sacré aplomb. Il tourne autour du thème avec souplesse et vivacité. Non seulement son jeu est techniquement irréprochable, mais il donne de la matière et de la profondeur aux mélodies. Alors, ça s'enflamme et Mimi Verderame n'est pas le dernier à vouloir relancer.

Et puis, bien sûr, au pays de Toots, un harmoniciste ne peut que rendre hommage au maître. Alors, il nous offre un «Bluesette» joué avec beaucoup de délicatesse et de légèreté.

Voilà donc un musicien à découvrir (si ce n’est déjà fait) et à revoir avec plaisir.

 

 

A+

15/01/2016

Antoine Pierre - Urbex - Interview.

A l’occasion de la sortie imminente de son premier album Urbex (chez Igloo), j’ai eu l’opportunité d’interviewer Antoine Pierre pour le magazine Larsen (abonnez-vous, c'est gratuit et on y parle de toutes les musiques). Pour le papier, il faut parfois couper. Sur le net, pas nécessairement. Voici la version «uncut».

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Urbex. Jazz et friche.

Antoine Pierre est l’un des jeunes drummers que beaucoup de jazzmen veulent avoir dans leur groupe. On l’a vu aux côtés de Jean-Paul Estiévenart, de Toine Thys, de Enrico Pieranunzi, de Philip Catherine et au sein de groupes tels que LG Jazz Collective ou TaxiWars. Cette fois-ci, ce surdoué de la batterie propose son propre projet : Urbex.

 

Urbex, cela veut dire quoi et d’où te vient cette fascination pour les villes et bâtiments abandonnés ?

Urbex est une contraction des mots Urban et Exploration. Il s'agit d'une discipline à la croisée du sport et de la photo qui consiste à visiter des lieux abandonnés pour en faire des photos « spectaculaires ». J'adore cet univers urbain abandonné qui suggère la vie passée et qui grouille de souvenirs. J'ai commencé à faire un peu d'Urbex, c’est-à-dire partir avec mon amie et avec un photographe pour visiter des lieux abandonnés. J'en ai fait en Belgique et à New York. C'est très mystique comme discipline, tu arrives dans un lieu parfois presque intacte depuis qu'il a été abandonné. La seule chose qui change, c’est que la nature s'y est réinstallée. De la végétation pousse, de champignons aussi... C'est vraiment étonnant.

La musique s’est-elle construite autour de ce « concept » (le chaos, l’abandon, la réhabilitation, …) ? A savoir, construire du « neuf » sur des choses oubliées ?

Exactement. Mes morceaux sont construits principalement à partir d'un état dans lequel je me trouve quand j'arrive dans un lieu abandonné : c'est comme si j'arrivais à comprendre tout ce qui s'y était passé et que je vois tout ce qui pourrait s'y passer. Comme si tu pouvais voir une sorte de décalcomanie de tout ce qui a vécu dans cet endroit, comme une présence fantomatique si tu veux. La nature reprend le dessus et se sert de ce que l'homme a construit pour renaître et prouver qu'elle est toujours là et que rien ne peut la vaincre. C'est un concept qui m'est très cher, ce concept « d'énergies ». Ça peut paraître mystique mais c'est devenu de plus en plus concret pour moi et j'ai voulu le rendre tel quel dans ma musique.

Est-ce difficile de « renouveler » le jazz ?

Je crois que c'est difficile mais je crois surtout que c'est un choix. Je crois tout simplement qu'il faut suivre son intuition et que ce n'est pas obligatoire de renouveler. J'ai l'impression parfois que certains musiciens s'efforcent à faire quelque chose de contraire à leur idéal sous prétexte de faire quelque chose de nouveau. Mais en vain... J'ai l'impression que ces musiciens perdent l'essence du truc à vouloir chercher midi à 14 h. Je crois vraiment qu'il faut faire ce qu'on sent d'abord et si on sent qu'on va dans une nouvelle direction, alors là il faut pousser le truc jusqu'au bout, repousser les frontières. Mais seulement si on le sent ! Il ne faut pas le faire juste pour le faire quoi... C'est tout aussi honorable de conserver la tradition que d'essayer de renouveler le jazz. Je suis toujours aussi attiré par ce qui s'est passé avant pour essayer de comprendre au maximum. Mais je suis autant attiré par l'inconnu et tous les territoires à encore découvrir. C'est d'ailleurs ce que j'aime avec Urbex. C'est très excitant d'avoir l'opportunité d'explorer avec ces musiciens.

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As-tu fait le « casting » du groupe après avoir écrit ou imaginé la musique, ou as-tu écrit en fonction des musiciens ?

J'ai longtemps eu des squelettes de compositions en tête mais j'ai fait le casting avant de concrétiser les morceaux. J'ai choisi certains musiciens à l'époque de mon examen de fin d'études au conservatoire de Bruxelles. Parce que j'avais envie de jouer avec eux, sans vraiment penser à la musique en soi. J'avais un son en tête et je savais que j'avais envie d'un grand groupe avec des souffleurs, une basse électrique et des percussions en plus de la batterie. J'ai choisi aussi les musiciens en fonction des rencontres musicales, soit en jouant dans leurs propres groupes ou en jammant avec eux. Lorsqu'on a commencé à jouer l'année dernière, le groupe avait déjà trouvé un chemin dans le son. C'est ça qui a défini le reste du répertoire. J'ai écrit toute la nouvelle musique en fonction du son que la groupe avait réussi à trouver. J'en suis d'ailleurs plus que satisfait et je ne m'attendais pas à ce que le son prenne une telle ampleur.

Est-ce que tu as donné un « rôle » à chaque instrument, une couleur qui correspond à une image ou à l'imaginaire d’Urbex ? L’urbain/la nature, l’homme/la machine, la modernité/la tradition ?

C'est marrant que tu poses la question car ce n'est pas quelque chose que j'ai conscientisé lors de l'écriture des morceaux mais bien lors de leur réalisation. Pendant la résidence qu'on a eue en septembre, je me suis rendu compte que les instruments trouvaient leur rôle et qu'ils se définissaient en fonction des morceaux. J'aime la géométrie de ce groupe, dans la variation qu'il permet et les reliefs que cela provoque. En d'autres mots j'aime, par exemple, que la basse fasse partie de la rythmique dans une partie et soit la mélodie dans une autre. Ou bien que la batterie tient la mélodie et que les souffleurs accompagnent. Au final, je commençais à parler de rôles moins concret musicalement. Et, oui, il m'arrive d'expliquer une composition en la décrivant comme un tableau, avec tous ces éléments que tu as cité.

Comment a-tu écrit tes morceaux ? Sur un rythme, un «système», une mélodie ? Quel a été le morceau déclencheur d’Urbex ?

Je pars en général d'ambiances et d'atmosphères, majoritairement inspirées par l'univers dans lequel je baigne. J'ai toujours un petit carnet avec moi dans lequel je note toutes mes idées. Au milieu d'une discussion ou d'une balade, je peux m'arrêter comme un geek, sortir mon carnet et noter 3 notes dedans... Une fois que j'ai l'idée du son et de l'atmosphère que je veux dépeindre, j'utilise le matériel de ce petit carnet, qu'il soit rythmique, harmonique, mélodique ou conceptuel... Je connecte les idées entre elles et puis je travaille sur la forme. Si j'ai du mal à connecter les idées et que je m'acharne un peu trop, c'est que ce n'est pas le bon moment alors j'attends que le prochain déclic arrive pour continuer à travailler. Je me retrouve en général avec 5 ou 6 compositions que j'écris simultanément en l'espace de plusieurs mois. La plus longue jusqu'ici m'a pris 10 mois et quelques voyages pour l'écrire... Je ne sais pas si il y a eu réellement un morceau déclencheur. Dans la forme, c'est peut-être le morceau « Urbex » qui dépeint bien le procédé que j'ai utilisé pour écrire le répertoire d'Urbex : une suite en plusieurs parties, avec des ambiances différentes, des reliefs différents mais interconnectés.

Le fait d’avoir passé un an à New York a-t-il changé ta façon d’appréhender le jazz. Cela a-t-il influencé ta façon d’écrire pour Urbex ?

Oui. New York a été une expérience incroyable pour moi. C'était d'abord très intéressant de se connecter autant avec la tradition. Pendant un an, je suis sorti presque tous les soirs dans les clubs de jazz pour assister à des concerts plus incroyables les uns que les autres. Ce qui m'a frappé c'est ce jeu incisif que la plupart des batteurs ont. Il y a quelque chose de tranchant qui ne laisse rien au hasard et qui te fait sentir que c'est «here and now». New York est un espèce de grand laboratoire dans lequel les musiciens font des expériences qui ne se produiront peut-être qu'une seule fois. Les concerts des groupes new-yorkais auxquels on a droit en Europe sont, pour la plupart, des groupes existants qui ont enregistré et tourné. A New York, tu peux voir des formation insolites ou inhabituelles qui jouent des compositions inédites juste pour un soir. Parfois ça fonctionne, parfois pas mais, au moins, ça se fait. Je crois aussi que j'ai eu la chance de faire des rencontres qui m'ont poussées musicalement dans une voie que je n'aurais pas prise autrement. Voir cette émulation entre musiciens et vivre cette énergie forte m'ont poussé à m'ouvrir plus et à faire plus d'expériences. Je pense que cela se traduit bien dans Urbex.

Quelles sont tes principales - et surtout dernières - influences musicales ?

Pat Metheny restera toujours mon influence principale. Pour moi, c'est un musicien complet. Je n'aime pas tout ce qu'il a fait mais dans chacune de ses compositions, la qualité y est et sa plume ressort. J'ai aussi eu l'occasion de faire une session avec Chris Potter à New York et j'ai donc voulu découvrir plus sa discographie. J'adore son écriture et la manière dont il arrange pour les grands ensembles. J'ai aussi beaucoup écouté Vijay Iyer, j'aime sa manière d'aborder la musique et la composition et je trouve que son trio est un magnifique exemple de travail de liberté en groupe. Même si la musique est archi complexe, on sent qu'ils arrivent à s'éclater et à trouver leur liberté dedans. Je suis retourné sur la discographie d'un de mes plus grands héros, Miles Davis. Après avoir écouté son premier et son deuxième quintet pendant des années je suis retourné sur la période électrique que j'adore. J'aime la progression de la musique dans ces disques et aussi l'énergie qu'il y a, ce truc « sans chichi ». De plus, le son de Miles est juste incroyable...

Vous avez beaucoup joué avant d’enregistrer ? Le disque s’est enregistré dans les conditions d’un live ? Y a-t-il eu beaucoup de « prod » ensuite ?

Quand je suis rentré de New York, on a joué l’ancien répertoire au Bravo et au Brosella. On n’avait pas encore eu le temps de travailler sur la nouvelle musique. Le son était là et il ne demandait qu'à grandir encore. Durant le mois d'août, j'ai organisé des répétitions partielles avec les musiciens pour parcourir les nouveaux morceaux et nous habituer aux formes, aux systèmes rythmiques et harmoniques et approfondir quelques intentions. Ensuite, on s'est tous réunis pour 3 jours de résidence à la Jazz Station. Là on a vraiment pu travailler les morceaux en profondeur et tester plusieurs possibilités de structures, etc. On a joué ce répertoire pour la première fois au Marni, c'était donc notre première situation live. On est rentré en studio le lendemain et on a passé 3 jours et deux nuits à enregistrer dans un studio dans les Ardennes, complètement isolé du monde, juste concentré sur cette musique. C'était une expérience incroyable pour moi ! Actuellement*, nous sommes en plein mixage pour faire ressortir la musique comme elle doit l’être, en respectant les conditions live dans lesquelles elle a été enregistrée.

 

 

*(Note : L'interview s'est faite fin septembre 2015)

Photo : Mael G. Lagadec

A+

13/01/2016

Orchestra ViVo ! La Marlagne

Jeudi 10 décembre, je pousse une pointe à La Marlagne. L’Orchestra ViVo!, emmené par Garrett List, s’y est installé pour une résidence artistique de trois jours (et trois nuits). C’est l'occasion pour cet orchestre atypique de travailler un tout nouveau répertoire qui succèdera à l’album sorti chez Igloo en 2014 déjà.

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Pas moins de 10 nouvelles pièces sont donc au programme ! On comprend que les journées furent bien remplies et les nuits bien courtes.

Sur les coups de 20 heures, dans la grande salle Hicter, l’orchestre prend place, et cela de façon on ne peut plus « littérale ». En effet, la musique et l’esprit ViVo! s’installent déjà tandis que les musiciens entrent les uns après les autres sur scène. Stefan Pougin bat déjà ses tambours, les artistes se saluent, s’embrassent, prennent leurs aises, accordent leurs instruments. Chacun prend ses marques et, imperceptiblement, la musique se concrétise sous nos yeux et commence à swinguer avec élégance et légèreté.

Ça tape des mains et des pieds. Ça bouscule les conventions. Ça fait évoluer les idées que l’on se fait habituellement des grandes formations. Oui, Orchestra ViVo!, c'est vraiment vivant.

Non seulement ça s’amuse, mais ça joue ! Et l’on remarque vite les arrangements sublimes entre les cordes et bois. Mine de rien, le travail est complexe et précis, mais les libertés sont énormes.

Des effluves de valse, de meringue ou de milonga se mélangent sur «Emergency Exit» tandis que l’orchestre travaille par grappes, par petits groupes, comme des petits îlots qui dérivent.... Et la musique circule.

La poésie, la littérature, la musique et toutes autres formes d’art ont leur place au sein de ce grand barnum. Aurélie Charneux chante, avec une pointe de cynisme, un long texte bourré de double sens sur la vie, l'amour et notre monde moderne.

Puis, on mélange le poème de Théophile Gauthier («Le Passage ») avec une musique inspirée de Hector Berlioz et écrite par Antoine Dawans. Un pur bijou.

Jean-François Folliez laisse serpenter sa clarinette sur la «Lagune» avant qu’Adrien Lambinet ne développe, fidèle à son style, une «Pièce Minute» minimaliste et légèrement déstructurée qui progresse par touches mystérieuses. On flirte peut-être avec Messiaen, Reich ou la musique concrète.

Et l’on bascule alors dans un autre univers. Les musiciens bougent et échangent presque leur place. On chante, on déclame, et «The Love Song» s’enchaîne à «R.E.S.P.E.C.T.». Chaque musicien à droit à son rayon de lumière : Marie-Eve Ronveaux ou Marine Horbaczewski aux violoncelles, Laure Peignault, Nicolas Draps ou Nathalie Huby aux violons, Antoine Dawans (tp), Johan Dupont (p) ou encore Laurent Meunier au sax, pour ne citer que quelques-uns.

Manu Louis, seul avec sa guitare, vient faire un clin d'œil à Kurt Weil avec son «My Life Is Riding To Strike». André Klenes (cb) rend hommage à Warhol et Lichtenstein («Blotted Lines And Benday Dots») avant que tout le monde ne se retrouve à «L’Hôtel Des Etrangers» (de Garrett List et Johan Dupont sur un texte de Blaise Cendras).

L’Orchestra ViVo! mélange les genres et s’amuse à faire bouger constamment les lignes. Il semble écarter les murs pour se donner de l’air et ne se refuse presque aucune limite. Et de cette musique savante et surprenante, mais toujours accessible, jaillit toujours une idée ou une histoire, tantôt sombre, tantôt optimiste, qui parle autant au cœur qu’à l’esprit.

Si l’on prendra certainement plaisir à écouter le prochain disque d’Orchestra ViVo!, il est certain que c’est aussi sur scène que ce projet fou prend toute son ampleur. Alors, à bon entendeur…

 

 

A+

03/01/2016

Marjan Van Rompay Group - Jazz Station

Marjan Van Rompay était à la Jazz Station début décembre (le 5) pour présenter son dernier album Comfort, Solace, Peace.

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Avec un titre aussi explicite, on ne peut s’attendre qu’au plaisir musical, léger et rassurant. Silhouette, le précédent album de la saxophoniste, dégageait déjà un certain optimisme, mais à l’époque, il y avait Bram Weijters au piano qui, mine de rien, venait donner quelques pointes d’acidité dans cette douceur ambiante. Désormais, c’est le guitariste Tim Finoulst qui occupe la place. On connaît le jeu tout en souplesse et délicatesse de ce dernier. Avec lui, on accentue donc encore un peu plus le côté douceâtre de la musique.

Le quartette développe, en effet, un jazz plutôt tendre et mélodieux, dans la lignée des Warne Marsh, Phil Woods ou Lee Konitz… avec ce petit soupçon de modernité en plus dans les compos.

« Optimism », le bien nommé, évolue sur un rythme cadencé et sautillant. Toon Van Dionant (dm) fouette les tambours avec élégance, Janos Bruneel (cb) balance le rythme. Sobrement, Marjan et Tim se partagent la mélodie, tout en finesse. Ensemble, ils cherchent le beau, le doux, le raffiné. « Brotherhood » procède un peu de la même façon. Les structures sont simples et reposent sur des rythmes souples, en constante évolution. Cela permet à Tim Finoulst de lâcher quelques beaux chorus plus acéré dans un phrasé joliment ourlé. « Waltz For Sander » (extrait du précédent album), bien qu’introduit au sax par un solo sinueux et presque aventureux, suit aussi un peu le même chemin.

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Les compositions sont souvent très soignées et pleines d'idées, mais l’on aimerait parfois que le vernis craque un peu plus et que l’on ressente un peu plus de folie ou, à contrario, plus d’introspection affirmée. On reste parfois entre les deux rives. Soit les contrastes ne sont peut-être pas assez marqués, soit la brume n’est pas assez épaisse. Mais c’est le choix du groupe.

Alors, « Better Call » ose un peu plus le groove nonchalant et bluesy, tandis que « Where The Heart Is » est plus accrocheur, comme pour démentir mes précédentes impressions. Janos Bruneel trouve un peu plus d’espace pour offrir quelques belles respirations. Finoulst lâche des riffs plus tranchants et Marjan Van Rompay s’impose alors un peu plus, elle aussi. Le son du groupe prend de l’épaisseur et le quartette semble bien plus libéré qu’en début de concert. Comme quoi, le temps fait parfois bien les choses. Alors, attendons la suite…

 

 

 

A+

21/12/2015

Sylvain Cathala Trio + Guests au Bravo

Pour fêter les dix ans de son trio, Sylvain Cathala (ts) avait invité divers musiciens à rejoindre Sarah Murcia (cb) et Christophe Lavergne (dm) pour quelques concerts donnés tout au long de l’année en France - surtout - mais aussi en Belgique.

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C’est ainsi qu’à Bruxelles, au Bravo, nous avons eu droit à Marc Ducret (eg), Benjamin Moussay (keys), Guillaume Orti (as) et Bo van der Werf (bs).

Malgré cette affiche plus qu’alléchante, sur les coups de 21h, la salle est encore un peu vide. Décidément, les effets du récent lockdown bruxellois se font encore ressentir. Heureusement, l’amateur de jazz est téméraire et, au fil du concert, la salle se remplira très bien. Ouf.

Le trio et ses invités revisitent quelques-uns des thèmes emblématiques. Les arrangements ont été revus, voire même, parfois, remaniés de fond en comble.

Et l’esprit est bel et bien là ! L’écriture est assez complexe mais elle laisse toujours de l’espace aux musiciens pour s’exprimer. Ici, ce sont les couleurs qui changent mais l’intention est respectée. Les bribes de mélodies trouvent leur chemin dans les méandres sinueux d'une écriture dense. Les rythmes semblent souvent flottants ou presque aléatoires.

«Hope» (?), est très découpé et donne lieu à des échanges tendus entre Sarah Murcia et Marc Ducret. Ont dirait qu’aucun des deux musiciens ne veut laisser le dernier mot à l’autre. Chacun invente une nouvelle phrase, plus surprenante, plus déroutante, plus subtile que le précédente. La joute est stimulante et les sourires complices s’échangent. Dans ces cas-là, Christophe Lavergne intervient souvent pour jouer les «charnières» (parfois grinçantes, dans un jeu sec et puissant), et relancer les trois souffleurs ou Benjamin Moussay. Le jeu de ce dernier rappelle parfois, par petites touches, la fusion des années '70. Mais bien vite il s’en échappe et brouille les pistes en y mélangeant une pointe de soul a un phrasé très contemporain.

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Est-ce «Moonless» que l’on reconnaît dans cette musique intense ? Peut-être.

Toujours est-il que ça balance pas mal et que Bo et Guillaume s’acharnent à faire tanguer plus encore l’embarcation. Alors, ça se disloque. Imperceptiblement. Et ça se laisse emporter par des courants sous-marins. Et puis ça se gonfle et finalement se regroupe. Telle une vague énorme qui monte et finit par recouvrir l'ensemble.

«Phases Of Gravity» est tout aussi haletant tandis que «64–3», en un maillage déconcertant, joue le mystère. Ducret fait craquer sa guitare, Moussay fait geindre son Fender Rhodes. Le Bravo ressemble à une maison hantée. Une maison hantée et très habitée par ce jazz avant-gardiste, parfois très éclaté mélodiquement, parfois très resserré autour d’un rythme.

Avec ce trio «augmenté», rien ne file jamais vraiment droit et le dernier morceau, lancé à toute vitesse frôle plus d'une fois les sorties de route. Les virages se prennent à toute vitesse, le moteur hurle mais chaque dérapage est contrôlé. Et on arrive à bon port. En ayant fait le plein d’adrénaline.

Quel anniversaire !

Happy birthday Sylvain.

 

 

A+

 

29/11/2015

3/4 Peace au Bravo

Mercredi 25, réouverture du Bravo après le lock-out imposé à Bruxelles le week-end dernier. Autant dire que la foule est encore un peu clairsemée vers 20h30.

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Le message, véhiculé par le nom du groupe, est pourtant assez clair, positif et de circonstance : Peace.

Mieux 3/4 Peace !

Christian Mendoza (p), Brice Soniano (cb) et Ben Sluijs (as, fl) prennent place au milieu de la scène et, petit à petit, la salle se remplit. Message reçu.

Le trio présente son deuxième album, «Rainy Days On The Common Land» (sorti chez El Negocito).

Le groupe continue d’explorer la même sphère musicale, douce et élégiaque, mélodique aussi, tout en laissant la porte largement ouverte aux improvisations. Des improvisations souvent évolutives, fragiles, sur le fil du rasoir.

Tout commence donc en douceur et retenue avec «Glow». Balancement de la contrebasse, respirations du sax, scintillement du piano. La musique de 3/4 Peace fait penser à ces boîtes à pâtisseries raffinées qui se déplient de façon ingénieuse et élégante pour laisser apparaître un gâteau non moins sophistiqué. Ou alors ces livres pop-up pour enfants qui font émerger des histoires poétiques à l'imaginaire fort.

Les trois musiciens s’entendent pour nous inviter à l’introspection. La musique se développe sur d’infimes décalages rythmiques, lents et retenus. Et c’est toute sa fragilité qui s’en libère. Sur «Les Noces De Bethleem», Christian Mendoza égraine les accords étranges et flottants, avec cette légère dissonance qui évoque parfois Fauré ou Satie, mais aussi Messiaen. La mélodie se devine derrière un voile ondoyant.

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«Hope» est plus lumineux et vif. Presque swinguant. Il semble construit sur un grille plus «classique» qui laisse plein d'espace aux musiciens pour enchainer les chorus. On navigue entre joie et tendresse. Tous les morceaux sont souvent assez courts. Ils ne s'encombrent pas de digressions inutiles. Le groupe va à l'essentiel, raconte son histoire et laisse beaucoup de place à l'imagination de l’auditeur. La musique se donne de l'air.

Certains titres sont fortement inspirés de Messiaen («Louange à l'éternité de Jésus») ou de Bartok («Violin Concerto») et Brice Soniano use de l’archet pour faire résonner sa contrebasse comme un violoncelle. Mendoza répète les accords et Ben Sluijs survole l’ensemble, souligne quelques phrases, laisse parler les silences. Il y a de la clarté, de la nuance, de la subtilité et beaucoup de sensibilité dans cette musique. On pourrait parfois imaginer quelques influences du fameux et merveilleux Jimmy Giuffre 3, mais le trio de Ben Sluijs s'en détache aisément et réussit à imposer un véritable univers personnel.

Le très impressionniste «Cycling» succède à un morceau au tracé incertain. Ben Sluijs dessine alors des volutes délicates, tandis que le piano se laisse bercer par une contrebasse vacillante. A aucun moment le groupe ne casse le fil, pourtant très fragile, entre musique de chambre et jazz contemporain et aérien.

Le moment était suspendu ce soir au Bravo. Un moment délicat de beauté et de paix.

Tout ce dont a si souvent besoin.

 

 

 

A+

11/11/2015

Samuel Ber invite Tony malaby et Jozef Dumoulin au Bravo.

Tony Malaby est quand même un des grands du saxophone contemporain. On ne va pas retracer ici tout son parcours mais juste rappeler qu'il a jouer avec le Liberation Orchestra, l’Electric Bebop Band de Paul Motian, Ches Smith et d'autres, et qu'il est surtout leader de Tamarindo (avec Nasheet Waits et William Parker) ou du récent Novela (avec, entre autres, John Hollenbeck, Kris Davis, Ralph Alessi et Joachim Badenhorst).

Son influence est importante sur les saxophonistes en particulier, mais aussi sur tous les musiciens en général.

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Ce soir, au Bravo, il est accompagné par l'un des claviéristes des plus inventifs du moment: Jozef Dumoulin. Ces deux « monstres » répondent à l’invitation du tout jeune (et très prometteur) batteur belge Samuel Ber. Autant dire qu’il y aura de la surprise, de la créativité et beaucoup de fraîcheur.

Et cela se confirme rapidement. Pas impressionné pour un sou, Samuel Ber engage la conversation et semble même parfois montrer la ligne directrice. Il a préparé une ou deux compos, très ouvertes, qui permettent surtout aux musiciens d'improviser dans tous les sens possibles (ou presque).

Dès le départ, on s’émerveille devant les phrases sinueuses de Tony Malaby (au ténor) qui trouvent écho au discours toujours aventureux de Jozef Dumoulin. Ce dernier se démène derrière son Fender Rhodes et ses innombrables boîtes, filtres, pédales d’effets et spaghetti de câbles. Il triture, règle et dérègle sans cesses ses machines, pour mieux tordre les sons. Et Malaby se relance, cette fois-ci au soprano qui couine, s’étrangle et crie. La musique tremble. Puis elle devient lunaire. Des bribes de mélodies se dégagent, les tempos s'apaisent. La musique circule comme un esprit. L'écoute est intense, autant sur la scène que dans le public.

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Les indications sont minimes, l'impro est totale et souvent surprenante, le chemin est aléatoire, presque inconnu. Combien de fois Samuel Ber hésitera avant de frapper la cymbale tandis que Jozef Dumoulin déviera chaque fois un tout petit peu de sa route. C'est beau et fragile.

Quelqu'un a dit un jour que la musique ne se capturait jamais, qu’elle était « l'instant », qu'il n'y avait rien de plus éphémère ni de plus volatile qu’elle. Le trio nous en donne une preuve encore ce soir.

Après une courte pause, le second set commence en force, à pleine puissance, comme pour casser les murs de l'ordinaire. Comme pour se libérer directement des carcans. Après cela, tout est possible.

Le dialogue, comme une transe, entre Malaby et Ber est d'une intensité incroyable. Les phrases sont courtes, resserrées, comme pour ne garder que l'essentiel et pour mieux repartir dans la furie.

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On s'enfonce ensuite dans une jungle dense, faites de spasmes et de lamentations. Tout en énergie retenue. Petit à petit, tout devient délicatement percussif. La sax claque, la batterie se fait plus sèche encore et Jozef fait s'entrechoquer des verres. La musique naît, se bat, s'épanouit, grandit, résiste, s'abandonne et meurt.

C’était une abstraction sur une improvisation d’une composition qui n'a pas de nom, précise Samuel Ber, non sans humour... Tout est dit.

C’était surtout une belle rencontre, pleine d’échanges et de recherches. Une belle expérience et une preuve de plus que le jazz est bien vivant et qu'il a encore plein des choses à dire.

A+

Merci à Olivier Lestoquoit pour les photos.

22:53 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bravo, samuel ber, tony malaby, jozef dumoulin |  Facebook |

01/11/2015

Franck Agulhon Trio - Jazz Station

À l'initiative des Lundis d'Hortense, Franck Agulhon, était invité à donner une master class ce mercredi 28 novembre après-midi à la Jazz Station. Bonne idée, puisque le batteur français vient de publier «Drum Book», une méthode pour que les bons batteurs s’améliorent encore un peu plus et de façon plutôt ludique. L’occasion était idéale pour joindre la théorie à la pratique. C’est, en tous cas, ce que se sont dit une bonne trentaine de jeunes batteurs. Et ils ont sans doute eu bien raison.

Ça, c’était pour l’après-midi car, le soir, c’était concert.

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Franck Agulhon, on le connaît bien puisqu'on l’a vu joué avec Pierre de Bethmann, Sylvain Beuf, Diego Imbert ou Pierrick Pédron mais aussi, bien sûr, avec Eric Legnini.

Ce soir, il est entouré de Jean-Paul Estiévenart (tp) et Philippe Aerts (cb). Trio inédit pour un concert unique.

Étonnamment, pour ce trio emmené par un batteur, c'est surtout le trompettiste qui est mis en avant. Enfin… c'est étonnant mais, en même temps, plutôt évident puisqu’il s’agit quand même d’Estiévenart. Le jeu de ce dernier, clairement influencé par la jeune scène New Yorkaise actuelle, détonne un peu avec celui d’Agulhon, souvent plus soul ou funky et en tous cas plus ancré dans la tradition «jazz». Ajoutez à cela Philippe Aerts, au jeu solide et très mélodique, et vous obtenez un mélange des genres très intéressant et surprenant. Et puis, comme le trio n’a pas vraiment eu le temps de répéter un répertoire personnel, il s’est rabattu sur quelques classiques et autres standards. Mais avec quelle spontanéité et quelle fraîcheur !

Estiévenart entraîne rapidement ses partenaires dans une relecture de «All The Things You Are» plutôt aventureuse et jubilatoire. Le trio n’a pas peur d’un peu déstructurer, de bousculer et de dépoussiérer avec une certaine candeur ces airs si souvent entendus. Si les trois univers sont (presque) clairs, il ne s'agit pas ici d'un combat entre musiciens qui tentent d’imposer un style. C'est plutôt un échange de visions. Et ça fonctionne ! Et c’est même passionnant. Chacun mesure la liberté qui lui est accordée. Le solo de Philippe Aerts, sur «Turn Around» de Coleman, d’une extrême musicalité et d'une souplesse confondante, est éblouissant. Et puis, mine de rien, il s'immisce avec beaucoup de finesse entre les interventions plus tranchantes et très découpées d'Estiévenart.

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Sur «Recorda-Me» (de Joe Henderson), c’est Franck Agulhon qui peut vraiment faire parler sa batterie. Le jeu est bondissant, très mobile, plein de trouvailles et de subtilités. Et puis, sur «Slam» de Jim Hall, ça joue ping pong, ça progresse par petites touches complices et sourires entendus. Magnifique d’intelligence et d’ouverture d’esprit.

Au deuxième set, on continue et on creuse encore un peu plus dans la même veine. L'intro, en totale impro, de Jean-Paul Estiévenart sur «Alone Together» donne le ton. Ici aussi, chacun donne sa version du standard. Il y a comme une sorte de fuite en avant, de voyage vers l'inconnu, sans tabou ni crainte. La musique fluctue entre Hard Bop, Free et Swing. Et finalement, ce mélange de parfums et de goûts en fait une musique à la saveur unique. Tout s'intègre et tout se fond. Ça rigole et ça envoie, mais «Body Soul» se joue en mode dépouillé et sensible.

En rappel, «In A Sentimental Mood» résume parfaitement la soirée : une conversation intelligente et actuelle, à la fois piquante et pleine de douceur.

Du jazz d'aujourd'hui, quoi ! Et du bon.

Merci à P. Embise pour les photos.

A+

 

 

 

10/10/2015

Rotem Sivan Trio au Bravo

Je ne connaissais pas vraiment le guitariste Rotem Sivan, mais en écoutant son disque A New Dance (son troisième déjà), quelque chose m’a chatouillé l’oreille. Je ne sais pas quoi au juste. Un son, un phrasé particulier, une interaction entre les musiciens, une façon singulière de délivrer les mélodies. Un coup d’œil sur son site et je m’aperçois qu’il joue en trio au Bravo, le 6 octobre, avec Haggai Cohen-Milo à la basse et Ferenc Nemeth (qui remplace pour l'occasion Colin Stranahan) à la batterie. Ça ne se refuse pas !

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Dans la salle, il y a pourtant peu de monde. Alors, on a tiré les rideaux noirs pour rendre l’endroit plus cosy et intime. Et ça va très bien avec la musique de Sivan.

Le trio est resserré, Rotem Sivan joue assis, face à la batterie, et le bassiste se coince entre eux.

« Yam », qui ouvre le concert tout en douceur, a des petits airs – légers, très légers - de bossa. Le morceau suivant est légèrement plus swinguant, un rien plus tranchant. Tout semble se jouer à l'économie, tout en finesse. Le jeu du batteur est extrêmement aérien. Ferenc Nemeth éparpille des rythmes soutenus dans des frappes ultra légères mais bien présentes. Ses baguettes et ses balais rebondissent avec souplesse. C’est un coloriste qui arrive, en deux coups secs, à évoquer tout un paysage.

Face à lui, le jeu de Rotem Sivan ne prend que plus de brillance. Si le guitariste s'inspire sans doute des grands anciens (les Jim Hall ou Joe Pass, par exemples) il y intègre cette énergie, très concentrée, de la scène new yorkaise actuelle. On perçoit également chez lui quelques inflexions classiques ou baroques dans l'approche. Il y a quelque chose de « naturel » dans le son et Rotem, qui évite le plus souvent la surenchère d'effets. Bien sûr, il s’aide parfois de pédales, comme sur une magnifique et surprenante version de « In Walked Bud ». Avec Haggai Cohen-Milo, il s’amuse surtout à jouer les contrepoints et à redoubler les accélérations. Le bassiste est extrêmement mélodique et très rythmique à la fois.

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« I Wish You Where Here » s’enfièvre rapidement, les échanges sont courts et précis. « New Dance » fluctue entre tarentelle et blues. «Angel Eyes » se fait plus intrigant que jamais. « One For Aba », à la fois tendre et nerveux, révèle quelques subtiles réminiscences du folklore juif. Le jeu est sautillant, parsemé de stop and go

On sent indéniablement, dans ce trio, une filiation avec les Avishai Cohen, Ziv Ravitz, Omer Avital ou encore Shai Maestro. On ressent à la fois cette urgence et cette énergie toute new yorkaise qui ne s'embarrasse pas de fioritures et, à la fois, plein de douceur.

En un seul et long set, le groupe a présenté la plupart des titres de son dernier album, très convainquant, et nous a donné envie d'en entendre plus.

Un trio à tenir à l’œil et un guitariste à suivre, très certainement.

 

 

A+

 

 

 

07/10/2015

Mariana Tootsie - Sounds

Cette fois-ci ce n'est pas l'anniversaire d'un club ou d'un festival que l'on fête, mais celui de Mariana Tootsie.

La chanteuse à la voix de diva soul a rempli par trois fois le Sounds. Jeudi avec son band (Pat Dorcéan, Collin De Bruyne et Alexis Arakis), vendredi avec son projet Tribute to Etta James et ce samedi, fête oblige, dans une formule « carte blanche », avec différents invités.

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En effet, au groupe de base, dans lequel on retrouve Piotr Paluch aux claviers, Cédric Raymond à la basse, Matthieu Van aux drums et Alexis Arakis à la guitare, s'ajouteront, dans un premier temps, Jean-Paul Estiévenart à la trompette et David Devrieze au trombone...

Il est passé 22 heures et le Sounds tremble déjà de bonheur. Le public clappe des doigts et des mains, il a du mal à rester assis, il se dandine sur sa chaise et, finalement, va danser au devant la scène. Il faut dire que Mariana à le « chic » pour vous faire bouillir le sang.

Elle enchaîne « Along The Road », en mode sensuel et tendre, avec des morceaux bourrés de blues et de soul (« The Devil In Love » et « I Don't Need No Doctor »), de façon fougueuse et très énergique. L’ambiance monte vite. Comme une fièvre incontrôlable. Les cuivres claquent et la rythmique assure. Elle pourrait continuer ainsi toute la nuit, mais il faut se ménager et en garder un peu pour le deuxième set. Alors, c’est le moment du doux « Maël Love », en duo avec son frère à la guitare. Alexis Arakis use avec habilité de glissandos qui rappellent la chaleur du Delta. La voix de Mariana est brûlante et puissante, sans jamais être excessive. Il y a du grain, de la profondeur, de l'âme… plein d’âme.

Et elle termine ce premier set, toujours en duo, mais cette-fois avec Piotr Paluch, par un tonitruant et très excité « Live In The Light ». Piotr se déchaîne littéralement sur son clavier, redoublant les accords avec dextérité et célérité. Le jeu est nerveux, serré. La claviériste se lève, appuie les effets, enchaîne les chorus. Il donne tout. Le public adore.

Le break vient à point pour souffler un peu et le deuxième set redémarre en douceur. Mais il reprend vite de la vigueur et « I Just Wanna Make Love To You » puis «Rehab » ouvrent le chemin d’une jam annoncée. Mariana a envie de partager! Ça tombe bien, tous les amis musiciens se sont donnés rendez-vous et s’invitent tour à tour sur scène pour lui faire la fête, pour danser et pour délirer. La nuit va être longue.

Qu’importe le projet, Mariana Tootsie montre qu’elle est une des toutes grandes chanteuses de soul jazz qu’il faut absolument entendre et voir. Et pas que lors de son anniversaire.

Happy birthday, miss !

 

 

 

A+

 

 

 

05/10/2015

Magic Malik Orchestra - Jazz Station

Les dix ans de la Jazz Station, ça se fête. Après Philip Catherine, une groove party et le Jazz Station Big Band, ce samedi soir c’est Magic Malik Orchestra qui occupe la scène.

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Et le flûtiste français est très heureux de présenter (enfin !) son propre projet. Il est heureux et il le dit. Comme il dit aussi tout le bien qu’il pense des "petits lieux", comme les clubs, qui permettent aux musiciens d'explorer, d’inventer, de chercher... Ça, c’est son premier cadeau.

Le deuxième beau cadeau, c’est sa musique.

On le sait, la musique de Malik Mezzadri est à la fois simple et compliquée. Mais tout l'art du musicien est de rendre simples des choses qui ne les sont pas. Le premier morceau, par exemple, est basé sur un motif répétitif sur lequel chacun des musiciens vient déposer ses phrases, de manière décalées, jouant sur les intervalles. Le résultat est surprenant. Cela semble « simple », mais la façon d’y parvenir ressemble à un sacré travail d’équilibriste. Malik lance d’abord le mouvement à la flûte et au chant soufflé. Jean-Luc Lehr marque un rythme à la basse électrique, puis Maxime Zampieri, aux drums, ajoute une fine couche rythmique et, finalement, Vincent Lafont, au piano électrique, dépose lui aussi ses propres phrases. Quel mille-feuilles ! Et quelle légèreté !

Les métriques se mélangent, le rythme s’intègre dans le rythme. Dans un autre rythme. Le voyage ressemble à un vol hallucinant au-dessus d'un canyon imaginaire, avec des trous d'air et des changements d'altitude à tout va. Et ça groove et ça transe.

 « STE OO4 » fait presque des ronds dans l’eau tandis que « Bleue » avance tout en décalage. Parfois c'est plus simple, comme cette ritournelle « Bolly », presque inspirée d'une certaine musique indienne et qui semble sautiller sur un pied.

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Et malgré ces rythmes étranges et complexes, basés sur le Talea Color, comme il tente de l’expliquer au public, Malik arrive même à faire taper le public dans les mains et à le faire chanter. On comprend mieux pourquoi on l'appelle "Magic".

Au piano électrique, usant de quelques torsions rythmiques et autres distos, Vincent Lafont distille des phrases récurrentes aux accents étranges. Il laisse toujours trainer un fin tapis sonore autour du morceau, un peu flottant, presque psyché, avant de s’affranchir de soudaines et ardentes fulgurances. Maxime Zampieri alterne les tempos asymétriques, rapides ou lents, avec autant de densité que de légèreté. Jean-Luc Lehr module avec souplesse les lignes de basse. Son intro sur « XP8 », en duo avec Malik, est d'une musicalité éblouissante.

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Entre accélérations, freinages brusques ou sauts de temps, on s’émerveille de l’incroyable manière qu’a le quartette de retomber sur ses pattes. Le chant de Malik est fascinant, presque mystique (sur l’hypnotisant « Rag-A », par exemple). L'écoute, la concentration mais aussi l’entente sont primordiales dans ce quartette. Les silences, comme les respirations ou les échos, semblent être des repères invisibles pour trouver un chemin.

Et tout cela se fait avec le sourire et dans un plaisir très communicatif.

Les deux longues heures de musique passent sans que personne ne s’en rende compte.

Un grand concert. Inventif, créatif, osé, différent, plein d'humour et, surtout, hyper généreux.

Que demander de plus comme cadeau d’anniversaire ?

 

 

A+

 

Merci à Etienne Bauduin pour les images.

 

04/10/2015

Saint-Jazz-Ten-Noode 30 ans ! Les concerts !

Saint-Jazz Ten-Noode fêtait ses trente ans le week-end dernier. Vous pouvez lire mon compte-rendu des deux premières soirées (jeudi à la Jazz Station et vendredi au Bota) sur Jazz Around.

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©Johan Van Eycken

 

La fête a continué samedi 26 septembre, toujours au Botanique

Sur les coups de dix-neuf heures, et sur les chapeaux de roues, BRZZVLL embrase la rotonde. Deux batteries assènent les rythmes puissants et dansants. Les saxes brillent et Anthony Joseph slame à la perfection. Le funky soul « Liquor Store » critique l'hypocrisie urbaine, les comportements sournois ou les préjugés. Textes acerbes, musique dansante. Le sax baryton (Vincent Brijs) et le ténor (Andrew Claes) se relaient dans la fièvre et Jan Willems, derrière ses claviers, accentue l’esprit soul. Si « Liverpool Highlands » est plus calme, le groove est toujours présent, lancinant et sombre. Geert Hellings, au banjo et Andrew Claes, cette-fois à l’EWI, renforcent cette ambiance inquiétante. Puis ça repart de plus belle dans le funk puissant qui trouve toujours son équilibre entre la fête et la gravité. BRZZVLL et Anthony Joseph perpétuent la tradition des Linton Kwesi Johnson, Gil Scott Heron et autres poètes du genre. Ça remue le corps et l’esprit et « Mind Is A Jungle » tombe bien à propos. Ce tube imparable fait danser et bouger le public, très nombreux et bien serré, de la Rotonde. Une heure intense de toute bonne musique. C'est bien parti pour la soirée groove promise par les organisateurs.

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©Johan Van Eycken

 

Du côté de l’Orangerie, on découvre Ourim Toumim, dont c’est le premier concert en Belgique, qui propose une musique très métissée (entre funk, R&B, soul jazz, gospel et musique du monde). L’excellente et charismatique chanteuse Emma Lamadji, soutenue par une rythmique à poigne (Jon Grandcamp aux drums, Clive Govinden à la basse électrique) ne ménage pas ses efforts. L’ambiance monte assez vite. Ici, les morceaux sont plus sensuels, un poil « nu jazz », comme on dit. Mais Ourim Toumim a la bonne idée d’explorer d’autres terrains. Les rythmes africains (« A Boy » ou « Them », par exemples) sont clairement mis en avant et Emma Lamadji, la voix crayeuse, n’hésite pas à mélanger l’anglais, le français ou (peut-être) le sango. Puis on flirte un peu avec l’électro et la drum ‘n bass, avec un très enflammé « Modjo » dans lequel les guitares de Amen Viana, Jim Grandcamp et Clive Govinden rivalisent de folie avec le piano électrique de Julien Agazar et la batterie furieuse de Jon Grandcamp. Ourim Toumim est à la frontière de différents styles et évite les clichés trop appuyés. Les compos, plutôt élaborées, ne perdent rien en efficacité tant le groupe est soudé et techniquement parfait. Une très belle découverte.

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©Johan Van Eycken

Retour dans la Rotonde où Nicolas Kummert a invité le guitariste ivoirien Lionel Loueke que tout le monde s’arrache (Terence Blanchard, Herbie Hancock, Wayne Shorter, Gretchen Parlato… excusez du peu). Le groove, puisque tel est le thème de la journée, développé par Nicolas Kummert est souvent basé sur des motifs répétitifs, en tempo lent, comme des prières calmes et profondes. « Diversity Over Purity » s’installe donc doucement et insidieusement. Le sax est légèrement plaintif, mélangé à quelques effets de voix dont le saxophoniste s’est fait une spécialité. Karl Jannuska, aux drums, et Nic Thys, à la contrebasse, assurent un tempo maitrisé, juste coloré comme il faut.

Parfois la cadence s’accélère, de façon imperceptible et régulière. On sent l’influence de la musique africaine et des rythmes tribaux sous-jacents. Loueke lâche quelques motifs haletants, s’aidant d’effets électro, phaser et autres. Kummert superpose les couches harmoniques et mélodiques, puis entraîne le public à chanter. « I’ll Be Allright », « Rainbow People » sont clairement des messages d’espoir et d’humanité. Les bases sont jetées pour un projet « arc-en-ciel » qui ne demande certainement qu’à s’épanouir.

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©Johan Van Eycken

Pour que la fête soit complète et totalement réussie, quoi de mieux qu’un concert de Da Romeo et son Crazy Moondog Band ? Le bassiste est en grande forme et propose d’entrée un « You've Got The Choice To Be Fonky Now » diabolique !

Autour de lui, Alex Tassel, au bugle, colore de bleu les groove, tandis que Christophe Panzani, au ténor, vient donner les coups de canif. Julien Tassin attend son heure et balance des riffs de fond. Eric Legnini se fait plus soul que jamais au Fender Rhodes. Ses interventions, sur « No Turning Back », entre autres, sont d’une limpidité et d’une fluidité confondantes. Toujours, il élève la musique. Derrière ses fûts, Arnaud Renanville, infatigable, vif et précis, claque les tempos avec un redoutable timing. Le « boss » peut vraiment compter sur une équipe du tonnerre. Alors, si « Vincent » ou « L’incompreso » font la part belle aux mélodies douces et intimistes, c’est sur un « Cissy Strut » (des Meters) ultra vitaminé que Da Romeo se lâche totalement. Le solo de basse est incandescent. C’est une véritable démonstration de groove. La pression monte, le rythme s'accélère, le son devient de plus en plus puissant, Da Romeo met le paquet. Le public est bouillant. Alors, on reprend petite respiration avant de replonger dans un soul funk aux parfums chics, de terre, de vents et de feux. Le public aura raison de réclamer un « encore » et sera récompensé d’un « Take It Or Leave It » des plus appropriés.

L’anniversaire est très réussi et on attend la prochaine édition du Saint-Jazz-Ten-Noode avec impatience. Parce que trente ans, ce n’est qu’un début !

Merci à Johan Van Eycken pour les images.

A+

 

 

 

28/09/2015

Jazz Station. Ten Years After.

Ils aiment à le répéter : « La Jazz Station n’est pas un club de jazz, c’est un lieu de jazz !! ».

Il faut dire que la Jazz Station était, au début, destinée à devenir un endroit de rencontres et d’archivage du jazz belge. Ce projet, initié par Jean Demannez, le très actif bourgmestre de Saint-Josse-Ten-Noode de l’époque, a quelque peu dévié de sa trajectoire – pour notre grand plaisir – et est devenu un lieu incontournable de concerts de jazz. En dix ans, il s’en est passé des choses ! Et ce n’est pas fini, puisqu’on nous annonce Magic Malik, Full Moon Orchestra, Marc Lelangue, Sofia Ribeiro, Tutu Puoane & Tineke Postma, Airelle Besson, Aka Moon, Roberto Negro, le Jazz Station Big Band, et beaucoup d’autres encore (Philip Catherine est déjà passé le 19 pour ouvrir la saison.)

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Mercredi 30 septembre, la Jazz Station fêtera officiellement ses dix ans.

L’occasion était trop belle pour demander à Yannick Carreyn (l’ancien) et Kostia Pace (le nouveau) de répondre à… 10 questions.

Où étiez-vous et que faisiez-vous, il y a 10 ans ?

Yannick : Il y a 10 ans, je suis rentré dans un superbe bâtiment, la Jazz Station en l’occurrence, et j’ai pu constater immédiatement que ce bel écrin n’était qu’une boîte vide, une belle boîte, mais vide. La Maison du Jazz ne possédait aucune archive, aucun document, aucune collection qui pouvait justifier la volonté des initiateurs d’en faire un outil muséal à l’instar de la Maison du Jazz de Liège. Rien, nada ! Cela aurait tout aussi bien pu être une Maison du Rock, ou de la dentelle. J’avais préparé avec Jean-Marie Hacquier et Nicolas Renard (le premier directeur) l’inauguration de la Jazz Station et ce durant 3 mois. La fête fut grandiose mais une fois passée, il ne restait que le bâtiment qu’il fallait exploiter avec un bar, une belle salle, du matériel d’amplification et d’éclairage et de nos envies ! Il y a 10 ans, Nicolas et moi avons donc commencé l’aventure Jazz Station !

Kostia : Moi, j’étais en France, à Besançon, j’avais quinze ans, et je commençais tout juste le lycée… Oui, oui, je suis encore un bébé.

 

Comment se passe une journée type à la jazz station ?

Yannick : Difficile de répondre à cette question, il n’y a pas de journée type ou bien alors chaque journée est une journée type différente de la précédente… mais bon ! En gros, chacun consulte ses emails, et y répond si besoin est. Ensuite, petites discussions informelles afin de cerner les urgences.

Kosta : On arrive à 11h, on se dit bonjour dans la bonne humeur (c’est le plus important). En général, nous avons une ou deux répétitions, donc il faut veiller à ce que le lieu soit accueillant.

Yannick : Nettoyer la salle, si le nettoyeur n’est pas venu (ce qui arrive), puis le nettoyage de la scène, rangement du matériel et la mise en place de la salle. Rediscussions informelles orientées programmation, ce qu’on a écouté, ce qu’on voudrait, ce que l’on ne veut pas. Réalisation du dépliant pour le mois suivant, mise à jour du site. Répondre au téléphone (non monsieur, il n’y a pas de réservation pour le concert !). Accueil des musiciens pour le concert du soir, servir du café, rerépondre au téléphone (oui, rdv mardi prochain), faire le soundcheck, reregarder les mails, rerépondre. Puis vérifier si tout est ok pour le concert.

Kostia : On épluche les boîtes mails et les réseaux sociaux. On fait de l’administration, du secrétariat, de la compta, beaucoup de communication (communiqués de presse, brochures, réseaux sociaux). On travaille au bureau en écoutant de la musique, donc une petite partie de la programmation se fait aussi au fur et à mesure, au jour le jour, selon les coups de cœurs de l’équipe. Ensuite on répare ce qui doit être réparé, on fait un peu d’électricité, un peu de régie. Les musiciens arrivent en général vers 17h. Yannick s’occupe du soundcheck, moi des lumières.

Yannick : On prépare la caméra et la table pour l’enregistrement son. Puis c’est l’accueil du public, le concert, le bar, ensuite c’est le rangement de la salle après le concert… Et j’en oublie !!! Bref, tout ce qu’il faut faire en background pour que tout le monde soit content et heureux d’avoir passé une bonne soirée. Et tout cela sans donner l’impression que tout un travail est effectué à longueur de journée. Simplement pour donner du plaisir !

Kostia : Je prends aussi des photos quand j’en ai le temps. Je prépare les caisses, les fiches SABAM, j’installe la billetterie. Je fais souvent les entrées, Yannick le son, et on a une ou deux barmaids selon les concerts. Une fois que la billetterie est close, je passe au bar. A la fin du concert, on boit un verre avec les musiciens ou le public restant, on range la salle, on ferme le bar. On finit vers minuit, une heure du matin. Après… on dort.

 

Quels sont les critères pour pouvoir jouer à la Jazz Station et quel style de jazz défendez-vous?

Yannick : Nous avons toujours voulu des concerts de haute tenue, des concerts imprégnés de professionnalisme. Mais, les critères sont multiples ! Nous visons plutôt la scène du jazz actuel, le jazz moderne (je sais cela ne veut pas dire grand-chose). Cette scène est multiple et peut aller jusqu’au jazz d’avant-garde et le terme « swing » n’est pas notre principal soucis. En cela, Kostia et moi sommes plutôt complémentaires, il « privilégie » d’abord ce qu’il aime, ce qu’il le touche. Je privilégie d’abord la qualité du projet. Il a une écoute globale et moi j’ai plutôt une écoute sélective. J’entends chaque musicien indépendamment. Et je discerne s’ils sont bons ou pas… techniquement… si ça joue ! C’est d’ailleurs un peu dommage. J’aimerais bien parfois avoir d’abord une écoute globale… mais bon. C’est évidemment très simpliste et le réalité est plus floue. Mais je généralise. Cela dit, c’est en cela que nous sommes complémentaires et que nous pouvons alors confronter nos impressions. Et nous arrivons toujours à nous entendre !

Kostia : C’est difficile de donner un critère précis de sélection, étant donné que l’on cherche souvent à faire découvrir ce que l’on a eu comme coups de cœur. Mais il y a avant tout un critère de « qualité ». Notre lieu est un haut lieu du jazz, réputé pour sa programmation rigoureuse, et les groupes que l’on invite proposent à chaque fois l’excellence. Certains spectateurs habitués viennent même sans savoir ce qui se joue le soir même !

Yannick : Un des critères est aussi la nouveauté, ce que le projet apporte de neuf dans le paysage musical. Cela ne m’intéresse pas de programmer cinq fois dans l’année le même projet, même s’il est excellent. Nous nous mettons aussi à la place du public, et nous nous demandons si le projet ne va pas les ennuyer.

Kostia : Si l’on doit faire un aperçu général de notre programmation, disons que nous sommes ancrés dans un jazz d’avant-garde. Mais c’est aussi que le jazz belge actuel est un jazz d’avant-garde, jeune et dynamique. C’est ce que l’on veut montrer. Chaque saison, on essaie de poser cette question : Qu’est-ce que le Jazz aujourd’hui, en Belgique et ailleurs ? Enfin, nous sommes très complémentaires avec Yannick. Je m’interroge toujours : est-ce que je voudrais payer 10 euros pour voir ce groupe ? Est-ce que je tiendrais deux heures ? Ce groupe me fait-il voyager ? J’ai davantage un point de vue de spectateur que de technicien. Pour moi, un groupe doit me raconter une histoire. Si ce n’est pas le cas, si je ne comprends pas la musique que j’écoute, je suis souvent réticent. Je défends un jazz généreux, et surtout ouvert.

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Comment avez-vous concocté les concerts « spécial 10 ans » ? Pourquoi ce programme et ces musiciens ?

Yannick : Je pense que l’on peut envisager 3 axes de réflexion qui nous ont guidés pour la programmation. D’abord, c’est la fête donc il allait qu’on s’amuse. C’est le cas de la soirée du 30 octobre qui rassemblera, je l’espère, beaucoup de musiciens qui ont fait la Jazz Station, dans une belle jam-session avec un drink et une exposition. Comme des potes qui se retrouvent ensemble… au même moment pour une fois !

Kostia : Nous avions envie de surprendre les gens. De leur dire : nous sommes un lieu vivant, géré par des êtres vivants. Et que donc, nous pouvons changer, évoluer, surprendre. Montrer que nous avons dix ans, certes, mais que dix ans c’est l’âge de l’enfance, des découvertes, de la liberté. Nous voulions aussi montrer que dans dix ans, le jazz sera encore là.

Yannick : C’est le même état d’esprit qui nous anime d’ailleurs pour la « Groove Party » du vendredi. Une belle soirée dansante ! Ensuite, il y a notre volonté de montré que le jazz n’est pas figé dans un genre qui est ce que certains pense comme étant… LE Jazz. Le jazz est multiple et, actuellement, il est transversal. Il s’accapare les « autres genres » et évolue sans cesse avec la musique électronique, le folk, le blues, le rock, la pop, les musiques urbaines et même la musique classique ou d’avant-garde. C’est ce que nous allons montrer tout au long de cette 10ème année.

Kostia : Nous avons voulu exploser les frontières de notre programmation, en proposant dix concerts pendant dix mois, qui font flirter le Jazz avec d’autres univers. Que ce soit de Roberto Negro à Sofia Ribeiro, en passant par Magic Malik, Tutu Puoane, ou encore Marc Lelangue.  Autour de ces dix concerts, nous avons aussi voulu programmer des musiciens emblématiques du jazz Belge : Philip Catherine en ouverture, et nous aurons aussi Aka Moon en 2016.

 

Quels ont été les dix concerts qui ont le mieux marché (en terme d'affluence) ? Pour quelles raisons, à votre avis ?

En termes d’affluence, nous avons eu une saison vraiment excellente l’an passé. Les quatre concerts qui ont le mieux marché sont sans surprise ceux du River Jazz Festival (Tricycle, Philippe Aerts, Peter Hertmans et Manu Hermia), le festival que nous avons créé en 2015 avec le Marni et le Senghor. Ensuite, il ya aussi nos concerts de gala, vers Noël, avec David Linx en quartet ou Tutu Puoane en sextet, l’an dernier. Enfin, les cinq semaines pour les 20 ans d’Aka Moon en 2012 ont été aussi remplies chaque soir. Il y a aussi quelques concerts ponctuels qui marchent très bien, ce qui est souvent  dû au répertoire des musiciens : Michel Mainil et son projet autour de Miles Davis, par exemple.

 

Quel événement vous a-t-il le plus marqué ?

Yannick : Perso, c’est une exposition fabuleuse qui s’est déroulée en novembre 2009 et qui rassemblait un forgeron/sculpteur – Daniel Dutillieux (c’est lui qui a réalisé tous les travaux métallique de la Jazz Station) qui présentait ses sculptures musicales dans la jazz station. Il y avait même une vraie fontaine en fer forgé et « in the same time » Christian Soete avec ses représentations artistiques de vibrations musicales. Fabuleux ! Je pourrais citer aussi l’exposition de Jean Claude Salemi qui, en outre d’être un dessinateur exceptionnel, nous offert en février 2015 un concert soldout en guise de vernissage avec lui-même à la guitare… Un concert à la Django Reinhardt - avec que des compos originales - enregistré par « votre serviteur » et immortalisé par la réalisation d’un CD.

Kostia : L’exposition de Jean-Claude Salemi l’an dernier était incroyable ! L’espace de la Jazz Station était rempli des ses œuvres, croquis, pliages, affiches, et petits objets. C’était une très belle exposition, très vivante et foisonnante. Et elle a amené de très nombreux visiteurs !

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Quel a été le plus beau souvenir jazz depuis que vous êtes à la jazz station? (Pas uniquement musical. Cela peut-être des rapports humains, une rencontre, une anecdote)

Yannick : De prime abord, il y a tellement de chose à répondre à cette question, mais ce qui m’a marqué et me marque encore chaque jour, chaque semaine c’est le rapport que nous avons créé avec les musiciens. C’est le musicien qui me remercie de l’accueil, des conditions du concert et le fait qu’il soit heureux d’être là. C’est le public qui quitte la Jazz Station avec un grand sourire en me remerciant. C’est la qualité d’écoute de ce même public. C’est la petite équipe de bénévoles qui va dans le même sens, sans autre intérêt que celui de la Jazz Station. C’est la rencontre entre un vieux bouc, râleur, qui n’aime soi-disant pas les chanteuses et qui a toujours 20 ans dans sa tête, et un jeune garçon enthousiaste, réfléchi, avec qui j’ai l’impression de former un réel binôme. Et une anecdote si tu veux, la première qui me vient à l’esprit… il y a en a tant ! C’est le directeur d’un Hôtel près de la Jazz Station qui arrive chez nous avec les musiciens qui y étaient hébergés et qui jouaient le soir même. Il ne voulait pas qu’ils se perdent. Alors il les a conduit lui-même. Les musiciens canadiens étaient abasourdis. Ils ne comprenaient pas !

Kostia : Je crois que ce n’est pas un souvenir précis que j’ai eu, mais le souvenir que j’aurai plus tard de ce lieu qui me marque profondément. Ce sont les sourires des spectateurs qui nous remercient de leur avoir fait découvrir un groupe, le fait de manger aux côtés des plus grands noms du jazz belge, de discuter avec eux de tout et de rien, de blaguer, et puis de les retrouver transcendés sur scène. Les rapports humains sont extrêmement forts ici. C’est ce qui fait le cœur de ce lieu, son âme. Ma première rencontre avec Philip Catherine est, je crois, celle qui représente le mieux cet esprit.

 

Quels sont les jazzmen que vous aimeriez accueillir (sans tenir compte du budget... Mais en restant raisonnable quand même)... ?

Yannick : Je ne vais pas être raisonnable pour mon 1er choix… J’aimerais bien avoir Cecil Mc Lorin Salvant… non pas parce qu’elle est très mode en ce moment. Je pense que je la connaissais déjà avant beaucoup d’autres mais parce que j’aime les chanteuses, enfin celles-là. Celles qui ont du « Sarah Vaughan » dans l’âme tout en étant ancrées dans le présent. Il y a aussi Eric Légnini… mais cela va se faire ! Et puis, Esperanza Spalding en solo, Snarky Puppy ou son claviériste Cory Henry. Et puis… Mais, qu’est ce qui est raisonnable !?

Kostia : Et bien… Cécile McLorin Salvant, Esperanza Spalding, Ibrahim Maalouf, pour les plus récents. J’adorerai pouvoir inviter des musiciens comme Richard Bona, Dave Holland, Michael League et Cory Henry (voire tout  Snarky Puppy, en fait), entre autres. Mais nous y travaillons ! Et nous avons aussi quelques autres idées que nous gardons au chaud pour la fin de la saison…

 

Si vous pouviez changer une chose – pour améliorer encore la Jazz Station – quelle serait-elle ?

Yannick : Dans l’immédiat, les moyens de la Jazz Station sont très limités, l’amélioration des choses est donc plutôt difficile. Néanmoins, j’aimerais qu’on puisse aménager une salle (la salle verte en l’occurrence) en une salle lounge/de relaxation où les gens pourraient se poser simplement en écoutant du jazz de leur choix et bouquiner des revues ou des livres sur le jazz (un salon d’écoute quoi !). J’aimerais aussi que l’on puisse proposer aux internautes les concerts de la Jazz Station en streaming ! J’aimerais que les gens puissent acheter à La Jazz Station tout ce qui se fait en Jazz en Belgique (la production discographique en somme !) ou même la louer, en partenariat avec la médiathèque par exemple (pardon, « Point rencontre »). Et puis, il y a aussi l’espace qui commence à vieillir…

Kostia : Il serait génial de pouvoir augmenter un peu le cachet des musiciens, car c’est très dur pour nous de ne pas pouvoir leur offrir plus qu’actuellement. Nous aimerions aussi arranger un peu la Jazz Station, la redécorer, lui offrir une salle d’écoute, un système de captation pour les concerts. La rendre encore plus vivante, somme toute. Mais nous manquons vraiment de moyens, donc pour l’instant ces idées sont sur pause !

 

 

Où serez-vous et à quoi ressemblera la Jazz Station dans 10 ans ?

Yannick : J’espère simplement être encore de l’aventure ! Et que l’esprit que j’ai pu insuffler dans cet espace sera gardé (pour une fois, je laisse ma modestie de côté!) J’espère que la Jazz Station sera encore et toujours ce centre VIVANT du Jazz et que les autorités auront enfin compris que la Jazz Station n’est PAS un CLUB DE JAZZ mais un espace de création, un espace de vie, bref, un espace culturel important

Kostia : Dans 10 ans, j’espère être encore là ! La Jazz Station aura 20 ans, elle sera jeune adulte et continuera à être un lieu accueillant, dynamique, et à l’écoute des besoins des musiciens. Ou alors ce sera peut-être devenu le temple du punk rock. Qui sait ! Mais l’esprit ne changera pas.

 

Happy birthday, Jazz Station !

 

A+

 

 

 

 

 

22/09/2015

Marni Jazz Festival 2015 - Part Two

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©Didier Wagner

On attendait beaucoup des trois soirées « offertes » à Michel Hatzi lors du Marni Jazz Festival. Et on n’a pas été déçu. Au contraire. On a plutôt été ému lors de la présentation de son premier disque en tant que leader (La Basse d’Orphée), bousculé lors de la prestation avec Sinister Sister Plays Zappa et époustouflé lors de son duo avec Stéphane Galland.

Un artiste unique.

Le compte-rendu complet est à lire sur Jazzaround.

 

 

A+

 

18/09/2015

Saint-Jazz-Ten-Noode 30 ans ! L'interview

Saint-Jazz-Ten-Noode fête ses 30 ans cette année !

Voilà qui mériterait bien un bon gros gâteau d’anniversaire !! … Ha non, Dimitri Demannez n’aime pas ça. Il préfère un bon gros plateau de bonnes musiques. Alors, avec Fanny De Marco, ils nous ont concocté une affiche plutôt appétissante.

On regarde ce qu'il y a au menu des trois jours (24, 25 et 26 septembre) avec Dimitri et Fanny ?

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Saint Jazz-Ten-Noode, c’était comment, il y a trente ans ?

Le festival a débuté sur une idée de mon père, Jean Demannez. Il a mis ça sur pied avec quelques amis, dont Pol Lenders, le célèbre patron du Pol’s Jazz Club. Celui-ci avait déjà essayé de faire un festival sur la Place Fernand Cocq, en face de son fameux Bierodrome, mais ça n’a pas trop bien marché. Comme il cherchait un autre lieu, mon père lui a proposé la place St-Josse.

Sous chapiteau ?

Au départ c’était un tout petit podium, en plein air. Mais, dès la deuxième année, ils ont pris une drache formidable et ils ont décidé de faire les éditions suivantes sous tente. Ce qui n’était pas toujours évident pour l’acoustique, mais le public était évidemment enchanté. Il y avait un côté très populaire, c’était la grande fiesta et c’était gratuit.

Mais cela a évolué au fil des années. Il y a eu différents lieux, il y a même eu une édition sur la Place Rogier.

Oui, c’était pour les vingt ans. C’était un plus gros podium qui était impossible à monter sur la place à St-Josse. On avait vu plus large cette année-là, pour marquer le coup. On avait invité Michel Jonasz, par exemple, mais aussi Thomas Dutronc, qui débutait à l’époque. Puis, on est revenu sur la place St-Josse. Mais cela a, en effet, un peu bougé. Quand la Jazz Station s’est créée, on a pris l’habitude d’organiser un concert là-bas. Par la suite, on a décidé de terminer le festival par des concerts à l’Orangerie du Botanique. Il y a trois ans, après les élections, cela est devenu un peu plus compliqué de collaborer avec la commune. Nous avions deux choix : soit arrêter, soit changer la formule. On a proposé au Botanique de collaborer ensemble. Ils étaient ravis d’accueillir du jazz, car cela diversifiait un peu leur offre plutôt centrée sur le rock, la pop ou la chanson française. Et puis là, au moins, on est libre.

Vous avez vu des évolutions, côté public ? Le festival draine-il de plus en plus de monde ?

C’est difficile à dire car au début c’était sous chapiteau et ouvert à tout le monde. Difficile de comptabiliser cela. Mais il y a toujours eu beaucoup de monde. Même depuis que la formule est devenue payante. Mais il faut dire que c’est franchement démocratique : entre 6 et 10 euros pour des têtes d’affiches comme celles que nous présentons, c’est cadeau.

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©Jean-Louis Neveu

 

Parlons de la programmation justement. Y a t-il un fil rouge ? Y avait-il une envie d’inviter les groupes qui ont marqués les éditions précédentes par exemple ? Faire un hommage, retrouver un peu de nostalgie ?

Au départ, nous étions parti dans cette optique. Mais il y avait des artistes que j’avais envie de programmer et qui n’étaient jamais venus, comme Dédé Ceccarelli, que je voulais inviter depuis longtemps, par exemple. Alors, on a un peu mélangé les artistes, en tentant de faire une chouette programmation qui tienne la route. Et on a cherché un thème par soirée. Le premier soir, le jeudi 24 à la Jazz Station, on a rassemblé des guitaristes. Il y a d’abord Lorenzo Di Maio, qui présente son tout nouveau projet personnel avec Jean-Paul Estiévenart, Nicola Andrioli, Cédric Raymond et Antoine Pierre. On est très heureux d’avoir l’exclusivité de cette première. Ensuite, il y a Hervé Samb qui présente son projet avec Reggie Washington, Olivier Temine et Sonny Troupé. Ce n’est pas rien ! Le vendredi 25, au Bota, on propose une soirée plus “jazz”, entre guillemets et le samedi 26, toujours au Bota, une soirée plus “groove”. Et cela se termine au Bravo pour une jam finale !

On passe en revue le menu de vendredi ?

Oui. Fabrice Alleman, qui n’était jamais venu au festival, lui non plus, et que l’on espérait depuis longtemps, viendra avec son quintette présenter Obviously, superbe album sorti en 2013 déjà, chez Igloo. Ensuite, il y aura Toine Thys en trio avec Antoine Pierre et Arno Krijger.

Et puis, ce jour-là il y a André Ceccarelli !

Que je voulais le programmer depuis longtemps. De plus, au studio-école de batterie dans lequel je travaille, l’un des profs ne cessait de me répéter que je devais absolument l’inviter. C’est d’ailleurs lui qui m’a donné les coordonnées d’André. J’ai donc appelé le batteur français en pensant devoir passer par des manager et, en fait, André est un type tellement simple, accessible et enthousiaste, que tout s’est arrangé très vite et très simplement. Il viendra avec Baptiste Trotignon et Thomas Barmerie ! Il n’a pas souvent l’occasion de venir jouer à Bruxelles. En plus, il a décidé de jouer un peu moins souvent en général, c’est pourquoi je suis vraiment très content et très fier qu’il vienne chez nous !

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©kwestion.be

 

Le samedi est donc plus accès groove et jazz fusion.

Il y a d’abord Brzzvl qui était venu il y a trois ou quatre ans et qui avait cartonné. Et cette fois-ci, ils reviennent avec Anthony Joseph. Ça va être terrible pour démarrer la soirée.

Oui, je les avais vu dernièrement à l’Epaulé Jeté, sans Anthony Joseph, et c’était vraiment costaud. De plus, l’album « Engines » est vraiment excellent. Revenons à la programmation de samedi, il y a Ourim Tourim, que je ne connais absolument pas.

Ça c’est le groupe que les gens vont découvrir ! Ce sera une belle surprise, je pense. Ils sont six et pratiquent un afro-jazz un peu soul. Je connaissais le bassiste Clive Govingen, qui a participé à certaines jams ici à Bruxelles et qui était déjà venu au Saint Jazz avec Jerry Leonid et Boris Tchango. Ourim Toumim est un tout nouveau groupe et nous sommes très emballé de le présenter cette année chez nous.

Puis Nicolas Kummert vient en quartette.

Il vient avec un projet inédit. C’est lui qui nous à proposé cette formule et on n’a pas longtemps hésité quand il nous a dit que c’était avec Nic Thys, Karl Jannuska et Lionel Loueke ! C’est quand même un guitariste très en vue à New York, et dans le monde entier d’ailleurs. Il joue régulièrement avec Herbie Hancock, Terence Blanchard, Gretchen Parlato, Avishai Cohen, Jef Ballard ou Robert Glasper... Ça va être fabuleux, j’en suis sûr !

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©nc

 

Et pour finir : Da Romeo. Et là on ne sait pas à quelle heure ça va se terminer !

On a un timing à respecter, même si ça risque de déborder, car il y a la jam finale au Bravo… et là, ça risque de se terminer très tard. Ou très tôt le matin, c’est selon. Donc, Da Romeo sera là avec Eric Legnini, Julien Tassin, Alex Tassel, Christophe Panzani et Arnaud Renaville. Ça va cogner. Et puis, pendant toute la durée du festival, le vendredi et samedi au Bota, il y aura la bourse aux disques qui sera accessible tout le temps, contrairement aux autres années où l’horaire était limité.

 

 

Voilà une superbe affiche de concerts évènements, qui mélange nouveaux projets et talents plus que confirmés.

C’est mieux qu’un gâteau, non ?

 

A+

16/09/2015

Compro Oro à l'Archiduc

Wim Segers (vib), Bart Vervaeck (eg), Robbe Kieckens (perc), Mattias Geernaert (eb) et Frederik Van den Berghe (dm) sont cinq gantois qui se sont réunis sous le nom de groupe Compro Oro.

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Leur tout premier album (Transatlantic) est sorti chez De Werf au début de l'année. C’est un disque plutôt festif et dansant, inspiré des musiques Sud Américaines, Afro Cubaines ou ethniques. Un album qui fait du bien.

Ce lundi soir à L'Archiduc l'ambiance est plutôt chaude, même si le public reste un peu sage – mais bruyant – et aurait pu bouger un peu plus. Ok, l’endroit est plutôt confiné et un vibraphone, ça prend de la place. Pourtant, Compro Oro envoie du sévère et du puissant. Il ne ménage pas ses efforts et l’enthousiasme du leader ainsi que la bonne humeur générale de l'ensemble sont très communicatives.

« Liquid Love » et « The Cuban 5 » enflamment rapidement la salle. Il y a, dans cette musique, un savant mélange de douceur et de piquant, de sensualité et de violence. Il y a comme un mix entre Carlos Santana, Tito Puente, Cal Tjader et de Mulatu Astatke. Et ça sonne terrible !

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Si Wim Segers est au centre du projet (il a écrit la plupart des morceaux), il est plus que soutenu par Bart Vervaeck à la guitare ! C’est ce dernier qui plonge le groupe dans un univers plus rock, avec des interventions tranchantes et décisives. Son jeu est super agile et sensuel. Derrière, Robbe Kieckens frappe les congas et bongos avec beaucoup de dextérité tandis que Fred Van den Berghe assomme ses cymbales et ses fûts. Compro Oro alterne les coups de fouet et le baume (par la basse sourde et ondulante de Geernaert), mais garde au plus haut l'intensité.

« Voodoo Valley » nous embarque dans une sorte de transe dansante, comme provoquée par l'absorption de produits illicites. « The Dreamer » flirte avec des paradis imaginaires, ensoleillés et rayonnants. Les moments apaisés - comme la marche lente « Hire Desire » - ne durent pas trop longtemps car la ferveur reprend vite le dessus.

Si l’envie vous vient de bouger, de danser ou simplement d'écouter une musique brûlante et super bien exécutée ne vous privez pas : Compro Oro sera encore à l'Archiduc les lundis 21 et 28 septembre.

Plus la peine de vous demander « Why Do I Like Mondays ? » - comme le dit si bien Jean-Louis, le patron des lieux - allez-y, vous comprendrez !

 

Compro Oro - Liquid love (Transatlantic) from Wim Segers on Vimeo.

 

 

A+

 

14/09/2015

Joachim Caffonnette Quintet - Theatre des Deux Marronniers

Je n’avais pas eu l’occasion d’assister au concert de présentation de Simplexity, le premier album du pianiste Joachim Caffonnette, à Flagey. Je me suis donc rattrapé en allant au Théâtre des Deux Marronniers à Corroy-Le-Château (fief de Talia asbl et du label AZ Productions qui a produit le disque).

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C’est grâce à une longue et régulière résidence au Sounds que le quintette du pianiste a eu l'occasion de jouer souvent ensemble. Et c’est de là, sans aucun doute, que vient la cohésion indéniable qui existe au sein du groupe. On l'avait déjà ressenti sur l'album (d’une très belle et étonnante maturité), mais c'est encore plus évident en live. On y décèle tout de suite une certaine décontraction, une complicité et une confiance dans l’écoute, qui permettent à la musique de se libérer rapidement et de vivre totalement.

Joachim Caffonnette, c'est un peu la force tranquille devant le clavier. Son jeu, plutôt ferme, rappelle un peu ceux des Wynton Kelly, Herbie Hancock ou même peut-être un peu d’Oscar Peterson. Bref ça nous change des Mehldau, Jarrett ou Evans. Le phrasé est ferme, sans être agressif, velouté, sans être sirupeux.

La modernité se trouve dans les compositions et les arrangements qui offrent un bel équilibre entre simplicité harmonique et complexité rythmique. A moins que ce ne soit le contraire. D’où le titre, on ne peut plus explicite, de l’album.

Le quintette démarre avec un « The One Legged Man », tout en groove subtil, superbement soutenu par la paire Daniele Cappucci (cb) et Armando Luongo (dm)*. La batterie claque - un peu à la manière d’un Chris Dave - tandis que le sax de Sylvain Debaisieux (qui remplace désormais Laurent Barbier, semble-t-il) flotte avec élégance sur l’ensemble.

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Puis, c’est « A Lonely Moment », exécuté en solo avec beaucoup de profondeur et de caractère par le contrebassiste, qui introduit « Lisa », une ballade qui évite avec brio un lyrisme appuyé. C’est cela aussi le style Caffonnette : il arrive à garder l'essence du discours sans s’encombrer d’un décorum inutile. Sa musique est franche et directe mais non dénuée de tout sentiment, loin de là. « Asperatus », par exemple, ce blues un peu canaille, n’est pas traité autrement. Ici, c’est le guitariste Florent Jeuniaux qui fait décoller le thème. Son jeu, faussement incisif, empreint de rock, rappelle l’esprit des Kurt Rosenwinkel ou Jonathan Kreisberg. Dans son jeu flamboyant, il entraine avec lui  Sylvain Debaisieux, dont la faculté à construire les solos à partir de quelques notes éparses est assez remarquable.

Et le groupe enchaîne les morceaux : « Romance Pour La Grand Place », sur un air de valse, « Rumble In The Jungle », légèrement introverti et bien sûr « Simplixity » qui évolue par vagues irrégulières. Tout cela avec énormément de conviction.

Les idées se succèdent, se dévoilent et s'enchevêtre, de façons claires, dans un jeu vif et sans hésitation. De la belle ouvrage.

Voilà un quintette très convaincant, qui réussi sans complexe à allier modernité et swing. A écouter et à voir sans réserve.

 

 

A+

*(Ceux sont les mêmes que l’on retrouve dans le trio de Vincent Thekal (ts) sur un autre album que je vous recommande chaudement : « Climax ».

12/09/2015

Marni Jazz Festival 2015 - Part One

Pour une fois, ce n'est pas sur mon blog que vous lirez le compte-rendu du Marni Jazz Festival (première partie) mais sur JazzAround

 

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A+

06/09/2015

Belgian Jazz Meeting 2015

Troisième du nom, le Belgian Jazz Meeting s’est tenu à Bruges cette année.

Le Belgian Jazz Meeting ? C’est quoi ?

Organisé en collaboration avec Jazz Brugge, De Werf, Kunstenpunt, MUSEACT, Les Lundis D’Hortense, WBM, et JazzLab Series, ce meeting de trois jours a pour but de promouvoir le jazz belge hors de ses frontières.

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Le Belgian Jazz Meeting ? Qu’est ce qu’on y fait ?

On y écoute du jazz, bien sûr !

On y retrouve 14 groupes belges sélectionnés parmi plus de 160 candidatures.

On rencontre des journalistes, des programmateurs, des agents, d’Europe et du reste du monde.

On parle anglais, français, néerlandais, italien, allemand, finnois… parfois tout en même temps, dans une même conversation.

On noue des contacts.

On écoute du jazz !

On boit une bière. Ou deux. Ou plus.

On va se coucher trop tard. On se lève trop tôt.

On écoute du jazz !

On se balade sous la pluie.

On découvre des projets.

On discute, on s’interroge, on s’échange des avis.

Mais surtout… on écoute du jazz…

On écoute d’abord Lab Trio. La musique est acérée, les compos ciselées. L'ensemble est peut-être un peu trop cérébral. Le drumming de Lander Gyselinck, fin et précis répond parfaitement au jeu très inspiré de Bram Delooze. Quant à Anneleen Boehme (cb), elle maintient le cap avec juste ce qu’il faut de robustesse et d’ouverture.

On est soufflé par la prestation de Jean-François Folliez Playground. Le clarinettiste a réuni autour de lui une rythmique d’enfer (Janos Bruneel à la contrebasse, Xavier Rogé aux drums et Casimir Liberski au piano), et ça trace ! Pas un seul moment faible. Les compos sont pleines de surprises, avec des changements de directions qui surviennent sans crier gare et des solos qui racontent des histoires. Ceux de Casimir Liberski, par exemples, sont d’une fougue et d’une force surprenantes. Un groupe à suivre de très près !

On se laisse emporter par l’Heptatomic d’Eve Beuvens. Le lyrisme côtoie l’exaltation. Le bop se fait bousculer par le free. Les interventions de Benjamin Sauzerau (eg), Laurent Blondiau (tp) ou encore Sylvain Debaisieux (ts) sont toutes au service d’une musique très… vivante.

On se laisse bercer par le Kind Of Pink de Philippe Laloy (as, flûtes, voc). Les thèmes de Pink Floyd sont recolorés avec beaucoup de subtilité et d’intelligence pour en garder tout l’esprit et éviter la mauvaise copie.

On en prend plein le plexus avec MikMäâk. Laurent Blondiau (tp) et Guillaume Orti (as) réussissent sans cesse à renouveler la musique du combo, tout en lui gardant son identité. La musique semble se jouer par grappe : tantôt les cuivres, puis les anches, puis les cordes. Et tout est d’une cohérence et d’un groove étonnants. On retient, par exemple, le travail de Pascal Rousseau (tuba), Gregoire Tirtiaux (bs) – et son long solo tout en respiration circulaire est bluffant – Pierre Bernard (flûte) ou encore Claude Tchamitchian (cb).

On se repose comme on peut et, le lendemain, à onze heure du matin…

... on se concentre et on se laisse dériver par la musique très intimiste et très minimaliste de Joachim Badenhorst (cl, bcl) et Brice Soniano (cb). Le feulement, les respirations, les sons étouffés, les rythmes cachés et parfois déstructurés : voilà les ingrédients. Bien sûr, c’est un peu ardu… Mais quelle écoute. Quels échanges. Quelle qualité musicale !

On se fait plaisir avec le trio de Nathalie Loriers (p), Philippe Aerts (cb) et Tineke Postma (as, ss). Avec ces trois-là, la musique circule avec aisance. Les mélodies se développent avec autant de délicatesse que de fermeté. Le trio (sans batterie) arrive toujours à maintenir la tension, aussi bien dans les moments enlevés que dans les ballades. La classe.

On se balade dans le grand hall du Concertgebouw où se sont installés les différents acteurs du jazz belge (agents, maisons de disques, musiciens, associations) pour tenter d’accrocher les invités étrangers.

On vit l'installation "Loops" de Bart Maris.

On remet le prix Sabam au jazzman confirmé (l’incontestable Laurent Blondiau) et au jeune jazzman (Antoine Pierre est enfin récompensé, à juste titre, pour son travail avec Philip Catherine, LG Jazz Collective, TaxiWars et autres. On attend avec impatience son projet personnel, Urbex, qu’il présentera au Marni le 10 et à Liège (Cinéma Sauvenière) le 17. Et puis, on récompense aussi l’infatigable et incontournable Jean-Pierre Bissot (Jeunesses Musicales, Gaume Jazz et bien d’autres choses encore).

 

 

On applaudit Pierre De Surgères (p) et son trio. En se disant peut-être que le choix des morceaux rendait sa prestation un peu disparate.

On reprend un peu de LG Jazz Collective. Toujours impeccable. Concis, puissant et de mieux en mieux rôdé. Et puis, le groupe nous réserve toujours des petites surprises.

On prend une belle claque avec De Beren Gieren ! Le groupe de Fulco Ottervanger (p), Lieven Van Pée (cb) et Simon Segers (dm) vient de publier son dernier album chez Clean Feed. Cela donne une idée de l’esthétique musicale. Le trio est impressionnant, alliant complexité rythmique et harmonique avec une énergie débordante. De Beren Gieren mélange le jazz, le rock et les bidouillages électro. Et c'est très fort !

On subit le rock de Nordman. Le son est puissant, la musique est lourde. L’esprit est rock.

On se déhanche avec Black Flower. L’excellent groupe de Nathan Daems (ts, flûtes, kaval) mélange le jazz, la musique éthiopienne et l’afrobeat. C’est un tourbillon rythmique, ondulant et sensuel, avec une bonne dose de personnalité. Du haut niveau.

On se réveille difficilement dimanche matin.

On est subjugué par le talent insolent et la maturité des très jeunes Hendrik Lasure (p) et Casper Van De Velde (dm). Ces deux-là ont du culot, un sens du phrasé, du rythme et de l’échange. La musique est pleine de finesse, d’humour et de surprises. Schntzl (c’est le nom du groupe) est une révélation.

On s’émeut avec le projet « Secrets » de Tuur Florizoone (acc), Michel Massot (tuba, tb), Marine Horbaczewski (cello). Le trio a invité la chanteuse d’opéra Claron McFadden à chanter ou déclamer quelques secrets d’anonymes, parfois drôle, parfois très sombres, mais toujours très touchants. Poésie, musicalité, sensibilité. On est frappé en plein cœur.

On s’échange nos dernières impressions.

On se dit que cette édition était d’un tout bon niveau.

On espère que cela portera ses fruits.

Et on se dit que le jazz donne quand même un belle idée de ce devrait être ce pays.

 

 

 

Belgian Jazz 2015 by Belgianjazzmeeting on Mixcloud

 

 
 

 

A+

 

 

 

01/09/2015

Reggie Washington - Rainbow Shadow - Interview

Reggie Washington a beau être le fabuleux bassiste qui a joué avec les plus grands (Steve Coleman, Branford Marsalis, Roy Hargrove, Chico Hamilton, Oliver Lake, Cassandra Wilson, Don Byron, Lester Bowie, etc.) il n’en reste pas moins accessible et humble.

Serait-ce le fait d’avoir côtoyé de très près le trop sous-estimé (en tous cas par le « grand public ») Jef Lee Johnson ?

Jef Lee Johnson ! Disparu le 28 janvier 2013, laissant derrière lui un vide immense. Il était une référence dans le milieu du jazz et du blues. Vous l’avez sans doute entendu, sans peut-être savoir que c’était lui à la guitare, derrière George Duke, Aretha Franklin, Billy Joel, D’Angelo, Erykah Badu ou encore Al Jarreau, Roberta Flack,The Roots...
Jef Lee Johnson, un être sensible, ultra talentueux et discret. Trop discret. Allez écouter ses albums Hype Factor, Laughing Boy ou The Zimmerman Shadow, pour ne citer que ceux-là, pour vous rendre compte de la perte énorme qu’a été sa disparition.

Reggie Washington était l’un de ses plus proches amis. Très affecté par sa disparition, il ne pouvait rester sans rien faire. Après un concert « hommage »  à Paris, au festival Sons d’Hiver en 2013, il a mûri l’idée de continuer à faire vivre l’esprit du guitariste américain. Rainbow Shadow s’est donc concrétisé sous forme d’un album d'abord et bientôt de concerts. Bien plus que de simples reprises des thèmes de Jef Lee Johnson, c’est une recréation totale et très inspirée qui a vu le jour, et sur laquelle plane l’ombre d’un Corbeau Arc-en-ciel.

C’était l’occasion de le rencontrer cet été, en toute décontraction, chez lui à Bruxelles, par une belle après-midi ensoleillée.

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Qui était pour vous Jef Lee Johnson, un ami, un musicien, un complice, un frère ?

Il était un peu tout cela en même temps. La musique est une forme de communication, mais peu de musiciens arrivent à communiquer à ce niveau-là. Peu sont capables d’exprimer leurs sentiments véritables à travers leurs instruments ou même leurs paroles. Jef était de ce type de personnes capable d’y arriver. C’était un excellent musicien, bien sûr, mais il parvenait à aller au-delà de la musique, il arrivait à l’élever au plus haut. Il l’amenait à la faute, d’une certaine manière. C’est cela qui fait l’artiste. Oui, pour toutes ces raisons et d’autres, c’était quelqu’un de très spécial pour moi.

Comment l’avez-vous rencontré ?

J’avais déjà entendu parlé de lui vers 1986. C’est le saxophoniste du groupe que je venais de quitter (Ronald Shannon Jackson) qui m’a dit qu’il y avait un nouveau guitariste et que je devais venir écouter ça. « This guy is a beast ! » me disait-il. En effet, je suis allé l’écouter et c’était… spécial. On a un peu parlé. Je n’ai pas eu l’occasion de le voir souvent à l’époque car il tournait beaucoup et moi aussi, un peu partout aux States et ailleurs. Mais quand on se voyait on parlait de musique et de plein d’autres choses, simples et profondes. On s’échangeait nos disques et on se disait qu’on avait envie de travailler ensemble. Mais cela n’a pu se faire qu’en 2002… A Paris, au festival Sons d’Hiver, dans le groupe News From The Jungle de Michael Bland. Avec Jef, la musique de Michael décollait véritablement. C’était wow ! Mais lorsque Jef a joué « Take The Coltrane » en 7, ça m’a scié !

Pourquoi Jef Lee Johnson n’a-t-il pas eu cette reconnaissance du grand public ? Il était pourtant très admiré des musiciens…

Les guitaristes exceptionnels se comptent sur les doigts des mains. Mais les choses que Jef jouait étaient différentes. Son jeu était beaucoup plus personnel, intimement personnel. Il y avait chez lui un feu intérieur, un point de vue artistique unique et très intéressant. De plus, il chantait vraiment bien. Et différemment. Il « était » vraiment sa musique. Ce n’était jamais « cheezy », il n’était pas dans la démonstration. Il ne cherchait pas à plaire ou à faire des choses « faciles » ou déjà faites… il faisait des choses vraies.

C’est pour mettre en lumière ces qualités musicales et humaines, que vous avez décidé de faire ce disque « Rainbow Shadow » ?

Je pense que Jef n’a jamais eu la « récompense » qu’il méritait. Plein de gens ne se rendent pas compte que sur les tubes qu’ils ont aimé, de George Duke à Aretha Franklin, Jef était là. S’il n’avait pas était là cela n’aurait pas sonné pareil. Mais il ne voulait pas être dans « le système ». C’était un type différent. Il voulait garder la brillance en lui. Après que sa femme Trisha décède en 2001, il n’a plus jamais retrouvé l’amour et il a lâché, petit à petit. C’est à ce moment que je me suis rapproché encore plus de lui et de sa famille. Nous avions des choses en commun à nous raconter, ma première femme est morte en 1997 et, comme il le disait, nous faisions partie du Dead Wives Club.

Nous parlions souvent, mais avec peu de mots… Et nous avons plongé dans la musique. Beaucoup de choses peuvent être dites et transmises par la musique. Et, maintenant, je veux continuer à parler avec lui. J’écoute et j’aime les morceaux qu’il a écrits. Quand je joue, j’entends Jef me dire : « Essaie ça. C’est pas mal, mais tu peux faire mieux, plus vrai ». Il m’oblige à faire des choses d’une autre façon, à chercher la vérité.

Le chant, par exemple, était difficile pour moi. Chanter moi-même, je n’y croyais pas. Et là, tout à coup, j’ai senti que je devais le faire ! Et j’entends sa voix me dire « Go ahead man, go ahead, do it ». Alors, j’ai sauté le pas et ça marche. Cela m’a obligé à aller vers d’autres styles, à changer de mode. Cela m’enrichit chaque jour. Et puis, être leader d’un band et chanter, c’est une aventure. Etre leader, c’est être devant et être regardé par tout le monde. Jef m'a aidé, il est toujours resté vrai et humble, c’est le gars le plus humble que j’ai jamais rencontré. Et c’est le genre de musiciens que j’espère être, ou devenir. Il jouait pour la musique, pour le meilleur de la musique. Pas plus, pas moins. Sans jamais faire de démonstrations.

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Comment avez-vous sélectionné et choisi les morceaux ? Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ?

Ça n’a pas été simple. Il y a d’abord eu « Reckless Eyballin’ », que je voulais déjà jouer avec lui lorsqu’il était dans mon trio. Mais lui ne voulait pas, il voulait jouer autre chose. Pour cette raison, j’ai voulu absolument le jouer ici. Grazz (DJ Grazzhoppa) m’a poussé aussi à le faire. On avait des sampling de ce que Jef jouait, et on a tourné autour de ça. Pour « Black Sand », je voulais savoir ce qu’il avait vraiment vu et vécu là-bas. Pour comprendre et jouer ça, je devais voir ce qu’il avait vu. J’ai du checker ça à Hawaii. En ce qui concerne « As Free », c’est à nouveau Grazz qui a fait resurgir le morceau et les lignes sur lesquelles nous avons construit le morceau. J’ai choisi aussi ces titres car, en définitive, je les aime et ils me rappellent des moments forts. Comme « Finding » ou surtout « Move/Shannon », que l’on avait joué à Paris. Et puis, Frederic Goaty, de Jazzman Magazine, m’a aussi poussé à l’enregistrer, car c’est un morceau qu’on jouait souvent avec Jef. C’était emblématique. J’étais obligé ! Quant à « Living », je voulais le chanter, mais c’était beaucoup plus difficile que je ne le pensais. J’ai demandé à Lili Añel, une amie proche de Jef et de moi, qui vient de Philadelphie et qui avait été très affectée, elle aussi, par la disparition de Jef. Elle voulait aussi s’impliquer dans le projet. C’est un peu comme cela que j’ai voulu inviter d’autres musiciens et amis sur le disque.

Comment avez-vous travaillé ? Ensemble, en groupe ou à distance ? Quel était le travail préparatoire, les arrangements ?

Nous avons eu la chance de répéter et travailler en studio, avec Marvin Sewell, le guitariste que Jef vénérait, Patrick Dorcéan et DJ Grazzhoppa, à Vannes, chez Alex Tassel. On a pu faire quelques gigs aussi. Nous avions 4 ou 5 jours pour enregistrer. J’étais bien préparé. Trop bien peut-être. Tout était réglé. A la fin, on était prêt à mixer. Mais la petite voix de Jef a raisonné en moi : « Ce n’est pas fait. Attend. Essaye d’autres choses, surprend-toi ». Alors on a tout arrêté, j’ai pris du recul et quelques semaines de vacances. Il fallait que je m’éloigne des émotions et que je décompresse. Puis, la petite voix est revenue. Il était temps de s’y remettre. J’ai réécouté les bandes. Et la petite voix me disait « Je ne t’entends pas. Où est tu ? C’est bien, c’est sympa, mais toi, où es-tu ? » J’ai réécouté les enregistrements de Jef, au casque. Et je me suis souvenu de la façon dont on avait enregistré l'album Freedom avec Jef et Gene Lake.

Jef est un peintre. Il peint la musique. Si tu écoutes bien, si tu fermes les yeux, tu peux voir les mouvements de sa guitare. Il y avait cette magie sur Freedom. Et j’ai voulu capturer ces moments à nouveau. Alors, avec Pat, on a joué et rejoué les morceaux sur les sampling de Jef. Encore et encore. C’était une manière old school d’enregistrer. Il fallait que je bouge avec lui, avec Jef. Et pour le mix avec Patrice Hardy, c’était pareil. C’était très travaillé aussi. C’est alors que j’ai envoyé les tapes à mes invités. J’ai compris que j’avais besoin de mes amis commun à Jef et moi, Chico Huff, Yohannes Tona, Wallace Roney, Dana Leong, Jacques Schwarz-Bart, Lili Añel, Jonathan Crayford… Je leur ai demandé de jouer avec leur cœur de penser à dire quelque chose à Jef plutôt que d’essayer de « penser musique ». Ils m’ont envoyé les takes. Cela m’a permis d’avancer encore. Et j’ai encore rejoué quelques lignes de basses après. Je n’avais jamais fait ça. C’était très inspirant. Et le dernier morceau, « For You Jef » est particulier. C’est une sorte de thérapie. Stefany, ma femme, avait écrit des paroles pour remercier Jef, son esprit et son humanité. On a mis tout cela sur des musiques de Jef, avec quelques lignes de basse. Et j’ai tout donné à Grazz. Il a coupé, édité, demandé à sa femme, la superbe chanteuse Monique Harcum, de chanter ces paroles. C’était chaleureux et vrai.

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Maintenant tu te sens mieux après cette « thérapie » ?

Oui, maintenant, c’est autre chose. C’est un sentiment doux amer. Mais je ne dois pas revenir en arrière, ne pas être déçu ou désappointé. C’est une conversation que j’ai eue avec Jef. Il fallait que je lui parle encore. Maintenant, il faut que je lâche, que les gens entendent ça, qu’ils entendent ce que je dis de Jef ou comprennent qui il était. Je dois garder son esprit et aller de l’avant, proposer de nouvelles choses. Comme Jef l’aurait fait. Et je suis excité par ce travail presque « extra musical ». Ce disque est mon bébé, j’ai envie qu’il vive sa vie, qu’il aille voir ailleurs, avec cette petite angoisse de ne pas savoir ce qu’il pourrait lui arriver. Et puis, c’était aussi un travail de groupe. Le groupe est important et je le remarque de plus en plus. Il y a des individualités, qu’il faut préserver, mais nous devons tous être à la même page. On doit être cool envers chacun. Il ne doit pas y avoir de guerre interne.

Tu n’avais jamais ressenti cela avec d’autres groupes ?

La « guerre interne », oui, bien sûr. C’est une énergie de colère et ce n’est pas bon. Il faut une énergie positive. Comme lorsque je jouais avec Steve Coleman à l’époque. On parlait et on se motivait entre chaque gig. L’énergie du groupe était là et on avait envie de jouer ensemble, pour la musique. Dans certains groupes, certains jouent l’intimidation et ça met une très mauvaise ambiance dans le band. On oublie les rapports humains, on ne pardonne rien. Certains te font sentir que tu dois te jeter au feu pour eux, mais ils ne te jetteront jamais un seau d’eau froide ensuite. Ce genre de groupe existe et il vaut mieux s’en éloigner. Avec Jef, c’était totalement différent. C’était un leader loyal. Il fallait vraiment faire quelque chose de très négatif et stupide pour se faire virer. Ce sont des choses que j’ai apprises avec Jef. Et ce band est une sorte de continuation de Music Of the Phase, le groupe avec Jef, Pat et Grazz. On a tous appris de Jef. C’est un héritage.

Quel est l’avenir de Rainbow Shadow ?

On va voir maintenant où cela va nous mener. Nous avons déjà en tête d’autres morceaux, car Jef a écrit beaucoup de belles choses. On ne peut pas les laisser là. Mais avant ça, nous avons quelques belles dates en septembre en Belgique et en Europe. De Singer à Rijkevorsel, à Aix, à Paris au New Morning, au Marni à Bruxelles, en Autriche, Suisse, Pologne…

Puis, on va essayer d’amener le projet au Japon. Au States aussi, à New York mais aussi à Philadelphie, là où Jef est né. Tout ça c’est surtout pour la musique et à la mémoire de Jef. Ce n’est pas une question de business. Je ne veux pas faire de l’argent sur son dos. Je veux partager de l’amour. C’est plus amusant. Les gens doivent comprendre le propos. Il faut rester affamé pour jouer cette musique. Pour jouer toutes les musiques. Il faut avoir envie, avoir faim. On en parlait encore avec James Blood Hulmer à Paris. Il disait qu’il ne comprenait pas toujours le business. Que fait-on quand on joue ? Pour quelle raison on joue ? Quel est le sens de la musique que l’on joue ? Voilà les questions qu’il faut se poser. A quoi ça sert si l’on ne sauve pas une âme ? Il faut toucher les gens à l’âme. Les gens ont besoin de ça. Je me rappelle, après des concerts avec Steve Colman, le nombre de personnes qui venaient lui dire que sa musique avait changé leur vie. Wow !

On a pensé aussi, à un moment, à reformer The Five Elements avec Steve Coleman. On se disait que cela pouvait être amusant. Steve nous a dit qu’il aimerait à nouveau jouer avec nous, mais qu’il fallait que ce soit nouveau, différent, intéressant. Nous sommes, pour l’instant dans un no man’s land, nous sommes trop vieux pour être des « Young Lions », et trop jeunes pour être des légendes ! Donc, il faut trouver son chemin à travers cela et ne pas avoir peur. Il ne faut pas ruiner son développement personnel en faisant une « réunion ». Et c’est la même réflexion que nous avons eue avec Roy Hargrove et son RH Factor. Laissons ça pour le moment. Nous avons beaucoup mieux à faire.

 

 

A+

 

 

 

 

26/08/2015

Playlist 02 - rentrée 2015 - Selection

Une playlist (et quelques mots) pour une rentrée réussie.

Voici une petite sélection des albums écoutés ces derniers temps.

 

 

Shades Of Blue de Harmen Fraanje (p), Brice Soniano (cb) et Toma Gouband (dm). C’est une certaine plénitude qui émane de cet album. Et en même temps, on y ressent parfois le tourment, le questionnement. Le piano de Harmen Fraanje semble hésiter avant de lâcher les indices d’une piste mélodique à découvrir. La contrebasse et la batterie battent la chamade. Les moments sont suspendus. Superbe album.

God At The Casino de Manu Hermia (saxes), Valentin Ceccaldi (violoncelle), Sylvain Darrifourcq (dm). Brûlant comme un alcool fort ! Un violoncelle qui ne se laisse pas faire, un sax parfois fou, un soupçon d’électro et un drumming hors normes. Et de l’humour dans une musique tantôt furieuse et abstraite, tantôt extatique.

Drop Your Plans de Bambi Pang Pang. Avec Andrew Cyrille aux drums, on pouvait s’attendre à un free jazz explosif. Il n’en est rien. Impros et compos se mêlent dans une étonnante douceur. Tout est pesé, soupesé… Et tout respire. La musique et les silences circulent entre Seppe Gebruers (p), Laurens Smet (cb) et Viktor Perdieus (as). Magnifique de bout en bout.

Cécile McLorin Salvant maîtrise avec une élégance rare la tradition du jazz vocal. Digne héritière de Sarah Vaughan, son dernier album (For One To Love) est un véritable bijou.

Revenons dans le puissant. Alive, de Gratitude Trio (Jereon Van Herzeele (ts), Louis Favre (dm) et Alfred Vilayleck (eb) ). Avec eux, on démarre là où Coltrane s’était arrêté. De la fougue, de la maitrise, de l’adrénaline et des sentiments. Des impros inspirées, une écoute parfaite et des dialogues forts. Un must.

A mi-chemin entre Miles électrique et le soul funk, la trompettiste américaine Ingrid Jensen, épaulée par Jason Miles et une pléiade de musiciens (Gene Lake, Cyro Baptista, James Genus, Jerry Brooks et autres) évoquent l’esprit du Prince des Ténèbres. Si ce n’est pas terriblement surprenant, c’est, en tout cas, extrêmement juste. Un délice.

Et Heptatomic de Eve Beuvens, bien sûr. La pianiste avait fait sensation lors du Gaume Jazz en 2013 avec sa carte blanche qui s’est transformée en véritable groupe. Les références ne manquent pas : Basie, Ornette, Mingus, Tristano et sans doute la musique européenne aussi. Mais tout ça est explosé par Laurent Blondiau, Manolo Cabras, Grégoire Tirtiaux et les autres. Formidable réussite.

Et puis, ce qui ne se trouve pas sur le lecteur mais qui vaut la peine d’être entendu :

Babelouze de Michel Massot et sa bande. Pavane de l’âne fou. Une fanfare blues et funky (genre brass), teintée de rythmes africains et pleine de bonne humeur. Euphonium, trombone, sousaphone, percus en tous genres, mais aussi des voix d’ensemble, semblent déambuler dans une ville imaginaire pour y faire la fête. Et ça marche !

 

Ner6ens from Erik Bogaerts on Vimeo.

 

Lampke de LIop. Ambiance électro acoustique. Mélanges de bruits, de sons et de musique. Une sorte de voyage dans un univers fantasmé, amniotique, plutôt tendre et rêveur. Aux commandes, Jens Bouttery (dm), Benjamin Sauzereau (eg) et Erik Bogaerts (ts). Une expérience improvisée, pleine de surprises et de douceurs. C’est différent, c’est étonnant, c’est envoûtant.

 

 

Et pour finir : Fabian Fiorini en solo. Superbe album, parfois sombre, plutôt introspectif, mais d’une grande liberté d’expression. Entre jazz et musique contemporaine, le piano sonne et résonne avec une profondeur inouïe. Un travail très personnel et remarquable.

A+

 

19/08/2015

Jazz Middelheim 2015 - Part 3

Comme s’il jouait au yoyo avec nous, le soleil est à nouveau revenu ce dimanche sur le Parc Den Brandt et le Jazz Middelheim.

Le premier concert débute à 12h30, déjà, avec l'artiste en résidence : Jason Moran.

Cette fois-ci, le pianiste se présente en trio avec sa compagne, la chanteuse soprano Alicia Hall Moran, et le guitariste Bill Frisell, que l'on retrouvera ce soir avec son trio.

Jason Moran propose une musique qui navigue entre jazz, musique classique et soft rock. L'ambiance est plutôt sobre et très raffinée. Les morceaux s'étirent, la plupart du temps, sur des tempos lents. Il s’agit de standards ou presque (« Raise Four» de Monk, « I Like The Sunrise » de Duke), de compositions personnelles, mais surtout de traditionnels américains (« Sometimes I Feel Like A Motherless Child », « Shenandoah », etc.). Certains dialogues entre piano et guitare (dans lesquels Frisell s’offre quelques légers loop) permettent à Jason Moran de s'exprimer de façon assez contemporaine. On retrouve chez lui ses attaques tranchantes et décisives, son sens du timing. Lorsque Alicia Hall Moran intervient, on bascule dans le chant lyrique, de façon un peu prévisible mais aussi assez guindée. La voix de la soprano est claire, sans éclat excessif, le chant est d’une justesse irréprochable mais parfois grandiloquent. Les risques sont calculés, l’ensemble est très plaisant et très agréable mais il faut attendre le rappel pour retrouver un peu de lâcher prise (un peu comme sur le morceau d’ouverture) avec une version un peu déstructurée et moderniste de « My Man’s Gone Now » de Gershwin. Plutôt intéressant.

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Dans un tout autre style, on est heureux d’accueillir sur scène un pianiste qu’on a un peu trop tendance à oublier lorsqu’il s’agit de parler des maîtres : Steve Kuhn.

Avec son vieux complice Steve Swallow, dont le phrasé souple et élégant ajoute à la douceur des dialogues, et avec Joey Baron, batteur pétillant et d'une grande musicalité, le pianiste s'amuse – et cela se lit sur son visage et dans son attitude - à revisiter compositions personnelles et standards (« Slow Hot Wind », « Emily » ou le somptueux « Adagio ») sans s'obliger à rester dans les lignes. « I Thought About You », par exemple, s'évade, tout en lyrisme et en douceur, bien au-delà du thème, pour ne presque plus y revenir. Pas de folie ni d'intellectualisme inapproprié, mais un sens du voyage improvisé, toujours à la recherche de la beauté mélodique. Le jeu de Steve Kuhn est limpide, clair, direct et surtout plein de swing. Et quelle maîtrise et quel sens du partage : comme lorsqu’il laisse à Joey Baron l’honneur de ponctuer « Trance » d’un solo de batterie magnifique. Ce bonheur est visible et s'entend surtout dans la musique. L’humeur est vagabonde et l’on sent les trois musiciens, très complices, libres comme jamais d'aller là où ils veulent. Et nous n’avons qu’une seule envie, c’est de les accompagner. 

Ce qui est bon avec le trio Romano, Sclavis, Texier, c'est ce groove chaud et parfois sous terrain, qui innerve chacune des compositions. Il y a cette chaleur africaine (tant pis si j'enfonce des portes ouvertes) qui transpire, même sur des thèmes plus sombres ou inquiétants. Le roulement incessant d’Aldo Romano, tantôt swinguant tantôt plus aléatoire, et la contrebasse toujours très musicale et ultra mobile (voire parfois free, sur « African Panther 69 » qui introduit « Surreal Politik », par exemple) d’Henri Texier, ne peuvent donner qu’un maximum de libertés à Louis Sclavis. Que ce soit au soprano ou à la clarinette basse, dans laquelle il va chercher les sons les plus doux comme les plus grave, Sclavis donne vraiment la couleur particulière et très reconnaissable à cet ensemble qui fête ses vingt ans d'une bonne et loyale camaraderie. On repasse donc en revue quelques thèmes emblématiques, tels que : « Berbère », « Look The Lobis » ou le poétique « Viso Di Dona ». Rien de neuf au répertoire, donc, mais le plaisir de le redécouvrir, une fois de plus, suffit à nous combler. On regrettera peut-être un peu le manque de contact (aucune présentation des morceaux et juste un timide merci à la fin) avec le public pourtant hyper enthousiaste. Et on le comprend.

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Pour clôturer cette belle édition 2015, on retrouve Bill Frisell sur scène. Son nouveau trio (Tony Sherr (eb) et Kenny Wollesen (dm) ) s'inspire de la musique des sixties.

En effet, le guitariste a décidé de faire remonter à la surface les musiques qui l’ont accompagnées durant son adolescence. C’est l’occasion aussi de parcourir, de façon presque chronologique, l’évolution technique et musicale de la guitare électrique. Fidèle à son style, Frisell, façonne tous ces morceaux (« Tired Of Waiting For You » des Kinks, « You Only Live Twice » de Nancy Sinatra, « Moon River » de Henry Mancini, « Surfer Girl » des Beach Boys…) sous formes de ballades flottantes et aériennes. Les thèmes se parent de blues languissant, de shuffle traînant et d'Americana mélancolique. Petit à petit, le trio nous entraine cependant vers un son plus rock et plus incisif. Les riffs sont plus insistants et Frisell se laisse même aller à quelques distos parfois furieuses, mais toujours en tempo moyens. Avec une certaine nonchalance et un plaisir assumé (jusqu’à aller jouer « Telstar » ou « Bonanza » !!!), Frisell montre l'étendue de son talent. Mais, dans ce concert, c'est surtout la tendresse qui domine.

On repart donc d’Anvers avec le cœur léger et un petit parfum de nostalgie dans la tête.

Merci à Bruno Bollaert pour les images.

A+

 

 

 

17/08/2015

Jazz Middelheim 2015 - Part 2

Il pleut à verse, ce quinze août, lorsque la chanteuse franco-américaine Cécile McLorin Salvant monte sur scène, et ses jolies boucles d'oreilles roses en forme de parapluie l'habillent fort à propos.

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Cécile McLorin Salvant (que j'avais sans doute très mal apprécié lors de sa prestation au Gent Jazz en 2013 – à ma décharge, la petite scène ne l’avait pas vraiment mise en valeur et je n’avais pas vu sa prestation avec Jacky Terrasson) possède une voix et un charisme incroyables, dignes d'une Sarah Vaughan.

Musicalement, autant dans les arrangements que dans ses compositions, elle allie magnifiquement modernité et tradition. Ne cherchez cependant pas d’imitation de sa part lorsqu’elle reprend « Haunted House Blues » de Bessie Smith, « Fine And Mellow » immortalisé par Billie Holiday, « Le Mal de Vivre » de Barbara ou encore « Most Gentlemen Don't Like Love », écrit par Cole Porter, mais trouvez-y de la personnalité, beaucoup de personnalité.

Sa tessiture est ample, et elle passe sans peine du chant haut perché au growl le plus profond, avec une justesse et un timing parfaits. Elle a le blues dans le sang et le jazz dans la tête. Le trio qui l’accompagne (David Blenkhorn (g), Sébastien Girardot (cb), Guillaume Nouaux (dm), mais aussi Olivier Chaussade (as) sur un morceau) est impeccable et met en évidence tout son talent. Normal que la foule lui réserve une standing ovation ! Alors, pour remercier le public - et comme pour porter le coup de grâce - elle revient chanter a cappella « You Oughta Be Ashamed » de Bessie Smith, pour vous foutre la chaire de poule et vous faire pleurer. La réputation de Cécile McLorin Salvant grandit au fur et à mesure de ses prestations… Et cette réputation n'est vraiment pas usurpée. Procurez-vous l’album For One To Love qui sortira début septembre, c’est un véritable bijou !

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Artiste en résidence, Jason Moran remonte pour la deuxième fois sur scène. Ce samedi, c’est pour rendre un hommage, à sa manière, à Fats Waller.

De Jason Moran, on connait son érudition sans faille de l’histoire du jazz mais aussi son éclectisme musical. Et c’est parfois surprenant. Pour le coup, il nous sert un mélange d'electro jazz, de hip hop, de ragtime, de dance music et de soul bop, délibérément choisi pour replacer dans notre époque l’esprit – et donc, pas seulement la musique – de Fats. Jason Moran a envie de faire la fête et l'intitulé de son programme (« Dance Party ») ne fait aucun doute là-dessus.

Au final, le résultat est quand même un peu lourdingue. Fats méritait-il ça ? On y reconnaît, bien entendu, « Honey Suckle Rose » et autres « Ain't Misbehavin' », mais, le tout est enrobé d'une sauce binaire indigeste et d’arrangements prévisibles, façon remix pour jazz FM. Le drumming de Charles Haynes et le chant de Lisa Harris tombent à plat et l'énorme masque de Fats dont s’affuble Jason Moran n’arrive pas à faire passer le « décalage ». Alors que Fats peut être si beau, si drôle, si fort et bien plus dansant quand Jason le joue stride – qu’il contrôle à merveille - en duo avec drummer par exemple...

Pour la fête et la folie, il y a le Broken Brass Ensemble qui fait le tour du site, entre deux concerts, dans une ambiance très « bayou ».

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Restons d’ailleurs dans le Big Easy avec Dr. John qui rend hommage à Louis Armstrong. Le chanteur-pianiste a choisi, lui, la manière blues rock - voire rock and roll - et funky pour saluer Satchmo.

S'il s'installe avec difficulté au piano, son énergie et son chant ne ressentent pas le poids des années. La voix, toujours un peu nasillarde et qui a bien vécu, raconte avec tellement de véracité les chansons et les thèmes d’Armstrong et des autres, qu’on est vite submergé. Sur le piano, il a déposé quelques grigris (crâne, cornes, peaux de serpents), comme pour chasser les mauvais esprits et, mi joyeux, mi désillusionnés, il fait briller les thèmes sous ses doigts (« You Rascal You », « Motherless Child », « Mack The Knife », …).

Derrière, Sarah Morrow (tb) joue au chef d'orchestre d'un band efficace, dans lequel on retrouve à l'avant-plan notre Bart Maris (tp) national ! Les interventions de ce derniers sont exemplaires (« Wonderful World » ou « Memories Of You »). Mais il faut aussi souligner l’excellente prestation de Cécile McLorin Salvant (décidément omniprésente dans ce festival et pour notre plus grand bonheur ! ) sur « When You Smilin' », ainsi que celles de Jamie Kime (g) ou encore de Benjamin Herman (as).

« Such A Night » ponctue cet excellent concert, plein de fougue et d'émotions, qui donne autant envie de replonger dans la discographie de Satchmo que dans celle de cette autre incroyable légende qu’est Dr. John.

Merci à Bruno Bollaert pour les photos.

A+

 

 

 

 

 

16/08/2015

Jazz Middelheim 2015 - Part 1

Il paraît que les orages n'ont pas épargné les premiers concerts du Jazz Middelheim 2015. C'était jeudi et, sur scène, il y avait Eric Legnini, le BJO et Darcy James Argue ou encore TaxiWars.

Mais je n'y étais pas.

Pour moi, cela a commencé vendredi, sous un soleil un peu timide et sur une herbe encore humide. Le pianiste Jason Moran (artiste en résidence cette année), avec Mary Halvorson (eg) et Ron Miles (tp) jouent les dernières notes de leur concert. Il y a du monde.

A 19h précises, sous la tente du Club Stage : Jereon Van Herzeele développe de longues phrases sinueuses, un peu âcres, tandis que Fabian Fiorini plaque avec furie les accords. Le jeu de ce dernier est impressionnant de force et de puissance. Il fait résonner les marteaux sur les cordes de son piano avec vivacité et précision. Son jeu oscille entre un free jazz (sur un thème de Coltrane) et musique contemporaine (sur « Litanie A La Vierge », par exemple, extrait de son dernier et excellent album solo : De Papillons Noirs). Van Herzeele, quant à lui, alterne sax ténor et soprano. Tour à tour grave, rauque et hurlant, pour ensuite se faire plus aérien, avec ce son un peu pincé qui rappelle une certaine musique orientale. Les deux hommes s’entendent à merveille, l’expérience est forte et la performance exceptionnelle. Cela ne pouvait pas mieux commencer !

Retour sous la tente principale, noire de monde.

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Afin de bien se remémorer les incidents d'Attica et de resituer le propos de son Attica Blues Big Band, la voix d'Archie Shepp - invisible sur scène - déclame un long texte fort et puissant, sur l’oppression, la répression, l’injustice, la prison....

Puis les musiciens entrent en scène, suivi du maître. On les sent tous très investi dans le projet. « Quiet Dawn » (Marion Rampal, impeccable au chant et Jean-Philippe Scali, impressionnant au sax baryton), « Blues For Brother George Jackson » (Pierre Durand à la guitare), mais aussi « The Cry Of My People » (Olivier Miconi à la trompette, François Théberge au sax), « Mama Too Tight » (les trombones de Seb Llado, Romain Morello et autres), et puis « Déjà Vu » (Archie Shepp et Cecile McLorin Salvant au chant en duo), ou encore « Come Sunday »... Du très haut niveau !

Le band est fantastique et l’émotion est intacte. Ça sonne avec la même spontanéité et la même véracité, plus de 40 ans après sa création. Sous son chapeau blanc, les grands yeux fatigués, Archie Shepp mâchonne son sax et le fait parler avec ferveur... On sent toujours en lui le feu sacré qui brûle. L'envie et le besoin de continuer le combat, de ne pas laisser s'éteindre la rage. Grand moment !

De rage, il en est question encore avec Gratitude Trio. Jereon Van Herzeele accompagne, cette fois-ci, Alfred Vilayleck (eb) et le batteur et leader Louis Favre. L'impro libre, puissante et sans concession, est au centre des débats. Dans un flux continu, les trois musiciens pousse au plus loin les limites de leur musique. Risquant l’implosion. Mais Gratitude Trio est très solide. Et ça tient ! Une ligne directrice, basée sur le rythme et les pulsations, agit comme une lame de fond et permet toutes le libertés. Alors, le trio charge jusqu'à la transe. Et c'est impressionnant ! Gratitude Trio vient de publier son second album (« Alive » chez el Negocito Records) que je vous recommande vivement car c’est sans doute l'un des meilleurs albums que j’ai entendu ces derniers mois.

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Les premières notes de « A Love Supreme » résonnent déjà sur la grande scène. On y retrouve Joe Lovano et Chris Potter, ténors parmi les ténors, entourés de Jonathan Blake (dm), de Lauwrence Fields (p) et de l’immense Cecil McBee (cb).

Sax Supreme, c’est le nom du projet, rend hommage, comme on le devine, à John Coltrane (dont l’esprit semble flotter partout ce soir au Middelheim). Le thème emblématique du grand John est idéal pour donner libre cours aux impros croisées des deux saxophonistes. Il faut oser s’attaquer à un tel monument de la musique et pouvoir le renouveler sans le détériorer. Heureusement, le résultat va au-delà des attentes. On s’élève. Encore et encore. Et on ne touche plus le sol lors du final, en solo, de Cecil McBee ! Fantastique. Et ce n’est qu’un début.

Lawrence Fields impressionne dans un jeu magnifique d'angulosité et de déstructuration, et Jonathan Blake, derrière sa batterie à la configuration bien personnelle (les cymbales abaissées au maximum près des fûts), donne toute la puissance et la réserve nécessaires aux compositions de Coltrane. Une ballade calme un peu le jeu mais, très vite, la transe reprend le dessus. Chris Potter s'enflamme, ses prises de paroles sont longues et intenses, puis Joe Lovano enchaîne dans un jeu plus découpé. Les deux saxes rivalisent d'idées pour chaque fois trouver de nouveaux chemins. Et Cecil McBee solide et imperturbable n’en est pas moins aventureux.

En rappel, et en cadeau, le quintette balance un « Mister P.C. » du feu de dieu !

Le nombreux public applaudit et en redemande encore, prouvant à raison l’utilité d’un festival de jazz tel que celui du Middelheim.

(Merci à Bruno Bollaert pour les photos).

A+

 

11/08/2015

Gaume Jazz Festival - Day 3

La pluie a fait son apparition ce matin en Gaume. Mais cela n'a duré qu'un instant. Cet après midi, le ciel est chargé, l'air est lourd, le soleil est un peu masqué, mais la pluie ne vient pas perturber le festival.

Dans la salle, il fait étouffant. C'est là que jouent Eve Risser (p, voc) et Yuko Oshima (mn, voc). Donkey Monkey est un duo qui allie jazz, rock, pop, musique concrète et... plein d'autres surprises. Le déjà déjanté « Can't Get My Motor To Start » de Carla Bley, par exemple, ne s’assagit pas sous les coups du piano préparé, de la batterie et des chants. Les deux artistes se font face. Yuko Oshima frappe les fûts avec intensité, les yeux rivés au plafond, tandis qu'Eve Risser plonge régulièrement dans les cordes de son piano et en retire des crissements, des explosions sourdes ou des sons étouffés qu'elle utilise parfois en loop. La musique est répétitive (un peu) inattendue et percussive (beaucoup), même si certains morceaux (« Ni Fleur, Ni Brume ») sont d'une délicatesse insoupçonnée. Étrange musique, bourrée d’idées et de folie, mais non dénuée d'humour, ce qui allège le propos qui pourrait peut-être sembler trop « cérébral ». Parfait !

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Une belle idée neuve, sortie tout droit de l'imagination fertile de Jean-Pierre Bissot, est de faire jouer deux groupes en même temps sur une même scène. Cela donne « concerts croisés » et permet à OakTree et Anu Junnonen Trio de proposer un relais musical étonnant.

Les points communs entre ces deux groupes sont le chant et l'amitié. Et c'est sans doute grâce à cela que les deux répertoires, pourtant assez différents, communient si bien ensemble. OakTree défend son jazz mi-folk, mi-poético-baroque, tout en acoustique, tandis qu'Anu suit un chemin plus pop (trip hop presque) et electro rock. D'un côté il y a Sarah Klenes au chant, le violoncelle de Annemie Osborne et l'accordéon de Thibault Dille qui rappellent les champs et la campagne. De l'autre, il y a la batterie d'Alain Deval, la basse électrique (et effets) de Gil Mortio et le chant et le clavier d'Anu Junnonen, qui évoquent la ville et le monde moderne. Chaque chanteuse a sa façon de raconter les histoires. Luminosité et finesse pour l’une, intériorité parfois sombre pour pour l'autre. Mais ici, pas de compétition, juste un beau moment de partage. Et une expérience totalement réussie.

On a accumulé un peu de retard quand Jeff Herr Corporation monte sur scène vers 18h45. L’album (Layer Cake) de ce trio luxembourgeois m'avait vraiment bluffé lors de sa sortie. On y trouve du punch, du groove, de l'énergie... Et sur scène, Jeff Herr Corporation n'a pas démenti, même si le concert était trop court pour laisser éclater tout le potentiel du groupe. C'est l'agencement rythmique qui donne une partie de sa saveur au trio. Il y a ce petit décalage, légèrement en avance ou en suspens, que l'on retrouve autant dans des morceaux « lents » (la reprise de « The Man Who Sold The World » de Bowie ) que plus enlevés (« Funky Monkey »), qui donne du relief et de la dynamique. Une fois lancée, l'impro fait le reste. Max Bender est souvent inspiré sans jamais céder à la démonstration (superbe intro sur « And So It Is ») et le soutien de Laurent Payfert (cb) – un son profond et sec à la fois – est un atout certain. Et le charismatique leader finit bien par se mettre en avant dans une impro final en solo sur (« Layer Cake »).

Nuevo Tango Ensamble mélange le tango argentin - bien entendu - avec le jazz, la bossa et même le chant coréen. En effet, le trio italien (vous commencez à deviner le mélange ?) a rencontré la chanteuse Sud-Coréenne Yeahwon Shin lors d'une tournée en Asie. Et c'est peut-être cela le Nuevo Tango : des rythmes argentins dans lesquels on sent les inflexions jazzy du pianiste Pasquale Stafano, (excellent de vivacité sur « Estate »), un jeu parfois bossa et ensoleillé de Pierluigi Balducci (eb), reliés – et quel lien ! - par le bandonéon virtuose et inventif de Giannu Iorio, et une chanteuse à la voix diaphane (sur un morceau qui emprunte un peu à « Love For Sale », façon Brésil, par exemple) qui flirte parfois avec le chant d'opéra. Les ballades, plus ou moins swinguantes ou légèrement mélancoliques, se succèdent avec juste ce qu'il faut de variations pour que l'on reste accroché. Un beau moment de délicatesse.

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Au Gaume Jazz, on n'a pas peur de mélanger les genres. C'est sans doute cela qui fait une partie du succès : des découvertes, des choses plus connues, des créations pointues ou plus aventureuses côtoient des musiques plus accessibles.

À l'église, par exemple, Eric Vloeimans (tp), Jörg Brinkmann (violoncelle) et Tuur Florizoone (acc) proposent leur vision d’une musique très cinématographique. Le lieu invite à l'intimité et le trio sait s’en servir. La trompette est feutrée, l'archet glisse sur les cordes et l'accordéon tourne autour des deux premiers pour moduler les sons et jouer avec la réverbération. Élégance, raffinement et qualité d'écoute.

Dans un tout autre style, la scène du parc accueille TaxiWars avec Robin Verheyen (ts, ss) Antoine Pierre (dm), Nic Thys (cb) et le leader de dEus, Tom Barman (voc). Et ça, bien sûr, ça ramène du monde ! Entre jazz (tendance free) et rock (pour l'énergie, mais aussi la rigidité) TaxiWars propose un set très efficace mais qui manque juste un peu de surprises pour qui connaît le disque… ou pour qui aime le jazz... D'ailleurs, c’est sur un morceau comme « Roscoe », joué en trio, que le groupe est intéressant et plus « libéré ». Alors, bien sur TaxiWars c'est la ferveur de Robin au sax, le jeu claquant de Nic (une impro/intro en solo admirable sur « Pearlescent »), le drumming furieux d’Antoine Pierre et les effets sur la voix sensuelle de Tom Barman… Mais tout cela est bien plus rock que jazz (...haaaa ! L'éternel débat !) ... Heureusement, j'aime le bon rock.

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Retour dans la petite salle pour découvrir celui qu’on dit être un phénomène à Barcelone : le jeune pianiste Marco Mezquida. Seul face au clavier, il propose directement une première et très longue impro sur un piano préparé, en s'aidant de petites clochettes et cymbales. Il opère en de longues vagues d’ostinati sur lesquels il construit, avec de plus en plus de force, des harmonies abstraites, entrecoupées de respirations mélodiques simples. On pense autant à John Cage qu’à Keith Jarrett. Mais aussi à Ravel, Debussy ou… à Duke. Il mélange la furie free aux thèmes courts et joyeux, comme dans un vieux film de Mack Sennett. Il alterne swing léger et valse. Il construit des thèmes pleins de blues et de notes bleues particulièrement bien choisies... Intelligent, drôle et inventif. Coup de cœur !

Il est près de minuit et la dernière carte blanche du festival 2015 échoit au tromboniste gaumais Adrien Lambinet. Celui-ci s'est entouré, outre du batteur Alain Deval qui l’accompagne dans son groupe Quark, de Lynn Cassiers (keys, voc) et Pak Yan Lau (p). Au programme, de la musique contemporaine, mélangée à l’electro rock, au groove et au jazz très ouvert. « Awake », le titre de son programme, est fait d'expérimentations : après avoir joué du carillon, la pianiste tire les fils reliés aux cordes de son instrument, Lynn trafique les bruits en tout genre avec son chant de sirène pour en faire des boucles. Deval répand des tempos aléatoires et Lambinet (à la manière d’un Gianlucca Petrella, parfois) lâche des mélodies qui se construisent par circonvolutions, de plus en plus larges et qui finissent par s'empiler les unes sur les autres. On flotte entre l’esprit mystérieux de musiques de films imaginaires, d'ambiant, de Kraut rock, de musique industrielle ou d’electro jazz. L'ensemble est intéressant mais, après tout ce que nous avons entendu durant trois jours, et à l’heure tardive du concert, il est un peu difficile d’en apprécier toutes les richesses.

Dans le parc, et à la fraicheur de la nuit, des irréductibles refont encore et toujours le monde... en jazz, bien entendu.

Gaume, une fois de plus, nous a bien fait voyager.

A+

 

 

 

09/08/2015

Gaume Jazz Festival - Day 2

Il fait toujours aussi chaud ce samedi sur le site du Gaume Jazz Festival.

Sur la scène du parc, les P´tits Gaumais (les enfants qui ont participé au stage organisé par les Jeunesses Musicales) reprennent les chansons de Saule. C'est touchant, sympathique et rafraîchissant.

Mais c'est sous le grand chapiteau, sur le coup de 15h30, que se joue le premier concert. C'est le LG Jazz Collective. J'en ai parlé encore dernièrement ici, et tout le bien que j'en pense se confirme : le groupe prend de l'assurance au fil des concerts, prend des risques et se libère de plus en plus. Il entre directement dans le vif du sujet (« Move ») et enchaine les morceaux pour éviter les temps morts. Les sons claques et les solos fusent (Rob Banken (as), le nouveau venu dans le groupe, arrache les notes, Steven Delannoye flirte avec le "out" au ténor et avec les étoiles au soprano, et Jean-Paul Estiévenart est éclatant comme toujours. Le groovy « Carmignano » (de Legnini) trouve facilement sa place, tout comme le lyrique « Dolce Divertimento » (d'Alain Pierre) qui permet une belle prise de parole, très lumineuse, d’Igor Gehenot au piano.

Et, bien sûr, le leader (Guillaume Vierset) se sent pousser des ailes grâce au soutien de la rythmique Felix Zurstrassen (eb, cb) et Antoine Pierre (dm), intenable dans ses relances constantes (comme sur « New Feel », pour ne citer que cela). De la cohérence de cohésion de la complicité et beaucoup de travail... La recette est quand même simple, non?

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Dans la salle, le public à rendez-vous avec Orioxy, un quartette suisse au set-up original (harpe, voix, shruti box, ...) dont j’avais parlé du premier album ici. À Gaume, Orioxy présentait le fruit de son troisième album (« Lost Child », enregistré suite à la victoire du quartette au tremplin Jazz d’Avignon). Il fait étouffant dans la salle, mais « Song Of Love » nous emmène tout en légèreté dans l'étrange univers, aussi féerique qu'inquiétant, du groupe. Tout est dans le non-dit, dans l'évocation, dans l’intuition... même si l'explosion survient parfois, façon free rock, au moment où l'on ne s'y attend pas. Orioxy joue autant avec les mots (en hébreu, français ou anglais) qu'avec les rythmes (sur l'excellent « Princeless » par exemple) et les tempos graves succèdent aux groove retenus de l’excellent Roland Merlinc. Les expérimentations électros à la harpe (Julie Campiche) et à la contrebasse (Manu Hagmann), ainsi que le travail vocal étonnant de Yaël Miller, qui chante avec autant de conviction que de sensualité, terminent de parfaire l'identité forte et très personnelle de l’ensemble. Orioxy laisse une grande part au rêve et à l’imagination. A découvrir absolument. D'ailleurs, on espère les revoir bien vite, et plus d’une fois, en Belgique.

Retour sous le grand chapiteau. Kind Of Pink est le projet de Philippe Laloy, entouré de Arne Van Dongen (cb), Emmanuel Baily (g) et Stephan Pougin (perc). Il revisite Pink Floyd, en hommage à son père (avec qui il a découvert le groupe psyché rock, malgré le fait que cela n’était pas de sa génération non plus). Est-ce la raison pour laquelle Laloy prend juste assez de recul pour remanier ces « classics » en évitant les clichés ?

« Money », par exemple, contourne tous les pièges de l'évidence. « Breathe » et « Wish You Where Here » enveloppent la salle des volutes Flodyennes plus bleues que pink. « The Trial » et « Shine On You » sont chantés et se rapprochent, par contre, un peu plus des originaux. Les sons sont feutrés et les thèmes lancinants du mythique groupe anglais se perçoivent derrière des arrangements sobres et fins. Tour à tour, au sax ou à la flûte, Laloy surfe sur les harmonies et ne prend que les notes qui l'intéresse. Il façonne la mélodie, la dilate un peu et l'abandonne parfois pour laisser ses compagnons l’agrémenter à leur façon.

Il est souvent délicat de reprendre des thèmes pop en jazz (ou assimilé), et encore plus lorsqu'il ne s'agit que d'un seul groupe, aussi populaire soit-il (certains ont essayé avec les Beatles, par exemple, avec moins de bonheur), mais Kind Of Pink y arrive sans peine. Et Pink Floyd reste bien intemporel, c'est certain.

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Dans la cour, Sam Gerstmans (cb) propose un duo particulier. Suite à une participation à un programme de Cap 48 et du Créahm, le contrebassiste a rencontré le jeune artiste Julien Pirlot pour un court projet. L'aventure aurait pu s’arrêter là mais, on a beau être musicien, on n'en est pas moins humain. Et Sam est très humain. Alors, ensemble, et de manière régulière, ils ont continué leur collaboration. Quoi de mieux que le jazz et les musiques improvisées pour s'épanouir et se découvrir ? Entre poésie, ré-apprentissage du langage, des sons et de la musique, le duo touche en plein cœur et souligne les différences qui rapprochent. Le free jazz, le jazz mais aussi la chanson populaire rencontrent l'art brut. Et les histoires abstraites naissent, plus concrètes qu'on ne l'imagine. Un travail qui donne à réfléchir. Un vrai travail utile. Très utile.

La carte blanche aurait-elle le pouvoir de transcender les musiciens? C'est sans doute un peu le but et Lionel Beuvens n'a pas laissé échapper l'occasion de s'aventurer dans un jazz très ouvert. Le voici accompagné de Kalevi Louhivuori (tp), Jozef Dumoulin (p), Brice Soniano (cb), Guilhem Verger (as) et d'une chanteuse, et pas n'importe laquelle : Emilie Lesbros. La française, qui vit à NY, a, entre autres, travaillé avec Barre Philips et autres artistes contemporains. On imagine aisément la trajectoire que veut prendre le batteur… sans peut-être savoir ou cela va le mener...

Si, l’ensemble rappelle un peu le Liberation Music Orchestra, avec de longues évolutions mélodiques tailladées d'interventions libres, ou l'Art Ensemble of Chicago, on pense aussi parfois à Abbey Lincoln et Max Roach, en version contemporaine. On traverse de grands espaces sonores, parsemées de rythmes lancinants et entêtants. Jozef jette les notes, Lesbros déclame plus qu'elle ne chante... Mais parfois, son chant, d’une maîtrise totale, agit comme le sixième instrument du sextette. La trompette est claire et claquante, le sax parfois agressif. Les rythmes se cassent avant de se reconstruire. Parfois, certains thèmes débutent en mode « élégiaque » avant d'évoluer vers la transe ou même la rage. Un petit esprit soixante-huitard plane sur le Gaume. A suivre ?

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A l’extérieur, Jetsky (Jan Rzewski (ss), Emmanuel Louis (g) et Pascal Rousseau (tuba)), fait revivre l'esprit Nino Rota en le mélangeant aux folklores klezmer ou Roms. Il y a un côté désenchanté et à la fois plein d'espoirs ironiques dans cette musique. Aux thèmes souvent dansant s'ajoute parfois quelques éclats bruitistes (samples de voix et distos de guitare acoustique). C'est festif et différent. Et Jetsky ne se « démonte » pas lorsque la balance de Tortiller, dans le chapiteau tout proche, se fait un peu trop présente. Le trio en a vu d’autres et peut tout affronter, de toute façon, sa musique a quelque chose de fataliste, digne des meilleurs histoires de John Fante.

Frank Tortiller donc. Le vibraphoniste français a décidé de remettre Janis Joplin à l'honneur, et avec son nonnette c'est le blues (parfois très rock et furieux) qui rejaillit. Au chant, Jacques Mahieu, de sa voix légèrement éraillée et grave, reprend avec plus ou moins de bonheur les plus grands thèmes de la chanteuse américaine (« Kozmic Blues », « Move over », « Half Moon », « Piece Of My Heart ») mais aussi un thème de Leonard Cohen : « Chelsea Hotel ». Les riffs de guitare accentuent le côté rock agressif tandis que les cuivres (mentions spéciales à Alex Hérichon et Jean-Louis Pommier) rappellent un peu le jazz chicagoan ou quelques couleurs soul funk. Les arrangements évitent intelligemment l'imitation et le côté prévisible (beau moment sur « Mercedes Benz »), mais le niveau sonore, parfois trop puissant, a tendance à étouffer ces subtilités.

Bel hommage qui donne envie de se replonger dans les rares albums de cette chanteuse plus sensible qu’instable, comme on la trop souvent présentée.

A+

 

08/08/2015

Gaume Jazz Festival - Day 1

Soleil de plomb, en fin d'après midi ce vendredi, pour le premier jour de festival. L'orage menace un instant mais n'éclate pas, il fait chaud, il fait lourd et c'est l'occasion, pour bien commencer, de déguster un Orval ou une Rulles bien fraiches. L'ambiance est décontractée, conviviale, douce et «vraie».

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Après la présentation des principaux rendez-vous de ce 31e Gaume Jazz Festival par l'infatigable et toujours très investi Jean-Pierre Bissot, c'est Tali Toké qui est le premier groupe à inviter le public à la danse. En effet ce combo, composé de François Lourtie (ss, sb), Benoît Leseure (violon), Jonathan De Neck (acc), Jérémie Piazza (en remplacement de Jérôme Klein, et vu avec Papanosh il y a deux ans – dm) et Benjamin Sauzereau (eg), propose un savant mélange de klezmer, de folklore balkanique, de jazz de chambre et de brass band underground.

Le groupe travaille les sons très « naturels ». La batterie, fouettée par des fagots, l’accordéon, le sax basse et le violon donnent cette impression d'être proche de la terre et de la matière. Ajoutez à cela des arrangements plutôt originaux, des groove qui s'entremêlent et montent en intensité et un contact facile avec le public et vous avez tout compris. Le voyage est peu commun, et le groupe évite l'obligation du « traditionnel » pour s'ouvrir à des sons plus urbains et actuels. Un beau projet à suivre de près.

Sous le chapiteau Emmanuel Baily (enfant du pays et excellent guitariste, entendu avec Wang Wei, Kind Of Pink…) propose sa carte blanche. Pour cela, il s'est entouré de Xavier Rogé (dm), Jean-François Foliez (cl), Khaled Aljaramani (oud, voc) et Lambert Colson (cornet à bouquin !! ).

L'entrée en matière, très lyrique et raffinée, fait référence à J.S.Bach. Puis la musique dévie vers un certain orientalisme et ensuite vers un jazz plus pop. Le mélange de baroque, de jazz, de musique du monde (le magnifique chant arabe du oudiste syrien Khaled Aljaramani) et même du rock (reprise de « The Eraser » de Thom Yorke) est intéressant. Mais c'est surtout la manière de faire dévier sensiblement les fonctions initiales des instruments qui est intelligente. Le oud, comme cornet à bouquin, résonnent parfois de façon très contemporaine, tandis que la guitare, la clarinette ou la batterie empruntent plus au classique ou aux percussions africaines (il faut souligner le drumming impeccable, fin et inventif de Xavier Rogé).

À l'instar de l'instrumentation, l'écriture est plutôt riche et nous prend parfois à contre-pied (« Goma » ou « Night Stork » par exemples). L'arrangement sur « Les feuilles mortes » est étonnant aussi : totalement démonté, pièce par pièce, mélangé et redistribué de manière presque abstraite. Et c'est plutôt réussi.

Sans esbroufe ni effets trop appuyés, le travail d'Emmanuel Baily a de quoi vous faire perdre un peu de vos repères. Mais ce n’est qu’un début.

Vers 22h30, le chapiteau est plein pour accueillir Stacey Kent. Ballades, samba triste, pop jazzy... On connait le répertoire. Cette femme est vraiment amoureuse - et elle l’est depuis longtemps - de son musicien de mari (Jim Tomlinson). Et cet état d'esprit se ressent dans sa musique. Voilà un vieux couple amoureux. Il n'y a pas un nuage à l'horizon, pas de tensions, pas de questions... que du bonheur.

Rien à redire sur la voix, les arrangements ou les compos, tout est réglé au cordeau, tout est bien en place, bien interprété, bien joué. Aucune faute de goût. C'est raffiné, élégant... C’est du jazz lisse, proche de la chanson. C’est agréable, mais on pourrait paraphraser Gabin dans « Un singe en hiver»: "C'est le bonheur rangé dans une armoire. [...] Mais tu m'... " (je vous laisse compléter…).

A+