21/02/2017

Orchestra Nazionale Della Luna - au Marni

Orchestra Nazionale Della Luna est né d’une rencontre entre le saxophoniste Manu Hermia et le pianiste finlandais Kari Ikonen, un peu par hasard, quelque part en Suisse. A eux, se sont ajoutés le batteur Teun Verbruggen et le contrebassiste français Sébastien Boisseau. Un mélange explosif et de haut vol qui ne vient, malgré ce que le nom peut évoquer, ni de la lune, ni d’Italie. Quoique.

marni,marni club,orchestra nazionale della luna,manu hermia,sebastien boisseau,teun verbruggen,kari ikonen

Ce soir dans un Théâtre Marni bien rempli (qui devait pourtant faire face à Mehldau à Bozar et à Pierani et Wollny à Flagey !), tout a commencé par une sorte d’indicatif comme on en entendait dans les cirques d’antan. Nerveux, fellinien, bourré d’énergie et de changements soudains de tempo et de métriques ! C’est sûr, nous voilà embarqués sur une autre planète !

Nos quatre musiciens se donnent pour objectif d’ouvrir au maximum la musique, d’en repousser les limites, de s’écouter, de dialoguer, d’explorer et de prendre les compos de l’album comme un simple point de départ.

« Karibou » et son rythme chaloupé, introduit à la flûte, invite à l'improvisation. Kari Ikonen insuffle d’étranges mélodies psyché au Moog tout en s’accompagnant au Fender Rhodes.

marni,marni club,orchestra nazionale della luna,manu hermia,sebastien boisseau,teun verbruggen,kari ikonen

Puis, c’est « Luna 17 B », inspiré des missions spatiales russes des années ‘70.

On flotte d’abord entre mystère et atmosphères spectrales avant que la musique ne s’éparpille par petits morceaux. Ici ou là, on récupère une mélodie lointaine et perdue. Par bribes, elle se forme, s’agglomère, prend du volume. La contrebasse de Boisseau semble donner une direction mais la batterie de Verbruggen brouille les pistes, le soprano d’Hermia part en éclaireur avant que Ikonen impose la pulsation qui remet tout le monde sur le chemin. L'histoire, racontée en pointillée, est fascinante.

« Begemot » s'appuie sur des percus instiguées par Boisseau et Verbruggen qui propulsent Ikonen dans un jeu quasi bop moderne. Le groove se précise, la respiration s'accélère, le moog siffle, le sax monte en puissance. Boisseau fait rebondir les sons sur sa contrebasse, joue pizzicato, frappe la caisse, pince ou fouette les cordes en parfait accord avec le jeu incisif, dépouillé et inventif de Verbruggen.

marni,marni club,orchestra nazionale della luna,manu hermia,sebastien boisseau,teun verbruggen,kari ikonen

Ce quartette retourne à l'essence même du jazz, c'est à dire en partant de (presque) rien pour bâtir un dialogue, un rythme et s'en amuser. Chaque morceau est propice aux impros, aux échanges d’idées. On deviendrait fou à l’écoute d’ « Anastasia Anastasia Sian » qui part dans tous les sens. On sent du John Coltrane, mais aussi des influences de jazzmen bien plus actuels, Shabaka Hutchings ou Rudresh Mahanthappa en tête.

« Nostalgie d’un absolu » est plus onirique et calme… avant la dernière tempête... « Truth », enfle jusqu'à l'explosion et s’offre en bouquet un final hallucinant !

Voilà un quartette bien dans son jazz, bien dans sa tête, bien dans son époque… Mais, finalement, ne viendrait-il pas d’une autre planète quand même ?

 

 

A+

Merci à ©Olivier Lestoquoit pour les photos

20/02/2017

Tournai Jazz Festival 2017

Privé des habituelles salles de la Maison de la Culture, à cause de travaux, le Tournai Jazz Festival se devait de trouver un nouvel endroit pour sa 6ème édition. Quand on sait que les salles de spectacles ne sont pas légion dans cette ville, ce n’était pas gagné.

Face à l’adversité, certains auraient jeté l’éponge, mais c’était sans compter sur l’énergie et l’enthousiasme débordant d’une équipe de bénévoles dévouée au jazz et à la bonne cause (rappelons que la plupart des bénéfices sont reversés, via le Fifty One Club, aux plus démunis).

C’est donc en plein centre de la ville, sur la Grand Place, que le festival s’est installé. Et pour cinq jours ! D’une part sous le beau chapiteau du Magic Mirrors et d’autre part à la Halle aux Draps. Le résultat : carton plein ! Le public tournaisien – et même celui venu de bien plus loin - a répondu présent, et le festival a affiché complet du mercredi au dimanche.

16804240_1209150069206731_5465766925482179505_o.jpg

Comme chaque année, les organisateurs avaient alternés concerts de groupes locaux, belges et internationaux. Ce sont les français de Polvèche Quintet qui ont d’abord partagé la scène avec les tournaisiens d’Uncle Waldo et de Glass Museum.

Le lendemain, c’est l’Âme des Poètes qui a émerveillé le Magic Mirrors avant de laisser la place, à la Halle aux Draps, à CharlElie Couture. C’était, pour ce dernier, le seul et unique concert en Europe. Concert bien légitime dans le cadre de ce festival , quand on connaît l’excellent album blues « Lafayette » que le célèbre chanteur français, expatrié à New York, vient de sortir. Et, en trio, ce soir, on peut dire qu’il a conquis tout le monde.

En fin de soirée, Récital Boxon, emmené par la chanteuse Maïa Chauvier, bousculait un peu le public avec ses chansons engagées à la poésie incisive, dans un mélange de jazz, de folk, de rock et de spoken words. Un groupe à suivre.

Vendredi, déjà le troisième jour !

Le Magic Mirrors est l'écrin idéal pour la musique scintillante, groovy et poétique de Lorenzo Di Maio. Le quintette du guitariste a sorti un premier album (Black Rainbow) très réussi qui a été salué par une presse belge et internationale unanimes. Ce soir encore, le groupe démontre tout son potentiel et ses qualités. Du groove d'abord avec « Lonesome Traveller », puis le nerveux « No Other Way » dans lequel Nicola Andrioli (p) et Jean-Paul Estiévenart (tp) surenchérissent de maestria. Les doigts du pianiste s'affolent sur le clavier pour provoquer le trompettiste qui n'attend que ça. Estiévenart invente, malaxe, tord, étire et hache les notes avec un appétit féroce. « Black Rainbow » ou « Détachement », tout en douceur et en esprit americana, laissent divaguer la guitare chaude et languissante de Di Maio, soutenue par la basse sensuelle de Cédric Raymond. On ressent chez ce denier le côté multi instrumentiste qui lui permet de sortir des plans auxquels on ne s’attend pas. Il joue vraiment avec le groupe. C'est un peu pareil pour Antoine Pierre aux drums, qui découpe, précède ou construit, presque abstraitement, les thèmes en gardant une pulsation précise. Avec le très milesien « Open D », boosté par un intenable Nicola Andrioli au Fender Rhodes, suivi du jubilatoire « Santo Spirito », Lorenzo Di Maio Quintet conclu un concert de grande efficacité.

tournai jazz festival, recital boxon, charlelie couture, ame des poetes, maia chauvier, lorenzo di maio, jean-paul estievenart, cedric raymond, nicola andrioli, antoine pierre,

Le temps de traverser la Grand Place et nous voilà à la Halle aux Draps. Soulignons le travail remarquable sur l’acoustique faite par toute l’équipe de techniciens de la Maison de la Culture. Pas facile, en effet, de sonoriser la cour intérieure couverte, d’un édifice tout en pierres datant de la Renaissance. Mais l’endroit est sublime et se prête, ici aussi, merveilleusement bien à la musique toute en atmosphère d'Anouar Brahem. Le oudiste, accompagné par Björn Meyer à la basse, Klaus Gering à la clarinette basse, François Couturier au piano et par l’Orchestre de Chambre de Wallonie conduit par Frank Braley, entame un long morceau contemplatif dont il a le secret. Le tunisien reprend principalement le répertoire de son album « Souvenance », sorti chez ECM en 2015. La basse électrique, au son très mat, fait écho au oud, léger comme le vent. Tandis que les cordes déroulent un tapis ondulant et mouvant, la clarinette basse sonde les mystères de la mélancolie. Le piano quant à lui, dialogue sobrement avec l’orchestre et amène une pointe de fraîcheur. Nous sommes à la croisée de la musique arabe, du jazz et du classique. Quelques rares interludes improvisés des solistes permettent les transitions bienvenues entre les morceaux qui, malgré leur éblouissante écriture, semblent parfois s’étaler juste un peu trop. On voyage dans un grand paysage harmonique, jamais grandiloquent ni étouffant, on plane et on se recueille presque. Il faut remarquer et saluer aussi la qualité d'écoute d’un public subjugué, respectueux, attentif et très enthousiaste. Ce qui est toujours agréable.

La transition est parfaite entre la musique d’Anouar Brahem et celle de Quentin Dujardin et Ivan Paduart, qui présentaient « Catharsis » en quintette, dans un Magic Mirrors noir de monde. Ici aussi, il s’agit de tirer un trait d'union entre la musique méditerranéenne, défendue par le guitariste, et le jazz plus affirmé délivré avec vigueur par le pianiste. Au duo de base, s’ajoutent le magnifique trompettiste Bert Joris – qui vient de sortir une perle avec le BJO - le bassiste électrique Théo de Jong et le batteur Manu Katché. Ici, c’est le groove et le swing moderne qui prennent rapidement le dessus. « Délivrance » puis « Far Ahead » donnent le ton. Les échanges sont vifs mais nuancés. « Retrouvailles » est plus intimiste et la guitare de Dujardin est bien mise en avant. Le jeu est fin, équilibré et brillant. Tout comme Paduart, Dujardin ne cherche pas nécessairement les accords complexes, du moins en apparence, mais essaie toujours de faire passer l'émotion au travers d’un jeu subtil et vivant. Associés au son enrobant mais toujours limpide de Bert Joris, les morceaux délivrent toutes leurs saveurs, à la fois épicées et sucrées. Entre Manu Katché, au jeu sec et tendu et Ivan Paduart, plus aérien mais aussi parfois très percussif, l’entente est parfaite. La musique bouge, se transforme, se déplace. Le jazz se mélange aux rythmes hispanisants et dansants, voire funky, comme sur un « Human Being », par exemple, dans lequel Théo de Jong fait éclater tout son talent avant que Katché ne conclue la soirée d’un solo époustouflant.

tournai jazz festival, recital boxon, charlelie couture, ame des poetes, maia chauvier, lorenzo di maio, jean-paul estievenart, cedric raymond, nicola andrioli, antoine pierre, anouar brahem, francois couturier, bjorn meyer, klaus gering, frank braley, ivan paduart, quentin dujardin, theo de jong manu katche, bert joris,

Samedi, ça ne fait que commencer !

Le pari était plutôt osé de programmer le premier concert de samedi à 15 h30. Mais, bonne surprise : même si le Magic Mirrors n'est pas rempli au début du concert, il se comblera très vite pour accueillir le Heptatomic de Eve Beuvens ! Voilà qui confirme une réelle curiosité et un engouement certain du public tournaisien pour le jazz. Au fil du temps, le projet de la pianiste a pris du corps. A l'esprit migusien qui en avait surpris plus d'un lors de sa création au Gaume Jazz en 2013, Heptatomic semble y avoir ajouter une pointe George Russel, de Lennie Tristano ou même peut-être de Gunter Shuller. Toutes ses influences, conscientes ou pas, nourrissent un jazz moderne, acéré et franchement jubilatoire. La musique est angulaire mais ne manque certainement pas de swing. Elle rebondit, elle fonce, elle attend, elle recule pour mieux sauter. Et c'est tout bonus pour les solistes. Sam Comerford (ts), Grégoire Tirtiaux (as) et Jean-Paul Estiévenart se relaient tour à tour pour emmener la musique toujours plus loin. Benjamin Sauzereau inocule l’ensemble de riffs diaphanes dans un jeu très personnel, quant à Manolo Cabras, faisant claquer les cordes de sa basse et Lionel Beuvens à la batterie, ils assurent une rythmique des plus efficaces. Mélangeant nouveaux et anciens thèmes, Eve Beuvens et sa troupe arrivent à capter l'attention du public et à rendre toute cette émotion, énergique ou fragile, avec assurance. Bien équilibré et bien pensé, entre complexité et sensibilité, le set se prolonge par un rappel auquel Eve elle-même ne s'attendait pas, prouvant ainsi la qualité du projet et l’intérêt du public pour celui-ci.

tournai jazz festival,recital boxon,charlelie couture,ame des poetes,maia chauvier,lorenzo di maio,jean-paul estievenart,cedric raymond,nicola andrioli,antoine pierre,anouar brahem,francois couturier,bjorn meyer,klaus gering,frank braley,ivan paduart,quentin dujardin,theo de jong manu katche,bert joris,eve beuvens,lionel beuvens,gregoire tirtiaux,benjamin sauzereau,sam comerford,manolo cabras

Vers 17h30, la Halle aux Draps a fait le plein pour accueillir le duo du pianiste Jacky Terrasson et du buggliste Stéphane Belmondo. Ceux-ci présentent le très intimiste album « Mother » sorti l'année dernière. Entre ballades originales et standards, joués sobrement et avec une pointe d'humour, la musique berce l'auditoire avec bienveillance. Il faut un petit temps pour que le concert trouve sa voie, mais quand l'inspiration vient, on sent les deux musiciens totalement complices. Ils n'hésitent pas à parsemer les thèmes de citations. Ils déconstruisent et remontent à leur façon des airs que l’on connaît presque par cœur. Le duo mixe les moments de mélancolie et les moments de totale désinvolture. Le jeu de Terrasson est à la fois romantique et rythmiquement ferme. Belmondo n'hésite jamais à désamorcer la tension qui risquerait d’envahir un peu trop la musique. Du coup, après l’émouvant « You Don’t Know What Love Is » et surtout « La chanson d’Hélène », délivrés avec une sensibilité à fleur de peau, « Les valseuses », « Fun Key » ou encore « Pompignan » se dégustent avec un plaisir non feint.

Sur les coups de 19h 30, la salle est archi comble lorsque Kyle Eastwood monte sur scène. Le démarrage est explosif et ne donne aucun doute sur l'objectif de la musique que le contrebassiste défend. « Proceco Smile » et « Bullet Train » déboulent avec furie. C’est clair, Eastwood veut, comme il le dit lui-même, payer son tribu à la musique des années ‘50, celle des Blakey, Morgan et Silver. Loin d'en faire une simple copie, Eastwood et ses compagnons insufflent un son bien actuel et décomplexé. Quentin Collins à la trompette et Brandon Allen au sax se relaient pour faire monter l’intensité. Ça y va à l'énergie. Franck Agulhon fouette et frappe dans un pulse toute maîtrisée ses fûts, tandis qu’au piano, Andrew McCormack distille des phrases bop bien senties. Le leader impressionne aussi dans son jeu à l’archet, sur « Marrakech » notamment. On le préfèrera à la basse acoustique qu’à l’électrique, qui est pourtant son instrument de prédilection. En effet, la version de « Dolphin Dance » un peu trop respectueuse et « Letter From Iwo Jima » en duo basse électrique et piano, font légèrement baisser l’enthousiasme. Après ce passage un peu plus faible et d’autres moments presque trop pop, le groupe reprend des forces avec « Caipirinha » et un « Big Noise From Winnetka » enflammé. Quant au « Boogie Stop Shuffle » en rappel et entamé en solo, il sera concis, direct et intense comme on l’aime.

tournai jazz festival,recital boxon,charlelie couture,ame des poetes,maia chauvier,lorenzo di maio,jean-paul estievenart,cedric raymond,nicola andrioli,antoine pierre,anouar brahem,francois couturier,bjorn meyer,klaus gering,frank braley,ivan paduart,quentin dujardin,theo de jong manu katche,bert joris,eve beuvens,lionel beuvens,gregoire tirtiaux,benjamin sauzereau,sam comerford,manolo cabras, stephane belmondo, jacky terrasson, kyle eastwood, franck agulhon, andrew mccormack, brandon allen, quentin collins,

A son tour, Manu Katché a fait salle comble et a soigné la mise en scène. Arrivée de star dans la pénombre tandis que le groupe entame l’intro d’ « Unstatic », du nom du très bon album sorti récemment. Comme sur le disque, Katché suit fidèlement l’ordre des morceaux. Il laisse juste l’espace qu’il faut aux saxophonistes, Raffaele Casarano et Torre Brunborg, pour improviser. Jim Watson se partage entre le piano et le Fender, distillant des notes plus soul. Quant à Jérôme Regard, il assure avec fermeté un tempo solide. Il faut quand même laisser à Manu Katché un style et un son particuliers, reconnaissables entre cent. Sa façon de faire sonner les cymbales, de redoubler les coups sur les caisses claires et les toms, tout en gardant un gros son bien marqué, est assez unique. « City », Blossom » ou « Daze Days » défilent. Le groupe reste assez proche des mélodies, très écrites, enregistrées sur l'album. Cela en rassure certains et laisse un petit goût de trop peu à ceux qui aiment les surprises. Mais en rappel, l’éternel « Cherokee » permet à tous de vraiment se lâcher. Et c’est bon ! Trois rappels se succèdent alors pour combler un public très enthousiaste.

Et comme si cela ne suffit pas, le festival a encore prévu un concert ! Il est près de minuit quand le Nu Jazz Project du trompettiste François Legrain monte sur la scène du Magic Mirrors qui ne désemplit pas. « Do You Know Where You’re Coming From ? », « Siegfried », « Keep Me In Mind » s’enchainent. Le public est toujours là et danse sur les rythmes jazz, drum ‘n bass et hip hop du collectif. Le mélange fonctionne assurément bien. Les cuivres sonnent ( Dominique Della-Nave au trombone, Maayan Smith au sax), le drumming de Sylvio Iascio est puissant, DJ Odilon crache les scratchs, soutenu par Brieuc Angenot à la basse. Quant à Dorian Dumont au piano électrique, il s’immisce entre les voix de Soul T et Angela Ricci qui assurent un flow parfait.

 

Come Sunday.

Pour les insatiables et les lève-tôt, l’organisation avait prévu, dès 11h du matin, une série d’animations et de concerts gratuits ! A commencer d’abord par une évocation de Boris Vian, puis des concerts des élèves du conservatoire de Tournai. Vers 16h. c’est le big band JMO, sous la houlette du jeune pianiste Gilles Carlier, qui propose ses compositions originales et des standards peu joués, dans des arrangements qui ne craignent pas la sophistication. Plutôt osé pour un band d’amateurs. Mais le travail et l'audace paie. On remarquera ainsi quelques bons solistes tels que le saxophoniste Thomas Van Ingelgem sur un « Chronométrie » assez complexe, un trompettiste sur « Walkin' Tiptoe » de Bert Joris ou encore l’excellente chanteuse Sarah Butruille, sur « Avalon » de Natalie Cole, entre autres.

Et pour conclure ces cinq jours intenses, Fabrice Alleman met un point d’honneur à offrir un concert sublime et sans faille, malgré un léger problème technique et une courte panne qui prive le chapiteau de lumière, mais pas de musique, pendant quelques minutes. « Obviously » est sorti en 2013 déjà, et ne cesse de bonifier. Ce projet qui allie jazz sensuel et rythmes groovy n’oublie pas la tendresse dans les compositions magnifiées par le jeu aérien et à la fois déterminé de Nathalie Loriers. « Regard croisés » se développe tout en douceur et volupté. « Suite Of The Day » qui se décline en trois parties reste un must du répertoire d’Alleman. Le sax se déploie, crie puis s'amuse et laisse la place au Fender Rhodes, très soul et groovy, de Nathalie Loriers. Et le final, plus funk jazz et un peu canaille, embrase la salle. Lionel Beuvens et Reggie Washington assurent une rythmique parfaite. « Take It As It Is », en duo piano/soprano, et même sifflée, est une ballade sensible et romantique d’où s’échappent de belles notes bleues. Pour terminer, « Open Your Door », rageur et revendicatif, et « Crazy Races », tendu et galopant, vont titiller les limites du « out ». Ces nouveaux morceaux donnent encore plus de corps à un projet qui mêle humanisme et rage, bonheur et inquiétudes. Et qui devrait continuer à évoluer.

Une fois de plus, le Tournai Jazz festival a tenu toutes ses promesses. Il y en a eu pour tous les goûts ! C’était un cadeau pour ceux qui ne connaissaient pas le bon jazz, ou s’en faisait une fausse idée, et pour ceux qui ne jurent que par lui.

On se donne déjà rendez-vous en 2018 avec le même plaisir et la même gourmandise.

 A+

Photos : © JC Thibaut

 

04/01/2017

Malcolm Braff Trio à l'Archiduc

On n'a pas souvent l'occasion de voir et d’entendre Malcolm Braff en Belgique. Qui plus est en trio ! Ce pianiste m’a toujours impressionné, que ce soit avec Erik Truffaz, Samuel Blaser ou avec ses amis africains et autres. La dernière fois que je l’ai vu, c’était avec Stéphane Galland (et son projet LOBI) au Jazz Middelheim en 2013.

malcolm braff,reggie washington,lukas koenig,archiduc,erik truffaz,stephane galland,samuel blaser

Ce dimanche soir (le 18 décembre), il était à l’Archiduc avec Reggie Washington (eb) et Lukas Koenig (dm).

Ce trio existe depuis cinq ou six ans déjà mais n'a pas joué très souvent, ou, en tous cas, trop rarement, malgré l’enregistrement d’un album sorti chez Enja Records en 2011 et qui, je l’avoue honteusement, m’avait échappé.

Malcolm Braff, c’est un jeu intense, sec et puissant. Toujours à la recherche - souvent en tous cas – d’une rythmique percussive. Avec lui, les sons claquent et les phrases sont courtes, précises, concises, presque sèches. Pourtant, même quand il bloque les cordes, cela ne l'empêche pas de dessiner des paysages harmoniques pleins de brillance. C'est un des paradoxes qui font sa personnalité.

Avec ce trio, les tableaux qu’il propose grouillent d'une foule de personnages invisibles, de ciels changeants, de vents chauds, de courses échevelées, de rage, de folies et de poésie. Avec Reggie Washington, qui module chacune de ses lignes de basse, qui pousse, anticipe et fait bouillir l'ensemble, et Lukas Koenig qui groove un maximum en alternant les break, les accélérations et les temps suspendus dans un jeu hyper sec et tendu, Malcolm Braff invente, s’envole, s’échappe.

Il y a une dynamique incroyable entre les trois musiciens. Il faut entendre comment ils découpent « Poinciana » (ou du moins un thème qui lui ressemble), comment ils le réinventent, le malaxent, le tordent. La musique est très ouverte et laisse des espaces immenses à l’improvisation que chaque musicien utilise avec intelligence et maîtrise. Plusieurs fois, on se demande comme ils (et surtout Braff) choisissent leurs notes. La musique est toujours là où on ne l’attend pas : elle est surprenante, puissante, déterminée.

malcolm braff,reggie washington,lukas koenig,archiduc,erik truffaz,stephane galland,samuel blaser

Braff joue avec le jazz comme un ours joue avec une souris. Il en fait ce qu’il veut. Il introduit quelques citations de « A Love Supreme » par-ci ou prend des chemins de traverses par-là. Comme sur « Berimbau » (de Baden Powell et Vinicius de Moraes), retravaillé façon soul et reggae (je sais, ça n’existe pas, et pourtant je l’ai entendu !). Et puis le trio est innervé par un funk souterrain de Reggie Washington, qui n’a pas son pareil pour faire onduler la rythmique. « Sexy M. F. » de Prince (mélangé à quelques riffs de « Sex Machine » de James Brown) nous emmène sur des routes accidentées et des dérives hallucinantes. Chaque morceau monte en puissance. Toujours. On passe des paliers que l'on n'ose imaginer. Rien ne nous laisse indifférent. Surtout pas ce blues introspectif (« Empathy For The Devil » ) dans lequel on pourrait entendre des échos d'un Lennie Tristano, bourré d'âme, de sang et de larmes. La musique fait feu de tout bois et passe de l’Afrique au Brésil, du blues au funk, du jazz contemporain à la musique des îles, celle qui n'est pas édulcorée, celle qui a vécu, celle qui est charnelle, voire brutale. Quelle claque, quel bonheur !

Ce trio possède un son hors du commun et une énergie débordante qui donnent une pêche incroyable.

Braff, Washington et Koenig, c’est une certaine façon d'envisager le trio jazz. Et il est urgent de l’entendre.

Dire que j’aurais pu passer à côté de ça ! A revoir vite !

 

 

A+

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

01/01/2017

Chris Joris & Family in Mechelen

C’est tout de blanc vêtu que le maître de cérémonie monte sur scène, entouré de ses enfants (Yassin, Saskia et Naïma) et de ses amis, (Free Desmyter, Bart Borremans, Christof Millet, Lara Roseel et Sjarel Van den Bergh) qui font quasiment partie de la famille aussi.

chrisjo.jpg

Chris Joris est fier et heureux – et c’est bien légitime – de présenter au public du CC Mechelen, ce samedi 17 décembre, son tout dernier bébé : Home And Old Stories (De Werf). Un album généreux et éclectique, rempli de musiques influencées par un parcours personnel riche mais aussi par celui de ses enfants. On touche au blues, à la musique africaine, au folk, à la pop et au jazz bien sûr. Aussi diversifié qu’il soit, ce projet garde une belle ligne de conduite, un fil rouge fragile, subtil et plein d’âme, qui le rend plus qu’attachant.

On connaît Chris leader, percussionniste parmi les percussionnistes, sideman des plus grands, chroniqueur, artiste peintre, philosophe aussi sans doute, figure emblématique du jazz belge et, sans conteste, l’une des fiertés de Malines. Le concert, organisé par Jazzzolder, a donc fait salle comble !

Accompagné à l’harmonica par Sjarel Van den Bergh, Chris entame une impro au likembe. L’Afrique et blues se mélangent pour rappeler ce que sont les vraies racines de la vraie musique. Et puis c’est parti, avec une certaine désinvolture, une dose de légèreté, un peu d’insouciance et un vrai sens du partage pour deux beaux sets de musique vivante.

« My Way », chanson incantatoire nous tire vers le haut, « Brocante » vacille entre milonga, bop et musique afro cubaine. Bart Borremans tire des pleurs et des rires de son sax et la marche éthylique nous amène vers un thème joyeux, permettant à Free Desmyter de lâcher des impros grondantes et volubiles. Chris passe des congas à la batterie puis au berimbau… Le programme semble changer suivant l'humeur du leader dans un joyeux et tendre bordel. C'est un vrai concert en famille auquel nous sommes invités.

Chris laisse beaucoup de libertés à chacun de ses musiciens. Il leur fait confiance. C’est réciproque et cela ressent dans la musique. Alors, il y a « Both Sides Know », superbe et touchant morceau de Joni Mitchell, magnifié par Naïma Joris, chanteuse exceptionnelle et magnétique. Avec détachement et simplicité, sans aucune gestuelle exagérée, maîtrisant admirablement une voix chaude et légèrement brisée, elle met au premier plan les vraies émotions. Frissons garantis. Et les bonheurs s’enchaînent, avec un Monk revisité et déglingué, avec « Far Away » - chanté avec délicatesse par Yassin Joris – qui montre qu’il n’est pas seulement qu’un excellent et inventif guitariste. Un peu avant la pause, il y aura encore un thème, nouveau et vénéneux, dans lequel on perçoit une touche de Pharoah Sanders dans le jeu enflammé de Borremans. Ensuite « Eventide » qui met en avant la basse profonde de Lara Roseel, puis l’envoûtant « Grinnin’ In Your Face », puis des joutes entre percussionnistes, des moments plus rock, d’autres plus roots… Et toujours plein de plaisir à partager.

Comme il faut se laisser le temps de se laisser prendre par le disque, afin de profiter de toutes ses richesses, il faut se laisser porter par un concert de Chris Joris. Lui faire confiance. C’est simple, ça vous rentre dans la peau et ça fait un bien fou.

A+

 

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

13/11/2016

Tout Finira Bien - album release à la Maison Horta

Ambiance particulière ce 11 novembre pour un concert particulier d'un groupe non moins particulier : Tout Finira Bien. J’avais déjà parlé de ce quintet à l'époque (en 2012, lors d’un concert à la Jazz Station). Depuis, le groupe, emmené par le charismatique et lunaire Gilles Bourgain, a fait du chemin, silencieusement, doucement. Il a été lauréat de la Biennale de la Chanson Française fin 2014 et s'amuse toujours à défendre une certaine chanson française, un poil sarcastique, légèrement désuète, mâtinée de jazz et de folklore inventé. Il sort actuellement son second album, Au Cœur, chez Igloo.

tout finira bien,gilles bourgain,simon tailleu,stephan caracci,jordi grognard,yann lecollaire,maison horta,igloo

Toujours en recherche de différence, Tout Finira Bien a choisi la Maison Horta pour le concert de lancement. Ambiance étrange donc, entre retenue et respect, lorsque les musiciens accueillent dans le salon de musique, le bien nommé, le public qui se serre entre embrasures, colonnettes et arabesques de la salle à manger. « Magnificence » et « Au-delà des aléas » nous réchauffent un peu, puis, tout le monde se disperse pour profiter d’une visite guidée de la maison, tandis que la musique l’envahit.

Au détours des pièces, on retrouve ici Stephan Caracci au xylophone, là Jordi Grognard et Yann Lecollaire aux saxes, ailleurs Simon Tailleu à la contrebasse et, bien entendu, Gilles Bourgain qui déclame ses histoires étranges. Les morceaux de l’album se déclinent en solo ou duo et prennent possession des lieux par petites touches. L'atmosphère se détend. On a pris ses aises, on se sent chez soi.

Alors, on rejoint l’atelier du Baron Horta pour un concert «presque normal». Cette fois-ci, tout le monde est assis et le groupe est réuni. Et Tout Finira Bien nous offre ses petites perles : un « Juste avant » désabusé, un « Cimetière de mots d’amour » délicatement douloureux, un très drôle « Tout petit », un « D(é)rive » énigmatique et répétitif, un « Tom » lucide et acerbe ou encore un « Rosa » poétique…

tout finira bien,gilles bourgain,simon tailleu,stephan caracci,jordi grognard,yann lecollaire,maison horta,igloo

Bourgain joue avec le monde et les mots qu’il tord, fait s'entrechoquer ou rebondir, tandis que les saxes virevoltent avec douceur (façon jazz de chambre) ou rage (clin d’œil furtif à Sanders ou Shepp). La contrebasse entretient le mystère, les arrangements sont ciselés, surprenants et parfois désarçonnants. Si la musique est souvent mélancolique, voire sombre, elle ne manque pourtant jamais d’une pointe d'humour qui permet de prendre un peu de recul. La force de ces histoires permet de pallier à la voix parfois peu assurée du chanteur. Mais c’est aussi cela qui fait son charme (un peu Boris Vian, un peu Albin de la Simone).

Et pour conclure cette soirée un peu hors du temps, le groupe présente trois clips vidéo - que l'on verra bientôt - qui correspondent, eux aussi, à l’univers décidément personnel et très attachant de Tout Finira Bien.

A (re)découvrir et à savourer.

 

 

A+

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

19/09/2016

Charlier Sourisse Hertmans à l'Archiduc

C’était le troisième concert du trio Charlier Sourisse Hertmans.

Le troisième et le dernier. Pour l’instant !

En effet, après l’avoir écouter à l’Archiduc ce dimanche soir, on est en droit de se demander pourquoi l’aventure devrait s’arrêter là ? Et, entre nous, nos trois compères se posent la même question. Il se pourrait donc bien qu’il y ait une suite… On s’en réjouit déjà et on croise les doigts.

archiduc,benoit sourisse,andre charlier,peter hertmans

On ne présente plus André Charlier (dm) ni Benoit Sourisse (orgue), l’une des rythmiques les plus infernales de l’hexagone. C’est bien plus qu’une rythmique d’ailleurs. Le duo joue ensemble depuis plus de vingt ans et a porté (et plus encore) les musiques de Didier Lockwood, J.J. Milteau, Captain Mercier, Michel Petrucciani, Jean-Marie Ecay ou Olivier Ker Ourio, pour ne citer que ceux-là… Autant dire que pour Peter Hertmans (doit-on aussi le présenter ?… Ode For Joe, Jean-Pierre Catoul, Greeting From Mercury, BJO, sans oublier son quartette…) c’est une aubaine formidable.

Le guitariste ne se fait donc pas prier pour plonger à pieds joints dans un très vitaminé « I Should Care » puis un « Something You Said », de son cru, tout aussi relevé.

André Charlier fait bourdonner ses fûts en mélangeant baguettes et balais, laisse résonner longuement les cymbales, fait claquer les rimshots… Ça sonne « profond ». Sa frappe est sèche, précise et déterminée. Ici, on ne se cache pas ! De son côté, Benoît Sourisse accentue les lignes de basse et fait s’envoler les harmonies. Il dose avec aisance la virulence et la douceur.

« How My Heart Sings » swingue fébrilement et rappelle que, même sous la mélancolie légendaire de ses ballades, Bill Evans swinguait méchamment, ce que l’on a tendance à oublier un peu vite. Ici, dès l’intro, l'évidence saute aux oreilles. Ça balance et ça groove. Mais ça voyage aussi, car ce thème est sinueux et vallonné, avec de douces accélérations et des suspensions tendues. De Bill Evans, il en est encore question avec « Tomato Kiss », écrit par Larry Schneider, qui figure sur l’album « Affinity » enregistré avec le regretté Toots Thielemans. Peter Hetmans démontre ici qu'il sait, lui aussi, faire monter la température. Il enchaîne les chorus avec frénésie et virtuosité. Quant à Sourisse, une fois encore, il ajoute un supplément de soul et enflamme l’ensemble dans un discours toujours plus élaboré, touffu et vif. Dans une telle frénésie, Charlier ne peut que faire éclater le final dans un solo fabuleux, très découpé et très imaginatif, sur un ostinato obsessionnel du guitariste. La claque !

archiduc,benoit sourisse,andre charlier,peter hertmans

Le second set démarre sur chapeaux de roues avec un « Gravé dans la cire » de feu et un « Inner Urge » d'enfer. La rythmique maintient la pression, les lignes de basse de Sourisse, décidemment intenable, pousse Peter Hertmans à être encore plus incisif. Et Charlier monte en puissance avec toujours autant de lisibilité et de précision.

Alors on calme un peu le jeu. Le tempo chaloupé de « La belle Hélène » (de Kenny Wheeler) montre un Hertmans plus blues folk, presque « naturaliste », comme sur « Streched Nude ».

Et puis c’est reparti. « What Is This Thing Called Love » ( ?) est tonitruant et son final surprenant est plein de rebondissements. On mélange blues, jazz et presque du rock. Jusqu'au bout, jusqu’à la dernière note, le trio ne lâche jamais rien. Le plaisir est communicatif, chacun s’amuse à surprendre l’autre et à se découvrir un peu plus à chaque fois. Et jamais ils n'oublient le groove ni le swing. Espérons qu’ils n’oublient pas non plus de se retrouver bientôt et de remettre ça. Nous, on est déjà prêt.

A+

Enregistrer

Enregistrer

18/09/2016

Igor Gehenot quartet feat. Alex Tassel - Marni Jazz Festival 2016

Après deux albums et plus ou moins six ans d’existence, Igor Gehenot a décidé de mettre au frigo son trio (avec Teun Verbruggen et Philippe Aerts) pour tenter une nouvelle aventure, en quartette cette fois, avec le batteur luxembourgeois Jérôme Klein, le contrebassiste suédois Viktor Nyberg et le bugliste français Alex Tassel.

Il présentait ce tout nouveau projet ce vendredi soir au Théâtre Marni.

igor gehenot,viktor nyberg,jerome klein,alex tassel,marni

La salle est plongée dans le noir tandis que les musiciens s’installent. L’ambiance est très « nordique », spectrale et intimiste. Les notes de piano s’éparpillent doucement, en toute légèreté. Le son feutré du bugle vient dérouler un tapis ouaté.

Puis le groupe attaque un « December 15 » dont l’esthétique n’est pas sans rappeler celle d’E.S.T. Cette rythmique alerte et régulière permet à Gehenot de prendre de belles envolées et à Tassel de développer quelques motifs lumineux dont il a le secret.

On replonge ensuite dans une ballade crépusculaire et romantique (« Sleepless Night »), soutenue par une basse mystérieuse et un drumming douillet. On se rapproche un peu des errances milesiennes, nocturnes et légèrement mélancoliques… Une composition du batteur, introduite lestement par Viktor Nyberg, ravive un peu l’ensemble. Mais tout cela reste peut-être un peu trop compact, cela manque parfois d'éclats et de dynamique. Ça « joue tout le temps » et on voudrait (enfin, moi) un peu plus de respirations. Plus d’élan aussi… Igor et ses acolytes semblent encore hésiter entre deux mondes et, du coup, cela reste « simplement » joli, parfois trop attendu, sans trop de prises de risques. Bien sûr, le toucher d'Igor fait mouche, sur « Abyss » ou « Stay Tuned » notamment, et, sur « Stater Kit », quand les nuances sont plus maîtrisées, Tassel peut vraiment s'exprimer.

On sent le projet encore un peu frais, un peu nébuleux, cherchant encore son équilibre et une véritable identité qui se démarquerait plus clairement du trio.

Mais le quartette n'en est qu'à ses débuts - après tout, c’était le tout premier concert - et il aura encore l’occasion de jouer et d’aiguiser son répertoire. On se fera donc un plaisir de suivre son évolution. Cela n’en sera que plus excitant.

A+

Photo : ©Olivier Lestoquoit

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

16/09/2016

Lorenzo Di Maio - Black Rainbow - Marni Jazz Festival 2016

Lorenzo Di Maio a le sens de la composition, on vient de s'en rendre compte avec la parution de son tout nouvel, et premier, album personnel Black Rainbow (chez Igloo). Mais il a aussi le sens de la scène.

On s’en est rendu compte lors du « release » concert de ce mercredi soir au Marni. On voit qu’il y a pensé, qu’il l’a mis en scène. Rien de bling bling ni de fake, rassurez-vous, mais une occupation simple et efficace de l’espace et une présence affable et sincère en contact direct avec le public.

santo scinta,marni,lorenzo di maio,jean-paul estievenart,nicola andrioli,cedric raymond,antoine pierre

Après un premier morceau (« Détachement »), tout en atmosphère et en langueur, qui permet déjà d’entendre un sublime Nicola Andrioli au Fender Rhodes, le quintette enchaine aussitôt avec « No Other Way », plus incisif, claquant et nerveux, qui permet à Jean-Paul Estiévenart de marquer son territoire.

En deux morceaux, Lorenzo Di Maio a posé les bases de son univers équilibré entre tendresse et entrain, mélancolie et exaltation, sérénité et excitation. Mais cela ne se résume pas qu’à ça : la musique du guitariste n’est pas noire ou blanche, elle se décline en nuances de gris de toutes les couleurs. Et elle est partagée par un groupe d’excellents musiciens et amis qui trouvent tous la possibilité de s’exprimer librement… tout en suivant la ligne de conduite du leader.

Avec « September Song », on découvre encore une autre facette de Nicola Andrioli (allez écouter son jeu débridé avec Manolo Cabras, tendre avec Barbara Wiernik, ou pétillant avec Philip Catherine, et vous aurez un tout petit aperçu des talents de ce pianiste caméléon). Ici, il est virevoltant et inattendu et il attaque « sévère » en gardant toujours une extrême musicalité.

santo scinta,marni,lorenzo di maio,jean-paul estievenart,nicola andrioli,cedric raymond,antoine pierre

Sur « Black Rainbow », qui donne le nom à l'album, c’est Cédric Raymond qui profite des grands espaces pour délivrer des solos de contrebasse pleins de tonicité.

Et puis il y a « Lonesome Traveler », construit sur base d’un ostinato qui s'efface au cours du morceau mais qui reste sous-jacent. C’est comme le rythme d’une locomotive qui ne s'arrête jamais et qui promène le groupe au travers de différents sentiments : la joie, l'émerveillement, le doute, l'excitation, la contemplation… Chaque musicien amène son histoire. Antoine Pierre, excellent de bout en bout, joue le chien fou dans un drumming « désarticulé », Cédric Raymond évoque le vent chaud et rassurant, Jean-Paul Estiévenart joue le curieux et l’optimiste, Nicola Andrioli se fait philosophe et sage, quant à Lorenzo Di Maio, il explore, s’émerveille, se réinvente.

On peut sans doute trouver des références à Bill Frisell, mais sur « Open D », par exemple, on trouve aussi des traces de blues et de jazz électrique, un peu comme si J.J. Cale avait rencontré la bande du Miles electric. « Santo Spirito », tissé de métriques complexes, fait d'accélérations et de virages à 180°, de solos fiévreux et d’un final explosif d’Antoine Pierre, rend hommage, lui, à l’oncle du guitariste : le batteur Santo Scinta. On conclura avec un « Back Home » langoureux et, en cadeau un inédit plein de fougue.

Il y a décidément beaucoup de maturité dans ce groupe et beaucoup de sensibilité aussi.

Black Rainbow mélange les influences blues, folk, rock et jazz dans une étonnante cohésion sonore. La musique est riche et variée, mais garde toujours une ligne de conduite bien définie. Même s’il ne se met pas plus en avant que les autres - pour toujours laisser toute la place à la musique - Di Maio possède bien la carrure d’un leader. On s’en doutait déjà un peu, mais on en a la confirmation. Et ce groupe a vraiment un bel avenir.

 

 

A+

Photos : merci ©Olivier Lestoquoit !

 

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

15/09/2016

September Jazz à Bruges

September Jazz à Bruges, c'est un peu le mini festival qui lance la saison du jazz à Bruges et du Werf en particulier. On annonce pour cette fin 2016, par exemples, des concerts de Louis Sclavis, Urbex, Aka Moon, Barry Altschul, Joe Fonda, Nathalie Loriers et surtout une Label Night au Concertgebouw avec une pléiade de jazzmen maison (Kris et Bart Defoort, Trio Grande, Schnitzl, Chris Joris, MikMâäk, Steven Delannoye et d’autres encore…).

Mais revenons dans la cour de l'école primaire du Ganzenveer.

L'air est encore doux par cette belle soirée de septembre et il y a vraiment pas mal de monde. Sur la scène, dans le fond de la cour de récré, Too Noisy Fish a déjà entamé son set.

sepyember jazz,de werf,too noisy fish,teun verbruggen,kristof roseeuw,peter vandenberghe,francesco bearzatti,giovanni falzone,danillo gallo,zenno de rossi,woody guthrie,raf debacker,cedric raymond,dre pallemaerts

Peter Vandenberghe (p), Kristof Roseeuw (cb) et Teun Verbruggen (dm) proposent une musique aux structures qui paraissent, si pas complexes, presque chaotiques. Les trois musiciens semblent rebondir et se cogner contre des murs invisibles. La musique vacille entre furie et folie contrôlée. A tout moment, elle peut prendre une autre route. Too Noisy Fish réalise une sorte de raccourci entre un bop effréné et un jazz contemporain aux accents rock non dénué d'humour (et qui n'aurait pas déplu à un certain Zappa) et font aussi références à Spike Jones ou aux musiques de vidéo games. Les arrangements et les effets parfois bruitistes sont très évocateurs et bâtissent des atmosphères qui définissent presque un cadre. Tout est musique et, avec ce jazz parfois très libre, presque abstrait, aux changements de tempos et de directions brusques, les trois musiciens se doivent d’être hyper complices. Ils peuvent ainsi donner vie à « Segmenten » (emprunté partiellement à Charlie Parker) ou entretenir le mystère de « PTMA » (Rosseeuw, excellent à l’archet) dans une dramaturgie sombre et un final rageur. « In Dust We Trust » profite d'un motif répétitif léger, tout en clin d'œil, qui laisse l'impro s'emparer finalement du morceau. Quant aux titres « Turkish Laundry » ou « Defenestration », ils parlent (presque) d’eux-mêmes tant cette musique est imagée.

sepyember jazz,de werf,too noisy fish,teun verbruggen,kristof roseeuw,peter vandenberghe,francesco bearzatti,giovanni falzone,danillo gallo,zenno de rossi,woody guthrie,raf debacker,cedric raymond,dre pallemaerts

Le saxophoniste italien Francesco Bearzatti et son Tinissima Quartet présentent le nouvel album dédié, cette fois-ci, à Woody Guthrie. Après Malcolm X, Monk ou Tina Modotti, le groupe continu à mettre en avant ou à faire revivre la mémoire de personnages qui se sont battus, à leur manière, contre les dictatures, le racisme, le fascisme ou certains dogmes. Avec Woody Guthrie, la musique du quartette prend évidemment de nouvelles couleurs. Bien sûr, le country folk est très présent mais, comme à chaque fois, Bearzatti arrive à englober cela dans l'idiome jazz. Sur ces blues folk, il aménage des plages d'impros dans lesquelles Giovanni Falzone ou Bearzzatti lui-même peuvent laisser libre cours à leur imagination. Le trompettiste en profite un maximum, pour notre plus grand bonheur. Le son est hyper clair et brillant, et Falzone n’est pas avare d'effets growl ou d’effets de langue. Il répond à Bearzatti, va le provoquer, il prend la poudre d’escampette puis revient. Puis ce sont des duels entre trompette et sax où chacun envoie et surenchéri sur des tempos d'enfer. Bearzatti ne demande que ça, il accentue les intervalles, fait grincer son sax ou, au contraire, va fouiller dans les graves comme on creuse le sol gras pour chercher de l'or. Zenno De Rossi fait galoper sa batterie et Danilo Gallo accentue les effets bluesy avec ses cordes « lâches » et très vibrantes. « Dust Bowl », « Okemah », « One For Sacco And Vanzetti » nous font voyager à travers tous les États-Unis et dans toutes les époques. On imagine les étendues arides, brûlées par le soleil de l'ouest américain, on passe du blues au swing en faisant un crochet par le stride et le rock & roll. On pousse presque une pointe jusqu’à la Nouvelle Orléans. L’énergie fait parfois place à des moments légèrement plus apaisés, mais toujours tendus. Si il y a de la rage, il y a aussi des pointes d’amertume, de fatigue et de lamentations… qui redonnent pourtant de l’espoir. «This Land Is Your Land », le morceau emblématique de Guthrie pousse les deux soufflants à se mélanger au public qui chante et clappe des mains. Rien n’est perdu, il faut se battre et il faut fêter ça !

sepyember jazz,de werf,too noisy fish,teun verbruggen,kristof roseeuw,peter vandenberghe,francesco bearzatti,giovanni falzone,danillo gallo,zenno de rossi,woody guthrie,raf debacker,cedric raymond,dre pallemaerts

La fête, c'est aussi Raf De Backer et son soul jazz, en trio avec Cédric Raymond et Dré Pallemaerts. On n’a pas si souvent l'occasion d’entendre Dré dans ce registre (on se rappelle quand même quelques concerts avec Eric Legnini) et il est, ici aussi, merveilleux et d’une efficacité redoutable. Il y a tellement de souplesse, de groove et de nuance dans son jeu, que c’en est presque incroyable. Du coup le jeu de Raf en est presque magnifié. On s'imagine être à l'époque des Ramsey Lewis et Les McCan. Cedric Raymond impose une basse chantante et ferme à la fois. Le toucher de Raf est brillant clair et vif. Sans avoir l'air d'y toucher, tout cela ondule avec sensualité. Il y a du relief dans chacun des morceaux, des nuances de bleu et d’orange. On reconnaît « Oh The Joy », « Joe The Farmer »… On reconnaît... car Raf ne parle pas au public et c’est bien dommage, car cela enlève peut-être un tout petit peu de la complicité que cette musique procure.

Il est tard, il y a encore du monde dans la cour de l’école, on prend un dernier verre et on se promet de revenir très vite du côté de Bruges.

A+

Merci à ©Willy Schuyten pour les photos !

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

11/09/2016

Nathalie Loriers, Tineke Postma et Nic Thys au Marni Jazz Festival 2016

Retour au Théâtre Marni pour la troisième soirée du Marni Jazz Festival 2016. Je n’ai pas eu l’occasion d’assister au concert, la veille, de Denise King qui, d’après les échos que j’en ai eu, a mis « le feu » à un show entre jazz, gospel et soul… Tant pis pour moi.

marni,nathalie loriers,tineke postma,nic thys

Ce vendredi soir, l’ambiance est bien plus feutrée, place au trio de la pianiste Nathalie Loriers, Tineke Postma (ts, ss) et Nic Thys (cb).

Tout commence en fragilité et douceur. Les doigts agiles de Nathalie frôlent les touches du piano et égrènent avec sensibilité « Luiza » d’Antonio Carlos Jobim. Tineke Postma effleure à peine la mélodie et joue les respirations avec une finesse remarquable. Entre elles, Nic Thys fait balancer doucement le tempo.

Avec cette bossa triste, c’est comme si on venait de déballer une boîtes de couleurs - des couleurs bien choisies - qui vont nuancer l’ensemble de la soirée.

Nathalie Loriers annonce alors qu’un nouvel album est en préparation, que l’enregistrement est prévu dans les jours à venir et que ce concert est l’occasion de présenter et répéter une dernière fois les nouvelles compositions avant d’entrer en studio. Voilà une bonne nouvelle.

On découvre donc « Everything We Need », une composition inspirée de Lennie Tristano. Tineke Postma expose le thème, tisse les harmonies et emballe les mélodies, puis laisse la place à Nathalie Loriers. Le jeu est d'une extrême clarté. Les notes s'enfilent les unes aux autres sur un swing tout en décalage et en relief. La pianiste n’a pas peur du vide. Il faut dire qu’il y a autant de musique dans ses silences et ses retenues que dans ses accords, et que tout cela renforce indéniablement la tension et la brillance. La musique circule, bouge, s’échange. C’est intelligent et évident à la fois. Nic Thys conclut en reprenant une dernière fois le thème. Il brode, invente et s'envole encore. Tout y est ! C’est un modèle de composition comme on n'en fait plus ! Et, oui, on ressent l’esprit, la science et toute la liberté que donnaient à entendre Tristano, Warne March et Lee Konitz à l’époque... la contemporanéité en plus.

Le trio s’inspire aussi, avec une certaine logique, de Clare Fischer. « And Then Love Comes » se fait mystérieux, sensuel et crépusculaire. Le genre de musique qui tangue et titube légèrement. Une musique dans laquelle on imagine les dernières lueurs d'un bar qui va fermer, une ville presque endormie dans laquelle on a encore envie de déambuler pour ne pas rentrer chez soi où, de toute façon, personne ne vous attend... Ambiance.

marni,nathalie loriers,tineke postma,nic thys

« Take The Cake » est beaucoup plus nerveux et optimiste. Plus bop peut-être. Un peu à la « St Thomas » de Sonny Rollins, aussi. Le piano et le sax jouent au chat et à la souri tandis que la contrebasse entretient les fausses pistes.

« Dansao », qui fait à nouveau un clin d’œil à la bossa, est enlevé et joyeux, tandis que « We Will Meet Again » ramène le trio vers l’introspection et le recueillement.

Oui, ce prochain album promet !

Bien sûr, ce soir, il y avait aussi des morceaux plus anciens, comme ce « Canzoncina » dans lequel Tineke Postma, au soprano, virevolte avec aisance. Une sorte de fausse valse, lumineuse et sinueuse à souhait, faite d’accélérations douces qui amènent les musiciens à improviser sur des chemins inconnus. Puis, il y a aussi une version sublime du « Peuple des silencieux » (morceau qui avait donné le nom à l’album précédent). Cette ballade élégiaque, légèrement triste et d'un romantisme exempt de sentimentalisme appuyé, est tout bonnement sublime. Il y a comme une fatalité, une évidence, dans le discours. Chaque musicien construit vraiment le morceau, aucun solo ne sert de « remplissage » ou ne sert d’espace pour rouler des mécaniques. Ici, tout a un sens. Une belle leçon.

Le trio, et celui-ci en particulier, va vraiment très bien à Nathalie Loriers. On la sent plus libérée que jamais. On sent toute la limpidité du propos et l’objectif de la musique. On sent toute la complicité et le bonheur de jouer ensemble. Et on sent que tout le monde est sur la même longueur d’ondes.

Ça tombe bien, nous aussi.

 

 

A+

Merci à Olivier Lestoquoit pour les images !

 

 

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

19:16 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marni, nathalie loriers, tineke postma, nic thys |  Facebook |

10/09/2016

Jef Neve Solo - Marni Jazz Festival

Après la basse, le sax ou la guitare, c'est le piano qui est à l'honneur au Marni Jazz Festival cette année. Et pour donner le coup d’envoi de l’édition 2016, un concert en solo s’imposait. Et Jef Neve était tout désigné.

marni,jef neve,one

Le pianiste belge a roulé sa bosse un peu partout autour du monde, dans diverses configurations : en trio avec Teun Verbruggen et Piet Verbist, en duo avec Pascal Schumacher ou José James, mais aussi en octet avec un band de soufflants (« Sons Of The New World »). Il a aussi écrit pour le cinéma (« In Flanders Fields » ou « La merditude des choses ».) On l’a vu entouré d’un orchestre symphonique dans un registre de musique classique… Bref, Jef est plutôt actif et avide d’expériences nouvelles.

One est son premier album solo, sorti fin 2014 déjà. Le solo, c’est le passage quasi obligé et une épreuve pas toujours évidente pour un pianiste, que Jef Neve a surmonté avec grand brio, élégance et sensibilité.

Il est huit heures, place au live.

Dans une ambiance toute bleutée et intimiste, le musicien s’installe, tout sourire, devant le grand piano. Il plonge la tête dans le clavier et les mains dans les cordes. L’intro est grondante, grave et intense. Puis, subtilement, le thème de « Lush Life » apparaît, joué avec emphase, presque Gershwinien. Comme sur l’album, on est impressionné et séduit par le chemin qu’il fait prendre à ce morceau emblématique. « Could It Be True » opère un peu sur le même principe et révèle totalement la « Neve Touch » : un lyrisme dans les arrangements, des fulgurances rythmiques, des accords ornementés avec élégance, de la légèreté qui côtoie la noirceur.

Le pianiste donne tout ce qu’il a, il tape du pied pour marquer le tempo, il n’hésite pas à se lever de son tabouret pour accentuer certains passages, il s’accompagne même en sifflant la mélodie. Son jeu est très physique. Il provoque la tempête puis calme les ardeurs, fait des allers et retours entre un jazz « big band » et la musique symphonique.

Et puis vient sa version de « I Mean You » de Monk. Un pur bonheur. La musique s’offre comme dans un striptease. Elle démarre avec puissance et exubérance puis s’effeuille petit à petit pour dévoiler le thème dans une sorte de ragtime des plus dépouillés ! Joli tour de force.

Jef est charismatique et aussi très pédagogue. Il communique beaucoup avec le public, donne son point de vue sur la société, explique ses choix, partage ses sentiments. « A Case Of You » de Joni Mitchell, « Bluesette », en hommage à Toots, ou encore « The Tree Through The Wall » n’en sont que plus touchants. Parfois, il joue aussi sur un motif de percussions samplé ou s’amuse avec les lumières et l’espace. Il refuse un certain conformisme. Tant mieux. Et en rappel, son « Formidable », emprunté à Stromae, nous laisse d’ailleurs presque sans voix.

Jef Neve est un raconteur d'histoires, un musicien ancré dans la société actuelle avec un pied dans le romantisme des années folles, et il dégage toujours cette petite lueur d'optimisme et d’espoir dans des musiques parfois sombres et souvent voluptueuses...

Franchement, de la belle ouvrage.

 

Jef Neve recording 'One' at Abbey Road Studios from Hotmilk Films on Vimeo.

 

Photo : merci à Olivier Lestoquoit

A+

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

00:45 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marni, jef neve, one |  Facebook |

06/09/2016

Jazz Contest Mechelen - 2016

jazz contest mechelen,jazzzolder,chris joris,anne wolf,mike torfs,patrick bivort,ondine quackelbeen,fhree,jheynner argote-frias,guillermo martin viana,fernan mejuto vazquez,vortex,alan van rompuy,aristide d agostino,joos vanduren,emmanuel van mieghem,olivier penu,johannes engelhardt,paul janoschka,jonas kaltenbach,marie fikry,simon leleux,jordi cassagne,artur hitz,lucas venderputten,jelle van giel

Mais qu’est ce qui m’a pris d’avoir accepté d’être membre d’un jury pour un concours ?

Remarquez, je l’ai déjà fait quelques fois et… oui, j’aime ça.

Chaque fois c’est excitant, car on découvre des musiciens, des talents, de belles personnes. Et puis, on s’oblige à aiguiser une oreille critique. Mais ce n’est pas toujours simple. D’ailleurs, ce n’est jamais simple !

Il y a autant de jazz qu’il y a de musiciens ! Autant comparer des pommes et des poires.

Bien sûr, il y a des choses que l’on aime spontanément et d’autres un peu moins. Question de goût. Mais, lorsque l’on est dans un jury, il faut pouvoir aller au-delà de ça. Et remettre le compteur à zéro.

Alors, quand il faut désigner un « vainqueur », c’est souvent un déchirement. Ha ! Si seulement il y avait un, et un seul, très bon groupe ou très bon musicien ! Et en face, des mauvais, des très mauvais, ce serait facile. Mais non, le niveau est souvent très élevé. C’est qu’ils jouent bien tous ces jeunes ! Alors, on voudrait que tout le monde gagne, comme chez Jaques Martin (pour les plus vieux d’entre nous qui connaissent) ! Et si, en plus, il n’y a qu’un seul prix (pas de récompense pour le deuxième ni troisième) c’est encore plus terrible.

Cette année, comme il y a deux ans et comme l’année dernière, je participais au Jazz Contest Mechelen. Un concours organisé par la fine équipe de Jazzzolder. Et quand on dit « organisé », c’est vraiment « organisé » ! Tout est parfait, tout est réglé, tout est prévu et l’accueil, tant pour le jury que pour les candidats et le public, est un exemple. Un vrai bonheur.

Cette année, il y avait devant le jury (Anne Wolf (p), Ondine Quackelbeen (Jazz Studio), Mik Torfs (JazzLab Series), Patrick Bivort (Jazzmozaiek, RTBF), le président Chris Joris (perc) et moi) quatre groupes issus des demi-finales (qui s’étaient déroulées quelques mois auparavant). Chacun d’eux avait 30 minutes pour convaincre.

jazz contest mechelen,jazzzolder,chris joris,anne wolf,mike torfs,patrick bivort,ondine quackelbeen,fhree,jheynner argote-frias,guillermo martin viana,fernan mejuto vazquez,vortex,alan van rompuy,aristide d agostino,joos vanduren,emmanuel van mieghem,olivier penu,johannes engelhardt,paul janoschka,jonas kaltenbach,marie fikry,simon leleux,jordi cassagne,artur hitz,lucas venderputten,jelle van giel

Fhree est un trio venu tout droit de Hollande. Ils avaient plutôt fait bonne impression lors des « éliminatoires ». Mais ici, ce soir, on les sentait peut-être un peu fébriles. Cela n’a pas vraiment décollé. Même si l’on remarquait quand même les très bons solos du guitariste Jheynner Argote-Frias, le drumming de Guillermo Martin Viana ou quelques belles phrases de Fernan Mejuto Vazquez (keys).

Vortex ensuite, quant à lui, est rentré directement dans le jeu. Un set puissant, dynamique, une attitude sur scène parfaite. Des compos brillantes, qui font un clin d’œil à Ornette Coleman ou à Miles, un pianiste plein de personnalité (Alan Van Rompuy obtiendra d’ailleurs le prix du meilleur soliste), un leader charismatique au jeu bien déterminé (le trompettiste Aristide D’Agostino) et un ensemble qui tient la route (Joos Vanduren au sax, Emmanuel Van Mieghem à la basse et Olivier Penu au drums). Bref un groupe soudé, un jazz généreux et évident.

Il y avait aussi JE Trio (Johannes Engelhardt à la basse, Paul Janoschka au piano et Jonas Kaltenbach aux drums) venu d’Allemagne. Une exécution parfaite, un niveau assez bluffant. Peut-être juste un poil rigide ? Des compos excessivement bien écrites et superbement exécutées. Il manquait peut-être cette toute petite pointe de lâcher prise, de décontraction qui aurait rendu ce jazz encore plus touchant.

jazz contest mechelen,jazzzolder,chris joris,anne wolf,mike torfs,patrick bivort,ondine quackelbeen,fhree,jheynner argote-frias,guillermo martin viana,fernan mejuto vazquez,vortex,alan van rompuy,aristide d agostino,joos vanduren,emmanuel van mieghem,olivier penu,johannes engelhardt,paul janoschka,jonas kaltenbach,marie fikry,simon leleux,jordi cassagne,artur hitz,lucas venderputten,jelle van giel

Touchant, c’était le cas de la pianiste Marie Fikry et son quintet. Une belle présence, un jeu très fluide au piano, des compos originales qui flirtent parfois avec la musique du monde. On remarque aussi un percussionniste plutôt prometteur, Simon Leleux, Jordi Cassagne (cb), Artur Hitz (sax), Lucas Venderputten (dm). Une bien belle équipe en fait. C’est du bonheur et de l’intelligence qui flotte dans l’air.

Alors le jury se retire, discute, délibère. Longuement, intensément. Il y a des évidences. Et des doutes. Pas simple. Pas le temps d’écouter Jelle Van Giel Group qui passe sur scène pendant ce temps-là.

Il ne faut qu’un seul gagnant… Et ce sera Vortex.

On est tellement content pour eux. Et tellement frustré de ne pas pouvoir « offrir » d’autres prix aux autres.

Alors, retenez les noms de JE Trio, de Marie Fikry, de Fhree et Vortex bien sûr. Et allez les écouter. Allez les applaudir. Vous verrez, vous ne serez pas déçu.

Et votre présence sera certainement leur plus belle récompense.

 

A+

Pictures : ©silvdbphotography

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

04/09/2016

Sons Of Kemet - Feeërieën Brussels

ab,sons of kemet,shabaka hutchings,theon cross,sebastian rochford,tom skinner

Mercredi 24 août, Parc de Bruxelles, il fait un peu lourd, mais une légère brise rend la soirée bien agréable. Avec ce très beau temps, et malgré un service de sécurité un peu renforcé, qui reste quand même sobre et discret, les Feeërieën, organisées par l’AB, attirent pas mal de monde. Et c’est, culturellement parlant, plutôt rassurant. On a laissé en dehors de la zone les centaines de chasseurs de Pokemon Go, les yeux rivés sur leurs Smartphones, et on attend tranquillement, assis dans l’herbe ou sur un banc, Sons Of Kemet.

Vers 20h30, le monde s'agglutine un peu plus encore autour du kiosque quand les quatre Enfants de l’Ancienne Egypte (Shabaka Hutchings (ts), Theon Cross (tb), et les deux batteurs, Sebastian Rochford et Tom Skinner), montent sur scène. Formé vers 2012 ce groupe anglais mélange autant le jazz, le rock, la musique des îles, la musique éthiopienne que celle de La Nouvelle-Orléans.

Soutenues par le tuba haletant et un double drumming obsessionnel, les premières phrases du sax sont courtes, hachées et nerveuses. La musique bourdonne et vibre comme si il y avait une invasion de criquets. Puis le tuba rugit comme un éléphant qui charge. La machine est lancée. Elle s'emballe. Les pulsations s'accélèrent.

On reconnaît peut-être « Breadfruit » ou « In Memory Of Samir Awad » et son rythme chaloupé. Mais l’esprit festival en plein air et le retour du public, plutôt chaud, attisent la ferveur musicale.

Le tuba répond au sax qui crache et hurle. Les deux batteurs frappent de plus en plus fort, à l’unisson ou en contrepoint. Ça gronde. Ça sonne autant Fela Kuti que The Thing de Mats Gustafsson. Afrobeat, makossa, free jazz, tout se mélange sans aucun temps mort. Une intro au tuba, jouant sur les infra basses, fait remonter à la surface les rythmes tribaux, ceux qui nourrissent les racines d'un jazz ancestral qui ne fera le voyage vers les States que bien plus tard.

Sons Of Kemet nous envoient à la figure un « Tiger » (?) convulsif, un « Inner Babylon » puissant et d’autres morceaux dans une même rage furieuse. Puis, on fait de la place à un morceau plus venimeux, qui devient vite entêtant. Il résonne comme une transe africaine, comme un exorcisme. Et la fanfare se remet à rugir de plus belle et à exulter aux sons de « In The Castle Of My Skin » ou « Play Mass »…

La scène est bleue, rouge, jaune, le public tremble et saute sur ces rythmes effrénés. C’est la fête au gros son et au « lâchage ». C’est la fête et ça libère. Ces quatre-la sont une fanfare africaine à eux seuls.

Sons Of Kemet seront de retour à Flagey, en janvier de l’année prochaine. En attendant, vous pouvez toujours vous mettre dans l’oreille leurs albums : Burn ou Lest We Forget What We Came Here To Do.

A bon entendeur…

 

 

A+

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

27/08/2016

Stefan Lakatos & Dominique Ponty + Condor Gruppe plays Moondog

Ok, d’accord, ce n’est pas vraiment du jazz. Mais quand même. Et puis, le jazz, ça commence où et ça finit où ? Vaste question.

Ce mardi 23, au Parc de Bruxelles dans le cadre des Feeërieën organisées par l'AB, on rendait hommage à Moondog ! Moondog, ce musicien inclassable qui passa une grande partie de sa vie à jouer sa musique dans les rues de Manhattan. Cet homme que l’on surnomma le « Viking de la 6e avenue » à cause de son accoutrement. Cet homme à la vie étonnante, aveuglé à l'âge de 15 ans par l’explosion d’un bâton de dynamite, marqué à vie par la musique des Indiens d’Amérique qu’il a entendu vers 5 ans, qui rencontra aussi bien Charlie Parker que Leonard Bernstein et qui avait l’oreille absolue.

Ce musicien, rythmicien hors pair et compositeur, disparu en 1999, aurait eu 100 ans cette année.

C’est aux anversois passablement décalés, Condor Gruppe, que l’on a « ouvert la scène » ce soir. Le groupe vient en effet de sortir un très bel album hommage à Moondog : « Frog Bog ».

stefan lakatos,dominique ponty,condor gruppe,moondog,ab,michiel van cleuvenbergen

Mais avant ça, il y a d’abord le concert en duo du percussionniste Stefan Lakatos et de la pianiste Dominique Ponty, tous deux élèves et derniers accompagnateurs du défunt « Viking »…

A eux deux, ils reprennent le plus fidèlement possible la musique de Moondog.

« Elf Dance », « Carnival », « Canon » sont des œuvres courtes, comme la plupart des compositions de l’artiste. « Car je n'ai pas plus à dire, avait dit le maître. Si vous aimez la mélodie vous pouvez la répéter trois ou quatre fois. Tant que ça vous plait... ».

Mine de rien, c'est complexe et rigoureux. Tandis que Dominique Ponty phrase avec précision et fermeté, Stefan Lakatos mélange les tempos et les rythmes sur la Trimba, l'instrument inventé par Moondog. Il s’agit d’un montage de tubes triangulaires en bois, de différentes sections, sur lesquels Lakatos frappe avec une clave ou des maracas. Le son est hypnotique, flottant, léger et sourd à la fois. La musique est un mélange de menuets, de cantates et de rythmes lancinants inspirés par ceux des Indiens d'Amérique. Ce que Moondog appelait « son jazz ». « Fleur de Lis », « Mood Montreux » ou encore « Mother’s Whistler » sont de véritables petites perles qui se laissent découvrir encore et encore.

Après un petit quart d'heure, le temps de se sustenter et se réhydrater, Condor Gruppe a pris place sur la scène. Sax, trompette, bongos, wurlitzer vintage, guitares, drums… ici, Michiel Van Cleuvenbergen et ses complices exploitent la musique de Moondog de façon plus rock ou funky. On revisite, on réarrange, on s’en inspire. Condor Gruppe brode autour des courtes compositions. Bien entendu, la mélodie, le style incantatoire et le sens de la répétition sont bien là. Et tout le monde danse et s’amuse sur « Bird’s Lament », le « tube » (un peu comme le « Yekermo Sew » de Mulatu Astatke) qui cache une forêt de compos incroyables. Il y «Frog Bog », « Viking » ou encore « All Is Loneliness » (repris en son temps par Janis Joplin) et  une longue version de « Single Foot »…

La nuit est tombée. Des lumières rouges et bleues lèches les arbres et se perdent dans les feuillages. L'air est doux et encore chaud. L'ambiance est détendue, légère et insouciante. Feeërieën porte bien son nom. Moondog n’est pas mort.

 

 

A+

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

19/08/2016

Natacha Wuyts trio au Music Village

Cela faisait un bon moment que je voulais aller réécouter Natacha Wuyts. Je crois que la dernière fois que je l’ai vue sur scène, c’était à Jazz à Liège, il y a cinq ou six ans ! C’est dire ! Bien sûr, j’ai continué à suivre son parcours (merci internet) mais, la scène ou les clubs, c’est quand même ce qu’il y a de mieux. Alors, il était temps de remédier à cela.

natacha wuyts,patrick deltenre,charles loos,music village

Durant toute une semaine d'août (du 16 au 20) elle chante au Music Village, chaque soir, dans le cadre des Summer Village Concerts. Une occasion à ne pas manquer.

Comme d’habitude dans ce club, l’ambiance est cool, cosy, feutrée. Idéale pour le jazz vocal que Natacha défend.

Elle est accompagnée au piano par Charles Loos et, à la guitare, par Patrick Deltenre.
Pieds nus, comme pour être bien en contact avec la terre et en sentir les vibrations, elle entame d’entrée de jeu un « Body And Soul » sensuel. Vient ensuite un très surprenant et jubilatoire « But Not For Me » ! Ce « tune » est emmené tambour battant, loin des habituels tempos langoureux. Ici, la chanteuse et ses deux compères ont pris le contrepied et le parti de s’en amuser. Ça ne file pas, ça galope ! Mais avec quelle précision et quelle articulation dans le chant ! Natacha se lance alors dans un scat tout aussi maîtrisé que rapide. Elle entraine Charles Loos, qui n’en demandait pas tant, à jouer un stride enflammé. Avec la même ferveur, le trio emballe un « That Old Black Magic » réjouissant.

Mais « l’entertaiment woman » sait doser les effets. Après un « No More Blues » qui sent bon, comme il se doit, la bossa, Natacha Wuyts extrait avec retenue toute la mélancolie et la détresse de « St James Infirmary ». Ici, Patrick Deltenre peut vraiment laisser parler son phrasé très blues, tandis que Loos déploie un jeu ample et lyrique.

natacha wuyts,patrick deltenre,charles loos,music village

Le trio fonctionne à merveille. Il reprend « Someone To Watch Over Me », « Gee Baby, Ain't I Good To You », mais aussi des thèmes plus pop (« You've Got A Friend » de Carole King), une ou deux chansons françaises (« Ne me quitte pas », introduit magnifiquement à l’harmonica par Deltenre) et quelques rares compos personnelles.

Natacha Wuyts est ce que l’on peut appeler une véritable chanteuse de jazz, possédant une technique de scat époustouflante qui fait passer cet exercice comme facile, simple et évident. Et puis, elle est capable de moduler sa voix avec bonheur, en passant de l'aigu d’une Betty Boop aux graves d’une Big Mama Thornton, comme sur le délirant « Sweet Georgia Brown », par exemple. Chapeau.

Et voilà comment on passe une bien belle soirée.

Bon, hé bien j’espère ne pas devoir attendre cinq ans avant de la revoir.

Merci à ©Bernard Rosenberg pour les photos ( jetez un œil sur son site)

 

 

A+

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

18/08/2016

Deux jours à jazz Middelheim ( Part 2/2 )

15 août, c’est la fête des mères à Antwerpen et la fête du jazz au Middelheim.

Retour, toujours sous le soleil, au Parc Den Bandt pour la dernière journée du festival.

Le monde commence déjà a affluer, vers 11h30, tandis que Ashley Kahn évoque une autre facette d'Ornette Coleman avec David Murray (encore lui) et Geri Allen.

On retrouvera les deux musiciens tout à l’heure sur scène en compagnie de Terri Lyne Carrington. Pour l’heure : piano solo !

middelheim,geri allen,terri lyne carrington,david murray,ornette coleman,craig taborn,dre pallemaerts,nic thys,robin verheyen,bill carrothers,jozef dumoulin,pharoah sanders,joachim kuhn,zakir hussain,ben sluijs,erik vermeulen,manolo cabras,marek patrman,bram de looze,brice soniano,christian mendoza,lennart heyndels

Main Stage

Il est 12h30 lorsque Craig Taborn s’installe devant son piano. Il entame une première et longue improvisation, qui tourne autour d’un motif court, cinq notes à peine, et place la barre très haut. Ce leitmotiv, répété à l’envi et ornementé de brillante façon, évoque tantôt Bartok tantôt Stravinsky. Et parfois, en écho, on perçoit quelques pointes de douceurs ellingtoniennes. On est soufflé. La deuxième impro est nettement plus free. Taborn, très concentré, fait gronder le piano après avoir provoquer les notes aiguës. Il plaque les accords, frappe les cordes, fouette les touches, écrase du coude le clavier à la Don Pullen ou à la façon d’un Cecil Taylor. C’est bref, intense et impressionnant. Tandis que le troisième morceau est peut-être le plus « jazz » de tous, plutôt bop à la Monk, la dernière intervention de Craig Taborn lorgne du côté de la musique concrète, parsemée de respirations romantiques. Toutes ces influences, mêlées avec intelligence, font sans doute de Craig Taborn l’un des pianistes les plus excitants du moment. Cette standing ovation et ce rappel n’ont certainement pas été usurpés. Seul sur la grande scène du Middelheim, il a réussi un véritable tour de force. Grand coup de cœur.

Le batteur belge Dré Pallemaerts a sorti récemment un superbe album (Coutances) qui lui ressemble bien : subtil, habile et impressionniste. Et ce sont la plupart de ces morceaux qu’il présente aujourd’hui sous le nom de « Seva » (l’une des compos de l’album) avec un line-up légèrement différent. Nic Thys s’est ajouté au groupe et Robin Verheyen a pris la place de Mark Turner. Derrière le piano, on retrouve Bill Carrothers et au Fender Rhodes Jozef Dumoulin. Le set est extrêmement bien construit, tout en paliers, en douceur et sans aucune monotonie. On flotte entre deux mers, à la fois brumeuse et indocile. Tout se fait en souplesse, à l'image du jeu, fluide et sensuel de Dré. Le phrasé romantique et lumineux de Carrothers, s’oppose aux notes plus acides et nébuleuses de Jozef. Robin Verheyen, lui, est toujours à la limite de la cassure, toujours sur le fil du rasoir. Parfois rauque au ténor et d'une rondeur acide au soprano. Et tout ce beau monde peut compter sur la basse chantante et discrète de Nic Thys (fini la barbe hipster !). Il y a de la tendresse dans les compositions de Dré (« For Anne », « Mood Salutation ») et de la volupté, comme sur « Where Was I », cette milonga extraite de son précédant album, Pan Harmonie, sorti il y a neuf ans déjà (et « must » également !). De la complicité, de l’interaction… du jazz. Et puis, après une visite à Satie (« Première pensée rose + Croix »), on swingue et on danse sur « Waltz Macabre » ou « Swing Sing Song »… Un très beau concert, maitrisé, plein d'inventivité et de finesse. Un étrange mix entre tradition, désuétude et contemporanéité qui rend la musique de Dré Pallemaerts très personnelle, singulière et très attachante.

middelheim,geri allen,terri lyne carrington,david murray,ornette coleman,craig taborn,dre pallemaerts,nic thys,robin verheyen,bill carrothers,jozef dumoulin,pharoah sanders,joachim kuhn,zakir hussain,ben sluijs,erik vermeulen,manolo cabras,marek patrman,bram de looze,brice soniano,christian mendoza,lennart heyndels

Le Power Trio Geri Allen, Terri Lyne Carrington et David Murray monte sur la scène sous un tonnerre d’applaudissements et démarre en trombe avec « Mirror Of Youth » ! La plupart des morceaux sont extraits de l'album Perfection, enregistré quelques jours après la mort de Ornette Coleman. Si « Perfection » est un morceau de Coleman à qui l’album rend hommage et qui sera joué plus tard, le trio a également une pensée pour Charlie Haden, Marcus Belgrave ou encore Peter O’Brian et son funky foxtrot « For Fr. Peter O'Brien ». La complicité est évidente, mais elle se remarque surtout entre Geri Allen et Terri Lyne Carrington sur « Geri-Rigged » par exemple. L’intensité est forte, Carrington ne quitte pas du regard Geri Allen et la pianiste enchaîne les chorus avec détermination. C’est bouillonnant. Le trio alterne les moments groovy (« The David, Geri & Terri Show », annoncé avec humour) avec d’autres, plus souples (« Barbara Allen »), qui permettent à David Murray de montrer son côté plus suave et moelleux à la Coleman Hawkins. Finalement, le trio se lâche complètement sur une version débridée de « Perfection ». Bel hommage, en effet.

middelheim,geri allen,terri lyne carrington,david murray,ornette coleman,craig taborn,dre pallemaerts,nic thys,robin verheyen,bill carrothers,jozef dumoulin,pharoah sanders,joachim kuhn,zakir hussain,ben sluijs,erik vermeulen,manolo cabras,marek patrman,bram de looze,brice soniano,christian mendoza,lennart heyndels

On attendait beaucoup de Pharoah Sanders. Le disciple inaltérable de Coltrane.
Entouré du pianiste Joachim Kühn et du percussionniste Zakir Hussain, le saxophoniste à la belle barbe blanche semble être bien assagi. Il laisse d’ailleurs beaucoup d’espace à ses partenaires. L’entrée en matière se fait de façon douce, sur une rythmique mystérieuse et psalmodiante. Le son du sax, unique, acre et pincé, est quand même bien là. Les phrases sont sinueuses et semblent se chercher un chemin entre les rythmes indiens de Zakir Hussain et les rivières de notes qui déferlent sous les doigts de Kühn. Le rythme est répétitif, comme une transe. Le dialogue entre Hussain et Kühn a quelque chose de fascinant. Mais c'est le long solo du joueur de tablas qui est plus surprenant. Chants et incantations se mêlent à un jeu d’une incroyable virtuosité. Et tout cela avec pas mal d’humour en plus. Les morceaux s’enchainent, Sanders esquisse quelques pas de danse, chante dans le pavillon de son sax, laisse à nouveau la place à Hussein, puis à Kühn… Le meilleur est passé. On attend un peu, mais… Il y avait trois personnalités sur scène plutôt qu'un vrai trio. Un peu dommage.

 

Club Stage

Et pendant ce temps-là, entre chaque concert sous la grande tente, le Club Stage fait le comble, lui aussi. Et pour ce dernier jour de festival, c’est Ben Sluijs qui nous offre quatre splendides concerts.

D’abord en duo avec son vieux complice, le pianiste Erik Vermeulen.

Que dire ? Que dire sinon qu’on est envoûté par tant de justesse, de beauté et d’humanité. Le couple reprend des compos personnelles (« Broken », « Little Paris », « Parity ») et quelques « standards » ( « Goodbye », « The Peacocks ») avec la même grâce et élégance. On laisse le temps à la mélodie de s'installer, on joue avec les respirations, le phrasé de Vermeulen est brillant, incisif sans être agressif. Ben Sluijs va chercher au fond de son sax les dernières notes comme on gratte le fond d'un plat pour en extraire les derniers sucs. Le duo ne tombe jamais dans le mielleux et garde toujours cette flamme, cette âme, cette vérité…

middelheim,geri allen,terri lyne carrington,david murray,ornette coleman,craig taborn,dre pallemaerts,nic thys,robin verheyen,bill carrothers,jozef dumoulin,pharoah sanders,joachim kuhn,zakir hussain,ben sluijs,erik vermeulen,manolo cabras,marek patrman,bram de looze,brice soniano,christian mendoza,lennart heyndels

Avec Marek Patrman (dm) et Manolo Cabras (cb), la musique est plus nerveuse, plus rugueuse parfois. Mais elle garde toute son intériorité ! Après un fiévreux et sinueux « Unlike You », « A Set Of Intervals », comme son nom l'indique, nous embarque dans un voyage exceptionnel sur les échelles de notes. Avec une sorte de pédagogie, Ben Sluijs expose le motif avant que le trio ne l'éclate, ne l'étire petit à petit et ne l'explose pour revenir au pont de départ. Magnifique ! Avec ces trois-là, le jazz prend quand même une sacrée dimension.

Toujours en trio, mais avec 3/4 Peace cette fois, c’est-à-dire Brice Soniano (cb) et Christian Mendoza (p), Ben Sluijs revient pour la troisième fois. Ici, c’est une certaine idée de douceur et de swing qui est mise en avant. De façon hyper délicate, en mouvements lents et rassurants, chaque instrument vient prendre sa place en douceur. Et la magie opère. « Hope », l’insouciant, « Arad », le mystique, « Still », l’élégiaque… Le frisson est garanti. Grand moment de délicatesse.

Pour le quatrième et dernier rendez-vous, il y a toujours autant de monde au Club Stage. Le saxophoniste propose une toute nouvelle formation : au piano Bram De Looze, à la contrebasse Leenart Heyndels et à la batterie Dré Pallemaerts ! « Call From The Outside » fonce et fricote un peu avec le Free Bop. On y entendrait presque les influences d’Eric Dolphy. C’est un peu rubato, avec de faux démarrages, des rebondissements, mais toujours proposé avec la souplesse d'un swing. L’intro de Leenart Heyndels est à la fois introspective et forte sur « Song For Yussef », sorte de marche lente sous une lune orientale. Cela permet à la flûte de Ben de planer bien haut. Puis, il y a aussi « Miles Behind » et sa mélodie qui renaît à chaque fois d'on ne sait où, et une version de « Mali » plus sinueuse que jamais. Standing ovation. Rappel mérité. Un sans faute !

De quoi rentrer à Bruxelles, des étoiles dans la tête.

 

 

 

A+

Merci à ©Bruno Bollaert (WahWah) pour les images.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

17/08/2016

Un dimanche au Gaume Jazz Festival

32e édition du magnifique et très convivial Gaume Jazz Festival. Cette année, en plus, c’est sous un soleil de plomb qu’il se déroule. Et sur le coup de quinze heures, ce dimanche, le grand parc semble encore un peu endormi.

gaume jazz festival,jean-francois foliez,xavier roge,casimir liberski,janos bruneel,jeremy dumont,fabio zamagni,victor foulon,aka moon,michel hatzi,fabrizio cassol,fabian fiorini,stephane galland,alain pierre,felix zurstrassen,antoine pierre,garrett list,johan dupont,steve houben,nicolas kummert,lionel loueke

C’est dans la salle du centre culturel de Rossignol qu’il faut aller. Il n’y fait pas plus frais, mais c’est là que le trio de Jeremy Dumont présente la musique de son premier - et très bon - album Resurrection.

Très resserrés autour du leader, concentrés et bien décidés à jouer un jazz énergique et dense, Victor Foulon (cb) et Fabio Zamagni (dm) attaquent « On Green Dolphin Street » avec vigueur. Le trio enchaine aussitôt avec « Try » et « Resurrection ». Les interventions du pianiste sont fermes et décidées, la basse claque presque autant que ne résonnent les coups de fouets sur la batterie. Mais surtout, ça groove et ça trace. Et l'intensité ne faiblit pas sur « Matkot » et ses réminiscences klezmer qui laissent transparaitre pourtant une pointe de mélancolie. Et puis, une dernier composition, inédite, confirme la direction bien tranchée que semble prendre le trio : de l’énergie, du nerf et de l’adrénaline. Jeremy Dumont définit de plus en plus précisément le jazz qu’il veut défendre. Et nous, on est prêt à le suivre.

gaume jazz festival,jean-francois foliez,xavier roge,casimir liberski,janos bruneel,jeremy dumont,fabio zamagni,victor foulon,aka moon,michel hatzi,fabrizio cassol,fabian fiorini,stephane galland,alain pierre,felix zurstrassen,antoine pierre,garrett list,johan dupont,steve houben,nicolas kummert,lionel loueke

De l’énergie, la musique de Jean-François Foliez et son Playground n’en manque pas non plus ! Sous le grand chapiteau, qui a fait le plein, le quartette semble ne pas vouloir s’embarrasser de fioritures. Pourtant, le jazz à Foliez est ciselé, plein de raffinements et de subtilités. Mais avec un Casimir Liberski au piano et un Xavier Rogé aux drums, tout est limpide ! Le drumming claquant s'allie superbement aux folies harmoniques et rythmiques du pianiste. Et tandis que Janos Bruneel fait vibrer les cordes de sa contrebasse, le clarinettiste virevolte avec agilité et souplesse au-dessus de ce magma en fusion. Il y a, chez ce dernier, quelque chose de l’extravagance du jazz italien à la Gianluigi Trovesi, parfois. Même dans les plages plus lentes et intimistes, on sent toujours un travail rythmique intense. « Platinium », « Groove #2 » et surtout « Germination » sont époustouflants ! Chacun propulse l’autre un peu plus haut pour le meilleur de la musique. Une bonne heure de jazz bien tassé, entre détente (ha, cette fausse valse qui s'emballe après l’intro en solo de Jonas Bruneel) et tension… Et quelle tension !

Impossible de rentrer dans la salle pour écouter le trio Steve Houben, Stephan Pougin et Johan Dupont. Une tentative, une deuxième… J’abandonne et me laisse tenter par quelques délicatesses dont la Gaume a le secret…

Retour sous le chapiteau, plein à craquer, pour écouter Aka Moon et son Scarlatti Book.

On a beau les voir et les revoir (sur ce projet ou sur d'autres) on est toujours surpris par la puissance mélodique et énergique de ces quatre énergumènes. Et on est toujours ravi de les voir prendre plaisir à jouer et inventer ensemble. Ici, en reprenant Scarlatti, ils ramènent le clavecin et les compositions baroques dans le présent. Sans jamais caricaturer l'une ou l'autre époque. Aka Moon joue avec l'intelligence et la sensibilité de chacun plutôt que sur l'air du temps et les effets de mode. C'est cela qui rend la musique à la fois accessible, prenante et jubilatoire. Même si elle est complexe. Mais on ne cherche plus à comprendre et on laisse faire les artistes. Fabian Fiorini, entre contemporain et classique, déroule un phrasé toujours percussif, Frabrizio Cassol et Michel Hatzigeorgiou rebondissent sur des dialogues irréels qui nous laissent sans voix. Quant au drumming de Stéphane Galland, qui ne peut s’empêcher de surprendre tout le monde y compris ses acolytes, il est unique. Et puis, Aka Moon est unique. Autant les contrastes rythmiques sont marqués, autant les harmonies sont affinées. C'est l'eau et c’est le feu. Et c’est toujours aussi fort !!

gaume jazz festival,jean-francois foliez,xavier roge,casimir liberski,janos bruneel,jeremy dumont,fabio zamagni,victor foulon,aka moon,michel hatzi,fabrizio cassol,fabian fiorini,stephane galland,alain pierre,felix zurstrassen,antoine pierre,garrett list,johan dupont,steve houben,nicolas kummert,lionel loueke

En début de soirée, dans l'église du village, on profite enfin d’un peu de fraîcheur mais aussi de la musique apaisante du duo Lionel Loueke et Nicolas Kummert. La veille, en quartette avec Karl Jannuska et Nic Thys, le saxophoniste avait présenté l'évolution de son travail avec le guitariste béninois (la « première » avait eu lieu ici). Un disque est en préparation et devrait sortir en février. Pour l'instant les deux artistes sont face à un public attentif et silencieux. Quoi de mieux qu'une Gnossienne de Satie pour débuter ? La musique se laisse modeler par le chœur de l’édifice. Tout est souffle, alanguissement, recueillement. La guitare sonne avec respect, plénitude et retenue. Même un morceau de Salif Keita se murmure et danse sensuellement. Nicolas Kummert ne se contente pas de jouer du ténor, il chante aussi. Il aime ça et il le fait bien. Puis c’est Loueke qui chante une berceuse béninoise avant de reprendre le « Hallelujah » de Jeff Buckley de circonstance. Beau moment...

Retour dans la petite salle, comble à nouveau, et dans une chaleur étouffante. Cette fois-ci, j’arrive à me faufiler. Tree-Ho, le groupe d’Alain Pierre, a déjà entamé « Aaron & Allen » et « Piazza Armerina ». On peut dire que ça groove ! Et « Joyful Breath » file tout aussi vite, et en toute légèreté, sur la douze cordes du guitariste. Soutenu par une paire rythmique qui se connaît bien (Antoine Pierre aux drums et Felix Zurstrassen à la basse électrique) et qui ne cesse d'évoluer, Tree-Ho propose un jazz vif, mélodieux et résolument optimiste, même dans les morceaux plus intimistes. « Seeking Song » (ou « Sea King Song » ?), un inédit, est fait dans le même bois mais se termine ici en prog rock psyché irrésistible. On sent que le groupe a encore de belles choses à nous faire découvrir. Ça tombe bien, on ne demande que ça.

gaume jazz festival,jean-francois foliez,xavier roge,casimir liberski,janos bruneel,jeremy dumont,fabio zamagni,victor foulon,aka moon,michel hatzi,fabrizio cassol,fabian fiorini,stephane galland,alain pierre,felix zurstrassen,antoine pierre,garrett list,johan dupont,steve houben,nicolas kummert,lionel loueke

Je n’aurais pas l’occasion d’aller écouter le concert d’Orchestra ViVo ! , dirigé par Garrett List, Johan Dupont, Emmanuel Baily, Manu Louis, Marine Horbaczewski… bref, par les 29 musiciens ! Dommage, j’aurais bien voulu entendre et voir l’évolution du nouveau projet, que j’avais eu l’occasion de voir en « première » lors de la résidence de l’Orchestre à La Marlagne (j’en avais parlé ici).

J’aurais voulu être en Gaume les autres jours aussi pour entendre, entre autres, Lorenzo Di Maio, le projet Terrasson, Bekkas, Belmondo ou encore Manu Louis, Pascal Schumacher ou l’étonnante chanteuse Veronika Harsca… Mais… je n’ai toujours pas le don d’ubiquité.

A+

Merci a ©Pierre Embise pour les images !

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

16/08/2016

Deux jours à Jazz Middelheim ( Part 1/2 )

Ornette Coleman, décédé en juin de l’année dernière, qui influença nombre de musiciens et fut invité plus d'une fois à Anvers, était assurément le fil rouge de cette trente cinquième édition du Jazz Middelheim. Une édition qui enregistra un record d’affluence avec pas moins 21.000 personnes présentes durant les quatre jours !

ashley kahn,jazz middelheim,avishai cohen,ornette coleman,denardo coleman,david murray,han bennink,icp orchestra,aviv cohen,dan mayo,yonathan albalak,uzi ramirez,michael moore,wolter wierbos,tristan honsinger,mary oliver,wallace roney,tony falanga,rene mclean,abraham burton,charlie ellerbe,al macdowell,patti smith,eric thielemans,billy hart,mauro pawlowski,rudy trouve,jean-yves evrard,jozef dumoulin,niels van heertumlaurens smet,karen willems,philip de jaeger

Ce samedi soir, Denardo Coleman est programmé pour rendre un hommage à son père.
Mais en début d'après midi c'est d’abord à un « jazz talk », mené par Ashley Kahn en personne, auquel nous sommes convié. Sur le plateau, Han Bennink, David Murray et Denardo Coleman évoquent, avec force témoignages et anecdotes, l’esprit du légendaire saxophoniste. C’est touchant, inspirant et très intéressant. La personnalité d’Ornette transpire au travers de leurs propos, humbles et simples. Et quelques extraits nous prouvent, comme s’il en était besoin, que sa musique est toujours bien actuelle.

Sur la Main Stage.

Le trompettiste Avishai Cohen est l'artiste en résidence, cette année. Auteur d'un magnifique album, plein de douceur et de retenue, Into The Silence paru chez ECM qu’il a présenté la veille, montait pour la deuxième fois sur scène avec cette fois le projet Big Vicious. Ici, point d’introspection. Comme il le dit lui-même : "Big Vicious n’est pas du jazz, mais il y en a. Ce n’est pas du rock, mais il y en a, ce n’est pas du funk, mais il y en a…" Et cela se confirmera.
Ce projet a quelque chose de très intéressant et malin. Avishai Cohen joue avec les mesures composées qu'il mélange habilement à des tempos binaires puissants. Cela donne une dynamique particulière, pleine des cassures, des relances constantes, de légèreté et d’énergie. Bien sûr, on pourrait évoquer le jazz fusion de Miles ou des essais plus récents d’electro jazz ou de drum ‘n bass. Mais le trompettiste va sans doute plus loin dans la démarche. Les deux batteurs (Aviv Cohen et Dan Mayo) ont toutes les raisons d'être là pour affirmer puissance et une évidente dynamique. Les guitares basses (Yonatan Albalak) et électriques (Uzi Ramirez) sont bourrées d'effets psyché rock, mais le blues trouve aussi sa place. Les effets wahwah à la trompette, sur «Betrayed» par exemple, sont distillés avec nuance. Puis, le groupe déstructure habilement un «Ave Maria» ou joue un riff court qui sert de point de ralliement pour mieux repartir et explorer d’autres chemins rythmiques et harmoniques («October 26»). Il installe une ambiance mystérieuse, fait un crochet vers le métal rock et conclut en douceur par une reprise de «Teardrop» de Massive Attack.
En effet, c’est rock, soul, électro, funk. C’est tout ça et son contraire… Et ça fait du très bon jazz.

ashley kahn,jazz middelheim,avishai cohen,ornette coleman,denardo coleman,david murray,han bennink,icp orchestra,aviv cohen,dan mayo,yonathan albalak,uzi ramirez,michael moore,wolter wierbos,tristan honsinger,mary oliver,wallace roney,tony falanga,rene mclean,abraham burton,charlie ellerbe,al macdowell,patti smith,eric thielemans,billy hart,mauro pawlowski,rudy trouve,jean-yves evrard,jozef dumoulin,niels van heertumlaurens smet,karen willems,philip de jaeger

Han Bennink et son ICP Orchestra n’est pas non plus à une contradiction près. Faire voler en éclat la tradition tout en la respectant, voilà le programme. Et ça fait du bien. Le départ est tonitruant, comme si l’on voulait se nettoyer à fond les oreilles ou s'éclaircir la voix. Et puis ça y est, la voie est libre ! ICP Orchestra s’amuse avec «East Of The Sun, West Of The Moon», mais aussi «Lady Sings The Blues»… Des cordes dissonantes (les magnifiques Tristan Honsinger au cello et Mary Oliver au violon), des cuivres et des anches qui se tordent et couinent (l’excellent Michael Moore à la clarinette et l’exceptionnel Wolter Wierbos au trombone !), tout est fait pour nous déstabiliser, mais tout est d’une cohérence parfaite. Chaque mélodie est prétexte à des impros débridées. La musique se vit comme un exutoire. Le groupe joue avec le souvenir d'un passé qu’il veut à la fois aimer et bousculer. Et les émotions sont fortes. Les contrastes sont puissants, tant dans l'instrumentation que dans les arrangements. Quand la clarinette se fait fine et délicate, le trombone vient prendre le contrepied avec des growls furieux. Le bonheur d’un swing léger précède souvent une explosion dévastatrice. C’est fiévreux et jubilatoire.
Tout est permis : des déclamations poétiques sur un jazz très contemporain («Where the Sunflowers Grow» de Charles Ives), à «Criss Cross» de Monk, en passant par le délirant «Jojo Jive» (qui permet à Han Bennik de faire son show : pieds sur les caisses lancé de baguettes), sans oublier les hommages à Misha Mengelberg. Que du plaisir !

 

Pour l'hommage à son père, le batteur Denardo Coleman a réuni une belle bande : Al Macdowell (eb), Tony Falanga (cb), Charlie Ellerbe (eg), René Mclean (as), Abraham Burton (ts), Wallace Roney Jr (tp)… et en invité de dernière minute : David Murray ! Si cela commence sur les chapeaux de roue, cela se passe quand même un peu dans une légère confusion. L'énergie est là mais elle ne semble pas totalement canalisée. Ce qui est amusant à voir, cependant, ce sont les styles différents des trois soufflants. Murray emplit son instrument d'air et de tonnerre, René Mclean est plus fin et sinueux, tandis qu’Abraham Burton est plus agressif et tortueux.

Le classique «Turnaround» remet tout le monde sur la bonne voie et l’on revisite le répertoire d’Ornette. Tout en énergie. Sans se laisser trop le temps de reprendre son souffle. Chacun y va de son solo, l’émotion est là, même si cela ressemble parfois un peu à une grande jam. On notera quand même des interventions décisives de Charlie Ellerbe et l’incessant drumming de Denardo. Seul Wallace Roney n’est pas trop mis en avant. Avishai Cohen vient faire une courte visite surprise, pour que l'hommage soit complet. Bien entendu, le rappel est obligatoire avec l’incontournable «Lonely Woman».

ashley kahn,jazz middelheim,avishai cohen,ornette coleman,denardo coleman,david murray,han bennink,icp orchestra,aviv cohen,dan mayo,yonathan albalak,uzi ramirez,michael moore,wolter wierbos,tristan honsinger,mary oliver,wallace roney,tony falanga,rene mclean,abraham burton,charlie ellerbe,al macdowell,patti smith,eric thielemans,billy hart,mauro pawlowski,rudy trouve,jean-yves evrard,jozef dumoulin,niels van heertumlaurens smet,karen willems,philip de jaeger

Cerise sur le gâteau de cette journée : Patti Smith !
Devant une foule monstre, elle lit d'abord un texte d’Allen Ginsberg après s’être «excusée» de ne pas être une chanteuse de jazz, mais une «rock bomb» ! Personne ne lui en voudra. Au contraire.

Alors, elle enchaîne avec «Dancing Barefoot»  et ce sont les premiers frissons ! Patti Smith, c’est quand même la claque. Et c’est la classe ! Même si elle crache comme une véritable punk, qu’elle est restée, entre deux couplets ! Elle impose le silence, le respect, l’écoute. Lunettes sur le bout du nez, elle enflamme le public avec la lecture de «Howl» (Holy ! Holy ! Holy !...) de Ginsberg. Il y a de la ferveur, de l’intensité, de la véracité chez elle. Elle ne cache rien. Elle ne joue pas un rôle. Elle est intègre, combattante, passionnée et passionnante. Elle rend hommage à Prince, à Amy Winhouse («This Is The Girl»), au papa («Frederick») de son fils, Jackson Smith, qui tient la guitare ce soir, et puis bien sûr aussi à Ornette ! Elle dépose les paroles de l’un de ses poèmes («The Second Stop Is Jupiter») sur le thème de «Lonely Woman». Magique.
Et puis, la folie reprend de plus belle. A ceux qui veulent danser elle lance : «Ok, il n'y a pas beaucoup de place mais si vous voulez danser, dansez ! Fuck the chairs !». Magnifique ! Le public devient fou ! La révolte gronde ! Et Patti Smith ira jusqu’au bout de son combat pour la liberté, les droits humains et l’amour ! «People Have The Power», «Ghost Dance», «Because The Night» ou encore «Gloria» sont vécu avec une force incroyable ! Grand moment ! Grande dame, très grande dame !

ashley kahn,jazz middelheim,avishai cohen,ornette coleman,denardo coleman,david murray,han bennink,icp orchestra,aviv cohen,dan mayo,yonathan albalak,uzi ramirez,michael moore,wolter wierbos,tristan honsinger,mary oliver,wallace roney,tony falanga,rene mclean,abraham burton,charlie ellerbe,al macdowell,patti smith,eric thielemans,billy hart,mauro pawlowski,rudy trouve,jean-yves evrard,jozef dumoulin,niels van heertumlaurens smet,karen willems,philip de jaeger

Club Stage

Entre tous ces concerts sur la « Main Stage », il ne faut pas oublier ceux qui se déroulent sur la « Club Stage » (qui n'est pas si petite que ça d’ailleurs). Ce samedi, c’est Éric Thielemans qui a l’honneur de montrer quatre facettes de son talent !

L’imprévisible percussionniste se présente d’abord en solo, dans un set un peu trop court à mon goût… Une impro bruitiste qui rappelle un peu le Gamelan, puis un exercice de percussion joué avec de toutes fines baguettes, d’une délicatesse extrême, cristalline et diaphane, et finalement une musique plus méditative, presque divine, jouée à l’archet sur… les rayons d’une roue de vélo !! Sans vraiment se prendre au sérieux, pour laisser les auditeurs entrer dans son univers, Eric Thielemans surprend. Et ça marche. Mais c’est déjà fini...

Pour son deuxième passage, il sera à la batterie face à Billy Hart ! Un duo d’une complicité incroyable qui nous invite dans un long voyage plein d'échanges, de cavalcades et de moments suspendus. Les batteurs prennent tour à tour l'initiative, ils se suivent, se répondent, s’évadent. Ils jouent avec les gongs, comme pour prolonger ce beau moment de zenitude. Une petite merveille de bonheur.

La troisième performance, sera peut-être moins convaincante. Elle est, en tous cas, totalement différente des deux premières et fait référence à Ornette ( «Dancing In Your Head»). Elle est très bruitiste, très noisy rock, très expérimentale. Thielemans est entouré d’une belle bande de fous furieux tels que Mauro Pawlowski, Rudy Trouvé, Jean-Yves Evrard et Roman Hiele. Entre impros totales et brutales et thèmes lancinants, le groupe joue les formes et le son, la distorsion, la stridence et le chaos apocalyptique. Impression mitigée.

Quant à la dernière intervention, elle agit comme une lente progression sourde et fantasmagorique. Thielemans s’occupe d’effets électro tandis que l’on retrouve Jozef Dumoulin aux claviers, Jean-Yves Evrard à la guitare, Niels Van Heertum à l’euphonium, Laurens Smet à la basse, Phillip De Jager et Karen Willems aux percus et Billy Hart à la batterie. Cela fait beaucoup de monde à diriger…

Comme des forces occultes ou souterraines qui donnent une pulsation de plus en plus haletante à l'ensemble, on se dirige vers une musique presque tribale. Les gongs, carillons, timbales géantes, se mêlent aux riffs joués en boucles, aux bidouillages de Jozef et aux déchirements de guitare. L’expérience est étonnante mais peut-être pas totalement aboutie. Et puis, on sent Eric Thielemans dérangé, déconcentré, par le bruit ambiant… Bref, on reste un peu sur sa faim, et lui aussi sans doute, un peu…

N’empêche, on peut remercier le Middelheim d’offrir une scène pareille à ce type d’expériences.

 

 

A+

Photos ©Bruno Bollaert (WahWah)

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

23/07/2016

Fabrizio Graceffa Band - Royal Park Music Festival Brussels

fabrizio graceffa,jean-paul estievenart,nicolas kummert,boris schmidt,teun verbruggen,edouard wallyn,jules imberechts,royal park music festival

Il est onze heures du matin. Le 17 juillet. C'est dimanche.

Il faut doux et bon dans le parc de Bruxelles.

Devant le kiosque, une foule assez conséquente a investi les bancs publics.

Jules Imberechts (Jules « du Travers »), jamais à court d'idées pour promouvoir le jazz, est à l’origine du Royal Park Music Festival qu’il organise depuis quelques années déjà. C’est qu’il a l’âme bucolique, le Jules. Je vous conseille d’ailleurs ses Sentiers de Sart-Risbart, histoire de vous dépayser un peu plus, entre le 18 et 21 août.

Aujourd'hui, au « Royal Park » c'est Fabrizio Graceffa qui est invité.

Le guitariste présente son tout nouvel album « U-Turn ».

Sa musique est à la fois douce et contemplative, mais aussi parfois groovy. Ses compositions sont élaborées et limpides à la fois. Et puis, c’est visiblement la musique d’un groupe plus que celle d’un « guitar hero ». C’est presque normal quand on a à ses côtés Nicolas Kummert (ts), Teun Verbruggen (dm), Jean-Paul Estiévenart (tp), Boris Schmidt (cb) et un jeune et très prometteur Edouard Wallyn (tb).

Graceffa laisse donc beaucoup de place à ses musiciens afin qu'ils développent et enrichissent des thèmes qui ressemblent parfois à de longs voyages imaginaires.

Celui que l’on remarque en premier, dans cet ensemble, c’est Jean-Paul Estiévenart. Ses solos de trompette sont toujours clairs et tranchants, mais il arrive toujours à tempérer l'agressivité par des pirouettes surprenantes et a désamorcer la tension (ou, au contraire, en ajouter). Il prend du recul, donne de l’éclat aux mélodies et de l'espace aux silences qui suivent. Et puis, il faut l’entendre éclabousser de couinements stridents certaines compos (« Self Control » ou « The Old Ship », par exemples).

Le trombone de Wallyn et le ténor de Kummert (magnifique sur « Trois Fois Rien ») alimentent un certain mystère. Ils titillent notre curiosité et nous donnent l'envie d'aller voir plus loin ou de planer plus haut.

Graceffa peut aussi compter sur le jeu, enrobant et vibrant, de Boris Schmidt, et sur toute la créativité de Teun Verbruggen. Ce dernier nuance sans cesse, appuie, précède ou soutient les phrases de Graceffa. Il est omniprésent, mais l’intelligence de son jeu, léger et incisif à la fois, ne le rend jamais envahissant.

Fabrizio Graceffa peut donc se permettre de dessiner, tout en aisance, les images qu’il a en tête. Et l’on imagine avec lui des plaines désertes et brûlantes, des villes abandonnées, des rencontres magiques de fins de journées (haaa… ce « Milton’s Dream » et son petit air de bossa).

Il y règne une certain parfum d'enfance, d'insouciance et de bonheur simple, plus que de mélancolie. Les arrangements sont toujours d’un bel équilibre et Graceffa ne force jamais une idée, il la laisse se développer sous l'impulsion et l'interaction de ses musiciens. Le phrasé est souvent doux, parfois alangui, à la Frisell, mais il sait remettre du punch quand il le faut. Il n’hésite pas à jouer la disto un peu rock (« U-Turn ») ou des accords bluesy bien sentis (« Something Is Missing »).

Il y avait du soleil qui se cachait derrière quelques timides cumulus, une légère brise qui flânait dans les arbres, une odeur de tilleul et de hêtre qui planait… Un parfum de bonheur flottait dans le parc… et ce bonheur n'était pas le fait que de la nature.

 

 

A+

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

21/07/2016

Laurent Doumont - Sounds

Un concert de Laurent Doumont est souvent l’assurance d’un moment plein de groove, de chaleur, de sensualité et d’humour. Avec le temps froid et pluvieux qui sévit sur la Belgique en ce mois de juin pourri, ça ne peut faire que du bien.

sounds,laurent doumont,sal la rocca,lorenzo di maio,olivier bodson,vincent bruyninckx,lionel beuvens

Au Sounds, pour l’un des derniers concerts de la saison (vendredi 24 juin), le saxophoniste/chanteur entouré de Sal La Rocca (cb), Vincent Bruyninckx (p), Lorenzo Di Maio (eg), Lionel Beuvens (dm) et Olivier Bodson (tp), nous propose un retour sur son album «Papa Soul Talkin’» sorti en 2012 déjà. Autant dire que la machine est bien rodée et que la musique coule avec facilité.

Et c’est avec toute la décontraction et l’humour décalé qu’on lui connaît, que Laurent Doumont annonce et enchaîne les morceaux : les bouillonnants « Do Me Wrong », « Back On Brodway » ou « Song For Jojo », les irrésistibles « Gonna Be A Godfather », « Everything I Do Gonna Be Funky » ou encore le feutré et voluptueux «Sleeping Beauties »…

Visiblement, ça s’amuse sur scène et, forcément, dans la salle.

Servi par le drumming souple et onduleux de Lionel Beuvens et la contrebasse plus chantante que jamais de Sal La Rocca, Laurent Doumont alterne fulgurances au sax et voix de crooner au chant. Puis il reprend les riffs à l’unisson avec Olivier Bodson (brillant de clarté et d’élégance) ou avec Lorenzo Di Maio.

Mais il laisse aussi tout l’espace à ses comparses pour d’éclatants solos. Di Maio fait ainsi monter la sauce dans des impros mêlant blues, soul et funk. Le phrasé est agile et net. Bodson n’est pas en reste et sur « Big City » il fait briller de mille feux la soul mélancolique qui plane sur le morceau. Et que dire de l’intervention magnifique, parsemée de glissandos sensuels, de Sal La Rocca sur « Cocaïne Blues »…

Mais bien sûr, on ne peut pas passer à côté du jeu extraordinaire et d’une profondeur inouïe de Vincent Bruynickx au piano ! A la fois sobre et fougueux, il arrive toujours à insuffler des notes bleues et de légères digressions dans un jeu qui donne une perspective incroyable à l’ensemble. Même sur un amusant « Black Is Black », en rappel, il arrive encore à inventer, à colorer et à prendre de la hauteur.

Laurent Doumont a bien de la chance d’être entouré de la sorte. Et nous, on a bien de la chance qu’il perpétue, avec autant de personnalité, de talent et de décontraction, la tradition d’un soul jazz toujours aussi jubilatoire.

 

 

A+

 

 

 

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

18/07/2016

Les Chroniques de l'Inutile - Bravo

J’avoue, j’ai un faible pour Les Chroniques de l’Inutile.

Le groupe, mené par le guitariste Benjamin Sauzereau, qu’accompagnent Pierre Bernard (fl), Erik Bogaerts (as, cl), Eric Bribosia (Fender Rhodes) et Jens Bouttery (dm), développe une musique particulière, pleine d’humour et de poésie.

chroniques de l inutile,eric bribosia,erik bogaerts,pierre bernard,jens bouttery,benjamin sauzereau,bravo

Ce jeudi soir (9 juin) au Bravo - qui a un peu de mal à se remplir (ha..., le foot, le foot !) mais qui a finalement réuni pas mal d’amoureux de la belle note - le groupe présente quelques nouvelles petites perles.

«Mauvaise Raison», par exemple, qui se construit sur des brisures de guitare, «Le Malentendu» (mais Sauzereau lui-même n’est pas très sûr que ce soit vraiment le titre du morceau) qui évolue comme une valse un peu bancale, à la ritournelle accrocheuse, ou encore «Gagner de l'argent» dans un registre presque pop.

Avec Les Chroniques de l’Inutile, l’impro est toujours subtile et très collective. Cela évoque parfois un bateau qui tangue, qui dérive, qui prend de la vitesse puis ralentit pour accoster on ne sait où. La musique est pleine de courant d’air, comme si on laissait aux musiciens la possibilité de la décoiffer, de la transformer, de la recolorer.

C’est cela qui est magique dans cette musique : elle nous fait redécouvrir les bonheurs simples. Et ce bonheur se lit sur le visage de Benjamin Sauzereau qui semble heureux que l’on jongle avec ses compositions. C’est comme s’il appréciait, avec gourmandise, une bonne réplique à un bon mot.

Et même si elles sont complexes et sophistiquées, ces fables musicales restent toujours aussi accessibles qu’une simple chanson.

Entre drumming foisonnant et bidouillages électro, Jens Bouttery distille un groove flottant. Eric Bribosia ressuscite parfois des ambiances du siècle dernier, évoquant presque Kurt Weill. Erik Bogaerts donne de l’épaisseur aux mélodies, les rend parfois âpres et granuleuses, tandis que Pierre Bernard semble toujours trouver des chemins de traverses.

Les Chroniques s’amuse sérieusement avec la musique et avec les silences aléatoires… Il y a une sorte de retenue minimaliste. C’est de la poésie moderne, contemporaine, qui se moque de la beauté intrinsèque, qui se fiche des formes, qui se joue des rythmes. Et cela, toujours avec humour. «Morceau pour les alcooliques», qui vacille sur ses bases, puis qui se déchaîne dans l'outrance pour finalement s'endormir à la belle étoile, est un beau résumé de la musique du groupe : très imagée et sans complexe.

Les Chroniques de l’Inutile flirte avec le minimalisme, le Krautrock, le jazz, le folk, le romantisme… et développe un univers vraiment particulier, original et créatif.

D’ailleurs, la petite bande (Sauzereau et Bouttery, en fait) a créé un label, Suite, qui n’hésite pas à jouer avec diverses disciplines artistiques (on y retrouve Philémon, le chien qui ne voulait pas grandir ou encore Jens Maurits Orchestra, pour l’instant). Une affaire à suivre avec grand intérêt, donc.

 

 

A+

 

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

13/06/2016

Kurt Rosenwinkel Trio - La Tentation

la tentation,kurt rosenwinkel,paul santner,joost patocka

Kurt Rosenwinkel à Bruxelles, ce n’était plus arrivé depuis… près de vingt ans !

Autant dire que lorsque la jeune bande de Liza Booking a programmé le concert, tous les guitaristes de Belgique (ou presque) se sont donnés rendez-vous à La Tentation.

Le lieu est très grand, mais la salle est très bien remplie.

Un guitariste de la trempe de Rosenwinkel, qui a quand même bien influencé le son et le jeu de la guitare jazz ces dernières années, ça ne se refuse pas.

L’américain se présente sur scène accompagné du drummer hollandais Joost Patocka et du contrebassiste autrichien Paul Santner.

On le devinait, et ceux qui avaient assisté au soundcheck l’avaient confirmé, ce soir, Kurt allait nous jouer des standards. Connus, ou moins connus. Pourquoi pas ?

«Fall» de Wayne Shorter, «Simone» de Frank Foster ou encore «Doxy» de Sonny Rollins. Il n’y a pas à dire, ça sonne. Le phrasé singulier de Kurt Rosenwinkel, même s’il surprend moins, bien sûr, est quand même toujours assez impressionnant. La forme, par contre, reste étrangement traditionnelle. Peut-être un peu trop. Alors, on attend. On attend que Kurt vienne bousculer un peu tout ça, qu'il vienne nous surprendre un peu. Après tout, il y a moyen de faire des choses extraordinaires avec des standards, surtout quand on a le talent de Kurt.

On a un peu l’impression d’être considéré comme des béotiens qui attendent qu’on leur explique ce que sont les standards. De Kurt, on attend des étincelles, des prises de risques, des coups de théâtre…

Les morceaux s’enchaînent, flirtent parfois un peu avec la bossa, tentent vainement de sortir de l’ornière puis retombent rapidement dans un certain académisme… La basse est un peu sèche, le drumming un peu raide. On voudrait que Rosenwinkel mouille un peu plus sa chemise. Tout ça manque vraiment d'âme et de plaisir...

Bien sûr, c’est beau… bien sûr. Mais…

Kurt, tu nous dois une belle revanche. Alors, on attend ton retour à Bruxelles. Et pas dans vingt ans.

A+

©Photo Olivier Lestoquoit (D'autres images à voir ici).

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

06/06/2016

Mélanie De Biasio - Blackened Cities à Flagey

flagey,melanie de biasio,pascal paulus,pascal mohy,dre pallemaerts,sam gerstmans,pias,stephan vanfleteren

Elle ne fait rien comme les autres, Mélanie. Depuis le début, elle ne veut pas rentrer dans un moule, ni dans un style. Elle veut exprimer sa propre personnalité, quitte à attendre 7 ans avant de publier son second album No Deal, paru chez Pias en 2013, et dont le titre sonne comme un aveu. Et c’est un succès. Mérité.

La maison de production suit alors l’artiste carolo dans une opération marketing de longue haleine et savamment orchestrée.

On sait qu’avec la chanteuse, il ne faut jamais précipiter les choses, mais on s’impatiente quand même d’entendre la suite de No Deal. 3 ans plus tard, c’est chose faite.

Et si l’on ne s’attendait pas à un album «conventionnel» de sa part, on peut dire que l’on n’a pas été déçu. Le tout neuf Blackened Cities est, en fait, un seul et long morceau de près de 25 minutes…

Et puis c’est tout.

Une seule face de 33 tours. Un seul et long morceau fascinant et envoûtant. Osé.

On était curieux de voir comment, sur scène, elle allait nous embarquer dans son monde, si particulier, et comment elle allait partager avec nous cet ovni.

Ce samedi à Flagey, Mélanie de Biasio a fait salle comble.

La scène est plongée dans le noir. Sur un écran géant, la très belle image charbonneuse de Charleroi de Stephan Vanfleteren se laisse découvrir par parcelles.

Mélanie arrive seule, dans le noir total, et entame «Blackened Cities». Claquement de doigts, souffle saccadé, chant pur et flûte brillante. Puis Pascal Mohy entre à son tour. Dépose quelques notes sublimes sur le piano. Puis c’est Sam Gerstmans qui s’empare de la contrebasse et balafre les cordes de quelques phrases à l’archet. Viennent enfin Pascal Paulus (claviers) et Dré Pallemaerts (dm). Un groove sourd et retenu se repend dans tout le studio 4.

La musique se développe calmement, longuement. Comme dans une transe intériorisée, lente et progressive, la musique enfle. L’excitation monte mais... mais... on n’arrive jamais à la jouissance. La mise en scène est peut-être un peu trop maniérée. C'est un poil trop chichiteux. On reste dans un cocoon trop confortable et ouaté. Dans la pénombre. Un peu frustré.

Après ce long voyage statique de plus de trente minutes, Mélanie revisite, en duo avec Mohy puis avec Paulus, «The Flow», «No Deal» ou «I Feel You». Toujours dans cet esprit minimaliste retenu et souvent sur les mêmes pulsations. Dré Pallemaerts arrive pourtant, à lui seul, à colorer la musique dans un jeu créatif, foisonnant, libre et sensuel. «I’m Gonna Leave You» secoue un peu… Mais le concert s’étire un peu trop. Il se répète presque. On a l’impression que l’on allonge un peu la sauce d’un plat qui aurait pu surprendre d’avantage…

Certains adorent, d’autres restent un peu sur leur faim…

 

 

A+

 

Enregistrer

Enregistrer

05/06/2016

How Town et Feecho - Haekem Brussels

Un dimanche de grisaille, en fin de journée, je décide d’aller jeter un œil et une oreille au Haekem, rue de Laeken, sorte de bar-bistro qui consacre l’essentiel de son espace et de son temps au théâtre contemporain et aux musiques improvisées. On m’a dit que How Town, le groupe vocal de Lennart Heyndels, s’y produisait, ainsi que le duo Feecho.

haeken,feecho,kaja draksler,onno goevaert,how town,lennart heyndels,sarah klenes,elina silova,laura polence,matiss cudras

L’endroit est bien sympa, un peu désordonné, hétéroclite, un peu foutoir. Bref : accueillant.

On descend d’abord à la cave pour écouter Feecho, le duo sloveno-hollandais qui a sorti l’album Bums, chez el Negocito Records, l’année dernière.

Kaja Draksler est au Fender Rhodes et Onno Govaert aux drums. La musique est totalement improvisée et se développe de façon très intimiste et bruitiste d’abord. Ce sont des craquements, des respirations, des résonances qui donnent la direction à la musique. Les deux musiciens s’inspirent mutuellement. Des motifs abstraits se concrétisent, le climat s’installe et la musique jaillit d’un magma étrange fait de bourdonnements et de scintillances. Les musiciens utilisent tout ce qui les entoure pour faire leur musique. Jouets, clochettes, xylophone d’enfants, brosses... le mur, les briques, le radiateur, tout est musique. Parfois débridée, parfois abstraite, parfois plus mystique ou onirique... Souvent étonnante et plutôt inspirante.

Puis on monte à l’étage. On essaie de se trouver une place car l’espace est étroit et il y a beaucoup plus de monde que prévu.

haeken,feecho,kaja draksler,onno goevaert,how town,lennart heyndels,sarah klenes,elina silova,laura polence,matiss cudras,el negocito

How Town s’installe dans le fond. Lennart Heyndels (cb), casquette vissée sur la tête, fait les présentations. D’abord les vocalistes, Sarah Klenes, Elina Silova et Laura Polence, puis le guitariste Matiss Cudars.

Tout se joue et se chante acoustique. La musique se balade entre folk, chansons pop légères ou expérimentales. Les voix sont aériennes, claires et pures. Elles se répondent, créent des passerelles entre elles ou se soutiennent. La contrebasse s’occupe du battement rythmique, tantôt vif, tantôt alangui. On flotte et on se laisse emporter par ces poèmes chantés avec grâce et élégance. On pense parfois à Stina Nordenstam des débuts. Un léger vent de folie souffle continuellement sur ces mélodies au lyrisme diffus. La guitare de Matiss Cudras, pince et claque, se désaccorde, joue avec la tension et le relâchement. Les textes sont très imagés, poétiques, parfois surréalistes. L’humour côtoie l’amour et la tendresse. Les harmonies sont riches et tout est délivré avec un naturel confondant.

Le temps s’est arrêté…

Décidément, le «jazz» vocal a encore beaucoup de choses à délivrer.

Voilà un bon grand bol d’air frais et vivifiant qui, en ce dimanche assez maussade, fait vraiment du bien.

 

 

A+

 

 

04/06/2016

Nasa Na - Jazz Station - Live 91 Album Release

nasa na,aka moon,kaai,fabrizio cassol,michel hatzi,stephane galland,pierre van dormael,sounds,herve samb,outhere,michel andina

Il y a près de 30 ans, c’était au Kaai, que ça se passait. Club mythique initié par Etienne Geeraerd et Pierre Van Dormael. C’est là que Nasa Na, groupe non moins mythique, y jouait chaque mercredi soir. Toutes les expérimentations et tous les risques étaient permis. C’était un terrain de jeu exceptionnel pour Pierre Van Dormael et ses trois amis : Michel Hatzigeorgiou, Stéphane Galland et Fabrizio Cassol. C'est là que Nasa Na inventait une musique nouvelle.

Mais trop rapidement, le groupe «splitte» en '92, Pierre étant trop occupé à écrire pour son frère la musique de «Toto le héros»... Et puis, Aka Moon a pris la relève…

De cette époque, peu de matériel subsiste. Il reste quelques brides d'enregistrements vidéo (merci «Cargo De Nuit»)… On parle bien d'une cassette qui circule quelque part... Et à part les souvenirs, rien...

Mais !

Mais il existe aussi un enregistrement réalisé en 1991 dans un autre club légendaire de la capitale : le Sounds (qui fête ses trente ans cette année !).

Ces bandes, précieusement conservées, restent longtemps inexploitées. Cependant, peu de temps avant sa disparition, Pierre Van Dormael les réécoute et se dit qu’elles ne peuvent pas rester indéfiniment à l’ombre…

Il a fallu plus de sept ans de réflexion, de réécoute et de re-réflexion pour nettoyer – sans tricher et sans retoucher – les fameuses bandes enregistrées magnifiquement par Michel Andina… Le résultat : Nasa Na Live 91, l’album que l’on attendait plus, vient de sortir chez Outhere.

nasa na,aka moon,kaai,fabrizio cassol,michel hatzi,stephane galland,pierre van dormael,sounds,herve samb,outhere,michel andina

Pour fêter ça, la Jazz Station a invité Michel, Stéphane, Fabrizio et le fabuleux Hervé Samb (qui mieux que lui pouvait tenir la guitare dans ce projet ?) à rejouer la musique de Nasa Na.

Bam ! Deux soirées sold-out. Deux soirées de folies musicales.

Toute la base de la musique d’Aka Moon est là. Cette musique unique, faite de couches rythmiques incroyables, faite de funk, de blues «Qui est cette femme ?», de rock «Hi, I’m From Mars», de folk, de musique contemporaine… Tous les ingrédients sont là.

Les quatre musiciens s’amusent et jouent cette chose tellement complexe – mais tellement organique - avec une désinvolture incroyable. Cela fait bien partie de leurs gènes ! Rappelons que le groupe a à peine répété avant ces deux concerts flamboyants !

Ces rythmes impairs, décalés, superposés… Ce groove infernal ! Ces changements de temps soudains ! On est transporté.

Hervé Samb, très impressionnant, s’emballe et va même jusqu’à épuiser les amplis, Fabrizio Cassol, plonge dans les thèmes, avant de regarder Stéphane Galland et Michel Hatzi ferrailler entre eux. Alors, il y «Bruit»… un tube. «Destinations», «Aka Dance»… On prend un pied pas possible !

Le groupe s’amuse à tailler la musique, comme on s'amuse à casser du petit bois pour attiser un immense un incendie... Le groupe dégage une énergie terrible. Pour tout un pays ! On peut fermer Doel et Tihange !

Quelle soirée !

25 ans après, la musique est restée d’une modernité inouïe. Normal, Nasa Na était en avance sur son temps…

Quant à Pierre Van Dormael, c'est confirmé, il est bien immortel.

 

 

A+

(Merci à Roger Vantilt pour les photos)

31/05/2016

Jonathan Kreisberg quartet feat. Dave Kikoski au Bravo

bravo, joachim caffonnette, jonathan kreisberg, rick rosato, colin stranahan, dave kikoski

Malgré le fait que ce vendredi soit le premier soir du traditionnel Brussels Jazz Marathon et qu’il y a donc un maximum de concerts gratuits dans toute la ville, le Bravo est full pour accueillir le quartette de Jonathan Kreisberg.

Bien sûr, on a retardé un peu le début du concert et on a inversé le programme de la soirée en dernière minute. Joachim Caffonnette, prévu initialement en «support act», jouera finalement après le guitariste américain et ouvrira d’autant mieux la jam…

Il n’y aura donc qu’un seul set (mais long et très intense) pour Jonathan Kreisberg et ses compagnons. Mais quel set ! Le guitariste, Colin Stranahan (dm), Rick Rosato (cb) et l’incroyable Dave Kikoski (p) ont chauffé à blanc le Bravo.

Tout commence par un «Stella By Starlight» sur ce tempo obsédant et répétitif qui emprunte autant au blues qu’a un charleston très ralenti, et qui permet rapidement à Dave Kikoski de se mettre en lumière. Le pianiste dégage aussitôt une énergie incroyable et impose un groove terriblement bouillonnant. Kreisberg a bien raison d’en profiter, il a en face de lui un musicien qui ne se laisse pas faire, qui le pousse loin et qui le challenge. Et Kreisberg adore ça. Ça se lit sur son visage et s’entend dans sa musique. Le duo galvanise aussi la rythmique, toujours aussi irréprochable, et Rick Rosato, jeu ferme et enrobant, et Colin Stranahan, au drive sûr et incisif, ne manquent pas d’attiser le feu.

Kikoski se dandine sur son siège, se casse sur le piano, balance la tête dans tous les sens, bat des pieds. Ses attaques sont aussi franches et vives que ses gestes sont souples. Kreisberg répond et renchérit tout le temps. Chaque note et chaque accord se marquent sur son visage, entre extase et souffrance. Kikoski agit comme un booster sur Kreisberg, pourtant déjà terriblement groovy. Alors ça balance, ça groove et ça trace… ça trace… ça trace.

Si «Being Human» calme un peu les ardeurs, c’est pour mieux repartir avec «Until You Know». Cette fois-ci, c’est le binôme guitare et drums qui fait monter la pression. Et maintenant ça claque, ça fuse, ça explose. Kikoski est intenable et Kreisberg s’amuse avec les tempos : il les tire, les allonge, les accélère. Rosato claque les cordes, Starnahan giffle les peaux et Kikoski parsème ses fougueuses interventions de notes bleues. Il y a autant de McCoy Tyner que de Don Pullen dans ce jeu fou.

Ce n’est pas tous les soirs que l’on a l'occasion d'applaudir chaque solo…

«Wave Upon Wave», un peu plus apaisé, précède un «Stir The Stars» jubilatoire, introduit, tel un hymne, par Kikoski décidément intenable. Les fulgurances de la guitare sont contrebalancées par un drumming sec, ponctué de breaks surprenants. Tout éclate et tout se reconstruit comme par magie.

Quel voyage !

Le rappel, façon rumba échevelée, ne calmera pas nos quatre musiciens. La musique enfle et déferle comme une grosse et ultime vague de bonheur.

Le Bravo ne désemplit pas. Joachim Caffonnette et ses acolytes prennent possession de la scène, balancent avec fougue les compos de leur très bon album «Simplexity» avant de lancer, comme promis, la fameuse jam.

A+

27/05/2016

Matthew Shipp solo & Casimir Liberski solo au Cali Club

cali club,casimir liberski,matthew shipp

Matthew Shipp en Belgique, ce n’est pas si courant. Encore moins en solo et en club.

Pourtant, le pianiste américain était bien l’invité du Cali Club ce jeudi 18 mai.

Matthew Shipp n’était pas seul en fait. Avant lui, il y avait Casimir Liberski, en solo également. Deux casse-cou du piano en une soirée, donc.

Sans cérémonial particulier, Casimir monte sur scène et s’installe au piano.

Quelques partitions sont étalées sur le pupitre. S’en sert-il ? Un peu ? Sans doute. Elles ne semblent être là que pour l’impulsion de départ. L’improvisation libre prend vite le dessus.

Casimir Liberski se lance dans ne musique très contemporaine, très ouverte. Il plaque les accords, se jette dans quelques fulgurances, esquisse quelques subtiles citations d’un thème de Monk, puis repart. Ailleurs. Toujours ailleurs. Et il enchaîne les morceaux.

Sa main gauche écrase un ostinato, grave, profond et sombre, tandis que sa main droite va titiller les aigus dans une pulsation haletante. Puis, il nous offre quelques moments presque romantiques et crépusculaires. Un lyrisme à la poésie étrange et douloureuse affleure. Mais il déchire bien vite ces instants intimes de quelques accords secs, de silences abrupts et de relances surprenantes... Il ne s'embarrasse pas d'ornementations inutiles. Certains morceaux se terminent d’ailleurs de façon soudaine. Mais la logique est implacable et évidente : quand le message est passé, pas la peine d'en rajouter. Plutôt malin.

cali club,casimir liberski,matthew shipp

Après une courte pause, Matthew Shipp s’installe à son tour derrière le clavier. Il entre directement dans le vif du sujet et inonde le piano de roulements et de suites d’accords. Il frappe le clavier avec vigueur, le fouette, le caresse. Il occupe tout l'espace, lance tout son corps dans la musique. Ses bras font de grandes circonvolutions au-dessus des touches avant que ses doigts ne plongent sur une note. Le bouillonnement est perpétuel.

De ce malstrom musical, on devine parfois, en écho lointain, des bribes de quelques standards («One Day My Prince Will Come» ou «Mood Indigo», peut-être), aussitôt engloutis par des figures abstraites. Ces quelques notes de bop ne sont prétextes qu’à des échappées toujours plus libres et exubérantes. Les ponctuations violentes alternent avec des borborygmes cristallins qui éclatent comme des bulles. Les phrases émergent et se mettent en place comme dans un puzzle pour révéler un paysage irréel et insaisissable.

Matthew Shipp nous a offert une seule mais très longue impro (et un court rappel) étonnante, inventive et à chaque fois renouvelée.

Brillant et très inspirant.

A+

 

01:17 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cali club, casimir liberski, matthew shipp |  Facebook |

22/05/2016

Airelle Beson à la Jazz Station

Il y a trois ou quatre ans, la trompettiste française Airelle Besson avait sorti un superbe album en duo avec le guitariste Nelson Veras. Un disque tout aussi aérien et poétique que tendu et tranchant. Un petit bijou.

airelle besson,fabrice moreau,benjamin moussay,isabel sorlig,jazz station,nelson veras

Cette année, Airelle vient de sortir un passionnant premier album en quartette (Radio One) avec Benjamin Moussay (p, keys), Fabrice Moreau (dm) et la vocaliste suédoise Isabel Sörling. Il faut dire qu’elle aime la voix, Airelle. Elle sait si bien la mettre en valeur (il suffit d’écouter son travail dans la «La Tectonique des nuages», par exemple) et tellement bien l’intégrer à son univers.

La Jazz Station a eu la bonne idée de l’inviter samedi dernier, pour un tout premier concert en Belgique (en tant que leader). Et le public a eu la bonne idée de venir très nombreux.

Discrète, simple, presque effacée, Airelle Besson a ébloui l’auditoire.

L’entrée en matière est douce, presque fantomatique. Le morceau («Pouki Pouki», extrait de l’album avec Veras) est lunaire et apaisant.

airelle besson,fabrice moreau,benjamin moussay,isabel sorlig,jazz station,nelson veras

Avec fragilité, Isabel Sörling lâche quelques bribes d’un chant particulier. A la manière d’une Sidsel Endresen, elle déstructure l’harmonie et redessine la mélodie. Elle se tord, se cambre, se plie et accompagne son chant de grands gestes. Il y a un travail physique indéniable de sa part pour sortir ces onomatopées et ces sons cristallins, presque aphones et pourtant tellement chantants.

«Radio One», titre éponyme de l’album, laisse toute la liberté à Benjamin Moussay de développer un solo bouillonnant. Le Fender grésille et bourdonne, Moussay fait flotter les lignes de basse d’une part et trace des motifs complexes de l’autre. Fabrice Moreau, de son côté, martèle les fûts de façon sourde, grave et profonde. Le jeu est toujours incisif.

Airelle plane avec élégance, légèreté et fraîcheur au-dessus de ce tapis luxuriant. Elle souligne, accentue ou laisse s’envoler la mélodie. Elle a l’intelligence du souffle. Son jeu est d’une précision inouïe et d’une clarté rare. On y décèlerait presque un phrasé «classique», nuancé, cependant, de notes bleues ou parfois même orientalistes. Le monde musical d’Airelle Besson est singulier, acéré mais pas brutal, tourmenté mais pas torturé, lyrique mais pas emphatique. Il s’agit plutôt de poésie nordique, ou anglo-saxonne, avec toute l’ambigüité que cela entraine.

airelle besson,fabrice moreau,benjamin moussay,isabel sorlig,jazz station,nelson veras

«Candy Parties» est joyeux et mélancolique à la fois, «La Galactée», tout en creux et non-dits, est méditatif mais tellement lumineux… Passionnant.

Le second set du même tonneau, toujours surprenant, toujours envoûtant, toujours différent. Les compositions sont de véritables pièces d’orfèvre, intelligentes et imaginatives. La trompette veloutée, parfois feutrée, se marie à merveille à la voix décidément unique d’Isabel Sörling. «Titi» et «Neige» sont pleins de grâce et de trouvailles. «The Painter And The Boxer», plutôt dansant, libre et pourtant tellement scellé à un riff court et obsédant, permet à Benjamin Moussay d’aller explorer les moindres recoins de son imagination. Sur «Around The World», son intro, qui doit presque autant à Ravel qu’à Cage est brillantissime. Sur ce morceau, Airelle n’intervient presque pas, laissant la magie opérer entre la chanteuse, le pianiste et le batteur. Grande classe.

Le groupe entame alors «No Time To Think» sur un groove bien sautillant, pour le terminer tout en énergie et en puissance. Plaisir du jeu et des formes.

Le public est conquis (depuis longtemps déjà) et le rappel est obligatoire.

Ce quartette possède véritablement un son de groupe et sa musique ne peut qu'exister qu'avec l’interaction et la complicité de chacun. Une belle leçon et un beau coup de cœur.

 

 

A+

(Merci à Roger Vantilt pour les images)

 

19/05/2016

Amaury Faye solo à l'Archiduc

Un samedi, fin de journée, passage à l’Archiduc.

Je sais que, ce soir-là, Amaury Faye est au piano. Pour la première fois en concert solo. Pour la première fois à l’Archiduc.

archiduc,amaury faye,solo

Amaury Faye est un jeune pianiste français qui rêvait, quand il était encore plus jeune, de jouer du jazz dans les bars. Comme dans les années trente. Rêveur.

De ce rêve, il a gardé l’élégance d’un Duke, la gaillardise d’un Fats Waller, le décalage d’un Monk. Merde ! Ce gars adore le stride et n'a pas peur d'en user ! Et c’est rare.

Amaury Faye prépare un concert solo prochainement, en France. Alors, il s’essaie. Tente. Ose. Oublie presque qu’on l’écoute. Seuls les salves d’applaudissements le lui rappellent.

Il joue «All The Things You Are», «Angel Eyes», «A Foggy Day», mais aussi «Don’t Think Twice» de Dylan ou «Monk’s Dream»… Le jeu est ferme, franc, affirmé…

Il reprend les thèmes, les relit, les abandonne ou les transforme avec malice. Il s’enfuit dans des contrées plus contemporaines, mêlant harmonies sophistiquées et accords biscornus. Oui, il y a du Monk dans son jeu. Il y a cette dose de folie, d’audace, d’inconscience et toute la poésie et la fragilité qui vont avec. Il reprend les bons côtés d’un Mehldau, laissant le surplus de lyrisme que trop de pianistes ont tendance à retenir pour en extraire le côté incisif. Tout est dense, parfois encore un peu abrupt, parfois trop rapide, mais toujours fiévreux… et, indéniablement, plein d’envie…

Il y a des samedi, comme ça, où l’on est encore plus heureux que d’habitude d’être passé par la rue Dansaert…

A+

00:08 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : archiduc, amaury faye, solo |  Facebook |

17/05/2016

Ananke au Cali Club - Album release

Pour la sortie de son tout nouvel album (Stop That Train, chez Igloo), Ananke avait rameuté pas mal de monde au Cali Club !

cali club,ananke,victor abel,alex rodembourg,romeo iannucci,yann lecollaire,quentin manfroy,igloo

Si il a été biberonné à la musique d’Aka Moon, Ananke a réussi, au fil des ans, à trouver sa propre énergie, surtout depuis que le trio de base (Victor Abel, Romeo Iannucci et Alex Rodembourg) s’est enrichi de l’arrivée du flûtiste Quentin Manfroy et du clarinettiste (basse) Yann Lecollaire. (Rappelez-vous, j’en avais déjà parlé ici).

Les compositions, toutes de Victor Abel, sont élaborées, fouillées et denses, mais elles sont aussi très limpides et évoluent souvent sur des motifs tournoyants. Le premier morceau, tout en vagues lentes, ancré au sol par un basse sourde, guidé par un piano mystérieux et survolé par une flûte céleste, se donne même des petits airs Crimsoniens. Une sorte de jazz progressif lumineux, en quelque sorte…

Par rapport aux albums précédents (tous autoproduits), Ananke a gardé l'intensité d’une certaine énergie mais a un peu délaissé le côté « jeunes chiens fous » pour délivrer une musique bien plus maîtrisée encore. Tout est resserré. Polyrythmies, changements de directions, ouvertures, variations surprenantes, tout y est. Le groupe va à l’essentiel.

Dans ce contexte, le drumming, impeccablement dompté par Rodembourg, est hyper important et s’intègre avec autant de souplesse que de force dans la sinuosité des mélodies. La basse de Iannucci est ronflante et sourde, comme le moteur bien règle d’une bagnole puissante qui en garde sous le pied. Quant à Victor Abel, au piano comme au Fender Rhodes, il multiplie les échappées brillantes, parfois cristallines, parfois sombres, mais toujours incisives.

cali club,ananke,victor abel,alex rodembourg,romeo iannucci,yann lecollaire,quentin manfroy,igloo

Ananke joue les contrastes, joue avec les tensions et les espaces, et c’est encore plus flagrant lors du deuxième set. Le groupe parait s’être libéré totalement après avoir posé le cadre de sa musique dans la première partie du concert. La liberté accordée aux solistes semble plus grande. Quentin Manfroy prend de plus en plus de risques et ses interventions, pleines d’idées, sont l’occasion de multiples déviations, tandis que Yann Lecollaire propose des sons plus rocailleux et plus mordants. Ça claque ! Et rien n’est figé malgré la complexité des compositions.

La connivence entre les musiciens et la cohérence des arrangements permettent à Ananke de réinventer les morceaux. Et c’est bien cela que l’on attend d’un live. Voilà donc une raison de plus pour écouter l’album... et puis aller les voir sur scène. Qu'on se le dise.

 

A+