21/07/2016

Laurent Doumont - Sounds

Un concert de Laurent Doumont est souvent l’assurance d’un moment plein de groove, de chaleur, de sensualité et d’humour. Avec le temps froid et pluvieux qui sévit sur la Belgique en ce mois de juin pourri, ça ne peut faire que du bien.

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Au Sounds, pour l’un des derniers concerts de la saison (vendredi 24 juin), le saxophoniste/chanteur entouré de Sal La Rocca (cb), Vincent Bruyninckx (p), Lorenzo Di Maio (eg), Lionel Beuvens (dm) et Olivier Bodson (tp), nous propose un retour sur son album «Papa Soul Talkin’» sorti en 2012 déjà. Autant dire que la machine est bien rodée et que la musique coule avec facilité.

Et c’est avec toute la décontraction et l’humour décalé qu’on lui connaît, que Laurent Doumont annonce et enchaîne les morceaux : les bouillonnants « Do Me Wrong », « Back On Brodway » ou « Song For Jojo », les irrésistibles « Gonna Be A Godfather », « Everything I Do Gonna Be Funky » ou encore le feutré et voluptueux «Sleeping Beauties »…

Visiblement, ça s’amuse sur scène et, forcément, dans la salle.

Servi par le drumming souple et onduleux de Lionel Beuvens et la contrebasse plus chantante que jamais de Sal La Rocca, Laurent Doumont alterne fulgurances au sax et voix de crooner au chant. Puis il reprend les riffs à l’unisson avec Olivier Bodson (brillant de clarté et d’élégance) ou avec Lorenzo Di Maio.

Mais il laisse aussi tout l’espace à ses comparses pour d’éclatants solos. Di Maio fait ainsi monter la sauce dans des impros mêlant blues, soul et funk. Le phrasé est agile et net. Bodson n’est pas en reste et sur « Big City » il fait briller de mille feux la soul mélancolique qui plane sur le morceau. Et que dire de l’intervention magnifique, parsemée de glissandos sensuels, de Sal La Rocca sur « Cocaïne Blues »…

Mais bien sûr, on ne peut pas passer à côté du jeu extraordinaire et d’une profondeur inouïe de Vincent Bruynickx au piano ! A la fois sobre et fougueux, il arrive toujours à insuffler des notes bleues et de légères digressions dans un jeu qui donne une perspective incroyable à l’ensemble. Même sur un amusant « Black Is Black », en rappel, il arrive encore à inventer, à colorer et à prendre de la hauteur.

Laurent Doumont a bien de la chance d’être entouré de la sorte. Et nous, on a bien de la chance qu’il perpétue, avec autant de personnalité, de talent et de décontraction, la tradition d’un soul jazz toujours aussi jubilatoire.

 

 

A+

 

 

 

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18/07/2016

Les Chroniques de l'Inutile - Bravo

J’avoue, j’ai un faible pour Les Chroniques de l’Inutile.

Le groupe, mené par le guitariste Benjamin Sauzereau, qu’accompagnent Pierre Bernard (fl), Erik Bogaerts (as, cl), Eric Bribosia (Fender Rhodes) et Jens Bouttery (dm), développe une musique particulière, pleine d’humour et de poésie.

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Ce jeudi soir (9 juin) au Bravo - qui a un peu de mal à se remplir (ha..., le foot, le foot !) mais qui a finalement réuni pas mal d’amoureux de la belle note - le groupe présente quelques nouvelles petites perles.

«Mauvaise Raison», par exemple, qui se construit sur des brisures de guitare, «Le Malentendu» (mais Sauzereau lui-même n’est pas très sûr que ce soit vraiment le titre du morceau) qui évolue comme une valse un peu bancale, à la ritournelle accrocheuse, ou encore «Gagner de l'argent» dans un registre presque pop.

Avec Les Chroniques de l’Inutile, l’impro est toujours subtile et très collective. Cela évoque parfois un bateau qui tangue, qui dérive, qui prend de la vitesse puis ralentit pour accoster on ne sait où. La musique est pleine de courant d’air, comme si on laissait aux musiciens la possibilité de la décoiffer, de la transformer, de la recolorer.

C’est cela qui est magique dans cette musique : elle nous fait redécouvrir les bonheurs simples. Et ce bonheur se lit sur le visage de Benjamin Sauzereau qui semble heureux que l’on jongle avec ses compositions. C’est comme s’il appréciait, avec gourmandise, une bonne réplique à un bon mot.

Et même si elles sont complexes et sophistiquées, ces fables musicales restent toujours aussi accessibles qu’une simple chanson.

Entre drumming foisonnant et bidouillages électro, Jens Bouttery distille un groove flottant. Eric Bribosia ressuscite parfois des ambiances du siècle dernier, évoquant presque Kurt Weill. Erik Bogaerts donne de l’épaisseur aux mélodies, les rend parfois âpres et granuleuses, tandis que Pierre Bernard semble toujours trouver des chemins de traverses.

Les Chroniques s’amuse sérieusement avec la musique et avec les silences aléatoires… Il y a une sorte de retenue minimaliste. C’est de la poésie moderne, contemporaine, qui se moque de la beauté intrinsèque, qui se fiche des formes, qui se joue des rythmes. Et cela, toujours avec humour. «Morceau pour les alcooliques», qui vacille sur ses bases, puis qui se déchaîne dans l'outrance pour finalement s'endormir à la belle étoile, est un beau résumé de la musique du groupe : très imagée et sans complexe.

Les Chroniques de l’Inutile flirte avec le minimalisme, le Krautrock, le jazz, le folk, le romantisme… et développe un univers vraiment particulier, original et créatif.

D’ailleurs, la petite bande (Sauzereau et Bouttery, en fait) a créé un label, Suite, qui n’hésite pas à jouer avec diverses disciplines artistiques (on y retrouve Philémon, le chien qui ne voulait pas grandir ou encore Jens Maurits Orchestra, pour l’instant). Une affaire à suivre avec grand intérêt, donc.

 

 

A+

 

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13/06/2016

Kurt Rosenwinkel Trio - La Tentation

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Kurt Rosenwinkel à Bruxelles, ce n’était plus arrivé depuis… près de vingt ans !

Autant dire que lorsque la jeune bande de Liza Booking a programmé le concert, tous les guitaristes de Belgique (ou presque) se sont donnés rendez-vous à La Tentation.

Le lieu est très grand, mais la salle est très bien remplie.

Un guitariste de la trempe de Rosenwinkel, qui a quand même bien influencé le son et le jeu de la guitare jazz ces dernières années, ça ne se refuse pas.

L’américain se présente sur scène accompagné du drummer hollandais Joost Patocka et du contrebassiste autrichien Paul Santner.

On le devinait, et ceux qui avaient assisté au soundcheck l’avaient confirmé, ce soir, Kurt allait nous jouer des standards. Connus, ou moins connus. Pourquoi pas ?

«Fall» de Wayne Shorter, «Simone» de Frank Foster ou encore «Doxy» de Sonny Rollins. Il n’y a pas à dire, ça sonne. Le phrasé singulier de Kurt Rosenwinkel, même s’il surprend moins, bien sûr, est quand même toujours assez impressionnant. La forme, par contre, reste étrangement traditionnelle. Peut-être un peu trop. Alors, on attend. On attend que Kurt vienne bousculer un peu tout ça, qu'il vienne nous surprendre un peu. Après tout, il y a moyen de faire des choses extraordinaires avec des standards, surtout quand on a le talent de Kurt.

On a un peu l’impression d’être considéré comme des béotiens qui attendent qu’on leur explique ce que sont les standards. De Kurt, on attend des étincelles, des prises de risques, des coups de théâtre…

Les morceaux s’enchaînent, flirtent parfois un peu avec la bossa, tentent vainement de sortir de l’ornière puis retombent rapidement dans un certain académisme… La basse est un peu sèche, le drumming un peu raide. On voudrait que Rosenwinkel mouille un peu plus sa chemise. Tout ça manque vraiment d'âme et de plaisir...

Bien sûr, c’est beau… bien sûr. Mais…

Kurt, tu nous dois une belle revanche. Alors, on attend ton retour à Bruxelles. Et pas dans vingt ans.

A+

©Photo Olivier Lestoquoit (D'autres images à voir ici).

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06/06/2016

Mélanie De Biasio - Blackened Cities à Flagey

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Elle ne fait rien comme les autres, Mélanie. Depuis le début, elle ne veut pas rentrer dans un moule, ni dans un style. Elle veut exprimer sa propre personnalité, quitte à attendre 7 ans avant de publier son second album No Deal, paru chez Pias en 2013, et dont le titre sonne comme un aveu. Et c’est un succès. Mérité.

La maison de production suit alors l’artiste carolo dans une opération marketing de longue haleine et savamment orchestrée.

On sait qu’avec la chanteuse, il ne faut jamais précipiter les choses, mais on s’impatiente quand même d’entendre la suite de No Deal. 3 ans plus tard, c’est chose faite.

Et si l’on ne s’attendait pas à un album «conventionnel» de sa part, on peut dire que l’on n’a pas été déçu. Le tout neuf Blackened Cities est, en fait, un seul et long morceau de près de 25 minutes…

Et puis c’est tout.

Une seule face de 33 tours. Un seul et long morceau fascinant et envoûtant. Osé.

On était curieux de voir comment, sur scène, elle allait nous embarquer dans son monde, si particulier, et comment elle allait partager avec nous cet ovni.

Et ce samedi à Flagey, Mélanie de Biasio a fait salle comble.

La scène est plongée dans le noir. Sur un écran géant, la très belle image charbonneuse de Charleroi de Stephan Vanfleteren se laisse découvrir par parcelles.

Mélanie arrive seule, dans le noir total, et entame «Blackened Cities». Claquement de doigts, souffle saccadé, chant pur et flûte brillante. Puis Pascal Mohy entre à son tour. Dépose quelques notes sublimes sur le piano. Puis c’est Sam Gerstmans qui s’empare de la contrebasse et balafre les cordes de quelques phrases à l’archet. Viennent enfin Pascal Paulus (claviers) et Dré Pallemaerts (dm). Un groove sourd et retenu se repend dans tout le studio 4.

La musique se développe calmement, longuement. Comme dans une transe intériorisée, lente et progressive, la musique enfle. L’excitation monte mais... mais... on n’arrive jamais à la jouissance. La mise en scène est peut-être un peu trop maniérée. C'est un poil trop chichiteux. On reste dans un cocoon trop confortable et ouaté. Dans la pénombre. Un peu frustré.

Après ce long voyage statique de plus de trente minutes, Mélanie revisite, en duo avec Mohy puis avec Paulus, «The Flow», «No Deal» ou «I Feel You». Toujours dans cet esprit minimalisme retenu et souvent sur les mêmes pulsations. Dré Pallemaerts arrive pourtant, à lui seul, à colorer la musique dans un jeu créatif, foisonnant, libre et sensuel. «I’m Gonna Leave You» secoue un peu… Mais le concert s’étire un peu trop. Se répète presque. On a l’impression que l’on allonge un peu la sauce d’un plat qui aurait pu surprendre d’avantage…

Certains adorent, d’autres restent un peu sur leur faim…

 

 

A+

 

05/06/2016

How Town et Feecho - Haekem Brussels

Un dimanche de grisaille, en fin de journée, je décide d’aller jeter un œil et une oreille au Haekem, rue de Laeken, sorte de bar-bistro qui consacre l’essentiel de son espace et de son temps au théâtre contemporain et aux musiques improvisées. On m’a dit que How Town, le groupe vocal de Lennart Heyndels, s’y produisait, ainsi que le duo Feecho.

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L’endroit est bien sympa, un peu désordonné, hétéroclite, un peu foutoir. Bref : accueillant.

On descend d’abord à la cave pour écouter Feecho, le duo sloveno-hollandais qui a sorti l’album Bums, chez el Negocito Records, l’année dernière.

Kaja Draksler est au Fender Rhodes et Onno Govaert aux drums. La musique est totalement improvisée et se développe de façon très intimiste et bruitiste d’abord. Ce sont des craquements, des respirations, des résonances qui donnent la direction à la musique. Les deux musiciens s’inspirent mutuellement. Des motifs abstraits se concrétisent, le climat s’installe et la musique jaillit d’un magma étrange fait de bourdonnements et de scintillances. Les musiciens utilisent tout ce qui les entoure pour faire leur musique. Jouets, clochettes, xylophone d’enfants, brosses... le mur, les briques, le radiateur, tout est musique. Parfois débridée, parfois abstraite, parfois plus mystique ou onirique... Souvent étonnante et plutôt inspirante.

Puis on monte à l’étage. On essaie de se trouver une place car l’espace est étroit et il y a beaucoup plus de monde que prévu.

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How Town s’installe dans le fond. Lennart Heyndels (cb), casquette vissée sur la tête, fait les présentations. D’abord les vocalistes, Sarah Klenes, Elina Silova et Laura Polence, puis le guitariste Matiss Cudars.

Tout se joue et se chante acoustique. La musique se balade entre folk, chansons pop légères ou expérimentales. Les voix sont aériennes, claires et pures. Elles se répondent, créent des passerelles entre elles ou se soutiennent. La contrebasse s’occupe du battement rythmique, tantôt vif, tantôt alangui. On flotte et on se laisse emporter par ces poèmes chantés avec grâce et élégance. On pense parfois à Stina Nordenstam des débuts. Un léger vent de folie souffle continuellement sur ces mélodies au lyrisme diffus. La guitare de Matiss Cudras, pince et claque, se désaccorde, joue avec la tension et le relâchement. Les textes sont très imagés, poétiques, parfois surréalistes. L’humour côtoie l’amour et la tendresse. Les harmonies sont riches et tout est délivré avec un naturel confondant.

Le temps s’est arrêté…

Décidément, le «jazz» vocal a encore beaucoup de choses à délivrer.

Voilà un bon grand bol d’air frais et vivifiant qui, en ce dimanche assez maussade, fait vraiment du bien.

 

 

A+

 

 

04/06/2016

Nasa Na - Jazz Station - Live 91 Album Release

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Il y a près de 30 ans, c’était au Kaai, que ça se passait. Club mythique initié par Etienne Geeraerd et Pierre Van Dormael. C’est là que Nasa Na, groupe non moins mythique, y jouait chaque mercredi soir. Toutes les expérimentations et tous les risques étaient permis. C’était un terrain de jeu exceptionnel pour Pierre Van Dormael et ses trois amis : Michel Hatzigeorgiou, Stéphane Galland et Fabrizio Cassol. C'est là que Nasa Na inventait une musique nouvelle.

Mais trop rapidement, le groupe «splitte» en '92, Pierre étant trop occupé à écrire pour son frère la musique de «Toto le héros»... Et puis, Aka Moon a pris la relève…

De cette époque, peu de matériel subsiste. Il reste quelques brides d'enregistrements vidéo (merci «Cargo De Nuit»)… On parle bien d'une cassette qui circule quelque part... Et à part les souvenirs, rien...

Mais !

Mais il existe aussi un enregistrement réalisé en 1991 dans un autre club légendaire de la capitale : le Sounds (qui fête ses trente ans cette année !).

Ces bandes, précieusement conservées, restent longtemps inexploitées. Cependant, peu de temps avant sa disparition, Pierre Van Dormael les réécoute et se dit qu’elles ne peuvent pas rester indéfiniment à l’ombre…

Il a fallu plus de sept ans de réflexion, de réécoute et de re-réflexion pour nettoyer – sans tricher et sans retoucher – les fameuses bandes enregistrées magnifiquement par Michel Andina… Le résultat : Nasa Na Live 91, l’album que l’on attendait plus, vient de sortir chez Outhere.

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Pour fêter ça, la Jazz Station a invité Michel, Stéphane, Fabrizio et le fabuleux Hervé Samb (qui mieux que lui pouvait tenir la guitare dans ce projet ?) à rejouer la musique de Nasa Na.

Bam ! Deux soirées sold-out. Deux soirées de folies musicales.

Toute la base de la musique d’Aka Moon est là. Cette musique unique, faite de couches rythmiques incroyables, faite de funk, de blues «Qui est cette femme ?», de rock «Hi, I’m From Mars», de folk, de musique contemporaine… Tous les ingrédients sont là.

Les quatre musiciens s’amusent et jouent cette chose tellement complexe – mais tellement organique - avec une désinvolture incroyable. Cela fait bien partie de leurs gènes ! Rappelons que le groupe a à peine répété avant ces deux concerts flamboyants !

Ces rythmes impairs, décalés, superposés… Ce groove infernal ! Ces changements de temps soudains ! On est transporté.

Hervé Samb, très impressionnant, s’emballe et va même jusqu’à épuiser les amplis, Fabrizio Cassol, plonge dans les thèmes, avant de regarder Stéphane Galland et Michel Hatzi ferrailler entre eux. Alors, il y «Bruit»… un tube. «Destinations», «Aka Dance»… On prend un pied pas possible !

Le groupe s’amuse à tailler la musique, comme on s'amuse à casser du petit bois pour attiser un immense un incendie... Le groupe dégage une énergie terrible. Pour tout un pays ! On peut fermer Doel et Tihange !

Quelle soirée !

25 ans après, la musique est restée d’une modernité inouïe. Normal, Nasa Na était en avance sur son temps…

Quant à Pierre Van Dormael, c'est confirmé, il est bien immortel.

 

 

A+

(Merci à Roger Vantilt pour les photos)

31/05/2016

Jonathan Kreisberg quartet feat. Dave Kikoski au Bravo

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Malgré le fait que ce vendredi soit le premier soir du traditionnel Brussels Jazz Marathon et qu’il y a donc un maximum de concerts gratuits dans toute la ville, le Bravo est full pour accueillir le quartette de Jonathan Kreisberg.

Bien sûr, on a retardé un peu le début du concert et on a inversé le programme de la soirée en dernière minute. Joachim Caffonnette, prévu initialement en «support act», jouera finalement après le guitariste américain et ouvrira d’autant mieux la jam…

Il n’y aura donc qu’un seul set (mais long et très intense) pour Jonathan Kreisberg et ses compagnons. Mais quel set ! Le guitariste, Colin Stranahan (dm), Rick Rosato (cb) et l’incroyable Dave Kikoski (p) ont chauffé à blanc le Bravo.

Tout commence par un «Stella By Starlight» sur ce tempo obsédant et répétitif qui emprunte autant au blues qu’a un charleston très ralenti, et qui permet rapidement à Dave Kikoski de se mettre en lumière. Le pianiste dégage aussitôt une énergie incroyable et impose un groove terriblement bouillonnant. Kreisberg a bien raison d’en profiter, il a en face de lui un musicien qui ne se laisse pas faire, qui le pousse loin et qui le challenge. Et Kreisberg adore ça. Ça se lit sur son visage et s’entend dans sa musique. Le duo galvanise aussi la rythmique, toujours aussi irréprochable, et Rick Rosato, jeu ferme et enrobant, et Colin Stranahan, au drive sûr et incisif, ne manquent pas d’attiser le feu.

Kikoski se dandine sur son siège, se casse sur le piano, balance la tête dans tous les sens, bat des pieds. Ses attaques sont aussi franches et vives que ses gestes sont souples. Kreisberg répond et renchérit tout le temps. Chaque note et chaque accord se marquent sur son visage, entre extase et souffrance. Kikoski agit comme un booster sur Kreisberg, pourtant déjà terriblement groovy. Alors ça balance, ça groove et ça trace… ça trace… ça trace.

Si «Being Human» calme un peu les ardeurs, c’est pour mieux repartir avec «Until You Know». Cette fois-ci, c’est le binôme guitare et drums qui fait monter la pression. Et maintenant ça claque, ça fuse, ça explose. Kikoski est intenable et Kreisberg s’amuse avec les tempos : il les tire, les allonge, les accélère. Rosato claque les cordes, Starnahan giffle les peaux et Kikoski parsème ses fougueuses interventions de notes bleues. Il y a autant de McCoy Tyner que de Don Pullen dans ce jeu fou.

Ce n’est pas tous les soirs que l’on a l'occasion d'applaudir chaque solo…

«Wave Upon Wave», un peu plus apaisé, précède un «Stir The Stars» jubilatoire, introduit, tel un hymne, par Kikoski décidément intenable. Les fulgurances de la guitare sont contrebalancées par un drumming sec, ponctué de breaks surprenants. Tout éclate et tout se reconstruit comme par magie.

Quel voyage !

Le rappel, façon rumba échevelée, ne calmera pas nos quatre musiciens. La musique enfle et déferle comme une grosse et ultime vague de bonheur.

Le Bravo ne désemplit pas. Joachim Caffonnette et ses acolytes prennent possession de la scène, balancent avec fougue les compos de leur très bon album «Simplexity» avant de lancer, comme promis, la fameuse jam.

A+

27/05/2016

Matthew Shipp solo & Casimir Liberski solo au Cali Club

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Matthew Shipp en Belgique, ce n’est pas si courant. Encore moins en solo et en club.

Pourtant, le pianiste américain était bien l’invité du Cali Club ce jeudi 18 mai.

Matthew Shipp n’était pas seul en fait. Avant lui, il y avait Casimir Liberski, en solo également. Deux casse-cou du piano en une soirée, donc.

Sans cérémonial particulier, Casimir monte sur scène et s’installe au piano.

Quelques partitions sont étalées sur le pupitre. S’en sert-il ? Un peu ? Sans doute. Elles ne semblent être là que pour l’impulsion de départ. L’improvisation libre prend vite le dessus.

Casimir Liberski se lance dans ne musique très contemporaine, très ouverte. Il plaque les accords, se jette dans quelques fulgurances, esquisse quelques subtiles citations d’un thème de Monk, puis repart. Ailleurs. Toujours ailleurs. Et il enchaîne les morceaux.

Sa main gauche écrase un ostinato, grave, profond et sombre, tandis que sa main droite va titiller les aigus dans une pulsation haletante. Puis, il nous offre quelques moments presque romantiques et crépusculaires. Un lyrisme à la poésie étrange et douloureuse affleure. Mais il déchire bien vite ces instants intimes de quelques accords secs, de silences abrupts et de relances surprenantes... Il ne s'embarrasse pas d'ornementations inutiles. Certains morceaux se terminent d’ailleurs de façon soudaine. Mais la logique est implacable et évidente : quand le message est passé, pas la peine d'en rajouter. Plutôt malin.

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Après une courte pause, Matthew Shipp s’installe à son tour derrière le clavier. Il entre directement dans le vif du sujet et inonde le piano de roulements et de suites d’accords. Il frappe le clavier avec vigueur, le fouette, le caresse. Il occupe tout l'espace, lance tout son corps dans la musique. Ses bras font de grandes circonvolutions au-dessus des touches avant que ses doigts ne plongent sur une note. Le bouillonnement est perpétuel.

De ce malstrom musical, on devine parfois, en écho lointain, des bribes de quelques standards («One Day My Prince Will Come» ou «Mood Indigo», peut-être), aussitôt engloutis par des figures abstraites. Ces quelques notes de bop ne sont prétextes qu’à des échappées toujours plus libres et exubérantes. Les ponctuations violentes alternent avec des borborygmes cristallins qui éclatent comme des bulles. Les phrases émergent et se mettent en place comme dans un puzzle pour révéler un paysage irréel et insaisissable.

Matthew Shipp nous a offert une seule mais très longue impro (et un court rappel) étonnante, inventive et à chaque fois renouvelée.

Brillant et très inspirant.

A+

 

01:17 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cali club, casimir liberski, matthew shipp |  Facebook |

22/05/2016

Airelle Beson à la Jazz Station

Il y a trois ou quatre ans, la trompettiste française Airelle Besson avait sorti un superbe album en duo avec le guitariste Nelson Veras. Un disque tout aussi aérien et poétique que tendu et tranchant. Un petit bijou.

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Cette année, Airelle vient de sortir un passionnant premier album en quartette (Radio One) avec Benjamin Moussay (p, keys), Fabrice Moreau (dm) et la vocaliste suédoise Isabel Sörling. Il faut dire qu’elle aime la voix, Airelle. Elle sait si bien la mettre en valeur (il suffit d’écouter son travail dans la «La Tectonique des nuages», par exemple) et tellement bien l’intégrer à son univers.

La Jazz Station a eu la bonne idée de l’inviter samedi dernier, pour un tout premier concert en Belgique (en tant que leader). Et le public a eu la bonne idée de venir très nombreux.

Discrète, simple, presque effacée, Airelle Besson a ébloui l’auditoire.

L’entrée en matière est douce, presque fantomatique. Le morceau («Pouki Pouki», extrait de l’album avec Veras) est lunaire et apaisant.

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Avec fragilité, Isabel Sörling lâche quelques bribes d’un chant particulier. A la manière d’une Sidsel Endresen, elle déstructure l’harmonie et redessine la mélodie. Elle se tord, se cambre, se plie et accompagne son chant de grands gestes. Il y a un travail physique indéniable de sa part pour sortir ces onomatopées et ces sons cristallins, presque aphones et pourtant tellement chantants.

«Radio One», titre éponyme de l’album, laisse toute la liberté à Benjamin Moussay de développer un solo bouillonnant. Le Fender grésille et bourdonne, Moussay fait flotter les lignes de basse d’une part et trace des motifs complexes de l’autre. Fabrice Moreau, de son côté, martèle les fûts de façon sourde, grave et profonde. Le jeu est toujours incisif.

Airelle plane avec élégance, légèreté et fraîcheur au-dessus de ce tapis luxuriant. Elle souligne, accentue ou laisse s’envoler la mélodie. Elle a l’intelligence du souffle. Son jeu est d’une précision inouïe et d’une clarté rare. On y décèlerait presque un phrasé «classique», nuancé, cependant, de notes bleues ou parfois même orientalistes. Le monde musical d’Airelle Besson est singulier, acéré mais pas brutal, tourmenté mais pas torturé, lyrique mais pas emphatique. Il s’agit plutôt de poésie nordique, ou anglo-saxonne, avec toute l’ambigüité que cela entraine.

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«Candy Parties» est joyeux et mélancolique à la fois, «La Galactée», tout en creux et non-dits, est méditatif mais tellement lumineux… Passionnant.

Le second set du même tonneau, toujours surprenant, toujours envoûtant, toujours différent. Les compositions sont de véritables pièces d’orfèvre, intelligentes et imaginatives. La trompette veloutée, parfois feutrée, se marie à merveille à la voix décidément unique d’Isabel Sörling. «Titi» et «Neige» sont pleins de grâce et de trouvailles. «The Painter And The Boxer», plutôt dansant, libre et pourtant tellement scellé à un riff court et obsédant, permet à Benjamin Moussay d’aller explorer les moindres recoins de son imagination. Sur «Around The World», son intro, qui doit presque autant à Ravel qu’à Cage est brillantissime. Sur ce morceau, Airelle n’intervient presque pas, laissant la magie opérer entre la chanteuse, le pianiste et le batteur. Grande classe.

Le groupe entame alors «No Time To Think» sur un groove bien sautillant, pour le terminer tout en énergie et en puissance. Plaisir du jeu et des formes.

Le public est conquis (depuis longtemps déjà) et le rappel est obligatoire.

Ce quartette possède véritablement un son de groupe et sa musique ne peut qu'exister qu'avec l’interaction et la complicité de chacun. Une belle leçon et un beau coup de cœur.

 

 

A+

(Merci à Roger Vantilt pour les images)

 

19/05/2016

Amaury Faye solo à l'Archiduc

Un samedi, fin de journée, passage à l’Archiduc.

Je sais que, ce soir-là, Amaury Faye est au piano. Pour la première fois en concert solo. Pour la première fois à l’Archiduc.

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Amaury Faye est un jeune pianiste français qui rêvait, quand il était encore plus jeune, de jouer du jazz dans les bars. Comme dans les années trente. Rêveur.

De ce rêve, il a gardé l’élégance d’un Duke, la gaillardise d’un Fats Waller, le décalage d’un Monk. Merde ! Ce gars adore le stride et n'a pas peur d'en user ! Et c’est rare.

Amaury Faye prépare un concert solo prochainement, en France. Alors, il s’essaie. Tente. Ose. Oublie presque qu’on l’écoute. Seuls les salves d’applaudissements le lui rappellent.

Il joue «All The Things You Are», «Angel Eyes», «A Foggy Day», mais aussi «Don’t Think Twice» de Dylan ou «Monk’s Dream»… Le jeu est ferme, franc, affirmé…

Il reprend les thèmes, les relit, les abandonne ou les transforme avec malice. Il s’enfuit dans des contrées plus contemporaines, mêlant harmonies sophistiquées et accords biscornus. Oui, il y a du Monk dans son jeu. Il y a cette dose de folie, d’audace, d’inconscience et toute la poésie et la fragilité qui vont avec. Il reprend les bons côtés d’un Mehldau, laissant le surplus de lyrisme que trop de pianistes ont tendance à retenir pour en extraire le côté incisif. Tout est dense, parfois encore un peu abrupt, parfois trop rapide, mais toujours fiévreux… et, indéniablement, plein d’envie…

Il y a des samedi, comme ça, où l’on est encore plus heureux que d’habitude d’être passé par la rue Dansaert…

A+

00:08 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : archiduc, amaury faye, solo |  Facebook |

17/05/2016

Ananke au Cali Club - Album release

Pour la sortie de son tout nouvel album (Stop That Train, chez Igloo), Ananke avait rameuté pas mal de monde au Cali Club !

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Si il a été biberonné à la musique d’Aka Moon, Ananke a réussi, au fil des ans, à trouver sa propre énergie, surtout depuis que le trio de base (Victor Abel, Romeo Iannucci et Alex Rodembourg) s’est enrichi de l’arrivée du flûtiste Quentin Manfroy et du clarinettiste (basse) Yann Lecollaire. (Rappelez-vous, j’en avais déjà parlé ici).

Les compositions, toutes de Victor Abel, sont élaborées, fouillées et denses, mais elles sont aussi très limpides et évoluent souvent sur des motifs tournoyants. Le premier morceau, tout en vagues lentes, ancré au sol par un basse sourde, guidé par un piano mystérieux et survolé par une flûte céleste, se donne même des petits airs Crimsoniens. Une sorte de jazz progressif lumineux, en quelque sorte…

Par rapport aux albums précédents (tous autoproduits), Ananke a gardé l'intensité d’une certaine énergie mais a un peu délaissé le côté « jeunes chiens fous » pour délivrer une musique bien plus maîtrisée encore. Tout est resserré. Polyrythmies, changements de directions, ouvertures, variations surprenantes, tout y est. Le groupe va à l’essentiel.

Dans ce contexte, le drumming, impeccablement dompté par Rodembourg, est hyper important et s’intègre avec autant de souplesse que de force dans la sinuosité des mélodies. La basse de Iannucci est ronflante et sourde, comme le moteur bien règle d’une bagnole puissante qui en garde sous le pied. Quant à Victor Abel, au piano comme au Fender Rhodes, il multiplie les échappées brillantes, parfois cristallines, parfois sombres, mais toujours incisives.

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Ananke joue les contrastes, joue avec les tensions et les espaces, et c’est encore plus flagrant lors du deuxième set. Le groupe parait s’être libéré totalement après avoir posé le cadre de sa musique dans la première partie du concert. La liberté accordée aux solistes semble plus grande. Quentin Manfroy prend de plus en plus de risques et ses interventions, pleines d’idées, sont l’occasion de multiples déviations, tandis que Yann Lecollaire propose des sons plus rocailleux et plus mordants. Ça claque ! Et rien n’est figé malgré la complexité des compositions.

La connivence entre les musiciens et la cohérence des arrangements permettent à Ananke de réinventer les morceaux. Et c’est bien cela que l’on attend d’un live. Voilà donc une raison de plus pour écouter l’album... et puis aller les voir sur scène. Qu'on se le dise.

 

A+

 

17/04/2016

David Thomaere Trio - Jazz Station

Il y a la toute grosse foule à la Jazz Station, ce mercredi soir, pour assister au premier concert d’une longue série (d’abord le Jazz Tour puis les JazzLab Series) du trio de David Thomaere. Et c’est bien normal car le jeune pianiste présente son premier album, « Crossing Lines » fraîchement sorti chez DeWerf, qui est sans doute l’une des belles surprises de ces derniers mois. Un album assez punchy, plein de musicalité et qui témoigne déjà d’une belle maturité.

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Même si l'on sent chez le pianiste certaines influences (qui n'en a pas ?), David Thomaere arrive à s’en servir intelligemment pour créer un univers plutôt personnel. Ce qui est une gageure dans le cercle très encombré des trios de jazz : piano, basse et batterie en sont un peu la quintessence et pour sortir du lot il faut avoir quelque chose à dire. Heureusement, David Thomaere a de la suite dans les idées. Et puis, il sait très bien s’entourer puisqu’on retrouve autour de lui Felix Zurtstrassen à la contrebasse et à la basse électrique et Antoine Pierre aux drums.

Le morceau d’entrée, « Braddict » s'inspire, comme son titre le laisse deviner, de la musique de Brad Mehldau. Une balade qui oscille entre lyrisme et pop. « Night Wishes », quant à lui, joue une sorte de course poursuite entre piano et drums, tandis que la basse électrique ondule et fait office de garde-fou. Et, mine de rien, ça balance plutôt pas mal. Leader charismatique et sympathique, David Thomaere n’est pas avare de commentaires. Il aime partager avec le public et raconter la petite histoire de ses compositions. Ou de ses reprises. Celle de Balthazar par exemple (« Lions Mouth »), qu’il traite un peu à la façon d’un Esbjörn Svensson, ou plus tard « Default », empruntée à Thom Yorke. Oui, David Thomaere picore un peu partout.

« Winter 's Coming », une nouvelle compo, construite sur un ostinato obsédant (lancé sur une loop machine) se décline tout en ruptures. Le trio bâtit des murs presque infranchissables, bétonnés par un drumming sec et tendu, qu’il brise avec des plongées abyssales où le piano semble jouer en apnée.

Pour redémarrer le second set, Antoine Pierre nous gratifie d’une intro en solo remarquable. Il est toujours surprenant de voir comment ce batteur a le sens de la musique. Il allie la finesse au groove ou aux silences, et ses frappes sèches, telles des coups de griffes, se confondent aux caresses. « Rebirth » et « Aftermath vs Freedom » s’enchaînent avec tonicité, avant que le trio n’invite Jean Paul Estiévenart (tp) et Nicolas Kummert (ts) (qui remplace ce soir Steven Delannoye, parti jouer avec Sander De Winne dont je vous recommande également chaudement l’album « Kosmos ») a les rejoindre.

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Ce qui semble être une balade lyrique se transforme progressivement en symphonie soul flamboyante. Le thème de « Dancing With Miro » enfle, Estiévenart laisse éclater les déchirures, frôle le « out », joue avec les dérapages et les limites, pour terminer sur une note pure. Les deux souffleurs s’amusent visiblement et font vibrer « Default ».

Le temps de revenir avec un nouveau morceau, crépusculaire et intimiste, qui permet d’apprécier le toucher sensible du pianiste, le final se fait tout en force. Ça envoie avec plaisir !

Et en rappel bien mérité, « Mister Infinity », qui évoque un Canonball Adderley des temps modernes, prouve une fois de plus que David Thomaere a... « quelque chose » et qu’il faudra compter avec lui.

 

Photos ©Pierre Stenopé Numérique

A+

05/04/2016

Tree-Ho ! Au Sounds

Il y a quelques années, j'avais assisté à l’un des premiers concerts de Tree-Ho ! Bien avant qu’ils n’enregistrent leur premier album «Aaron & Allen». C'était à la Jazz Station et c’était un très bon moment. J'avais tout noté dans mon petit carnet, comme je le faisais habituellement. Et puis... Et puis, j'ai perdu mon précieux mémento.

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Ce vendredi soir au Sounds, je suis retourné écouter Tree-Ho ! Et cette fois-ci, j’ai bien fait attention de ne rien perdre.

Comme sur l’album du même nom, «Aaron & Allen» débute le concert en douceur et lyrisme. Le jeu intimiste d'Alain Pierre plonge la salle dans une écoute attentive. Ce thème est l’antithèse du morceau suivant, «Piazza Armerina», qui délivre un groove haletant et plein d’optimisme. Antoine Pierre (dm) fouette avec élégance les cymbales et étouffe le claquant des tambours, tandis que Felix Zurstrassen, dans un jeu fluide et précis, nuance les pulsations. Ça doit être ça le swing, cette façon de ne pas y toucher, de laisser le balancement dévier légèrement, de le remettre un peu sur le chemin, puis de le relâcher à nouveau.

Avec peu de moyens et un minimum d’effet, Alain Pierre colore les thèmes. Le son de sa guitare se fait parfois plus synthétique, résonne comme un orgue, puis redevient plus feutré. Il a beau dire être influencé par des guitaristes tels que Al Di Meola, Ralph Towner ou Pat Metheny, Alain Pierre a développé un son bien à lui.

Avec une sensibilité toute personnelle, il allie guitare classique et guitare jazz. L’exercice est flagrant sur «Présent Times». On retrouve aussi parfois chez lui un certain esprit «Canterbury Scene», comme sur «L’éphémère», joué à la guitare douze cordes, dont la mélodie ne se délivre que progressivement.

Parfois, le trio se laisse aussi tenter par une sorte de raga indien, par un certain psychédélisme et par une tourne lancinante où la guitare se confond presque avec le son d’un sitar. Sans jamais céder à la démonstration, Alain Pierre met au service de sa musique une technique irréprochable.

«Coming Times» cache, sous des airs presque bop, des harmonies complexes qui laissent pas mal d'espaces à Félix Zurstrassen, mais aussi à Antoine Pierre qui en profite pour lâcher un solo inventif, atypique et d’une grande maîtrise.

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Tree-Ho ! alterne les moments complexes et intimistes avec d'autres moments plus lumineux, tout en ondulations. Il y a de la poésie dans chacune des compositions d’Alain Pierre, il y a toujours cette envie de raconter des histoires, d’éviter l’abstraction. «Seul compte l'instant présent» semble interroger le guitariste sur lui-même. Celui qui oscille entre mélancolie et épanouissement.

Et c’est un peu cela que l’on ressent au travers de ces deux sets intelligemment tressés.

Alors, on reprend encore un peu de «Vin Noir», on survole  «L'Etang des Iris» comme une libellule et on se laisse aller à un dernier «Joyful Breath». Pour le plaisir.

 

 

A+

 

02/04/2016

Jean-Charles Thibaut - Photographe - Interview

Vous avez peut-être déjà vu quelques-unes de ses photos sur mon blog ou sur Jazzaround, illustrant certains concerts de jazz. Jean-Charles Thibaut est un grand gaillard qui a commencé par vouloir faire de la peinture avant de se diriger vers la photo. Puis tout abandonner. Puis faire un peu de scène en tant que crooner dans un band. Et puis revenir à la photo.

Rencontre.

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J’ai commencé mes études aux Beaux-Arts à Tournai, en 91, en section peinture avec Christian Rolet. Je peignais surtout des nus que je mélangeais avec des images d’acteurs de cinéma. J’avais aussi des cours de photos et c’est mon professeur de gravure, Alain Winance, qui m’a poussé à prendre des photos de nus moi-même, plutôt que d’aller les chercher dans des magazines. Comme il y avait un studio a disponibilité, j’en ai profité. J’utilisais ces photos pour faire mes peintures. Mais, finalement, mon travail photo était plus intéressant que mes peintures elles-mêmes. Au jury de fin d’année, j’ai d’ailleurs montré plus de photos que de peintures. J’avais fais un travail, style «Le Nouveau Détective», dans lequel je m’étais mis en scène. Je mélangeais photos et gravures sur linoléum. Je mélangeais le vrai et le faux, tant du point de vue des textes que des images. Et j’ai été recalé. Entretemps, un ami qui voulait se lancer dans le mannequinant à Paris avait besoin de photos pour son book. C’est un peu comme cela que tout a démarré. Et je me suis retrouvé comme photographe freelance à l’Agence Dominique à Bruxelles.

Le fait d’avoir fait de la peinture et du dessin t’a permis d’avoir un certain sens du cadrage, des lumières…

Oui sans doute. Le côté non conventionnel aussi peut-être. Je refusais le «commercial». Ce qui n’était pas évident quand il fallait «vendre» un mannequin, avec le grand sourire et les poses convenues. Moi, j’aimais les contrastes, les anachronismes. J’emmenais mon mannequin en robe de soirée dans un supermarché, par exemple. Parfois on ne voyait même pas son visage (rires). Cela n’a pas toujours été bien compris.

Puis tu t’es dirigé vers des photos de concerts ?

Pas du tout. Quand le digital est arrivé, j’ai tout arrêté. On pouvait tout refaire et trafiquer en studio ou en retouches. Ma photo au supermarché aurait été plus simple à faire, mais je ne voyais plus la démarche photographique. Il me manquait le contact avec les gens, l’organisation, les émotions. J’avais un peu de mal avec ça. J’ai tout arrêté.

Qu’est ce qui t’a poussé à revenir à la photo ?

C’était lors du premier festival Tournai Jazz en 2011. Geoffrey Bernard, l’organisateur, que je connaissais depuis longtemps, m’a demandé si je voulais «couvrir» l’événement. Je n’avais plus que mon vieil appareil «argentique». Je n’avais aucun matériel digital. J’ai hésité un peu, en lui disant que si je ratais mes images, il n’aurait rien du tout. C’était un risque, mais il a insisté en me disant qu’il y aurait Toots Thielemans, David Linx, Philip Catherine… Je me suis dit que je pourrais approcher ces musiciens, leur parler… J’ai acheté un appareil, avec un objectif pas trop cher, pas très lumineux… Mais j’ai fait les photos et je me suis dit : «C’est ça ! Je veux capter l’instant, faire des photos de gens». Il y avait le défi de la lumière, de savoir comment cela va se passer sur scène, comment j’allais capter l’émotion.

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Tu travailles avec quels objectifs ?

Un 17/50 ou un 70/200. Je travaille souvent en ouverture complète, à 2.8, pour obtenir toute la lumière qu’il me faut. Je ne me concentre ainsi que sur l’obturateur. Je retravaille très peu mes clichés ensuite. Je ne travaille même pas avec Lightroom. Et puis, je dois sélectionner rapidement mes images, surtout quand je travaille pour un quotidien. Je dois vite savoir laquelle me plait, celle qui raconte l’histoire. Savoir si je dois la recadrer ou pas, décider entre la couleur et le noir et blanc…

Qu’est ce qui motive le choix de tes images ?

C’est un coup de cour émotionnel d’abord. Souvent, lorsque je shoote, je sens si j’ai la bonne image. Et c’est souvent celle-là que je vais aller sélectionner. Il y a «l’instant» qui est passé dans le viseur. On le sait, on le sent. C’est très rare que la bonne image arrive dans les 10 premières minutes d’un show. L’artiste n’a pas encore eu le temps de «rentrer dedans». C’est pourtant le temps que l’on donne aux photographes de concerts. Heureusement, au Tournai Jazz, j’ai toute liberté, au Béthune Retro aussi, où certaines photos backstage sont très intéressantes et étonnantes. Je ne les publie pas pour l’instant mais je les garde précieusement. Puis il y a des concerts pour lesquels je n’ai pas d’accréditations, je paie ma place, j’essaie d’être aux premiers rangs. Je dois encore faire mes preuves, je dois encore tricher avec l’organisation…

Tu n’as jamais eu d’ennuis, de réclamations ?

Si, une fois, lors d’un concert de Neil Diamond. J’étais dans le public et par deux fois on m’a demandé d’arrêter. J’ai attendu la fin du concert. J’ai eu ma photo. De toute façon, cette photo n’ira pas bien loin, pas en Amérique… J’avais eu une accréditation pour Vanessa Paradis, qui a été annulée le jour du concert ! La prod avait tout refusé et, ce soir-là, il n’y avait même pas de couloir presse. Aucuns photographes n’étaient acceptés. J’ai quand même pris mon appareil, mon but n’est pas de faire une photo qui nuit à l’image de l’artiste. Au contraire. Mais quand je vois tous les gens dans le public qui prennent d’hyper mauvaises photos et qui les publient, je ne comprends pas pourquoi on refuse les photographes pros. Sinon, j’ai eu l’accréditation pour Selah Sue, par exemple. Mais on n'a droit qu’aux trois premières chansons, puis on doit partir. Alors que c’est plus intéressant d’être «dans» le concert. Il paraît que la règle des trois photos viendrait de l’époque de Joan Baez. Le bruit du rideau de l’appareil photo était assez gênant pour la chanteuse qui chantait du folk assez intimiste. Lors d’un concert, elle a demandé aux photographes d’arrêter de prendre des photos après trois chansons. Cette règle continue maintenant, mais quand on entend le niveau sonore, ce n’est pas le bruit de l’appareil qui est gênant. Maintenant, il y a le droit à l’image ou le fait que certains photographes gênent le public…

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On sait combien le «contrat photo» est devenu strict avec certains artistes.

Oui, mais je joue parfois les rebelles. Pour Tom Jones, au Lokerse Feest, je n’avais pas d’accréditation, je suis entré avec mon reflex dans mon sac. Ils l’ont vu à l’entrée, mais ne m’ont rien dit. J’étais juste derrière le couloir presse. Et j’ai pu photographier comme je le voulais ou presque, en tous cas, bien après les trois chansons autorisées. Et j’ai pu faire une photo dont je suis fier. J’ai envoyé mes photos à Tom Jones, mais, va savoir dans quelles mains elles tombent ! Le manager, la secrétaire ? J’envoie mes photos aux artistes. Parfois j’ai des retours. Toujours positifs. Manu Katché a bien aimé mes images. Triggerfinger aussi. Maintenant, si je n’ai pas de retour, ce n’est pas grave.

Quel est ton objectif alors, ton souhait, ton rêve ?

J’ai auto-produit mon livre. Je ne gagne rien dessus, au contraire. De toute façon, ce n’est pas le but. Moi, je veux que mes photos circulent, qu’elles soient vues et commentées. Qu’elles témoignent. Je ne fais pas des photos pour moi. C’est comme une peinture, on a besoin de partager, de montrer. J’espère un jour trouver un éditeur.

Y a t-il des photographes que tu aimes en particulier, qui t’ont influencé ?

Oui, plein. Pas nécessairement des photographes de scène, bien sûr. Ce sont les Avedon, Newton, Lindbergh… Mais j’aime aussi William Claxton, bien sûr, ou Herman Léonard. Je préfère d’ailleurs ce dernier. Herman Leonard a une certaine vision. Il a photographié les chaussures de Duke ou Billie Holiday par exemples. Il s’attache à certains détails qui révèlent la personnalité des musiciens. Il y a aussi Paul Coerten, un belge, qui a fait beaucoup de belles images dans le rock dans les années 70, ou Baron Wolman qui a été l’un des premiers photographes du magazine Rolling Stone.

Quel est ton meilleur souvenir ?

C’est plus qu’une histoire de photo. Il s’agit du concert de Tony Bennett au Cirque Royal. J’étais au premier rang et je faisais plein de photos. Après avoir chanté «I Left My Heart In San Franciso», le public s’est levé, Tony Bennett a posé le micro sur le piano, est venu droit sur moi et… il m’a donné la main. Rien qu’à moi ! Je suis resté béat. Sinon, ma rencontre avec Manu Katché est un bon souvenir aussi, ou celle avec David Linx qui a fait semblant de chanter pour moi, dans les coulisses. La photo de Kenny Garrett et de Guillaume Perret ensemble a fait son petit bout chemin… Moi je fais le mien. Tout doucement, j'avance.

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A+

 

 

31/03/2016

The Return Of The One Shot Band - Sounds

Retour au Sounds depuis des lustres. J'en ai manqué des bons concerts là-bas !

Et même ce samedi soir, j'ai failli rater celui de Fabrice Alleman. J'avais pourtant deux occasions pour y assister : l’une le vendredi et l’autre le samedi. Et samedi... je ne suis arrivé qu’à la fin du premier set… mais dans une ambiance de feu.

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«Remonter le projet One Shot Band !», voilà une idée qui mijotait depuis pas mal de temps dans la tête du saxophoniste. Le One Shot Band avait vu le jour à la fin des années nonante et était composé d’une double rythmique, Jean-Louis Rassinfosse (cb) et Benoît Vanderstraeten (eb) (ou Thierry Fanfant), et de Fred Jacquemin (dm, loops), Vincent Antoine (voc), Michel Herr (keys), Paolo Loveri (eg), Jean-Pierre Catoul (violon) et bien sûr Fabrice Alleman.

Malheureusement, la mort injuste de Jean-Pierre Catoul a mis fin à cette aventure à peine entamée… Quinze ans plus tard, Fabrice Alleman a retrouvé la force de remettre le projet sur pieds.

Bien sûr, le line-up a quelque peu changé. Autour du leader, on retrouve les amis de la première heure (Fred Jacquemin et Benoît Vanderstraeten) mais aussi des «nouveaux venus» : Romain Garcera au vibraphone, Pascal Mohy aux claviers et Joachim Iannello au violon.

Si la musique a sans doute évolué, l’esprit et l’énergie sont restés. Les compositions, de l’époque ou toutes nouvelles, toutes écrites de la main de Fabrice Alleman, sont autant influencées par la soul, le funk et le jazz électrique que par la musique celtique. Et ça groove !

Basé sur un thème de Dan Ar Braz, le dernier morceau du premier set est pour le moins explosif ! La musique circule et monte en puissance comme un tourbillon sur les côtes du Finistère. Ça joue avec précision et à toute vitesse.

«Blues 8», lui aussi, monte à pleine puissance en une spirale énergique. La musique semble s’inventer sur l'instant (pas de doute, c’est bien du jazz !). Fabrice Alleman donne des indications au vibraphoniste, encourage Pascal Mohy, pousse encore plus loin le bassiste ! Il semble visualiser le chemin que pourrait prendre la musique. Il ouvre des portes, provoque les idées, laisse plein de libertés.

Soprano et violon font un bout de chemin ensemble avant que ce dernier ne s’envole dans une impro endiablée. Tandis que Jacquemin jongle entre tambours et pads, Verstraeten se jette dans de vertigineuses improvisations à la basse électrique. Son jeu est d'une incroyable souplesse et d’une précision stupéfiante.

Si la musique peut être extrêmement punchy, elle peut aussi se faire mystérieuse et intrigante. Tel le joueur de flûte d’Hamelin, Fabrice Alleman, au fifre, amène le public à le suivre, à revenir au calme, à l’écouter attentivement, à rester suspendu à ses lèvres. Et puis, ça repart de plus belle, avec exaltation et frénésie, comme au bon vieux temps du jazz rock de Miles.

Avec «J-J» aussi, le groove est tendu, presque psyché, le violon s'emballe avec ferveur, Pascal Mohy distribue des phrases courtes, pleines de soul, de funk et de sueur et Jacquemin frappe sèchement. Fabrice passe du soprano au ténor, puis au chant. Cela pourrait durer des heures. Mais c’est un «Summertime», totalement recoloré, qu’on nous offre en rappel. Il faut bien souffler un peu...

Le One Shot Band vient de faire un retour tonitruant. Plein de promesses. Et espérons que ce ne soit pas un «one shot».

A+

28/03/2016

Mass Machine 4 - A l'Archiduc

Machine Mass est un groupe à géométrie variable qui s'est construit autour du guitariste belge Michel Delville (The Wrong Object, douBt) et du batteur américain Tony Bianco (Alex von Schlippenbach, Elton Dean, Evan Parker…). Nos deux leaders ont déjà fait une place à Jordi Grognard, puis à Dave Liebman sur les deux premiers albums, édités chez Moon June RecordsAs Real As Thinking» et «Inti»), que je vous recommande vivement.

Machine Mass explore différents registres musicaux inspirés du jazz, de la fusion, du prog rock, des musiques ethniques, du free jazz... bref, rien ne les arrête. Un prochain album est d’ailleurs en préparation (avec cette fois-ci, Antoine Guenet aux claviers) et s’inspirera de la musique de Jimi Hendrix.

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Mais ce dimanche 20 mars, à l'Archiduc, c'est encore dans une autre formule que le groupe se présente. Et sous un autre nom, histoire de bien brouiller les pistes : Mass Machine 4. Le batteur et le guitariste ont invité Jacques Foschia (clarinette basse) et Jean-Michel Vanschouwburg (Voix). Mot d’ordre: impro totale ! Et on a été bien servi.

La musique proposée se joue et se vit comme un grand exutoire, comme une sorte de thérapie. Les musiciens laissent se libérer leurs rages et leurs émotions, sans calcul, sans pudeur, avec cependant plus d’écoute qu’on ne pourrait le penser.

C'est d'abord le chanteur qui ouvre le chemin, à force de cris, de râles, de souffles. Jean-Michel Vanschouwburg invente un langage qui lui est propre. Sur ses délires vocaux viennent se greffer un magma de sons, de stridences, de bourdonnements. Tony Bianco fait rouler les baguettes. Les vagues rythmiques incessantes, grondantes et puissantes enflent et déferlent de façon obsédante. La clarinette basse agit, elle, comme une lame de fond. Jacques Foschia s’infiltre et répond à la «phonésie» de Vanschouwburg, il suit ses ondulations du vocaliste, atténue les attaques du guitariste.

Michel Delville enchaîne les riffs, les griffures, les échos. Il joue à fond le bruit, les reverbs, la disto. Il transforme les sons, les tord et les détourne.

Il n'y a pas grand chose comprendre à ce free jazz, à cette musique expérimentale. C’est une performance à laquelle il faut succomber. Il faut laisser tomber tous ses préjugés, tous ses repères, même si l’on frôle parfois quand même un élitisme ridicule ou un certain snobisme. Il n’y a pas de recherche du beau ici, pas d’esthétisme conventionnel. La musique est quasi physique. Vanschouwburg va chercher au plus profond de lui même des sons oubliés et les éjecte, non sans humour, avec force grimaces et contorsions.

Parfois, la clarinette couine, se cogne aux frappes de Bianco, évite les tailladements de Delville. Il y a du bruit, de la fureur, une vision apocalyptique du monde. Alors, même si en fin de concert le solo presque groovy de Tony Bianco, rejoint un instant par Foschia, apaise un peu l’ambiance, on s’est pris une bonne claque.

Deux sets courts, déroutants, dérangeants, presque désagréables, mais intenses et stimulants. Deux sets qui passent comme une furie, comme un tsunami. Et une performance artistique qui se vit le moment présent.

 

A+

26/03/2016

Jeremy Dumont Trio - Feat Fabrice Alleman - Jazz Station

J'avais eu l'occasion d'entendre le trio de Jeremy Dumont en concert (plus ou moins privé) quelques temps avant l'enregistrement de l'album Resurrection. A l’écoute de ce dernier, j'avais été agréablement surpris (voire même étonné) de la progression qui s’était opérée. La musique semblait avoir monté en puissance, s'être affirmée.

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En concert à la Jazz Station, j'étais curieux de découvrir comment allait encore évoluer la musique du pianiste.

De plus, ce samedi 19, le trio avait invité pour la première fois Fabrice Alleman (que l’on retrouve sur trois titres de l'album) à le rejoindre. Il n’y a pas à dire : c’était une très bonne idée.

Après un gentil et bucolique «One Day», «Blues For Tilou» permet au groupe de se lancer vraiment. Fabrice Alleman ouvre la voie, le son est gras et rassurant, parfois légèrement pincé aussi. Le spectre musical du saxophoniste semble ne pas ne connaitre pas de frontière. Il intègre aussi bien la tradition que le (presque) free, comme si Coleman Hawkins avait rencontré David Murray, par exemple. Et au soprano c'est pareil, Fabrice Alleman a le chic pour faire décoller la musique. Sur le très modal «In Between» son jeu est presque «out», ce qui entraîne Jeremy Dumont à lâcher les accords.

Jeremy Dumont oscille entre lyrisme et fulgurances rythmiques, esquivant l’évidence avec finesse. On ressent chez lui quelques notes bluesy, quelques inflexions inspirées de Hancock ou de Corea. Ses compositions font la part belle aux mélodies mais savent se faire piquer par de belles astuces rythmiques. On apprécie les courtes accélérations, les ponctuations lumineuses, les nuances et les respirations dans un phrasé maitrisé.

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«Since That Day», «Try» et «Resurection», s’enchainent avec un optimisme plein de groove. La rythmique, très complice, n’y est pas pour rien. Le jeu efficace et direct du batteur Fabio Zamagni se marie avec habileté aux entrelacs rythmiques du contrebassiste Victor Foulon. Ça claque autant que ça enrobe. Le plaisir est sur scène et se partage dans le public.

«Matkot», très influencé par la jeune scène juive New Yorkaise, est bourré d’énergie, «Sneak Into», est lumineux et «Aaron» - tendre et délicat - permet à Victor Foulon de laisser trainer de longue notes sur les cordes de sa contrebasse. Et puis, avec «Eretz», le trio joue au chat et à la souri, s’amuse avec les stop and go, les rebondissements et les chausse-trappes. Quant à «Excitation», qui porte bien son nom, il termine en post bop moderne un concert qui n'a cessé de monter en intensité.

Boosté par un Fabrice Alleman décomplexé et décidément très inventif, le trio de Jeremy Dumont à montrer ce soir encore qu’il avait du répondant et encore plein d’idées à partager. Et ça, ça fait plaisir.

 

 

A+

Photos ©Roger Vantilt.

22/03/2016

Rhoda Scott Quartet - Jazz l'F Dinant

La bonne nouvelle était tombée un peu par surprise, il y a quelques temps : Jazz l'f reprenait du service ! On n’y croyait plus.

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Le premier concert (depuis longtemps, bien trop longtemps) aurait lieu ce vendredi 18 mars. «Premier» car, oui, il y en aura d’autres : un tous les mois ! On annonce déjà la venue prochaine de Gonzalo Rubalcaba en solo (deux soirs de suite) et, plus tard, celle du trio de Jonathan Kreisberg avec David Kikoski !

Mais ce vendredi soir, ce sont les amis indéfectibles du club qui ouvraient le bal : Rhoda Scott accompagnée de Félix Simtaine, Steve Houben et Maxime Blesin. Et c'est tout heureux que j'ai pris la route pour aller fêter le grand retour du jazz dans la ville de Monsieur Sax.

Et pour cette première, la salle était comble. Comme quoi, le jazz avait bien manqué à Dinant, et tout le monde semblait heureux de cette résurrection.

Il y a donc un air de fête (et un peu d'émotion aussi) quand l'organiste aux pieds nus entame un «I Found A New Baby» swinguant en diable ! Chacun y va de son solo et la musique tourne.

«There Will Never Be Another You», débuté avec insouciance, s’égare cependant un peu dans un jeu un peu «messy». Ce qui n’est pas pour déplaire. Par contre, «Wave» ne trouvera jamais un terrain d’entente. La bossa, superbement introduite par Maxime Blesin, se liquéfie dans un jeu pour le moins très fluctuant. Steve Houben, à la flûte, trace un chemin que ni Felix Simtaine ni Rhoda Scott ne semblent suivre. Tout le monde se cherche, personne ne se trouve. Etrange moment.

Heureusement, «Lover Man» fera un peu oublier cette incompréhension passagère. Le mariage du sax avec les notes cristallines de l'orgue fonctionne à merveille. Et Maxime Blesin, avec élégance et souplesse, survole l’ensemble. Ouf.

Le second set est beaucoup plus soul et gospel. Et cela marche nettement mieux. Steve Houben intervient dans des solos puissants qui sont aussitôt repris par Rhoda Scott ou Maxime Blesin. Les échanges sont francs et sûrs. C'est chaud et ça groove. Duke Ellington s’invite et se taille une bonne place. Duke ! Quand même… quelle écriture !

Et dans le genre «bien écrit», il faut souligner aussi le morceau de Steve Houben : «Enfance», une véritable petite perle. C’est tendre, sensible et joyeux à la fois.

Alors, après un dernier morceau plus soul, on s’offre encore un Duke, pour finir ce concert en beauté.

A+

20/03/2016

Mauro Gargano - Interview

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Le contrebassiste italien Mauro Gargano, installé à Paris depuis ‘98, est un sideman très demandé. On l’a souvent vu aux côtés Bruno Angelini, Francesco Bearzatti, Christophe Marguet, Giovanni Falzone ou Giovanni Mirabassi, par exemples. Il a aussi à son compte quelques beaux projets personnels : Mo’Avast (avec Francesco Bearzatti, Stéphane Mercier, Fabrice Moreau), Ants ou encore son duo avec Myriam Bouk Moun. Mais son dernier projet en date, plutôt ambitieux, a quelque chose d’assez particulier.

«Suite For Battling Siki» est un album «concept», qui raconte la vie, brève et incroyable, du boxeur sénégalais qui terrassa la vedette de l’époque Georges Carpentier sur ses terres et devint champion du monde !

L’album se déroule en plusieurs rounds, menant Siki de Saint-Louis à New York en passant par Marseille, Paris ou Dublin. Entre chaque combat, deux comédiens (Fréderic Pierrot et Adama Adepoju) interprètent un dialogue imaginaire entre le boxeur et son coach. Quant aux combats eux-mêmes, ils sont joués avec énergie et mordant par une terrible équipe de jazzmen : Jason Palmer (tp), Ricardo Izquierdo (ts), Manu Codjia (eg), Bojan Z (p, keys) et Jeff Ballard (dm).

Lors d’un récent passage de Mauro Gargano à Bruxelles, j’en ai profité pour lui poser quelques questions.

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Tu es contrebassiste, mais tu as pratiqué la boxe étant jeune.

La boxe, c’était la passion de mon grand-père. Moi je m’y suis intéressé vers mes quinze ans. Mon père était aussi un passionné. On regardait ensemble les matches de Larry Holmes à la télé, c’était la grande période des combats au Madison Square Garden ou à Las Vegas, puis il y a eu Mike Tyson, etc. Je suis rentré dans un club de boxe à cet âge-là, par curiosité. J’ai découvert un monde fascinant, je me suis inscrit et j’ai commencé les tournois amateurs. J’ai pratiqué jusqu’à l’âge de 22 ans, quand j’ai commencé à vraiment jouer de la contrebasse.

Tu as switché de la boxe à la contrebasse ?

Oui et non : je faisais les deux en même temps. Mais la contrebasse demandait beaucoup de travail…

Et la boxe, ce n’est peut-être pas bon pour les doigts…

Non, pas vraiment. Mais, en fait, à l’époque, je me suis fracturé le pouce en faisant de la boxe et je ne pouvais plus jouer de la contrebasse. J’étais malheureux. J’ai dû faire un choix. J’ai donc arrêté la boxe. Ensuite, je suis parti à Paris vers 25 ans, au conservatoire. Je continuai à suivre un peu la boxe à la télé, mais les retransmissions étaient devenues rares. Plus tard, en 2006, je suis retourné, par hasard, dans une salle de boxe. J’ai rencontré un entraineur qui m’a poussé à venir m’entraîner avec «ses jeunes». Il avait envie que je fasse mon «dernier tournoi». J’avais déjà trente cinq ans. Je me suis beaucoup entrainé, quatre fois par semaine, et j’étais très motivé. Et puis, j’ai reçu un coup de fil pour jouer des concerts avec des super musiciens. Cela tombait dans la période du tournoi. J’ai hésité. Mais la musique était mon travail et la boxe une passion. Et j’ai jeté les gants…

C’est là que tu as pris connaissance de l’histoire de Battling Siki ?

J’avais déjà vaguement entendu parler de son histoire, dans des salles de sport, lorsqu’on discutait entre nous des grands champions de boxe. Un jour, on m’a parlé de son combat controversé avec Georges Carpentier. Je me suis renseigné et j’ai trouvé l’histoire passionnante et révoltante. Elle m’est restée en tête. Plus tard, lorsque l’organisateur de Bari In Jazz m’a demandé si je voulais participer à un hommage à Miles Davis cette année là, j’y ai repensé. J’avais vu le programme que les autres musiciens proposaient, il y a avait déjà presque tout. Comme Miles aimait la boxe, on connaît l’album qu’il a fait à propos de Jack Johnson, je me suis dit que Battling Siki était une opportunité. J’ai proposé le projet et il a été accepté. On l’a joué, c’était vraiment bien et j’ai voulu continuer. J’ai cherché des producteurs, mais ça n’a rien donné. Il s’est passé un peu de temps et, finalement, j’ai décidé d’arrêter une date pour enregistrer la musique, car tout le monde était libre à ce moment-là. J’ai rencontré ensuite Jean-Jacques Pussiau, qui s’occupait de OutHere Records, et qui était d’accord de le produire. Il a eu la malchance de se faire virer et donc de ne plus pouvoir nous aider. Mais il m’a mis en contact avec d’autres producteurs. J’ai fait écouter les bandes à pas mal de monde, mais les gens n’étaient pas très chauds. On me reprochait de faire un concept album, on me disait que c’était une vieille idée des années ‘70… D’autres n’aimaient pas les voix. Ce n’était pas gagné.

L’enregistrement était déjà complet, comme ce que l’on entend sur l’album, avec l’histoire et les voix ?

Oui. Tout a fait. A l’époque de Bari, c’était déjà comme ça. Je voulais superposer à la musique un dialogue imaginaire entre Siki et son entraineur. J’ai imaginé cette suite comme un film. Je voulais un truc dans l’esprit de «Raging Bull», avec la vie du boxeur qui défile pendant son combat, pour jouer avec des flashback, avec des moments très durs et des mots forts.

Tu as écrit toi-même les paroles, en faisant passer les messages : le racisme et le courage de le combattre, de se relever…

Oui. On raconte que Siki avait passé un deal avec Carpentier, à l’époque, pour qu’il se couche et laisse gagner le champion français. Siki n’a jamais accepté, même quand son entraineur subissait des pressions. Et puis Siki a gagné et est devenu champion du monde. Mais il n’a jamais été accepté ni reconnu comme tel. On a dit que tout avait été arrangé… Le racisme était très fort à l’époque. J’ai voulu rendre ma vérité sur cela. Je voulais réparer cette injustice, parler de cette rancœur et de ce désespoir. C’est une histoire extra sportive.

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Lors du projet, tu avais déjà un casting précis en tête ?

A Bari j’avais joué avec Bojan Z, Manu Codjia, Ricardo Izquierdo et Rémi Vignolo. Les voix avaient été enregistrées et je les avais diffusées lors du concert. A l’époque je travaillais aussi avec Jason Palmer sur dans d’autres groupes. Je lui ai raconté l’histoire de Battling Siki et du projet que j’avais en tête. Il a adhéré tout de suite. J’avais aussi demandé à Nasheet Waits de tenir la batterie. Il avait accepté mais à la période de l’enregistrement, sa femme devait accoucher et c’était bien entendu un peu délicat pour lui. Comme je connaissais aussi Jeff Ballard, je lui ai demandé s’il voulait participer. Il était, lui aussi, très enthousiaste. Mais il a d’abord voulu en savoir plus. Je lui ai donné certains de mes enregistrements, puis on s’est vu, on a discuté toute une nuit à propos du projet et on est entré en studio. On a tout fait en trois take maximum. Sans presque de répétitions. C’était bon pratiquement tout de suite…

Vous avez enregistré en combien de temps ?

Un jour ! Même si j’avais bloqué deux jours de studio. Mais Bojan n’était libre que le premier jour. On a donc gardé tous les take du premier jour. Sauf «Round Six : New York», qui a été enregistré le second jour et sans Bojan, bien entendu. Ce deuxième jour, on l’a plutôt consacré à réécouter, à choisir et à ajouter parfois un peu de son sur l’un ou l’autre morceau. Jason Palmer a fait le solo sur «Jumping With Siki». C’est une impro totale. J’avais une vidéo de Mohammed Ali lors de son combat à Kinshasa en '74. A un certain moment, le boxeur «fait la corde», pendant quatre minutes. J’ai mis un métronome et il ne bouge pas de son tempo, c’est incroyable. J’ai proposé à Jason de jouer sur le tempo de Ali. Comme c’est humain et régulier à la fois, il y a quelque chose d’irréel et d’insondable là dedans. Ça danse vraiment.

Sur scène, il y aura les voix, des projections d’images ?

Ce serait génial d’avoir les acteurs sur scène, mais je me sens un peu mal de les faire venir pour quelques phrases. Surtout que ce sont d’excellents comédiens, Fréderic Pierrot, ce n’est pas n’importe qui («L.627», «Polisse», «Chocolat»…). Adama Adepoju est un conteur africain, avec qui j’avais travaillé sur le projet « Jazz et vin de palme » d’Emmanuel Dongala. Je voulais une voix africaine et j’ai pensé à lui immédiatement. Ils sont venus chez moi, par amitié et par pur plaisir enregistrer mes textes.

Des concerts sont prévus ?

Tout est lancé, il y a déjà eu des dates à Paris et le reste suivra je l’espère. C’est un projet qui me tient vraiment à cœur, c’est très vivant et le public reste accroché à l’histoire. C’est un truc que je veux vraiment partager.

 

 

 

A+

 

13/03/2016

Fred Delplancq New Project - Jazz Station

Après un si long moment de silence - quatre ans, cinq ans, … plus ? – c’était un vrai bonheur de retrouver Fred Delplancq sur scène avec son nouveau band. Bien sûr, Fred avait fait quelques brèves apparitions avec No Vibrato et s’était «chauffé aux standards», début février au Pelzer… Mais ce soir, à la Jazz Station, il venait défendre ses propres compositions. Des compositions qui racontent des histoires - son histoire - avec pudeur, avec force, avec sincérité.

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Autour du leader, visiblement ému et heureux d’être là, il y a François Decamps (eg), Giuseppe Millaci (cb) et Fabio Zamagni (dm).

Après un départ tout en swing et en humour («Fritland», ça ne s'invente pas) - dans lequel on apprécie déjà les interventions lumineuses de François Decamps et le jeu hyper mobile de Giuseppe Millaci - Fred Delplancq nous emmène partager ses «blessures» avec «I Wish I Had Know You».

La ballade est sentimentale, sensible, pleine d’affliction. Delplancq laisse s’exprimer d’abord François Decamps. Il laisse parler la guitare, bluesy et aérienne, avant de faire pleurer doucement son sax. Puis il développe, avec justesse et sensibilité, un discours émouvant. Le son est légèrement âpre, comme lorsque l’on chante la gorge nouée. La mélodie, superbement écrite, se dessine entre ombre et lumière. Et finalement, les notes positives s’immiscent, comme pour chasser les regrets et passer un baume apaisant sur une brûlure encore vive.

«Strange Atmosphere» est un morceau plus enlevé, légèrement soul ou afro-cubain. Delplancq enchaîne les longues phrases, à la Rollins, puis nous embarque dans un bouillon d’émotions différentes avec «Desolation». Le sax se fait d’abord mystérieux, puis douloureux, voire rageur, avant de se faire éclatant de luminosité. Superbe écriture.

Les interventions de Fabio Zamagni, se font plus présentes. Les solos sont brefs, intenses et se marient avec justesse aux échappées de Giuseppe Millaci. La rythmique est sans faille et soutient à merveille l'ensemble.

Saxophoniste au cœur tendre, Delplancq aime aussi la musique populaire, celle de Marie Laforêt, par exemple. Cela peut surprendre, mais il faut entendre son arrangement sur «Il a neigé sur Yesterday» pour se rendre compte que ce n’est pas une bête idée. Comme John Coltrane (autre influence évidente sur le saxophoniste belge) a fait de «My Favorite Things» un standard de jazz, Fred Delplancq fait de cette ritournelle un morceau riche et surprenant. Et c'est malin, la façon dont il détourne la mélodie et dont il tourne autour des harmonies. Il en fait un beau terrain de jeu, une sorte de blues lumineux aux légers parfums de (fausse) samba. Il laisse aux musiciens le plaisir de s'amuser et d’improviser. Un beau tour de force qui tord le coup aux idées toutes faites.

Et le quartette prend encore plus d'assurance et impose un groove obsédant sur «15 mai», le genre de morceau qui semble simple, qui file et qui n'arrête pas de se relancer, mais qui est bourré de subtilités harmoniques et de ruptures funky. Un pur bonheur.

Il y aura encore le tournoyant «Voltage Drop» ou le flottant «Pfff», qui n’est pas sans rappeler l'esprit d'un certain Bill Frisell, et en rappel, un «Giant Steps» revisité de brillante manière.

Le public, nombreux, semble avoir redécouvert quelque chose.

Fred est de retour. Et c’est tant mieux.

 

A+

07/03/2016

Tournai Jazz Festival 2016

Cinquième édition du Tournai Jazz Festival, et pari gagné. En quelques années seulement, grâce à une organisation parfaite et un sens de l’accueil indéniable, Tournai a inscrit son nom dans la liste belge des festivals de jazz incontournables. Cette année encore, l’affiche était belle, équilibrée et bien pensée. Jazz contemporain, métissé, funky ou bluesy, il y en avait pour tous les goûts et le public a répondu en masse.

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La suite, à lire sur Jazzaround.

(Photos : J.C. Thibaut)

A+

21/02/2016

Cabu Swingue à Tournai

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C’est bientôt la cinquième édition du Tournai Jazz Festival. D’année en année, l’organisation apprend, peaufine, améliore et nous réserve toujours de belles surprises.

Cette fois-ci, du 25 au 27 février (c’est bientôt, dépêchez-vous), on y verra Hugh Coltman, Dani Klein et Sal La Rocca, Richard Bona ou Dhafer Youssef. Mais aussi Igor Gehenot, Ulf Wakenius, Rémi Panssioan ou encore Big Noise, pour ne citer qu’eux.

Une belle affiche, ouverte et éclectique qui devrait attirer autant les «spécialistes» que les curieux ou, tout simplement, les amateurs de belles notes.

Et puis, une autre raison d’aller se balader du côté de La Maison de la Culture, c’est d’aller voir l’exposition consacrée à Cabu.

Cabu Swing, ce sont plus de 70 portraits croqués par le regretté dessinateur aux lunettes rondes, édités ou non dans des recueils, des magazines ou pour des pochettes de disques. Duke, Ella, MahaliaMiles, Monk, Coltrane, mais aussi des jazzmen moins médiatisés, s’y retrouvent dans un dessin parfois drôle, parfois bienveillant, mais toujours d’une justesse inouïe. Le trait est sûr, vif, à la fois sensible et tranchant.

La belle mise en scène, claire et aérée, permet de profiter pleinement de ces petites perles qui feront certainement swinguer dans un coin de votre tête de très bons souvenirs.

 

 

A+

20/02/2016

Esinam Dogbatse - Solo à La Samaritaine

La toute petite salle de La Samaritaine est plongée dans le noir. Une minuscule lueur se met à briller aux premiers feulements d’une flûte. On distingue à peine la silhouette de la musicienne.

Esinam Dogbatse sait s’entourer de mystère.

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La multi instrumentiste et chanteuse se produit, ce soir, en solo devant un public assez nombreux et très attentif.

Dans la pénombre, qui s’efface peu à peu, Esinam Dogbatse jongle avec la flûte traversière, un Korg, quelques pédales, un pad controller et une table de mix. Avec souplesse, finesse, élégance.

Elle module délicatement la musique faite de loops et de cycles. Les rythmes fantasmagoriques se superposent. Des rythmes imperceptiblement décalés, légèrement distendus, fragilement élastiques. Il y a juste ce qu’il faut d’incertitude et de déséquilibre pour les rendre excessivement chaleureux et humains. Tout cela est fragile et beau.

Elle abandonne un instant la flûte pour le pandeiro avec lequel elle boucle un autre rythme, plus enlevé, puis y dépose quelques autres couches, à l’aide de clochettes, caxixi et ganza. Le groove s’installe. La musique se fait et se défait, ondule, sinue, se colore de brillances étonnantes.

Esinam Dogbatse joue avec les sons, la lumière et aussi l’espace. Alors, avec son dùndùn, elle descend dans la salle, comme pour aller imprégner les moindres recoins d’un esprit divin et bénir le public pour l'inciter à chanter. Elle jongle avec la musique, elle fait rebondir et s'entrechoquer les notes. Elle en fait des bouquets. Elle en fait des tresses.

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Et puis elle chante, murmure et souffle. Une incantation, une berceuse ou une ballade, avec une voix pure, sobre, rassurante.

Et puis, ça tourne au soul funk, toujours avec ces légères nuances rythmiques qui flottent et ondulent, et qui rendent cette musique tellement vivante. Quelle richesse dans les sons et dans cette écriture à chaque fois renouvelée. Comment arrive-t-elle à maîtriser tout cela avec autant de facilité ?

Esinam mélange aussi les genres (et c'est à ce moment-là que l'on se demande pourquoi il faut toujours caser la musique dans des genres ?). La mélodie, qui résonne comme une valse, se fond avec une sorte de merengue. On passe des rythmes africains ou latino à de l'ambiant ou à de la musique atmosphérique. La musicienne sculpte ensuite les paroles de «Strange Fruit», chantées par la grande Nina Simone, et l’accompagne à la flûte. C’est comme un écho venu de nulle part. Un souffle plus graineux que jamais. Esinam joue avec le son, la lumière, les ombres, le corps. Avec pudeur, elle se dirige vers le piano, égraine quelques accords qui pourraient rappeler «Fleurette Africaine». Le moment est magique. C'est à la fois dense, émouvant et ludique.

Le public applaudit, les yeux de la musicienne brillent.

Pendant près de deux heures, Esinam Dogbatse nous a plongé dans un univers merveilleux, personnel et envoûtant.

Retenez bien son nom et allez l’écouter avec Anne Wolf, Diab Quintet, Cassandre, Sysmo ou… en solo, le 13 mai au Mithra Jazz Festival à Liège, par exemple. Frissons garantis.

 

 

A+

15/02/2016

Jason Miles - Kind Of New - Interview

Claviériste et programmeur, Jason Miles vient de sortir, avec la trompettiste Ingrid Jensen, l’excellent album «Kind Of New» qui renvoie aux grooves et à l’esprit d’un certain… Miles Davis. Il ne s’agit cependant pas d’un album «tribute» mais bien d’un «prolongement» de l’esprit du plus célèbre trompettiste de jazz, aux travers de compositions originales (exceptées «Sanctuary» de Wayne Shorter ou «Jean-Pierre» en ghost track). Sur cet album, on retrouve une pléiade de musiciens tels que James Genus, Gene Lake, Cyro Baptista, Nir Felder ou Jay Rodrigez, pour ne citer que ceux-là.

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Pour rappel, Jason Miles était - aux côtés du bassiste et producteur Marcus Miller et du claviériste George Duke - à la base de l’album, parfois controversé, «Tutu» de Miles Davis. Il est également producteur et sideman pour de nombreux jazzmen (Joe Sample, David Sanborn, Michael Brecker, George Benson,…) et leader, entre autres, de Global Noize (DJ Logic, Vernon Reid, Meshell Ndegeocello, Christian Scott,…).

A l’occasion de la sortie de «Kind Of New», Jason Miles était de passage à Bruxelles. Idéal pour une rencontre.

Quel a été le point de départ de «Kind Of New» et quand avez-vous ressenti le besoin de faire cet album?

L’histoire est simple et connue. En 1988, j’étais dans l’appartement de Miles Davis avec d’autres musiciens et amis. On parlait de «Bitches Brew» et de «In A Silent Way». On discutait de la façon dont le Fender Rhodes était intégré dans ces albums. J’avais toujours été impressionné par le jeu de Herbie Hancock, Chick Corea ou Joe Zawinul, mais aussi par de gens comme Larry Young ou George Duke. Et quand j’ai demandé à Miles quel était le joueur de Fender Rhodes qu’il préférait, il m’a répondu, de sa voix cassée, que celui qui était le plus funky de tous était Keith Jarrett ! J’étais assez étonné. Mais, beaucoup plus tard, Bob Belden m’a offert le coffret «Cellar Door Sessions» (en 2005), et là, j’ai entendu Keith Jarrett ! Et j’ai été bluffé ! Je me suis souvenu de ce que Miles m’avait dit à l’époque. J’avais écouté Keith sur «Live-Evil» ou «At The Fillmore East» à l’époque, mais ici, ce n’était plus vraiment pareil. Sur «Cellar Door Sessions», il était tellement funky ! C’est le genre de jeu que j’adore. C’est le genre de jeu qu’avait aussi le pianiste, trop peu connu, John Coates Jr, que j’avais rencontré à New York quand j’étais venu apprendre le be-bop avec Mike Melillo qui jouait beaucoup avec Phil Woods. John Coates Jr jouait le genre de groove que Keith jouait au Fender (il imite les phrases musicales). Après avoir écouté «Cellar Door», je me suis dit que la scène manquait de ce genre de petits ensembles électriques qui jouent ce style de groove et de musique. Où sont les Weather Report, les Mahavishnu ? Cela doit être joué de façon moderne, bien sûr, mais il manque ce genre, cet esprit, cette ambiance, ce feeling. On ne le retrouve plus actuellement dans le hip hop ni même dans la fusion, même si je n’aime pas vraiment ce terme, entre jazz, hip hop, funk... Ces questions me trottaient dans la tête. Un soir, j’ai vu et entendu Ingrid Jensen au Birdland. Je jouais avec Freddy Cole et elle jouait le set avant nous. J’avais remarqué son style. Il y avait ce groove, cette façon de phraser. Plus tard, alors que je jouais avec mon groupe Global Noize au Winter Jazz Festival à NY, en 2009, j’ai invité Ingrid Jensen pour un gig, à deux heures du matin !

C’est à ce moment que vous avez décidé de former ce groupe pour «Kind Of New» ?

Presque. Ingrid était fort occupée et elle venait d’avoir un enfant. Mais, plus tard, on s’est recontacté pour faire quelques gigs, dans des appartements à New York ou rejouer le projet «Miles To Miles» au Falcon au nord de New York. Puis aussi pour travailler ensemble. Un soir, on a booké un gig au Blue Note, pour la «Late Night Groove Session», à une heure du matin. Mais on n’avait pas de nom pour ce projet et Ingrid a alors proposé «A Kind Of New». J’ai trouvé ça juste, on l’a adopté. Lors de ces sessions, on a senti qu’il se passait quelque chose. Tout fonctionnait bien : le groove, l’interaction. Alors, j’ai décidé d’écrire plusieurs morceaux pour d’autres gigs à venir. Mais on a pris notre temps pour vraiment retrouver ce groove et retrouver ce jazz. C’était un besoin pour moi, c’était une sorte de quête.

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Vous dites que le jazz actuel manque de groove. Vous le trouvez trop intellectuel, trop rigide ?

Le jazz s’apprend dans les écoles maintenant. Je ne veux pas discréditer les écoles, mais cela formate un peu. J’en ai beaucoup discuté avec pas mal de gens autour de moi ces dernières années. Je me demande où sont les nouveaux Michael Brecker, par exemple ? Pourquoi les saxophonistes ne sont pas plus influencés par Mike ? Pourquoi ils n’entendent pas ce truc ? Bob Mintzer ou Bob Berg sont des enfants du post-Coltrane. Ils ont pris les infos, en on fait un langage propre. On les ignore trop. Il y a encore trop des jeunes musiciens qui pensent que Snarky Puppy ou Robert Glasper sont plus pertinents que Miles. Je continue à leur dire : « Ce sont de très grands musiciens, mais ils n'inventent ou ne réinventent pas la scène - ils n’ont pas encore changé la musique à quatre reprises ». Il faut toujours se référer aux fondamentaux et comprendre ce qu’ils font ou ce qu’ils ont fait.

Comment avez-vous travaillé pour concrétiser «Kind Of New» ?

Je travaille d’abord un peu seul. Souvent la nuit. Je dois sentir le moment. Je cherche, je me laisse aller et soudain, quelque chose arrive. Pour d’autres morceaux, j’ai travaillé directement avec Ingrid. J’avais toujours en tête les couleurs de «Cellar Door Sessions». Mais je voulais la mélanger à notre manière.

«Kind Of New» n’est cependant pas un hommage à Miles.

Oh non. Et je n’ai jamais fait de «Tribute to Miles». J’ai fait un album, «Miles To Miles», inspiré de Miles Davis, mais c’étaient de nouvelles compositions. Il y avait un sacré band (Michael et Randy Brecker, Bob Berg, Cyro Baptista…). Sur «Kind Of New», il s’agit également de compositions originales à l’exception de «Sanctuary». C’est un morceau «dangereux», car on met les musiciens en position d’inconfort. C’est intéressant et c’était important pour moi de jouer ce morceau. Et puis, en ghost track, il y a aussi «Jean-Pierre». C’est plus pour le fun. Mais il n’y a pas de messages ou de «tribute» là-dedans.

Il y a pas mal de références dans chacune des pièces, que ce soit dans les titres ou dans certaines mélodies.

Oui, c’est important d’avoir une histoire en tête et une intention. Je ne me dis pas : « Oh tiens, je vais écrire un peu de musique ». Je dois vraiment ressentir un sentiment. Chaque chanson doit avoir une histoire. Je l’ai ressenti aussi bien avec les groupes que j’ai produit qu’avec mes propres compositions.

Comment avez vous formé le groupe et choisi le line-up pour ce projet ?

C’est très difficile de dire qui est «juste» pour ce type de projet. Parfois je demande conseils à d’autres musiciens pour savoir qui pourrait jouer sur tel ou tel type de musique. Mais personne ne peut répondre à ça. J’ai même demandé a des amis journaliste s’ils avaient des pistes. J’ai eu quelques noms. Il y a de nombreux batteurs sur l’album, parce que chacun a des qualités différentes. J’ai demandé à Mike Clark de travailler avec moi, puis à Brian Dunne, Jon Wikan ou Gene Lake, qui maitrisent tous le groove, et qui savent ce que cela veut dire. J’ai travaillé avec d’excellents bassistes aussi, Adam Dorn, James Genius… C’est important. On a fait des essais, joué des gigs.

Vous avez beaucoup répété avent d’aller définitivement en studio ?

Non, pas vraiment. Nous n’avions pas le temps d’être tous ensemble au même moment et pas d’argent pour prendre ce temps. Nous avons fait quelques gigs, comme je le disais, mais sans faire de véritables répétitions. On se retrouvait sur scène, on avait envie de jouer, tout le monde était dans le mood et… «Let’s go, men !». Je me rappelle de certains concerts qui se sont déroulés comme dans un rêve. La musique se créait au moment même. Un soir, on a joué «It’s About That Time» et les gens me disaient qu’ils s’étaient cru, un moment, au Fillmore. C’était incroyable.

C’est la magie du jazz.

C’est la magie du rapport que l’on a avec le public. Je ne peux pas entrer dans la tête du public. Je ne peux pas imposer des choses. Il faut un échange. Je ne peux pas faire des choses étranges et forcées. J’ai une formule pour cela : « La commercialité créative ». Il faut trouver une façon créative de parler au public. Je ne veux pas jouer cette musique pour trente personnes qui se prennent la tête pour l’intellectualiser et lui trouver des influences, des messages, etc… Je veux emmener le public, le plus large possible et de façon créative bien sûr, vers quelque chose de neuf, de différent, qu’il ressent et surtout aussi qui lui permet de remuer et de s’amuser. C’est cette expérience qu’on a voulu retrouver sur disque : laisser intact le moment et l’émotion. C’est ce qui est difficile en studio. C’est pour cela qu’il faut un véritable producteur.

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Vous avez travaillé avec Miles Davis. Comment s’est déroulée la rencontre ?

Je travaillais avec Marcus Miller depuis quelques années déjà. Il est venu un soir me demander si j’avais un peu de temps pour travailler sur quelques démos. Pour Miles Davis ! Wooo… ! Il travaillait les morceaux pour l’album «Tutu» et cherchait un gros son pour commencer l’album. Et puis, il lui manquait aussi plein d’autres trucs. On a travaillé sur les différentes couches musicales, en mettant en avant certains instruments synthétisés plutôt que d’autres, en retravaillant certains voicing. Il a fait écouter ça à Miles et il a eu le job. Et puis on est allé en studio. Miles était dans une pièce tout près et il m’a dit : « Bonne chance mec. Tu peux rester ici pour cinq minutes ou pour cinq semaines ». Marcus m’a regardé et m’a glissé à l’oreille, tu as intérêt à être là pour cinq semaines car j’ai besoin de toi ! Je me suis présenté à Miles, je lui ai dit que c’était moi qui jouais du synthé sur les démos, que j’avais fait la programmation des sons, que j’avais travaillé certains mix et que mon nom était Jason Miles. Il m’a juste répondu de sa voix cassée : « J’aime bien ton nom ». Tout ce qui intéressait Miles, c’était la musique, pas tout ce qu’il y avait autour. Il fallait juste être concentré sur la musique et rien d’autre. Il nous a laissé travailler et il revenait pour poser ses sons.

Est-ce difficile de partager des idées avec Miles ?

Oh, je n’étais pas là en tant que producteur. C’était surtout le rôle de Marcus. Moi, j’aidais Marcus à sortir les sons qu’il avait en tête. Il avait besoin d’un solide keyborard player et d’un programmeur. Pour que ça sonne juste et différemment de ce que l’on faisait en jazz à l’époque. Certains producteurs m’utilisent pour jouer certaines phrases, d’autre pour programmer des synthés. C’était cela mon rôle. Miles n’en avait rien à faire de savoir comment on allait y arriver, il voulait simplement que la musique soit là. On a travaillé pas mal sur des morceaux qui ont l’air simples, comme «Tomaas», par exemple. Il fallait trouver le ton juste. C’était des questions de feeling et de confiance.

Vous voulez, avec ce nouvel album, perpétuer le travail de Miles ? Reprendre là où il s’est arrêté ?

Je veux continuer à partager la musique des gens qui ont eu une influence sur moi. Comme Joe Zawinul, Miles ou des musiciens comme George Duke, Joe Sample, Herbie Hancock. J’aime la façon qu’a George Duke, par exemple, d’espacer les notes. C’est très funky, c’est une tradition que je veux garder et continuer à faire entendre. Ma génération a été baignée dans cette musique. Et je veux la préserver et la partager avec les générations suivantes. Car cela se perd. Où est le gars qui joue comme Michael Brecker ? Il faut grandir sur de bonnes bases. Il faut faire entendre ça, car cela n’est pas enseigné sur les bancs d’écoles. Il faut aller réécouter des albums des Brecker Brothers, l’album Jack Johnson de Miles ou Weather Report, pour trouver l’essence de cette musique et arriver à ce niveau. Un album, c’est particulier. Un album réussi c’est un album sur lequel on revient. Certains jeunes groupes sont bien sur scène mais dès qu’on les entend sur album, c’est fini. Car ils n’ont pas de producteur, de gens qui savent comment faire un album. Il faut avoir les outils, les clés pour cela. Le public est affamé de vraie musique. Celle qui vit. Et puis, c’est un privilège d’être sur une scène. Pour avoir ce privilège, il faut aussi avoir quelque chose à dire et à partager. Quelque chose de vrai. Pour cela il faut aussi une culture qui ne s’apprend pas qu’à l’Université. Il faut voyager, rencontrer, écouter. Aller voir dans des clubs, se confronter à toutes les musiques et… écouter les maîtres.

 

 

A+

13/02/2016

Aka Moon + Fabian Fiorini - Jazz Station

Samedi 6 février, la Jazz Station est hyper bondée. On y refuse même du monde. Il faut dire que Aka Moon est au programme pour deux soirs.

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Aka Moon, l'un des groupes européens les plus féconds, l'un des plus innovants, toujours surprenant, toujours à l'avant-scène de l'avant garde, toujours capable de se renouveler sans cesse, tout en continuant à «faire» du Aka Moon. C’est un courant à eux seuls. C’est ça, la marque des grands. C'est dire si on les regarde, si on les écoute, si on les envie

Deux jours de suite, la Jazz Station a donc fait le plein pour entendre le «Scarlatti Book» en live.

Tout en fluidité et ondulations, le premier morceau («Aka 99» – inspirée de la «Sonate K99» de Domenico Scarlatti, bien entendu) invite presque à la rêvasserie. Fabrizio Cassol échange avec Fabian Fiorini des arabesques flottantes, tandis que la basse de Michel Hatzigeorgiou répète à l’envi la mélodie. «Aka 466» est traité de façon plus incisive, plus violente presque. Fabian Fiorini virevolte au-dessus du magma bouillonnant imposé par Stéphane Galland. Le jeu du batteur est foisonnant, précis, intense. On est déjà presque soufflé. Mais ce n’est rien avec ce qui nous attend.

Domenico Scarlatti, revisité avec une telle élégance, une telle originalité et autant de puissance que de délicatesse, cela force vraiment le respect. Aka Moon évite tous les clichés et ne tombe dans aucun piège. Jamais le groupe ne se prête à la facilité ni à la «complexité pour la complexité». On comprend tout de suite que les quatre musiciens ont tout assimilé et tout digéré la musique, de l’écriture et de l’esprit de Scarlatti. Grâce à cela, ils peuvent se permettre toutes les digressions, les analogies, les contrepieds, les contrastes. Avec un esprit qui n'appartient qu'à lui, Aka Moon réinvente encore et encore le jazz, comme il le fait depuis plus de vingt ans, avec la même fraîcheur et la même force.

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«Aka 141» est plus tendu encore. Stéphane Galland emmène la bande dans des délires rythmiques insensés. Changements de tempos et polyrythmies sont poussés à l’extrême, mais contrôlés comme personne. On se délecte, on tape du pied, on secoue la tête. Et on se prend des claques

De son côté, Fabian Fiorini manie de façon exceptionnelle le langage classique et contemporain avec une aisance confondante. Les solos de Michel Hatzigeorgiou, sans longueurs mais intenses et précis, sont à tomber raide. Ses enchaînements d’accords, descendants ou montants (sur «Aka 175», notamment) sont exécutés sans faille, à la vitesse de l’éclair. Oui, ça balance et ça groove… et on ne se l'explique toujours pas. Jazz contemporain, musique lyrique, influences presque funky, des riffs rock, des pointes hispanisantes, tout se mélange et garde pourtant une unité incroyable.

«Aka 175», presque nocturne, laisse la part belle à Fabrizio Cassol. Le son pincé et le phrasé personnel du saxophoniste, est reconnaissable entre tous. Il serpente entre la partition, joue avec les tensions, les brefs silences, les accélérations soudaines. Faut-il encore parler de technique avec ces extraterrestres ? Tout est, «simplement», au service de la musique. Sans esbroufe. Et l’on reste pantois devant tant de virtuosité et devant cette complicité qui permet à chacun de prendre le lead. Le sax prend le contrôle, puis la basse, puis le piano ou la batterie. Qui aura le dernier mot ? Qui va emmener l’autre sur de nouvelles pistes ? Tout se mélange, tout se tisse et se retisse. Et que dire du final («Aka 492») lorsque Fiorini et Galland se font des «blagues», jouent à cache-cache, se tendent des pièges comme on tend des perches ? Ils se jouent des complexités pour en faire un feu d’artifice ! La claque, je vous dis.

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Le deuxième set est consacré à AlefBa et Aka Balkan Moon. La musique, basée cette fois sur celle du Moyen-Orient ou celle des Tziganes, est différente bien entendu. Mais, une fois encore, l'esprit Aka Moon est bien présent. La musique prend d’autres couleurs et est distribuée, ou articulée, différemment. On jongle avec d’autres modes et on plonge dans une autre époque et d’autres lieux. «Baba», «Dali» ou «Stésté» s’enchaînent. Avec ferveur et bonheur. Et on bouge tout autant.

Depuis des années les musiciens se lancent des défis et se poussent l'un et l'autre... Pour le plaisir. Pour trouver, encore et toujours, autre chose. Alors ils reprennent le thème à l'endroit, à l'envers, redoublent le tempo ou le décomposent soudainement. Ils en font ce qu'ils veulent. Puis, toujours pour le plaisir, ils ressortent et réinventent des thèmes plus anciens, extraits d’albums «Move» ou «In Real Time» (en collaboration avec Anne Teresa De Keersmaeker) et c’est une renaissance. Et c’est tout aussi bluffant.

Quelle science ! Quelle facilité ! Quel extraordinaire concert !

 

 

(Merci à Olivier Lestoquoit pour les images)

A+

 

 

10/02/2016

Kyrielle Blues

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Une fois n’est pas coutume : parlons d’un livre.

Bien sûr, dans ce livre, il y a du jazz.

«Kyrielle Blues», c’est le dernier roman de Francis Dannemark et de Véronique Biefnot. L’un écrit, l’autre aussi, mais cette dernière parsème aussi le livre de dessins.

«Kyrielle Blues», c’est l’histoire d’une jeune femme dont la vie bascule après la mort de son père. Son père, c’était Teddy, un pianiste de jazz.

Si la vie de Nina bascule, c’est parce que Teddy lui laisse un testament qui va bien au-delà d’un legs habituel…

De Bordeaux, où elle habite, elle remonte sur Hazebrouck, où elle a vécu et où son père s’est éteint, pour écouter ce que le notaire a à lui dire. Là, elle découvre une kyrielle de secrets inavoués.

Si l’histoire commence de façon légère, à la manière d’une comédie romantique, bien vite, elle prend du corps et les personnages prennent de l’épaisseur.

L’idée de la lecture du testament, pour retracer la vie - en flashback - du défunt, est assez originale. Cela aurait pu être, a priori, iconoclaste, ou, à tout le moins, fastidieux et pesant, mais c’est plutôt malin. Même si cette lecture de testament semble peu crédible, on se laisse convaincre. Après tout, il s’agit d’un jazzman. Et avec ces gens-là, tout est possible.

Teddy a eu ses petits moments de gloire. Et de faiblesse. Il n’a pas été une star, mais ce n’était pas un paumé non plus. Et c’est cela qui rend l’histoire crédible.

Les auteurs évitent les clichés ou la caricature. Pas de clubs sombres et enfumés. Pas d’histoires sordides de drogue, pas de règlements de compte, pas de gangsters. C’est plutôt une histoire de sentiments et d’amours. Une histoire presque banale. Presque rocambolesque aussi. Et ça tient la route.

L’écriture est simple et fluide et le roman est intelligemment construit pour nous ménager de belles surprises. Surtout à la fin.

Et puis, il y a l’amour du jazz aussi, distillé en filigrane tout au long des pages. Alors, on peut s’amuser à écouter les morceaux qui parsèment le livre, histoire de rester dans le mood («What Is This Thing Called Love», «Stella By Starlight», «Everytime We Say Goodbye», «Money Jungle»…).

Installez-vous, sortez vos Bill Evans, Chet Baker, Duke Ellington, Art Pepper ou Jim Hall et laissez-vous emmener, «Kyrielle Blues» devrait vous faire passer un bon moment.

 

 

A+

06/02/2016

Mama Quartet à l'Archiduc

 

Le groupe Mama Quartet n'a pas vraiment de leader. Certains des musiciens, tous italiens, vivent à Paris (Matteo Pastorino (bcl) et Mauro Gargano (cb) ) d'autres à Palerme (Alessandro Presti (tp) ) ou à Bruxelles (Armando Luongo (dm) ). Pourtant, ce quartette sait se tenir.

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Le répertoire s'est construit, et se construit encore, au fil des retrouvailles, de résidences ou de concerts. Mama Quartet était pour quelques jours en Belgique : au Bravo et au Sounds, notamment, et ce dimanche soir à l'Archiduc.

Je n'ai pu écouter qu'un seul set malheureusement... Mais quel bon set !

La musique de Mama Quartet est un excellent mélange de groove modal, moderne et complexe, d’avant-garde et de post-bop délicieusement déluré. Un truc dont les italiens - même si c’est cliché de le dire - ont le secret.

«Bass ‘A’ Line», écrit par Mauro Gargano, est une sorte de cavalcade tendue et dense qui permet au trompettiste (excellent) d’éclabousser le thème de phrases lumineuses, et au clarinettiste de dérouler un tapis mélodique grave et mystérieux. Le chemin est sinueux, parfois obscur et pourtant tellement évident.

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On ressent tout le temps cette pulsation qui fait autant appel au jazz - avec ses changements de tempos et ses invitations aux improvisations musclées - qu’à la canzone. C’est assez flagrant sur «Almost Bianco (?)», par exemple. Puis, il y a aussi ces lentes montées d'adrénaline qui se terminent en déchirures brutales. Le phrasé de Presti, limpide et incisif, flirte alors avec le free et la clarinette basse de Pastorino, finit par couiner sous les coups de batterie, secs et tonitruants, assénés par Luongo. Personne ne se cache derrière son instrument. Chacun y va avec ferveur. On pourrait parfois penser à Romano, Sclavis, Texier, ou parfois à Portal… mais la signature du groupe est assez singulière pour que celui-ci prenne assez de distances avec ses pairs.

«Round 6 : New York», extrait du tout nouvel album - excellent et surprenant - de Mauro Gargano («Suite For Battling Siki»), fait revivre un swing oublié de manière très moderne. Les cordes de la contrebasse claquent tandis que la clarinette échange vivement avec la trompette. Entre folie insouciante, qui pousse les solistes à prendre des libertés, et une remise constante sur le droit chemin, Gargano guide l'ensemble de main de maître. Ça pulse et ça se bat comme sur un ring.

«Lungo Pasto» est presque tout aussi nerveux, mais joue sur les pleins et les déliés, sur la tension et la détente, sur la joie et la rage.

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Mama Quartet développe un jazz direct et franc, plein de nuances et de surprises. Un jazz intelligent et libre, sans complexe et toujours accessible.

Voilà sans conteste un groupe qui mérite bien d’être entendu car il apporte sa belle dose de fraîcheur au jazz. Il paraît qu’un disque est en préparation, ce qui pourrait confirmer la pérennité du groupe... et c’est tant mieux.

A+

 

30/01/2016

David Linx, BJO & Brel - Flagey

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Il y a des monuments auxquels il n'est pas aisé de s'attaquer. Jacques Brel fait certainement partie de ceux-là. Mais quand on s'appelle David Linx et que l’on est entouré de l’un des meilleurs big band du monde (le Brussels Jazz Orchestra), on est en droit de se le permettre.

N'empêche, Brel c'est Brel.

Et mercredi 20 janvier, à Flagey, il y avait un maximum de monde qui était curieux d'entendre à quelle sauce allaient être mangées les bonbons ou les frites de chez Eugène, comment allait être consolé Jef, comment allaient se réveiller les paumés du petit matin ou comment, pour la Fanette, on allait chanter la chanson ?

Bref, comment cela allait-il être chez ces gens-là ?

On sent la fébrilité et l’émotion lorsque Nathalie Loriers (p) égraine les premières notes de «Quand on n’a que l’amour». Est-ce parce que c’est Brel ? Est-ce parce que c’est Bruxelles que l'on retient son souffle ? Alors, David Linx dépose les premières phrases et puis l’orchestre s’immisce. Et Kurt Van Herck offre son solo. Et tout s’illumine. Et tout finit par swinguer doucement. Et on respire.

Linx, rayonne de bonheur, échange quelques mots avec le public, puis enchaîne.

Le BJO nous emmène alors dans un voyage entre «Vesoul» et «Amsterdam» où tout démarre en un swing joyeux, excité par un solo tonitruant de Nico Schepers, avant de se fondre en une valse mélancolique et crépusculaire, autant rageuse que désespérée. «La chanson des vieux amants», introduite a capella, ressemble presque à un blues...

Le placement, les inflexions et le timing de David Linx sont très personnels. Il n’imite pas, il est. Il donne sa vision de Brel, avec tout le respect et la distance qu’il faut. Et tout le talent.

La plupart des arrangements sont tirés au cordeau, évitant autant l’évidence que la complexité inutile. Bien sûr, on préfèrera certains morceaux à d’autres. Parce qu’ils «collent» plus à la chanson originale ou, au contraire, parce qu’ils s’en éloignent un peu plus. «Mathilde», aux parfums légèrement latins et qui laisse entendre un solo impérial de Nathalie Loriers, ou «Chez ces gens-là» et le solo profond de Bo Van der Werf au sax baryton, sont, par exemples, de parfaites réussites. Bien sûr, il y a aussi un «Ne me quitte pas» tout en sobriété ou encore un «Bruxelles» folâtre avec le solo frénétique de Frank Vaganée (as). Bien sûr, il y a aussi «Isabelle», «Rosa» ou «Le plat pays» (à mon avis, l’un des titres encore plus «casse-gueule» que le reste, à reprendre dans le répertoire de Brel).

Le BJO prend des risques, change certains rythmes et s’amuse de certaines harmonies. Mais il conserve l’esprit.

Et puis, on ne soulignera jamais assez l’intelligence des arrangements (Lode Mertens, Pierre Drevet, Giury Spies, Frank Vaganée, Nathalie Loriers ou Dieter Limburg) ni la qualité d’ensemble des musiciens et encore moins des solistes.

Oui, David Linx, le BJO et Jacques Brel ont bien mérités, ce soir, les trois rappels.

 

A+

 

23/01/2016

Big Noise aux Riches Claires

 

Si vous voulez savoir ce que veut dire «mouiller sa chemise», allez voir Laurent Vigneron derrière sa batterie avec Big Noise.

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Ce lundi 15 janvier, aux Riches-Claires, le groupe, qui nous a déjà habitué à des soirées enflammées, n'a pas failli à sa réputation et s’est dépensé sans compter. Et l'on espère que le résultat s'entendra sur disque !

En effet, le rendez-vous de ce soir avait pour but l'enregistrement live du prochain album (à sortir chez Igloo). Et pour la deuxième fois consécutivement (le groupe avait fait un concert la veille, au même endroit et dans les mêmes conditions), le public était à nouveau venu en nombre, et parfois même de très loin. Fidèle et enthousiaste, le public, c’est un peu le «cinquième» musicien du quartette. Il faut dire que Big Noise le lui rend bien et n’a pas son pareil pour l’emmener avec lui.

Laurent Vigneron, aux drums donc, impose des tempos de folies auxquels Johan Dupont (p) répond avec un appétit gargantuesque. On les soupçonne de s'amuser à se pousser l’un et l’autre au-delà des limites du raisonnable. Les doigts du pianiste filent et rebondissent comme jamais sur le clavier. Il redouble d’agilité dans des stride hallucinants. Le phrasé est net, précis et puissant.

Au devant de la scène, tel un bateleur, Raphaël D’Agostino alterne le chant et la trompette. Charismatique, décontracté et frondeur, il n'est jamais en reste. La voix est pincée, la trompette est claquante. Derrière, Max Malkomes est complice de tous les instants. A la fois pilier et provocateur, il fait claquer les cordes de sa contrebasse avec vigueur. Il tire dessus comme s'il décochait des flèches... qui atteignent toujours leur cible.

Avec une énergie débordante, Big Noise continue d'explorer les spirituals, traditionnels et autres blues du Mississippi et de La Nouvelle Orléans. On y retrouve, en vrac, les «Down By The Riverside», «Big Chief», «Mardi Gras Mambo», «You Rascal You» et bien sûr «Tiger Rag». Tous ces morceaux ressuscitent, une fois encore, sous les coups de folies des nos quatre gaillards qui s'amusent comme des prisonniers évadés. Car, bien sûr, ce qui fait la magie de cette musique et ce qui la rend authentique, c'est aussi l’esprit dans laquelle elle est jouée. Et pour cela, au-delà de la technique et de l'énergie, il y a l'esprit, la complicité et l'amitié. Ça se voit sur disque et ça s’entend sur scène. Ou vice versa.

Gourmand, le public en redemande encore et encore et il ne faudra pas moins de trois rappels pour le rassasier totalement. (Big Noise, sera au Tournai Jazz Festival en février, ne les ratez pas).

Bref, le troisième volet de Big Noise risque bien de faire du bruit. Tant mieux, on attend que ça.

 

 

A+

 

16/01/2016

Laurent Maur à l’Archiduc

Je ne connaissais pas l’harmoniciste français Laurent Maur (il a pourtant partagé quelques grandes scènes, en France ou ailleurs, avec Francis Lockwood ou Mario Canonge, par exemples) et j'avoue ne pas avoir souvent entendu le pianiste Dominique Vantomme (excepté sur un ou deux albums avec Tom Mahieu). Hé oui, on ne peut pas tout connaître. Tant mieux, ça rend curieux.

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Ce dimanche soir (le 10 janvier), à l’Archiduc, Maur et Vantomme étaient accompagnés par Mimi Verderame aux drums et Werner Lauscher (souvent entendu avec l’excellent trio de Michel Bisceglia) à la contrebasse.

Il y a pas mal de brouhaha dans le club et le public est un peu dissipé, mais cela n’empêche pas le groupe de commencer avec «Spleen», une douce ballade ensoleillée de Richard Galliano.

Mais le quartette montre vite sa puissance et se donne plus de libertés sur une composition de Dominique Vantomme. On remarque alors un jeu plus marqué et assez incisif de la part du pianiste, tandis que Laurent Maur s’envole dans des impros très maitrisées, limpides et virevoltantes. Le phrasé de ce dernier est précis et souple. Il mélange avec intelligence la caresse des mélodies et le mordant de certaines harmonies.

La musique est dense et Mimi Verderame, très à l’aise dans ce genre d’exercice, ne se contente pas de marquer le tempo. Il rajoute quelques couches et s’infiltre dans les espaces. Ses baguettes rebondissent avec élégance et fermeté, et son timing est décidément parfait. C’est l’archétype même DU batteur de jazz. On sent vite, dès lors, la connivence s’installer entre les musiciens. Et ça remue pas mal.

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Le quartette sait aussi se faire plus tendre, d'abord avec un thème assez intimiste, qui fait la part belle au piano, ensuite en invitant par deux fois une jeune chanteuse Vanessa Matthys. «She’s A Maniac» est doux et plutôt pop, la voix de la chanteuse est claire, posée et vraiment agréable.

Le quartette explore ensuite divers registres avec un bonheur égal, comme avec ce thème plutôt bop emprunté à Nicholas Payton (et dont le nom m’échappe).

Dominique Vantome passe allègrement du piano au piano électrique. Les couleurs changent mais le groove reste. Un blues d’Eddy Louis fait monter l’ambiance. Laurent Maur enchaîne les chorus avec un sacré aplomb. Il tourne autour du thème avec souplesse et vivacité. Non seulement son jeu est techniquement irréprochable, mais il donne de la matière et de la profondeur aux mélodies. Alors, ça s'enflamme et Mimi Verderame n'est pas le dernier à vouloir relancer.

Et puis, bien sûr, au pays de Toots, un harmoniciste ne peut que rendre hommage au maître. Alors, il nous offre un «Bluesette» joué avec beaucoup de délicatesse et de légèreté.

Voilà donc un musicien à découvrir (si ce n’est déjà fait) et à revoir avec plaisir.

 

 

A+