21/04/2014

Ben Sluijs - Erik Vermeulen Duo au Bravo.

 

Concert au Bravo ce jeudi 10 avril, pour la sortie du tout nouvel album Decades (chez De Werf), du duo Ben Sluijs (as) et Erik Vermeulen (p).

Decades s’écrit-il au pluriel parce que le pianiste et l’altiste cherchent et travaillent ensemble depuis bientôt vingt ans sur les mystères de la musique en général et de l’improvisation en particulier ? Peut-être.

En tout cas, ce troisième disque franchit un échelon et est, une fois de plus, une belle réussite.

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On se souvient du premier et magnifique album, Stones, sorti en 2001, ainsi que du non moins brillant Parity (2010), qui rassemblaient les deux musiciens autour de compositions personnelles, de courts impromptus et de quelques standards revisités de manière plutôt originale. Decades creuse le sillon… et s’en éloigne tout autant.

Au sous-sol du Bravo, le silence se fait, le public s’étale en arc de cercle autour des deux instrumentistes, et Ben Sluijs souffle les premières notes.

Ce sont comme des papillons qui s’envolent - d'une façon un peu désordonnée - dans une ondoyante dérobade à laquelle Erik Vermeulen accroche aussitôt ses accords singuliers.

La musique du duo naît d’un véritable travail d’équilibriste. On vacille entre l’abstrait et le romantisme. Entre la chaleur et la réserve, entre le lumineux et l’énigmatique.

Les deux hommes s’écoutent et se répondent dans un dialogue particulier. Ils sont tellement attachés et tellement détachés, tellement différents et tellement complémentaires qu’ils ne proposent jamais de simples juxtapositions mélodiques ou d’accompagnements classiques mais plutôt une véritable fusion, particulière, étrange, unique.

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Cette musique a un sens et, pour l’apprécier et l’appréhender au mieux, il faut l’écouter par le début. Alors, elle devient vénéneuse, elle s’infiltre en vous et vous transforme. Le public l’a bien compris, il est attentif et scrute les moindres variations pour ne pas se faire surprendre... et se fait avoir quand même.

«Little Paris» se déploie comme une tendre ballade, dans laquelle s’immiscent quelques surprises, «Pretty Dark» nous emmène dans un voyage troublant et instable et «Decades» se raconte en pointillés. Puis il y a le thème très peu joué de Monk, «Light Blue» et un «April In Paris» revu et corrigé d’étonnante façon. Et puis il y a aussi une version intense de «The Man I Love».

On devine l’héritage de Tristano, de Waldron et bien sûr de Monk chez Vermeulen, qu’il a utilisé, fouillé, démonté puis jeté pour construire son propre style, unique et très reconnaissable. On sent la poésie un peu amère d’un Konitz ou la turbulence d’un Ornette Coleman épicer subtilement le jeu très personnel de Sluijs. Tout cela dans une optique très contemporaine.

Les compositions originales se fondent aux standards. Et inversement. Elles sont, les unes et les autres, transformées, malaxées, métamorphosées et, finalement, totalement absorbées par le duo.

Avec Decades, Sluijs et Vermeulen démontrent une fois de plus qu’ils font partie des musiciens belges – voire européens – qui ont véritablement quelque chose à dire. Et franchement, on devrait les voir bien plus souvent sur scène. Au nord comme au sud du pays… et même en dehors.

A bon entendeur...

 

 

 

A+

 

 

 

21:30 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ben sluijs, erik vermeulen, bravo, de werf |  Facebook |

19/04/2014

Collapse - Bal Folk à l'An Vert - Liège

 

Le nouveau Collapse est arrivé.

Nouveau disque (Bal Folk, chez Igloo), nouveau son et nouveau line-up.

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En effet, Cédric Favresse (as) - co-fondateur du groupe avec Alain Deval (dm) - a laissé sa place à Steven Delannoye (ts, bcl). Yannick Peeters (cb) consolide la sienne (elle n’était pas sur le premier album du groupe mais joue avec lui depuis bien longtemps), tandis que Jean-Paul Estiévenart (tp), lui, est toujours bien fidèle au poste.

Avec Bal Folk, l’orientation musicale se focalise, semble-t-il, un peu plus encore sur la jeune scène new-yorkaise. Collapse se libère un peu de l’esprit Ornette Coleman du précédent album, pour coller un peu plus encore à l’actualité du moment. Le jeu est encore plus ouvert, plus mordant, plus énergique presque, et toujours autant avant-gardiste.

Cette alchimie n’est pas pour déplaire à Jean-Paul Estiévenart, sans doute l’un des plus exposés dans cette formation.

Cela ne déplait certainement pas non plus au nombreux public réuni ce samedi 22 mars au soir, à l’An Vert à Liège, pour la présentation de l’album.

La musique de Collapse est décomplexée. Le quartette n’hésite pas à faire sauter les frontières et à oser les mélanges avec des musiques et des rythmes parfois bien éloignés du jazz. Si la musique est très écrite et souvent complexe, elle n’empêche pas l’ouverture à de longues et sinueuses plages d’improvisations.

Et l’on peut dire que nos quatre musiciens, qui débordent d’imagination, en profitent au maximum.

Ce soir, on entre vite dans le vif du sujet et les deux premiers morceaux (une impro libre et «Lump») sont plutôt rudes et enlevés.

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Yannick Peeters alterne pizzicatos énervés et caresses fermes à l’archet. La trompette d’Estiévenart ne craint pas d’aller chercher des sons hauts perchés, presque déchirés, à la limite de la sortie de route. Steven Delannoye est comme un poisson dans l’eau. Son solo improvisé en ouverture de «Reboot» donne vite le ton et les couleurs à ce terrible morceau. Les phrases sont souvent courtes et incisives, elles montent rapidement en intensité, un peu comme lorsqu’on grimpe un escalier en sautant une marche sur deux, puis sur trois, sur quatre…

Derrière sa batterie, Alain Deval, auteur de la plupart des morceaux, crache un jeu foisonnant, éclatant et tranchant. Toujours attentif, toujours prêt à relancer ses comparses ou à les laisser complètement libre.

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«Hopscotsch» (une compo de Delannoye), joue avec les crissements, les souffles, les râles, les frottements. Le morceau, bruitiste et presque abstrait, se transforme petit à petit en une marche lente, traversée de mélodies presque baroques, de brisures free rock. Tout est contenu, tendu, contracté, comme sous pression.

«Lente» (écrit par Yannick Peeters, cette fois) est très intimiste et se dessine par petites tâches enrobées du son d’une trompette feutrée mais toujours légèrement abrasive.

Et puis on se lâche finalement avec le titre qui donne le nom à ce sulfureux et excellent album, «Bal Folk». La trompette crie, le drumming part dans tous les sens, le sax se faufile et se défile, la contrebasse claque. Et... on le subodorait, mais là, c’est sûr, on vient de passer de l’autre côté de l’Atlantique, on est à New York, dans une petite salle au croisement le l’Avenue C et de l’East second Street. Le moment est intense.

L’interaction entre la trompette et le sax fonctionne à merveille et quand les souffleurs laissent un peu de champs libre, ce sont la contrebasse et la batterie qui s’y mettent. Les lignes mélodiques se croisent et s’entrecroisent. Les rythmes se cassent et se reconstruisent.

Collapse maîtrise les tensions, évite l’explosion, capte l’attention.

Ce soir on a assisté à un véritable concert de jazz très actuel, plein de feu et d’idées. Plein de nuances et d’urgence. Si le disque montre clairement de quel bois se chauffe Collapse, c’est sur scène que le groupe se libère totalement.

Alors, ne ratez surtout pas leurs prochaines prestations (à l’Archiduc très bientôt et au Hot Club de Gand et au Pelzer à Liège plus tard…)!

 

 

A+

 

 

 

 

 

 

 

22/03/2014

Brad Mehldau Solo - Bozar

 

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Lundi 10 mars, la salle Henry Lebœuf, au Bozar, est comble.

A l’heure précise, Brad Mehldau entre en scène. Un peu rigide, il salue le public, se dirige vers le grand Steinway, s’assied et s’arc-boute sur le clavier.

Silence.

Il se lance. Sans filet.

Les premières notes résonnent et, d’entrée de jeu, il opte pour des digressions, installe une sorte de fragilité, de déséquilibre presque, voire même de malaise dans la mélodie. Mehldau nous fait basculer dans son monde.

D’emblée, il prend possession de tout le clavier. Il s’étale, s’étend, va chercher LA note.

La main gauche est sûre et ferme. Un véritable métronome. Avec juste ce qu’il faut de sensibilité pour que la rigueur du tempo soit souple. La main droite reste en suspend, redescend lentement, atterrit sur les touches d’ivoire, explore, caresse, pique, taquine. Puis les mains se croisent. Les harmonies se renversent et s’échangent, les mélodies se libèrent et se métamorphosent.

Brad Mehldau est bien plus qu’un pianiste, c’est un peintre.

Il tend d’abord une immense toile sur laquelle il dépose de longues traces horizontales et translucides. D’abord léger, le tableau se charge. Les couches se mélangent. Le bleu pâle se mêle et se démêle aux roses fanés. Les ciels bleus s’obscurcissent, se salissent. Les lignes ondulent et se déforment. Des tâches apparaissent, laissant deviner quelques coulées de couleurs non figées, vite rattrapées par d’autre traits de pinceaux invisibles. Tout tourbillonne et s’entortille. Tout devient menaçant, sombre et sévère.

Puis, de nouveaux motifs semblent pousser, faire reculer et dissoudre les teintes obscures. La matière se dilue plus encore et la lumière revient. Brillante. Eclatante.

Mais quels sont donc ces morceaux que l’on pense avoir reconnu? Brad Mehldau a tellement le don d’aller chercher la substance originelle - profondément enfouie - des thèmes, que l’on en oublie toutes les versions connues et toutes nos références habituelles.

Il y a «Someone To Watch Over Me», «How Long Has This Been Going On», «In A Sentimental Mood», peut-être? Ou encore un vieux blues traditionnel? A moins que ce ne soit un morceau de John Lee Hooker ou Bob Dylan? Y aurait-il une œuvre de Fauré?

Bien sûr, on ne peut pas dire que ça swingue énormément. Du moins, pas dans l’idée que l’on se fait du swing. Car, grâce à la maîtrise de ses ostinati et de ses motifs répétitifs, Mehldau insuffle à chaque instant ces petits moments inattendus de vie qu’il est le seul à pouvoir maîtriser. Et ce sont ses inflexions, ses accélérations et ses temps suspendus qui les nourrissent. Il transforme la mélodie, la développe, s’en éloigne et puis la fait réapparaitre en filigrane.

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Mehldau se nourrit de tout et se sert du jazz, du gospel, du blues, du romantisme classique, de la musique contemporaine ou de la pop, pour délivrer sa musique avec classe, élégance et un talent unique.

Alors, bien sûr, le temps est passé bien trop vite et le public en redemande.

Et Mehldau revient, une fois, deux fois... trois fois. Il reprend «And I Love Her» des Beatles comme lui seul sait le faire. Il «détisse» la mélodie, lui donne d’autres nuances, réarrange la trame mélodique, revisite les harmonies et... improvise encore. Le célèbre tube des Beatles est là, totalement respecté, totalement nouveau. Cela tient du génie.

Tonnerre d’applaudissements. Brad Mehldau se lève, salue une dernière fois le public. Quitte la scène. Rigide. Magnifique.

Plus de deux heures se sont écoulées. On a l’impression d’avoir rêvé.

A+

12:22 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bozar, brad mehldau, solo |  Facebook |

15/03/2014

Melangcoustik à l'Archiduc

 

Fin d’après-midi ensoleillée sur Bruxelles ce dimanche 8 mars. Pas mal de monde se balade dans la rue Antoine Dansaert et les terrasses sont bien remplies. Tout le monde profite d’un printemps un peu trop précoce.

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Moi, je vais profiter de la venue de Lieven Venken (dm), Jereon Van Herzeele (ts), Philippe Aerts (cb) et Manu Codjia (eg) à L’Archiduc.

Là, il fait frais et doux. L’atmosphère est détendue et relax, et c’est tout aussi agréable.

Après avoir vu le «côté face» de Lieven, dans une débauche d’énergie, au Bravo, je retrouve son «côté pile» avec Melangcoustik.

Cet après-midi, ce sont cette fois-ci des «standards», revus avec beaucoup de tendresse, qu’on jouera. Sans agressivité donc, mais non sans panache.

Il y a, dans ces reprises, cette pointe de modernité, de personnalité et d’énergie toute new-yorkaise. Il y a cette sorte de pont entre un esprit très actuel et une tradition totalement assimilée.

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Il faut dire que, parmi ces fines lames, Philippe Aerts ancre solidement la rythmique, avec fermeté et souplesse, et avec toujours beaucoup de musicalité et de swing.

Cela permet à Jereon Van Herzeele de se laisser aller à des impros bien charnues, parfois légèrement «out», sans trop de violence mais avec juste ce qu’il faut pour pimenter les thèmes.

De même, Manu Codjia s’emploie à délivrer un son à la fois soyeux et incisif. Ses phrases sont claires et vives, enrobées d’une très légère réverbération qui les rendent chaleureuses. Il y a un côté «americana» dans son jeu. C’est solaire et éclatant.

La guitare et le ténor sont aussi soutenus, voire excités, par le drumming de Venken. Il souligne ou marque franchement certains accents.

Alors, on passe en revue «Take The Coltrane», «Good Bait» et d’autres classiques encore… Et ça balance plutôt pas mal.

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Et puis il y a cette ballade, «Softly As In A Morning Sunrise», avec cette intro de Van Herzeele qui dessine tout de suite l’intention. Et puis il y a ce solo de Codjia, tout en étirement et en langueur, minéral et fin. Le guitariste distille les notes comme on saupoudre de la poussière d’étoiles sur un souvenir endormi. Et puis il y a Philippe Aerts qui plonge dans un solo d’une extrême tendresse. Et puis il y a le drumming feutré de Venken. Le moment est presque magique.

Alors le quartette reprend de plus belle, plus nerveux, dans un esprit bop plus marqué. Et comme dans un éclat de rire libérateur, «Moment’s Notice» s’éparpille.

Puis, «I Hear A Rhapsody» s’envole, «You Don’t Know What Love Is», se déploie et «Body And Soul» se fait très sensuel. Les échanges entre guitare et sax sont juste parfaits et s’entortillent autour de la rythmique. Le plaisir est simple… et vrai.

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Et comme on n’a pas envie de se quitter si vite, même si le concert a pris ses aises, on se joue encore «Segment», pour finir en beauté.

S’il n’y a plus de soleil dehors, il y en a toujours à l’intérieur de l’Archiduc.

A+

 

 

 

11/03/2014

Nicolas Kummert Voices - Au Rideau Rouge

 

Il y a du monde dans la chaleureuse et toute petite salle du Rideau Rouge à Lasne ce mercredi soir (5 mars) pour découvrir le deuxième «volume» de Voices de Nicolas Kummert.

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Rappelez-vous : One, premier album sorti en 2011, était, à mon sens, l’une des plus belles réussites de l’année où l'on entendait le saxophoniste-poète chanter et déclamer (et se débattre aussi avec les ayants droit de Jacques Prévert qu’il voulait pourtant célébrer) sur des musiques raffinées et groovy à la fois.

Cette fois-ci, le nouvel album est construit autour de la personnalité de Trayvon Martin (assassiné sans raison en 2012 en Floride) mais plus largement aussi autour du droit à la différence. L’illustration de Madeleine Tirtiaux, sur la pochette de l’album, fait explicitement référence à Trayvon - mais aussi au mouvement «capuche» qui s’est développé aux Etats-Unis juste après le tragique événement - et évoque aussi «Le Cri» de Munch ou l’homme schizoïde de King Crimson. L’album aurait pu s’appeler Révolte ou Rébellion, mais il s’appelle Liberté (sorti chez Prova Records). Cela correspond bien plus à l’esprit de Nicolas Kummert.

Pour débuter le concert, le leader plante le décor avec un discours digne et engagé, entre slam et déclamation. S’enchaîne alors «Stand Up Today», sorte de lente complainte mâtinée de blues. Kummert égraine les paroles, accompagné par ses musiciens qui font les chœurs. Puis, un superbe solo de basse électrique de Nicolas Thys vient renforcer plus encore cette ambiance pleine de retenue et méditation.

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Si Nicolas Thys (eb) ainsi qu’Hervé Samb (eg) sont toujours présents dans ce deuxième opus, Jozef Dumoulin et Lionel Beuvens ont cédé leur place à Alexi Tuomarila (p) et à Jens Maurits Bouttery (dm).

Ce dernier possède décidément un jeu très personnel, presque tachiste et surtout foisonnant d’idées. Il se tortille sur son tabouret pour doser avec minutie les sons qu’il colore magnifiquement. C’est à la fois léger et hyper contrasté. Il offre tout le temps un groove tendu à l’ensemble (son drive sur «Une Affaire de Famille», en fin de concert, est plutôt éblouissant).

De son côté, Hevé Samb est, lui aussi, lumineux dans ses interventions. Tous ses accords sont swinguants, légèrement enrobés de blues et de musiques africaines. C’est particulièrement frappant sur «Isaac», un morceau irrésistible qui flirte avec l’afrobeat.

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C’est aussi sur ce morceau, au second set, qu’Alexi Tuomarilla, jusqu’alors assez discret, dévoile tout son talent. Le pianiste exécute avec une facilité déconcertante - et sur un rythme endiablé - des enchaînements d’accords fabuleux. Et la musique s’enflamme. Et ça danse et ça bouge. Le dialogue ente Jens Bouttery et Alexi Tuomarila est jubilatoire.

Mais le pianiste finlandais sait aussi se faire très romantique et très sensible, comme sur «Willow Song», par exemple.

Nicolas Kummert manie avec beaucoup de d’intelligence et d’ à-propos les moments forts et les instants plus introspectifs, donnant de la puissance aux histoires. Et puis, il n’hésite pas non plus à reprendre – à la talkbox, qui déforme totalement sa voix – «Strange Fruit» qui résonne alors de façon plus inquiétante encore.

Avec ce deuxième opus, Nicolas Kummert définit plus encore son univers, à la fois sombre et plein d’espoir.

Bref, une fois de plus, une très belle réussite.

 

 

 

A+

 

 

10/03/2014

Tournai Jazz Festival 2014

 

Mais que s’est-il passé à Tournai lors du dernier Festival de Jazz ?

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Pour connaître tous les détails – et connaître mes sentiments à ce propos – il suffit d’aller jeter un coup d’œil ici, sur Citizen Jazz.

Entre-nous, c’était une superbe édition… Et on attend déjà la prochaine avec impatience.

A+

 

08/03/2014

Sylvain Cathala Trio au Bravo

 

Je ne sais pas si c’est parce que c’est nouveau, mais le Bravo semble être l’endroit idéal pour le jazz qui se crée, se recrée et se transforme sur l’instant même.

Il faut dire aussi que ce soir (jeudi 27 février) c’est le trio de Sylvain Cathala qui donne le ton.

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Si la musique de Cathala est complexe dans sa construction, elle n’en est pas moins immédiate et captivante.

En effet, les différents rythmes semblent se débattre pour infiltrer votre cortex et votre épiderme en même temps. Et très rapidement, la musique vous envahit. A la manière d’un cheval de Troie (ou de trois !) qui s’ingénie à brouiller les pistes pour tordre au mieux vos sentiments et bousculer vos certitudes.

Les polyrythmies sont quasi constantes et les changements de tempos nombreux. On flotte dans un rubato presque permanant («Hope»). Et pour que cela tienne, il faut bien connaître ses partenaires et en être à l’écoute. De ce côté-là, pas de problème, Sarah Murcia (cb) et Christophe Lavergne (dm) s’entendent comme larrons en foire. Ils échangent des lignes rythmiques et mélodiques qui se régénèrent à chaque fois, proposant au groupe d’aller explorer de nouveaux univers et de chercher d’autres horizons. Cathala laisse d’ailleurs beaucoup d’espaces à cette rythmique exaltée.

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Les accélérations et décélérations brutales permettent au saxophoniste, dans de longues phrases sinueuses, d’emmener les mélodies là où on ne les attend pas. «Entremêlée» porte vraiment bien son nom.

Le travail de Sarah Murcia à la contrebasse est épatant. Elle fait corps avec son instrument, elle le pétri et elle creuse pour aller dénicher les notes ou les laisser s’évader. Son introduction en solo sur «Black Dance» est d’une pureté et d’une musicalité absolue, aussi brutale que sensuelle.

Parfois aussi, elle slappe presque les cordes, comme pour tenir tête au feu continu du batteur. Ensemble, ils jouent au chat et à la souris et déplacent les points de stabilité du trio. Christophe Lavergne a la claque sèche (tant aux balais qu’aux baguettes) et son jeu est toujours sous tension. On le sent attentif aux moindres mouvements. Il est toujours en alerte.

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Alors, Cathala, auteur de toutes les compos, s’infiltre dans les espaces, et ses mélodies se construisent sur les sillons creusés par la rythmique. Un peu à la manière d’un cours d’eau qui trouve son chemin entre les galets et les alluvions, mais qui peut aussi modifier le parcours à tout moment. Tout est dans la mouvance, entre l’écriture stricte et l’improvisation la plus débridée.

Parfois, le saxophoniste suspend la phrase pour la terminer plus tard, laissant la musique s’oxygéner d'avantage.

Chaque pièce de ce puzzle musical s’imbrique les unes aux autres, malgré leurs formes particulières, et finissent par délivrer une histoire pleine de nuances («Constantine», pour ne citer que celle-là).

Le trio de Sylvain Cathala est toujours en renouvèlement et chacun de ses passages en Belgique est réel plaisir. On attend donc sa prochaine visite avec grande impatience. Tenez ça à l’œil.

 

 

 

A+

 

 

 

 

 

06/03/2014

Du jazz à l'Unif !

Du jazz à l’unif !

Voilà une belle idée.

Attention, il ne s’agit pas de cours de jazz mais de concerts de jazz. Dans l’enceinte de l’ULB !

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Hé oui, Sophie Del Duca - et Timothé, Kenzo et Michaël - se sont mis en tête de faire partager cette musique - tellement inconnue et pourtant tellement universelle – par l’entremise d’un «club», en plein cœur du Campus du Solbosch à Bruxelles.

Deux fois par mois, les étudiants, mais aussi tous les amateurs de jazz (ou pas), pourront assister aux concerts de jeunes jazzmen (universitaires ou pas) et de jazzmen plus expérimentés qui croiseront leur talent avec les plus jeunes. Et le parrain de ce Cercle de Jazz et de Musiques improvisées (puisque tel est son nom) n’est autre que Eric Legnini !

Alors, un simple club ? Bien sûr que non. Il s’agira aussi d’un endroit de rencontres où seront organisés des conférences sur le jazz, en partenariat avec les Conservatoires de Jazz de Bruxelles, la Médiathèque et la Faculté de Musicologie. Le Cercle permettra aussi d’assurer la promotion et la diffusion des activités liées à la scène de jazz belge et internationale actuelle.

Mais pour que tout cela existe et tienne le coup, le CJMI a besoin de votre soutien !

Comment ? C’est simple : rendez-vous sur Kiss Kiss Bank Bank pour faire un petit (ou un gros) don et ainsi pérenniser cette belle association.

Cliquez sur l'image ci dessous :

Et puis, bien sûr, rendez-vous en masse aux concerts !

Le premier aura lieu le mercredi 19 mars.

A 20h : Trio de Nils Hilhorst (guitar) avec Colin Delloye (bass) et Lucas Vanderputten (drums) - Guest : Célia Tranchand (chant)

De 21h à 2h : Jam-session libre et gratuite

Salle Delvaux et au Foyer Culturel du Campus du Solbosch

Adresse : 20 avenue Paul Héger, 1050 Ixelles

Tarifs : 7€ (externes), 4€ (communauté universitaire) et 2€ (carte OPAC, ULB culture)

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Tous les renseignements ici.

Cercle Jazz et Musiques Improvisées

Université libre de Bruxelles - ULB

cerclejazzulb@gmail.com

sdelduca@ulb.ac.be

 

A+

04/03/2014

Raf D Backer - Sounds

 

On a sorti le gros matériel au Sounds ce vendredi 21 février au soir. On a doublé les baffles et les retours et on a demandé à Michel Andina d’assurer le mixage.

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C’est que Raphaël Debacker (dites Raf D Backer), pour fêter la sortie de son tout nouvel et premier album Rising Joy (chez Prova Records), veut du gros son ! Du son profond, qui a de la résonance, de la matière et du gras, comme à l’époque des Les McCann, Ramsey Lewis ou Jack McDuff. Il faut dire que Raf D Backer, qu’on a vu aux côtés de Da Romeo, de Laurent Doumont et dernièrement de Kellylee Evans, a baigné dans la soul, le funk et le boogaloo.

Quoi de plus normal qu’il se lance donc, en leader, dans le grand bain.

Avec Cédric Raymond à la contrebasse (et parfois la basse électrique) et Fabrice Moreau aux drums (qui remplace ce soir Lionel Beuvens), Raf nous replonge dans cette musique sensuelle (presque sexuelle) en reprenant, pour commencer, quelques grands standards du genre (comme «Full House» de Wes Montgomery, par exemple, qu’il remanie à sa sauce). Puis, il nous propose ses compositions personnelles pleines de punch («Joe The Farmer» ou «Losing The Faith»). Et nos trois jazzmen s’entendent rapidement pour faire circuler le groove.

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Sur une reprise de Wayne Shorter, «Beauty And The Beast», on est balancé comme sur un bateau qui tangue, qui perd de la vitesse, qui risque de chavirer, puis qui reprend pied et à nouveau de la vitesse. Sans jamais verser dans l’excès, Raf mène bien sa barque.

La soirée est à la fête.

Au deuxième set, le trio invite le guitariste Lorenzo Di Maio à partager la scène pour quelques morceaux. Celui-ci apporte un petit coup de fouet blues rock à l’ensemble. Di Maio lacère les morceaux de riffs tranchants et brillants, toujours très mélodiques.

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Alors tout s’emballe, la rythmique s’enflamme et Raf D Backer sort un jeu flamboyant à l’orgue Hammond. Fabrice Moreau claque le tempo, et Cédric Raymond, quant à lui, montre, une fois de plus, qu’il est l’homme de la situation. Son jeu est franc et direct, et pourtant bourré de nuances.

D Backer peut alors laisser parler tout son talent de grooveur. Sa main gauche dessine des lignes de basses virevoltantes, tandis que la droite prend des inflexions bluesy.

Si l’on entend encore peut-être l’influence d’Eric Legnini (époque Miss Soul) dans le jeu de D Backer, on sent surtout chez lui un profond attachement aux racines de cette musique. Avec Rising Joy, Raf D Backer signe un très bon premier album… et l’on se réjouit déjà de le revoir sur scène (au Beurs en avril et plus tard pour une tournée Jazz Tour des Lundis d’Hortense) pour suivre son évolution.

 

 

 

A+

 

 

03/03/2014

Lieven Venken Trio au Bravo

 

Le Bravo est un tout nouveau lieu à Bruxelles qui a l’ambition de programmer du jazz… beaucoup de jazz.

Au sous-sol d’un immeuble restauré et transformé en bar et cantine (en plein Creative Business du Centre Dansaert), dans une ambiance post-industrielle, undrground et chaleureuse, le trio du batteur Lieven Venken (avec Michel Hatzigeorgiou et Jereon Van Herzeele) joue sans amplification.

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Il faut dire que l’endroit s’y prête à merveille. Décor fruste, vieilles palettes de bois encaissées dans de grandes étagères en béton. Tout est brut de décoffrage. Tout comme la musique du groupe, d’ailleurs, prêt à en découdre avec de bons vieux thèmes brûlants.

Jereon Van Herzeele (ts) découpe à la hache «Afro Blue», après un solo puissant en introduction de Lieven.

L’esprit est au jazz de révolte et de revendication.

Michel Hatzi enchaîne furieusement les accords. Nerveux, tranchés.

«Naïma» est un cri plutôt qu’une douce et longue complainte. De même, «Solar» est incendié par le jeu abrasif de Jereon Van Herzeele.

Puis, le jazz entre en transe avec une intro à la basse électrique de Michel Hatzi et ses loops hypnotiques et lancinants. Sa science de la construction est inouïe.

Ces rythmes entrainent quelques téméraires danseurs (dont l’incroyable Yvan Bertrem) a exécuter une chorégraphie erratique devant le groupe. Et la tension monte, la musique bouillonne entre jazz très improvisé, presque free, et psychédélisme.

«Gratitude» (de Van Herzeele), construit sur un module répétitif prend des airs rock et le solo de Michel Hatzi est à nouveau monstrueux. Il rappelle par moment les délires d’un Terry Kath.

Jereon Van Herzeele, toujours à pleine puissance, s’inspire autant d’Ayler que de Coltrane époque «Interstellar Space». Lieven Venken , imperturbable, martèle sa batterie comme jamais, tout en gardant un drive imparable.

Pour terminer, «Giant Steps» lui-même est absorbé, malaxé et démantelé par le fougueux trio.

Ce soir, c’était du jazz version «alcool fort». Straight, no chaser.

A+

 

 

 

 

 

27/02/2014

Trio Lio au Sounds

Tout à commencé quelque part dans le sud de la France.

C’est là-bas que Pierre Perchaud a invité Lynn Cassiers à jouer avec lui. C’est là-bas qu’elle a rencontré Leon Parker qui avait l’habitude de, lui aussi, dialoguer avec Pierre Perchaud sur scène...

C’est donc là que Trio Lio est né. Pourquoi Trio Lio ? Parce que ces trois musiciens sont nés sous le signe du lion. Ça crée des liens.

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Cassiers, Perchaud, Parker, le mélange des genres à de quoi étonner. En tout cas, pour moi, l’association de ces trois artistes me paraissait presque improbable. Comme quoi, je garde encore des réflexes idiots. Heureusement que les musiciens sont là pour nous ouvrir les yeux et les oreilles.

Et mercredi 19 février, au Sounds, on a eu droit à une belle découverte.

Trio Lio reprend quelques standards de jazz («Evidence», «Just You, Just Me»), de pop («River Man» de Nick Drake) ou quelques compositions personnelles («Cruz» de Leon Parker, entre autres) avec beaucoup de grâce.

Et contrairement à toute attente, ils forment un trio très homogène… plein de relief et de différences.

A la fois feutré, retenu, profond et terriblement explosif, Leon Parker a vraiment le sens du groove. Il est plutôt du genre à enlever des notes qu’à en rajouter. Et ses frappes non-jouées sont autant de rythmes ressentis.

On sent chez lui le percussionniste plutôt que le batteur. Il se contente de peu pour offrir une riche et large palette de rythmes. Il va même jusqu’à enlever l’une des deux cymbales (celle qui tenait difficilement et qui le gênait plus qu’autre chose) de sa batterie. Les tonalités sont hyper maîtrisées, très colorées et elles laissent respirer la musique. Son solo, où il se tape uniquement sur la poitrine et lâche des onomatopées - sorte de beatbox - est simplement parfait.

Tout cela se combine excessivement bien avec le chant si particulier de Lynn Cassiers.

Une véritable sirène. Elle chante «au-dessus de tout». On dirait une petite fille qui peut tout se permettre. Si on sent vraiment chez elle une véritable connaissance du jazz, elle chante «en dehors de tous les canons» de cette musique. Et c’est fabuleux. Sa version de «Body And Soul», à la fois pleine de candeur et de sensualité, est bouleversante. Elle donne vraiment de l’épaisseur et du sens à ce texte si souvent chanté. Et puis, il faut l’entendre aussi scatter sur «Alone Together». Étonnant d'aisance et de justesse.

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Mais bien sûr, Lynn ne serait pas Lynn sans sa petite table couverte de modulateurs, de delay ou de pitcher, avec lesquels elle trafique les sons et transforme sa voix. Elle impose ainsi, sans avoir l’air d’y toucher, un univers fantasmagorique unique.

Quant à Pierre Perchaud, qui passe de la guitare électrique à la guitare acoustique, il délivre un jazz plus ancré à la tradition. Son jeu, plein de swing subtil, est parsemé d’inflexions bluesy. Dans ce trio, il fait une sorte de synthèse entre le meanstream et le funk. Il utilise avec infiniment d’ingéniosité quelques loops et quelques effets pour perpétuer avec élégance le groove sans altérer le son délicat de la guitare. Sa technique est parfaite et toujours au service de la musicalité.

Trio Lio et un cocktail délicieusement surprenant de jazz actuel, d’électro et de funk nonchalant, inventif, original et tellement personnel.

Finalement… on n’en attendait pas moins de ces trois fortes personnalités.

Et l’on espère les revoir au plus vite. Sûr qu’ils nous surprendront encore.

A+

 

 

 

22/02/2014

Pascal Schumacher et Sylvain Rifflet à la Jazz Station

Voilà bien longtemps que je n’avais plus entendu ni vu Pascal Schumacher en concert.

Ce soir de St Valentin, mais surtout dans le cadre des Luxemburg Jazz Nights organisées par la Jazz Station, il présentait son duo avec le saxophoniste et clarinettiste français Sylvain Rifflet.

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Sylvain Riflet tient une place particulière dans le panorama français du jazz (on peut lire son interview, ici, sur Citizen Jazz). Adepte d’une certaine musique répétitive et chercheur infatigable du contrepoint (il travaille, entre autres, sur la musique de Moondog), son association avec le vibraphoniste luxembourgeois avait de quoi intriguer.

Et on ne fut pas déçu.

Le premier morceau démarre comme une longue envolée, lente, légère, onctueuse et sensuelle. On imagine une brise tournoyante entrainant dans son sillage une fine poudre de sable ou de poussière. Schumacher fait scintiller les sons, joue avec la réverbération et l’espace. Rifflet fait claquer la langue sur l’anche, il frappe les clés de son ténor et ses notes sont percutées plutôt que soufflées. L’effet est particulier.

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Pascal Schumacher explore, lui aussi, les sons. La frappe est vive et rebondissante. Les phrases sont courtes et évolutives. Il joue beaucoup avec la pédale pour moduler au mieux les ambiances et les résonances. Tout est assez aérien et, en même temps, très minéral. C’est un mélange percussif d’une étrange beauté.

«C≠D» explore avec subtilité le vertige des intervalles. «Bad Memory» flirte avec la nostalgie et, à la clarinette, Rifflet marque un peu plus encore les nuances entre le râle légèrement abrasif et la luminosité pure. Un autre morceau possède de petites réminiscences de chansons italiennes et joue l’alternance de moments légers et dansants avec d’autres, beaucoup plus sombres.

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Sur «Electronic Fire Gun», il est encore plus évident que le saxophoniste français ne cherche pas le «beau son» mais le refuse presque. Il préfère l’authenticité du propos. Alors il fait siffler l’anche, laisse trainer quelques impureté dans le souffle, salit un peu plus encore les accords. Bref, l’accent est mis sur la sincérité du discours pour le rendre toujours plus interpellant. Les deux musiciens se complètent parfaitement et laissent s’exprimer la personnalité de chacun avec beaucoup d’intelligence et de respect.

Rarement le duo ne prête le flanc à la démonstration mais bâtit sa musique sur les propositions de l’un ou de l’autre. Un vrai dialogue existe, à la fois très construit et ultra libre.

Alors, malgré l’aridité que l’on aurait pu craindre d’un tel projet, le duo magnétise. L’écriture ciselée, les variations subtiles, les harmonies délicates ou les rythmes fluctuants rendent cette musique captivante.

Elle peut être à la fois joyeuse et triste, complexe et simple, mais elle raconte toujours quelque chose. Et c’est cela, sans doute, l’un de ses secrets.

Voilà un projet original et très intéressant qui, espérons-le, n’est qu’au début d’une fructueuse collaboration.

 

FESTIVAL JAZZ CAMPUS 2013 - Duo Sylvain RIFFLET / Pascal SCHUMACHER - extrait concert from Maurice Salaün on Vimeo.

 

 

A+

 

18/02/2014

Philip Catherine & Martin Wind Duo au Sounds

9h. L’heure est inhabituelle pour le Sounds. Mais le concert est exceptionnel.

Philip Catherine et Martin Wind en duo.

Tête en l’air comme je suis, j’arrive en fin de premier set.

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Martin Wind, contrebassiste allemand qui vit à New York depuis plus d’une quinzaine d’années, a découvert Philip Catherine à l’âge de 14 ans au travers de l’album Viking (le duo avec Niels-Henning Ørsted Pedersen).

Depuis, l’envie de rencontrer le guitariste belge ne l’a plus quitté.Dernièrement, le rêve est devenu réalité et un disque (New Folks) à été enregistré et publié chez ACT.

Evidemment, une tournée européenne s’imposait et un passage par la Belgique aussi.

Inutile de dire qu’il y avait foule ce soir dans le club de la rue de la Tulipe.

Martin Wind et Philip Catherine remettent en lumière l’art du duo. L’écoute, le respect, la connivence et la recherche constante du bonheur mélodique sont évidents.

Car, pour arriver à un tel degré de perfection, il faut du talent, certes, mais il faut également beaucoup de complicité. Et à voir le sourire sur le visage de l’un et l’autre, il n’y a aucun doute à avoir.

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Ce qui frappe, c’est le maillage harmonique, fin et inventif, c’est la combinaison réinventée entre la contrebasse et la guitare. Chacun des musiciens semble chercher l’extrême dépouillement et la simplicité du propos pour en faire ressortir la beauté intrinsèque.

Jamais de surcharge dans les solos ou lorsque l’un d’eux prend le drive.

Comme pour paraphraser Miles qui disait qu’il ne fallait jouer que les notes utiles, Wind et Catherine ne nous réservent que les plus belles.

«Hello George» est espiègle, «Toscane» est tendre, «I Fall in Love Too Easily» est enlevé…

Il y a de la sincérité dans le jeu des deux artistes. De la sensibilité à fleur de peau. Chacun soutient l’autre, le pousse doucement à aller explorer un peu plus loin, à se découvrir et à se révéler totalement.

Si la dextérité et le phraser de Philip Catherine ne sont plus à prouver, Martin Wind se révèle virtuose à l’archet. «Sublime» est un pur moment de grâce. Quant à l’introduction, en pizzicato, de «All The Things You Are», elle est éblouissante d’intelligence.

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Il faut entendre ensuite comment les deux musiciens font monter le tempo. Comment ils annoncent le thème, comment ils le développent rapidement et le concluent sans s’appesantir…

Le duo joue l’essentiel, en trois minutes tout est dit, pas la peine d’en rajouter. La beauté est dans le geste, le message dans la spontanéité.

Et de l’humour, de l’amour et de la tendresse, il y en a plein. Du swing et du groove aussi. Rien n’est oublié. Et le public en est conscient.

Ce soir, Wind et Catherine nous ont tout fait. Et avec quelle classe !

Avec une élégance incroyable - celle qui n’appartient qu’aux grands et aux humbles - Catherine et Wind nous ont offert une magnifique et incroyable démonstration de jazz.

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Il se murmure que le duo sera de retour un peu partout en Europe (et donc en Belgique !) cet été… Un conseil, scrutez les agendas des musiciens. Il ne faudra pas rater ça !

A+

 

 

 

22:38 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sounds, martin wind, philip catherine, act |  Facebook |

16/02/2014

WRaP - l'interview

Endless est le premier album du «jeune» trio WRaP.

«Jeune», dans ce cas-ci, ne veut pas dire que les trois membres viennent tout juste de sortir de l’école. Au contraire, chacun d’eux a déjà une solide carrière derrière lui. En effet, WRaP, ce sont la chanteuse Barbara Wiernik, le guitariste Alain Pierre et le contrebassiste Jean-Louis Rassinfosse. Pas vraiment des inconnus.

A l’occasion de la sortie de cet album (publié chez Igloo), et avant une série de concerts à travers toute la Belgique, je suis allé les rencontrer, un dimanche après-midi. On a parlé de WRaP, de jazz et de bien d’autres choses encore.

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De quelle manière s’est formé le trio ?

Alain Pierre : Les choses se forment toujours au gré des rencontres. A l’époque, pour Acous-Trees, mon groupe qui est un peu en stand by pour l’instant, j’avais contacté Barbara Wiernik. De cette rencontre est né l’envie de jouer en duo, ce que l’on a fait et que l’on fait toujours, d’ailleurs. Ensuite, Jean-Louis Rassinfosse nous a entendu lors d’un séjours en Tunisie où nous donnions, lui, nous et d’autres musiciens encore, des master classes et des concerts. C’est là qu’est né le projet.

Un projet qui s’est d’abord appelé Trio 27…

Barbara Wiernik : Oui, cela faisait référence aux 27 cordes, vocales et instrumentales, réunies.

Pour quelle raison a-t-il été rebaptisé WRaP ?

Jean-Louis Rassinfosse : On trouvait la référence aux cordes vocales, aux cordes vibrantes et aux chiffres un peu trop anecdotique. Au fur et à mesure de nos rencontres on a construit quelque chose de plus personnel et, finalement, ce sont les initiales des musiciens qui ont donné le nom au trio. WRaP, ça frappe. Cela enveloppe aussi. Cela donne un côté un peu humoristique à notre groupe et évoque aussi la nourriture. Nos répétitions sont faites de petites recettes culinaires et musicales qui englobent, dans un certain sens, l’épicurisme de la vie…

Parlons des recettes alors. Y a t il eu une évolution des compositions du duo vers le trio, ou bien êtes-vous parti sur des toutes nouvelles bases ?

Barbara Wiernik : Alain a composé de façon plus ciblée pour le trio et moi j’en ai profité pour écrire de toutes nouvelles paroles sur ses compos.

Alain Pierre : Les morceaux sont vraiment pensés pour le trio. Mais on a travaillé beaucoup de standards aussi, de jazz, de chanson française ou de pop. Ce qui a permis de savoir dans quelle direction écrire pour le trio. On a appris à se connaitre au travers des répertoires divers et on a commencé à avoir un son.

Jean-Louis Rassinfosse : Barbara avait sélectionné des morceaux que Alain et elle ne jouaient pas en duo. Dans le but, justement, de ne pas être «deux plus un» mais de trouver une véritable osmose. Moi-même j’ai amené des compositions personnelles qui convenaient très bien au trio. Ensuite on a travaillé un répertoire plus spécifique.

Alain Pierre : Il n’y a jamais eu de répertoire commun entre le duo de Barbara et moi et le trio, en fait. On voulait changer de direction, de toute façon.

Jean-Louis Rassinfosse : Je voudrais insister sur le fait que ce n’est pas un duo qui est devenu un trio. J’aime la voix de Barbara et le son des cordes nylon de la guitare d’Alain et j’avais vraiment envie de construire un univers avec eux.

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C’est vrai qu’il ne s’agit pas d’un duo plus une contrebasse parce que, il faut l’avouer Jean-Louis, tu as une manière de faire chanter la contrebasse qui va au-delà du soutien ou du simple accompagnement…

AP : En effet, le côté lyrique de Jean-Louis qui est, pour moi, très important et assez rare à la contrebasse, a conditionné ma manière d’écrire. Déjà, dans Acous-Trees, j’aimais traiter la voix, non pas comme celle d’une chanteuse que l’on met devant le groupe, mais plutôt comme un instrument de section à part entière. Comme je le faisais avec la flûte de Pierre Bernard à l’époque, ou ce que je refais actuellement avec le saxophone ou la clarinette basse de Toine Thys dans Special Unit. J’aime traiter la voix de cette façon. Finalement, chacun de nous, voix, contrebasse et guitare, peut devenir un instrument très mélodique. Je veux éviter cette hiérarchie à laquelle on se plie trop facilement.

Chacun compose donc ses morceaux ou les arrange dans cette optique ?

AP : Oui, il y a un travail à la maison assez conséquent, mais on travaille aussi beaucoup en répétition. Il y a tout un travail d’adaptations et d’arrangements qui se fait pour le groupe. Et on n’hésite pas à mettre de côté des morceaux qui ne sont pas tout à fait adéquats. Il y a vraiment un travail commun.

Qu’est ce qui a déterminé le choix de certains standards ou de reprises ?

JLR : À partir du moment où il y avait un texte, ces choix ont parfois prévalus. Il fallait aussi être en adéquation avec ces textes-là aussi, bien sûr. Mais on joue aussi «The Man I Love», dont on adore à la fois les paroles et la musique ou «Trow It Away» d’Abbey Lincoln. On reprend aussi des morceaux de Beatles, que l’on ne trouvera pas sur le disque pour des questions de droits, mais que l’on joue souvent en live. Et en live, évidemment, on déborde un peu, on peu jouer plus longtemps et improviser…

BW : Oui, pour le disque, on a dû un peu se restreindre et en live on laisse beaucoup de place à l’impro. Et l’on a envie de développer cela bien plus encore.

JLR : Ce qui est intéressant en trio, c’est que l’on peut improviser même lorsque l’on accompagne. Il n’y a jamais ce côté figé de l’accompagnement et du soliste en avant-plan. Il s’agit souvent d’une sorte d’improvisation collective. Alain fait des accords mais joue aussi beaucoup de manière «arpégique». On n’a jamais le son brut en une fois, on reçoit un égrainage de notes. L’improvisation n’est pas massive, elle est plutôt éclatée et polyphonique.

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Vous sentez une différence dans la manière d’improviser ?

JLR : Tout dépend du style que l’on recherche. Ici, nous sommes entre le folk et le jazz. On n’est pas dans une rythmique traditionnelle. On surfe justement sur cette indécision pour créer un style. Je peux passer d’un «walking» à quelque chose de plus libre sans que cela ne soit calculé ou décidé. Cela permet beaucoup de liberté.

BW : De plus, on a eu la chance de beaucoup répéter avant d’avoir un premier concert, et aussi d’avoir eu la chance de tourner pas mal avant d’enregistrer le disque. Cela nous a permis de mieux nous connaître humainement et musicalement et de développer le son spécifique de notre trio.

C’est vrai que vous avez des parcours assez différents mais c’est le jazz qui vous relie. Par exemple Alain, sans vouloir être trop caricatural, on peut dire que tu viens un peu plus du «classique» ?

AP : Je viens de la guitare classique c’est vrai, même si, pendant des années, j’ai joué de la guitare électrique à doigts nus. Puis, à un moment, j’ai décidé d’arrêter de jouer totalement de la guitare électrique pour me consacrer à fond à la guitare acoustique. D’abord la guitare classique puis la douze cordes. C’est un type de jeu que je veux défendre, qui n’est pas facile d’imposer dans certains contextes, comme le jazz traditionnel par exemple, mais qui permet de jouer n’importe quel type de musique en apportant une certaine couleur. Plus polyphonique comme disait Jean-Louis. Cela permet de raconter d’autres choses et d’aller dans d’autres directions.

JLR : C’est toujours un challenge de faire entrer un instrument qui n’est pas spécialement jazz. La guitare à cordes nylon, on la retrouve en classique ou dans le flamenco et moins en jazz. Cela apporte une couleur mais il faut pouvoir s’en libérer. C’est comme lorsque l’on amène un violon dans un ensemble de jazz, cela devient vite du Stéphane Grappelli ou du Jean-Luc Ponty. De par sa sonorité, la guitare acoustique amène un certain style.

AP : C’est encore moins évident avec la douze corde qui a une connotation plus folk. J’ai tenté deux fois une jam au Sounds, et cela s’est traduit par : «Comment se tirer une balle dans le pied !» (rires)

Dans un contexte comme les jams, ce sont les autres musiciens qui doivent s’adapter à ton jeu ?

AP : C’est difficile dans les jams, de toute façon. Je crois qu’il s’agit aussi d’une méconnaissance de l’instrument. Si un gars arrive dans une jam avec une cornemuse, on va tous avoir un peu de mal car c’est un instrument que l’on ne connait pas. C’est le même cas pour la guitare classique et particulièrement pour la douze cordes.

Elle est beaucoup plus utilisée dans la musique folk…

JLR : En effet. On la joue souvent en accord ouvert, avec un plectre. Dans l’histoire du jazz, il y a très peu de gens qui ont joué de la douze cordes. Ce n’est pas simple car il y a une double corde et quand on pousse ou quand on tire on n’obtient pas le même son. Ralph Towner a fait des choses à la douze cordes, Philip Catherine aussi au début… Mais ce n’est pas courant. Si ce n’est pas courant, c’est peut-être parce que ce n’est pas facile.

C’est un son qui convient bien à tes goûts, Barbara. On sait que tu aimes Joni Mitchell, par exemple, et tout l’univers qui tourne autour… Mais il y a aussi l’étude du chant indien qui est important pour toi.

BW : Je suis tombée amoureuse de la musique indienne bien après le jazz, c'était après mes études au conservatoire que je suis partie pour la première fois en Inde. Cela m’a apporté énormément dans le cadre de l’improvisation. Je n’utilise pas vraiment les principes des chants indiens dans notre trio. Mais il est vrai que j’utilise, sans m’en rendre compte peut-être, les inflexions de voix lorsque qu’il s’agit de morceaux sans parole ou lorsque j’improvise. Mais je n’utilise pas, pour l’instant, cette connaissance dans les compositions, cela viendra sans doute.

Endless a été enregistré en décembre 2012 déjà…

AP : Et mixé en février 2013. Cela a mis un peu de temps, en effet…

BW : C’est à la suite de notre tournée des Jazz Tour 2012 que nous avons décidé d’enregistrer. C’était un moment idéal. Nous étions non-stop ensemble et nous étions vraiment plongés dans cet univers-là.

JLR : On sentait vraiment l’évolution, on la vivait. C’est donc de manière logique que l’enregistrement est survenu. Souvent, on fait un disque pour pouvoir tourner, puis le répertoire évolue bien et l’on regrette de ne pas avoir enregistrer après les concerts. Ici, on a d’abord joué live, puis on a enregistré, en se disant qu’il sera bien temps par la suite de négocier avec les maisons de disques et les distributeurs. Parfois, quand on doit attendre les décisions ou des autorisations et on ne fait rien, on n’avance pas. Ici on a pris notre destin en main. Avant de convaincre quelqu’un, on voulait d’abord se convaincre nous-mêmes.

Justement, pour convaincre les labels, mais aussi les journalistes ou le public, il faut avoir une définition claire de la musique. Chez vous, le pari est assez osé puisqu’on ne sait pas vraiment où vous caser, il y a du folk, du jazz, du rock, de la chanson…

JLR : Cela fait partie des surprises (rires).

BW : J’ai l’impression que c’est ce que l’on dit de tous les projets que j’ai fait : le manque d’étiquette très lisible (rires). Mais je ne sais pas s’il est obligatoire de classifier.

JLR : On compte aussi sur la curiosité des gens. Le public est parfois plus curieux qu’on ne le pense.

Qu’en est-il des programmateurs, des médias ou des tourneurs où les «cases» sont parfois plus «définies» ?

JLR : On vit une époque charnière, je pense. Tout est en mutation, actuellement. On se pose trop souvent la question de savoir comment toucher les gens. Nous, artistes, on ne doit pas trop s’adapter à cela je pense. On doit faire la musique que l’on pense devoir faire et après, la diffusion, c’est autre chose. Nous, en tant qu’artiste, nous devons rester concentrer sur notre art. Il y a parfois une perversion à savoir si l’artiste doit créer en fonction de ce qui doit être vendable ou pas. Est-ce la fin de la chaîne qui doit déterminer ce que l’on fait au début de la chaîne ? Notre but est de créer quelque chose de vrai et d’inattendu, ensuite on verra ensuite comment le public le reçoit, comment cette musique sera diffusée, entendue… C’est parfois dangereux d’attendre qu’un comité de sélection décide de ce que l’artiste doit faire ou non.

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Est-il encore important d’avoir un disque, un objet physique, à l’heure actuelle ?

AP : Oh oui ! Cela reste un objet indispensable et important aux yeux du public et des organisateurs. Surtout dans le milieu du jazz. C’est vrai que si c’était un projet dans un autre registre musical, plus commercial, qui s’adresserait peut-être plus aux jeunes, qui se consommerait plus vite, on aurait repensé la chose. Mais je ne crois pas ceux qui disent que le disque va disparaitre. Il va évoluer peut-être. En tout cas, il n’aura plus le monopole comme il l’avait il y a encore quelques années. Le vinyle avait le monopole, puis le CD est arrivé, maintenant c’est la musique en ligne. Mais le vinyle revient et certains artistes sortent leurs nouvelles productions sur vinyles. Même en électro, en pop, etc. Pour l’instant, c’est certain, Internet est en tête.

Le disque est important pour démarcher mais permet aussi aux gens d’emporter un souvenir après un concert.

AP : C’est vrai que le lieu où l’on vend le plus de disques actuellement est la salle de concert. Si les distributeurs se sont cassés la figure, c’est parce qu’il y a de moins en moins de disquaires. Le disque s’achète souvent après le concert, il permet au public de prolonger le moment. D’autre part, le disque sert à démarcher auprès des programmateurs, à l’envoyer aux radios. Face au nombre incroyable de groupes, celui qui fait un disque a sans doute un véritable besoin de pérenniser son travail.

JLR : Pour les artistes, un disque est aussi un «milestone», un jalon, dans son évolution artistique. Avoir un ficher dans son disque dur d’ordinateur est sans doute moins tangible… Mais c’est peut-être que notre génération, en tout cas la mienne, est restée attaché à un objet. L’amateur de jazz aime aussi avoir une discothèque physique, bien rangée, bien classée… Ceci dit, j’ai vu que l’on vendait actuellement une clé USB accompagnée d’un petit livret. C’est une autre façon de concrétiser la musique. On peut mettre en valeur l’objet d’une autre façon, sortir du format rond du CD… Echanger un objet physique entre personnes est important je crois.

Une belle série de dates de concerts est prévue dans toute la Belgique. Vous avez aussi l’intention de sortir du pays ?

JLR : On a toujours envie de faire connaitre notre musique hors frontières, mais ce n’est pas si simple… Au niveau de l’Europe, il y a des choses à faire : comme provoquer des échanges intra-européen. On le remarque lors de festivals surtout. On y voit beaucoup d’américains et des musiciens locaux : les belges en Belgique, les français en France, les allemands en Allemagne… Il y a très peu de belges en France, de français en Allemagne et ainsi de suite… Enfin, c’est un autre débat, mais il serait intéressant de renforcer ces échanges en Europe, je pense.

Avant, beaucoup de jazzmen américains se mélangeaient aux jazzmen locaux.

JLR : Dans les années septante, le dollar étant très haut, les musiciens américains venaient seuls et c’était une rythmique locale qui les accompagnait. Il y avait plus de lieux, ce qui manquent peut-être actuellement, comme le Pol’s Jazz Club, où il y avait de la musique live tous les soirs et qui consacraient le week-end aux jazzmen internationaux. Entre Amsterdam et Paris, les américains passaient par Bruxelles. Pepper Adams, Eddie Lockjaw Lewis, etc. C’était très enrichissant car on apprenait le jazz de «première main». Jouer avec George Coleman, c’était quelque chose. J’ai eu la chance d’en profiter et de pouvoir jouer avec Chet Baker. C’est formidable de pouvoir jouer avec de tels musiciens plutôt que des suiveurs ou des imitateurs. Il y avait un échange entre musiciens internationaux qui existe moins actuellement, c’est sûr. Cela se fait autrement. Les groupes naissent souvent de rencontres fortuites comme on le disait au début. Moi, j’ai rencontré Chet Baker parce que Jacques Pelzer m’avait demandé si j’étais libre pour venir jouer un gig de dernière minute à Liège. Si je n’avais pas été libre ce soir-là, ma vie aurait peut-être été différente. C’est un peu comme Eric Legnini qui est allé jouer à la jam au Sounds un soir où Flavio Boltro et Stefano Di Battista étaient là. A l’époque ils n’étaient vraiment pas connus. Puis, Eric est allé faire la jam à Paris, il s’y est installé et il est devenu le Legnini que l’on connait. Il suffit d’une rencontre. S’il était resté chez lui ce soir-là, sa vie aurait été différente aussi. La vie, c’est un peu comme le ski, tu passes une porte, puis une autre et puis si tu ne passes pas la suivante tu es ailleurs…

Quand tu as rejoins Barbara et Alain, tu as senti que tu pouvais apporter quelque chose, voire faire dévier le groupe ?

JLR : J’avais envie de cet univers. J’aimais bien l’éthérité, si j’ose dire, de la voix de Barbara, qui est très personnelle. L’aigu a un timbre particulier. J’adore la voix, c’est l’instrument le plus naturel qui existe, j’adore ce son particulier. Moi-même j’aime chanter. D’ailleurs, dans le trio je chante aussi. J’ai toujours essayé de moduler les sons depuis que je fais de la musique. J’ai appris cela aussi avec Chet Baker, justement, parce qu’il chantait tout le temps. On était en voiture pendant des kilomètres et il chantait. On pouvait imaginer les harmonies que l’on allait réaliser plus tard. J’aime la voix et celle de Barbara en particulier. De même, dans le jeu de guitare d’Alain, il y a quelque chose de différent. J’avais vraiment envie de mêler mon son à cet univers-là, je dirais même plus, mêler ma voix à cet univers-là. On dit souvent de moi que je fais chanter mon instrument. C’est un peu vrai, c’est ce que je veux faire. Il m’a fallut pourtant longtemps avant d’accepter ça. Il y a toujours eu quelque chose de péjoratif envers celui qui joue de la contrebasse à cinq cordes : «C’est parce qu’il ne sait pas monter vers les aigus !», etc. J’ai entendu de tout. Mais comme j’aime la voix, cette cinquième corde, cette corde aigüe, me donne encore plus d’expressivité. J’ai plus de sustain sur la corde aigüe. Elle est plus longue pour le même son, c’est ce qui la rapproche un peu de la voix, je crois. J’aime jouer sur la texture du son, j’ai l’impression que c’est de la pâte à modeler.

 

 

A+

(Merci à Jos L. Knaepen pour les photos !)

 

 

 

 

 

14/02/2014

Vincent Thékal Quartet à l'Archiduc

Vincent Thékal cultive avec bonheur et pas mal de style le bop des années d’or.

En cette fin de samedi après-midi à l’Archiduc, entouré de Lorenzo Agnifili (p), Garif Telzhanov (cb) et Wim Eggermont (dm), le saxophoniste français revisite  quelques-uns des grands thèmes de jazz, tels que «Sonnymoon For Two», «Airegin», «Witchcraft», «I Can’t Get Started» ou encore «Confirmation».

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Loin de se contenter d’une énième imitation, le quartette injecte, au contraire, pas mal de créativité et de modernité dans le son, le groove et les arrangements. Ça swing et ça balance avec un maximum d’énergie, et la musique circule avec aisance entre les musiciens. Pas de doute, ils sont là pour le plaisir.

Le phrasé de Thékal peut évoque parfois Lee Konitz, parfois Sonny Rollins ou Dexter Gordon, mais, ici encore, le ténor insuffle sa personnalité, impose sa voix chaude, sensuelle mais parfois aussi plus rageuse.

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Au piano, Lorenzo Agnifili (un jeune pianiste à suivre) impose un jeu ferme et souple à la fois. Les notes coulent et brillent sous ses doigts. Il évite les fioritures inutiles pour habiller simplement et efficacement ces thèmes illustres.

Dans son coin, Garif Telzhanov enchaîne les accords dans un jeu profond, il casse l’attendu et le banal avant de relancer sobrement le leader. Avec Wim Eggermont à ses côtés – impeccable gardien du tempo, ni trop strict, ni trop lâche – ils forment une rythmique infaillible. La musique vit, évolue, se transforme et se déforme joliment.

Et puis, parce qu'on est là pour s'amuser, Thékal et ses amis nous proposent encore «Without A Song» ou «I Loves You Porgy» dans des versions parfois un tout petit peu out, juste pour le plaisir… Voilà un bon "p’tit" jazz d’après shopping qui redonne de la pêche.

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Vincent Thékal va bientôt publier son premier album – dans une autre configuration (Armando Luongo (dm) et Daniele Cappucci (cb), et sans doute un autre esprit – qui fera cette fois la place belle aux compositions originales. On est déjà impatient d’entendre ça…

 

 

 

A+

 

13/02/2014

Fisrt Floor - Lift

Lift, c’est d’abord la rencontre d’une voix et d’un souffle.

La voix, c’est Emily Allison, le souffle c’est Thomas Mayade.

Elle chante, il joue du bugle.

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Mais Lift est aussi et surtout un véritable groupe dans lequel on retrouve Dorian Dumont (p), Jérôme Klein (dm) et Lennart Heyndels (cb).

First floor est leur premier album. Un album qui vous emmène, avec douceur et souplesse, au-dessus des nuages, là où l'horizon se dégage et s'ouvre à tous les possibles.

Ecoutez la magnifique et bien nommée ballade «Lift», vous comprendrez.

Ensuite, voyagez aux rythmes des humeurs changeantes et des tourbillons mélodiques. Vous irez de surprises en surprises.

Lift se joue des difficultés techniques et harmoniques, et les affronte pour en faire des atouts, des complices. Ce sont dans ces moments-là que la beauté surgit et que tout paraît simple et évident. Pourtant, chaque morceau recèle sa part de mystère et de secret. Si le groupe nous donne quelques clés, il nous invite surtout à pousser certaines portes pour aller explorer, fouiller et finalement s'abandonner. Lift nous invite à la réflexion et au dialogue avec une grande finesse. Les mots sont cousus, malaxés, pétri avec délicatesse. Ils s'unissent poétiquement les uns aux autres et finissent par se mêler au souffle chaud de la trompette qui transforme l'air en un moelleux et irréel tissu de velours.

Le swing nonchalant, le groove sensuel et les rythmes ralentis nous bercent («Lift», «Kaléidoscope»), mais les accélérations subites ou les agitations soudaines («For Jan» ou «For All We Know») nous empêchent de nous appesantir. Lift n'a pas peur de retourner les idées ni de ressasser les souvenirs, mais il aime aussi provoquer l’avenir. Comme une horloge qui aurait perdu la notion du temps.

La contrebasse de Lennart Heyndels claque autant qu'elle rassure. Le drumming de Jérôme Klein souligne la crête de paysages imaginaires ou tente de définir des silhouettes furtives. Le jeu lumineux et étincelant de Dorian Dumont agit comme la caresse d’un fouet lors d’une étreinte furieuse. Il alterne fougue et tendresse.

Quant aux compositions, elles sont raffinées et s’enveloppent dans l’écrin d’arrangements finement ciselés. Et comme si cela ne suffisait pas, Lift invite trois amis à les accompagner.

Il y a d’abord David Linx, qui joue presque autant le rôle de passeur et d'éclaireur que compagnon de route. Il rehausse de son inimitable timbre «Dreamscape» et «Solstice». Il y a aussi le saxophoniste Christophe Panzani (qui a joué avec Carla Bley, Da Romeo, Hocus Pocus ou Drops) qui raffine «Dreamscape» et «Clin d’œil» d’un supplément d’âme. Et puis, il ne faudrait pas oublier Sandrine Marchetti qui, le temps d’un morceau («Sur le fil»), installe au piano son jeu poétique et diaphane.

First Floor n’est qu’un premier palier dans l’univers très personnel et singulier de Lift, et après plusieurs écoutes, il ne donne qu’une seule envie, aller encore plus haut.

 

Teaser LIFT - 1st Floor from LIFTmuzic on Vimeo.

 

 

A+

10/02/2014

Michael Godée, Eve Beuven Quartet - MEQ au Sounds

Est-ce la mélancolie douce amère qui se dégageait de Noordzee qui a attiré Michaël Godée dans les filets mélodiques tendus par Eve Beuvens ou bien, est-ce le chant ensorceleur du soprano de Michaël Godée qui a séduit la belle pianiste belge?

Toujours est-il que ces deux musiciens se sont trouvés un terrain musical commun.

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Le projet MEQ (pour Michaël Eve Quartet) respire les embruns, les étendues frileuses, la douceur blanche.

Ce soir du 31 janvier au Sounds, le public est très attentif au dialogue subtil qui s’établit entre les musiciens. Le toucher de la pianiste est délicat. Eve effleure le clavier dans une gestuelle large, ample, presque théâtrale. Elle se balance doucement de gauche à droite, elle semble flotter au dessus du clavier, au rythme des mélodies.

Michaël Godée, au devant de la scène, délivre un jeu pur, clair et bien défini. Il va souvent chercher les notes hautes, pour ajouter de la légèreté à la finesse. Son jeu est chatoyant, souple et contorsionnant. Mais il sait aussi être plus virevoltant et certains solos (sur «Nous n’irons plus au bois», par exemple) sont de vraies prouesses.

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«A», un morceau chaloupé et sensuel, ne se laisse pas faire facilement non plus. Les chemins parfois assez tortueux qui mènent au thème donnent l’occasion au soprano de s’affranchir de quelques trouvailles plus incisives encore.

Les deux co-leaders ne sont pas seuls et ils peuvent compter sur une rythmique sobre mais très efficace. Thomas Markusson, contrebassiste au jeu profond et feutré, ne se contente d’ailleurs pas d’un simple accompagnement. Régulièrement, il injecte quelques phrases plus musclées dans le discours poétique de l’ensemble.

Eve en profite pour dialoguer tendrement avec lui avant d’imposer plus autoritairement son jeu, toujours aussi lumineux et aérien. De son côté, Johan Birgenius, derrière sa batterie, use avec beaucoup d’à-propos de balais et de fines baguettes.

Chez MEQ, l’obsession de la mélodie est évidente jusque dans le solo de contrebasse, en introduction à «En Lang Fredag», très inventif et sophistiqué, qui reste cependant d’une très grande lisibilité.

Si le swing ne semble pas être le moteur principal du groupe, il s’infiltre cependant partout dans des compositions évolutives. Un tempo sous-terrain, retenu, serré et sourd se dégage sur «Dokker», tandis que «Silly Sally», est délibérément plus enlevé, plus tendu.

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Chacun des chorus permet d’ouvrir une porte imaginaire vers un autre. Couleurs et rythmes se mélangent avec délicatesse et le groupe fait régulièrement références, par petites touches, à la musique classique, à la tarentelle, à la musique médiévale, à l’orientalisme aussi parfois… Bref, il nous fait voyager.

La musique de MEQ ressemble à ces nuages qui défilent rapidement sur les îles des mers du nord. La luminosité, les couleurs et les températures changent tout le temps. La musique joue les surprises, ne cesse de se renouveler. Les musiciens brassent les sentiments, passent du chaleureux au frissonnant, du spleen à l’insouciance, de l’incertitude à l’évidence. Dans ce faux calme, tout est sensible et doux.

Un joli concert où la sobriété côtoie l’élégance et le raffinement, où le jazz doux, souvent mélancolique, n’hésite pas à laisser entrer quelques jolis rayons de lumière.

Une ode à la tendresse et à la flânerie non dénuées de surprises. Bref, un concert qui fait du bien.

 

 

A+

(Merci à Didier Wagner pour les photos ! )

 

05/02/2014

Hugo Carvalhais - Particula

 

Ce n'est pas un disque, c'est un voyage dans l'espace et dans le temps. Sans aucun repère tangible.

Hugo Carvalhais travaille sur les sensations et sur l'esprit de la musique. Une musique totalement - ou presque - immatérielle et très flottante.

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Le jeune contrebassiste portugais – qui s’est déjà fait remarqué aux côtés de Tim Berne, entre autres - a rassemblé autour de lui des improvisateurs talentueux et inventifs, leur laissant beaucoup d'espace de liberté. Est-ce lui qui lance les pistes de réflexions ? Est-ce lui qui pose les bases de l'histoire ?  En tous cas, naturellement et en toute confiance, il lâche habilement la bride. L'intelligence et la sensibilité des musiciens font le reste. Dès lors, les ambiances évoluent au fil de conversations souvent murmurées, parfois évoquées ou simplement esquissées…

Particula – sorti l’été dernier chez Clean Feed - porte bien son nom : tout se construit, tout s’étiole.

«Flux», ce long morceau atmosphérique qui ouvre l’album, nous met en apesanteur, nous lâche dans l'espace et nous laisse peu de chance de nous raccrocher à quelque chose de concret, de connu ou de rassurant. On plonge - ou plutôt l'on s'élève indéfiniment - dans l'inconnu. L'archet de Carvalhais glisse sur les cordes de la contrebasse pour mieux se mêler aux gémissements du violon de Dominique Pifarély, plus surprenant que jamais. La musique prend une forme indéfinie. Nébuleuse.

Et soudain, la progression s'arrête nette. Nous voilà plus encore livré à nous-même, simplement guidé ou balloté par le soprano désarticulé d’Emile Parisien. Nous voilà suspendu dans le vide. Relié à rien. Perdu.

Une note de piano (du formidable Gabriel Pinto) rebondit alors à distance, irrégulièrement, tandis que les balais de Mario Costa fouettent vivement les tambours de sa batterie. Tout s’ouvre plus encore. C’est sûr, le voyage ne fait que commencer.

«Chrysalis» se désintègre en mille éclats, «Simulacrum» surprend pas ses secousses (le piano de Pinto devient bouillonnant) et tente de nous ranimer, de nous ramener sur terre. Les légers effets électroniques ajoutent à l'ambiance spatiale et oxygènent un univers décidément bien étrange. «Omega» semble se développer en lignes parallèles. Le quintette brouille les pistes, nous prend toujours à rebours.

Les dialogues, comme chantés à demi mots, s'établissent petit à petit. Ils sont amorcés dans un morceau, continués dans un autre, pas vraiment résolus dans le suivant. Les idées évoluent inlassablement. Voilà ce qui donne certainement la cohésion à l'album. C’est ce fil conducteur créatif, souple et fragile, qui se développe tout au long du disque et qui nous empêche de décrocher. Alors, on finit par saisir les repères, par sentir des points de ralliement, par comprendre ces constructions complexes. Le squelette musical se dessine, les bribes de mélodies s'y déposent et finissent par l'habiller entièrement, pour un instant, pour un instant seulement.

«Madrigal», en rythmes plus vivaces, nous ramène alors à la vie - ou nous donne l’illusion de la vie - avant qu’«Amniotic» nous fasse tout oublier et ne referme en douceur ce voyage intemporel qu’est Particula.

Qu’avons-nous vécu ? Qu’avons-nous ressenti ? Pour le savoir, on replace le cd dans le lecteur et l’on recommence l’expérience.

 

 

A+

 

 

 

 

 

02/02/2014

Raffaele Casarono Locomotive au Sounds

Quasi complet et archi bourré. Samedi 25 janvier, le Sounds avait fait le plein. Comme la veille, du reste. Heureusement, Sergio m’avait dégoté une petite place près de la scène. Me voilà entouré de charmantes italiennes, dont certaines avaient fait le déplacement tout spécialement de Lecce… Cet engouement était provoqué par la venue du saxophoniste Raffaele Casarano, mais aussi et surtout par la présence exceptionnelle de Giuliano Sangiorgi (leader du groupe Negramaro), véritable pop star en Italie. Autant dire que ça parlait italien à toutes les tables.

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Raffaele Casarano et son Locomotive (Marco Bardoscia (cb), Marcello Nisi (dm) et l’audacieux  Mirko Signorile (p)) présentaient leur dernier album, Noé, sorti tout récemment sur le label de Paolo Fresu, Tǔk Music. Un album apaisé, sensuel et délicat.

Depuis ses débuts, Casarano a affiné son style et on peut même dire qu’avec Noé, il a trouvé une vraie ligne directrice. Les choix sont plus clairs et bien définis. Bien entendu, on y retrouve toujours les influences qui peuplent son univers, mais elles sont mieux maitrisées. Les delays, échos et autres effets sont utilisés avec beaucoup plus de parcimonie.

Ce que le saxophoniste n’a pas abandonné par contre – mais, ici aussi, tout est mieux canalisé – c’est l’énergie. Car Casarano se donne à fond. Il va chercher très loin la moindre mélodie pour la malaxer, la triturer et l’explorer avec intensité ou rage presque. Le leader n’a pourtant pas un son puissant et c’est plutôt dans la façon dont il projette les sons et les moments où il le fait qui donnent cette impression. On pourrait d’ailleurs dire la même chose de Marco Bardoscia, à la contrebasse, qui semble être un «propulseur» de tempi. Il vient constamment booster le rythme et marquer le temps avec force, tout en jouant avec les intervalles et les silences. Marcello Nisi, quant à lui, frappe sèchement et, en bon complice, donne une réplique parfaite au contrebassiste. Simple, malin et efficace.

Tout cela permet à Mirko Signorile de profiter de grands espaces pour développer un jeu lumineux et fiévreux. Les attaques sont souvent tranchantes, le phrasé vif et le jeu ouvert. Mais il sait aussi se faire très lyrique, voire romantique, en évitant toujours la facilité.

Ce mélange de jazz mainstream et de modernité offre une belle lisibilité musicale non dénuée de surprises ni de trouvailles. «Oriental Food», «Gaia» ou «Legend» - thème fétiche de Casarano - font mouche.

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Le public est chaud et, quand Giuliano Sangiorgi monte sur scène, une certaine frénésie parcourt la salle.

La voix graineuse, un peu trainante et légèrement éraillée, Sangiorgi salue son public et prend la pose. Il sait y faire. Il se laisse emmener par les notes clairsemées du pianiste, le laisse organiser quelques phrases bluesy et enchaîne «Blue Valentines» de Tom Waits et «My Funny Valentine» qu’il termine de façon assez musclée. La voix est envoûtante et le chanteur s’intègre parfaitement à l’ensemble.

On élargit le jazz, on laisse entrer un peu de chanson et un peu de pop, mais on garde l’esprit et on laisse toujours de la place à l’improvisation et à la magie de l’instant.

Locomotive n’a pas peur de prendre des risques, de tordre un peu la musique pour mieux se l’approprier. La présence d’un guitariste, Giancarlo Del Vitto, invité à rejoindre le groupe pour quelques morceaux, n’y est sans doute pas pour rien non plus.

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Pour terminer ce très long set, le groupe reprend un traditionnel italien, «Lu rusciu de lu mare», magnifiquement intimiste et mélancolique, dont les arrangements rappellent un peu le merveilleux «From Gagarin’s Point Of View» d’E.S.T de la grande époque.

Et après une pause bien méritée - dans une joyeuse ambiance - toute la bande remonte sur scène et se lance dans une sorte de grande jam – près d’une heure, quand même - offrant compos personnelles (de Casarano ou de Sangiorgi, «Solo per te»), standards de jazz et reprises pop («No Surprises» de Radiohead entre autres)...

Oui, c’était la fête au Sounds, et le jazz italien - décidément souvent surprenant - était une fois de plus très convainquant ce soir.

Grazie mille e arrivederci a tutti.

 

 

A+

 

 

 

26/01/2014

Rendez-vous à Tournai

Plus que 9 fois dormir et s’ouvrira à Tournai la troisième édition du Festival de Jazz.

Rappelez-vous, j’avais parlé de deux précédentes éditions, qui avaient tenues toutes leurs promesses, sur Citizen Jazz (d’abord ici et puis ici).

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En 2013, les organisateurs avaient tiré les leçons d’un premier essai assez ambitieux (presqu’un coup de maître) avec bonheur. Le Tournai Jazz Festival reprend donc la même formule cette année et l’affine encore un peu plus. Outre le patio et l’habituelle salle Jean Noté, la salle Lucas ouvrira également ses portes pour accueillir au total 11 concerts pendant deux jours.

Du côté de la programmation, Geoffrey Bernard (l’un des principaux initiateurs du projet) et ses amis se sont, une fois de plus, plutôt bien débrouillés pour proposer une affiche originale et bien alléchante.

Voyons ça en images et en musiques…

Vendredi, c’est Elia Fragione (dans un registre pop jazz) qui donnera le coup d’envoi, et l’intenable Daniel Willem et son Gipsy Jazz Band qui fermera le ban.

 

 

Entre les deux, Tournai aura les honneurs de l’excellent Jef Neve (avec son Sons Of A New World) et l’étonnante - et très réussie - évocation de Billie Holiday par Viktor Lazlo (vu l’année dernière au Théâtre Le Public à Bruxelles, je vous le recommande).

Samedi, après le drôle et touchant conte musical pour enfants de Toine Thys, «La Mélodie Philosophale» (vu l’été dernier au Gaume Jazz. Je vous le conseille vivement, même si vous avez passé l’âge), Ivan Paduart se produira en trio, avec Hans Van Oosterhout et Philippe Aerts. Ça commence donc très bien, non ?

Et ce n’est pas fini !

Il y aura Electrophazz, Les Swing Hommes

 

 

Mais il y aura aussi, ni plus ni moins, la fabuleuse chanteuse Youn Sun Nah pour un concert envoutant et frissonnant à souhait (je vous le garantis), suivi par le trio de Avishai Cohen, (qui avait mis tout le monde d’accord lors du Jazz Middelheim en 2012 !).

 

 

Ça promet !

Mon petit doigt me dit qu’il ne faut plus tarder à réserver… tout est bientôt sold-out ! Vite !

On se retrouve là-bas ?

A+

 

05/01/2014

Octurn - Songbook of Changes - au Sounds

On avait quitté Octurn sur un programme très ambitieux (trop?) qui réunissait six musiciens du groupe et six moines chanteurs venus tout droit du Tibet. J’en avais parlé ici à l’époque. Un album est sorti ensuite (là, par contre, je n’en ai pas parlé et j’en suis confus). Il faut admettre que, si la musique de Kailash est très intéressante et même très prenante, sur disque, elle semble perdre un peu de la puissance émotionnelle que l’on ressentait sur scène. Kailash est quand même une expérience assez particulière que je vous invite à essayer. Pour cela, ouvrez bien grand votre esprit, oubliez tout et laissez-vous faire…

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L’Octurn nouveau - réuni ce samedi 4 janvier au Sounds - est réduit à quatre… Mais peut-on parler de «réduction» lorsque le groupe se compose de Dré Pallemaerts (dm), Jozef Dumoulin (keys), Fabian Fiorini (p) et bien sûr Bo Van Der Werf (bs) ?

L’esprit est toujours aussi aventureux et créatif, mais peut-être plus dans les «habitudes» octuriennes. «Habitudes», pour un tel groupe, n’est certainement pas synonyme de banal, simpliste ou irréfléchi. Bien au contraire. Cette fois-ci, et selon les dires de Bo, Octurn travaille sur des blocs, des modules aléatoires. Les modules étant une mélodie ou une structure que chacun des musiciens peut rejoindre, influer ou tordre selon son humeur ou sa sensibilité du moment.

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La musique ressemble donc à une grande roue qui tourne doucement et dont les balancelles, arrivées à un certain point, se retournent et influencent ainsi la vitesse de rotation ou même l’équilibre de l’ensemble. C’est un peu aussi comme du sable qui coule entre les doigts dont le débit fluctuant semble difficilement contrôlable.

La musique glisse et s’infiltre entre les formes et les rythmes lancinants avec sensualité ou angoisse, avec force ou avec une extrême délicatesse.

Chaque morceau est un tissage complexe qui, au final, offre des motifs inimaginables.

Chaque thème se développe souvent lentement mais avec intensité. Ils remuent les sens, doucement, profondément. Tout est mouvement, progression, transformation.

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Les courtes phrases répétitives et nuancées de Bo Van Der Werf se fraient un chemin entre le drumming limpide et fin de Dré Pallemaerts. Du bout des ses baguettes ou des balais, il brasse les tempos feutrés et ciselés puis soudainement claquants.

Le piano de Fabian Fiorini - qui alterne mélodies romantiques et abstractions - donne la réplique au Fender Rhodes trafiqué de Jozef Dumoulin. A l’aide de nombreux oscillateurs, convertisseurs et autres pédales d’effets, le grand Jozef module sans cesse les nappes de sons. Il les étire, les étouffe. Il en fait des voiles, des courants d’air.

Le son minéral se mêle au son aquatique. La musique ressemble parfois à une anamorphose de Kertész. Les sons se tordent avec souplesse et élégance et trouvent toujours leur chemin.

L’univers est étonnant, envoûtant et passionnant. On vibre, on rêve, on frissonne, on flotte.

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Le groupe explore une autre façon de dépouiller la musique, de la purifier presque. Octurn nous raconte des histoires comme lui seul peut le faire, avec un style incomparable, avec poésie et intelligence. Il rouvre des pistes à la musique improvisée et nous libère à nouveau l’esprit.



PS : Au fait, qui a dit (comme je le soulignais dans le billet précédent) que cette musique, que ce jazz ultra contemporain, n’intéressait personne ? Ce soir – et la veille, déjà – le Sounds était blindé ! Et cela ne fait pas plaisir qu’à Sergio, croyez moi.

A+

 

29/12/2013

Sun Rooms au Vecteur à Charleroi.

Qui a dit que le jazz – et le jazz avant-garde en particulier – n’intéressait personne ?

Dimanche 15 décembre, le Vecteur à Charleroi nous a prouvé le contraire. Et ce soir-là, je me dis qu’il y a vraiment encore trop peu d’endroits à Bruxelles pour défendre ce genre de jazz. Trop peu, cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas. C’est juste qu’il y en a… trop peu…

En collaboration avec Point Culture, le Vecteur a donc invité cette fois-ci le trio Sun Rooms. Et la salle est bien remplie.

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Bien sûr, une bonne partie du public est venue pour écouter la première partie assurée par les élèves de l’Académie de Musique de Charleroi (où l’on retrouve des professeurs tels que Sabin Todorov, Felix Zurstrassen, Manu Bonetti, Jacques Pili ou encore Julie Dumilieu). N’empêche, après cette jolie prestation, la salle ne désemplira pas.

On remarque aussi dans le public certains aficionados du genre (croisé du côté de Gand, Anvers et autres endroits interlopes…). Ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion de voir ce trio américain.

Sun Rooms, c’est donc le groupe du vibraphoniste chicagoan Jason Adasiewicz (tout content d’être à Charleroi, comme il me dira après le concert, car il a appris que l’on surnommait notre chère ville du Hainaut le «petit Chicago»… Pas sûr que ce soit vraiment valorisant), Mike Reed à la batterie et le norvégien Ingebrigt Haker-Flaten (membre de The Thing ou encore Atomic).

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Avec le premier morceau, quasiment improvisé, on entre de plain-pied dans un jazz très libre où flotte l’esprit des Eric Dolphy, Bobby Hutcherson et de l’AACM… Pas de doute, on sait d’où ils viennent.  Contrairement à Spacer - dernier album du groupe sorti en 2012, qui se joue plus en subtilité et en souplesse - tout ici est boosté, bousculé, décuplé. Modernisé et actualisé aussi.

Ça file à cent à l’heure. L’énergie y est incroyable. Et on se la prend en pleine face, comme le souffle d’une explosion inattendue.

Après avoir réinventé «Varmint», le groupe enchaîne quelques-uns des morceaux du dernier album, comme «Bees», qui permet au contrebassiste d’exécuter un solo d’une intensité incroyable. Haker-Flaten triture l’instrument, fait rouler ses doigts sur les cordes et les fait claquer sans ménagement. Il tire dessus comme s’il voulait les arracher, leur faire rendre leur dernier cri. Le groove est puissant.

Mike Reed impose un drive furieux, aussi haletant que swinguant. Il attise les temps, pousse le tempo. Juste un peu en avant…  Puis, il y a ces moments où il est en parfaite symbiose avec Adasewicz. Il le suit comme son ombre. Sur des chemins sinueux. Le pilotage est rapide et précis. La partition est complexe et pleine de rebondissement. Le batteur et le contrebassiste respirent ensemble avec le vibraphoniste.

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Si tout cela sonne de façon très moderne, Sun Rooms a cependant bien ancré son jazz dans la tradition. Il connaît parfaitement ses racines et peut se permettre d’en faire fleurir des fruits aux goûts bien étranges et «Classic Row» (?), d’un classicisme ultra moderne et déjanté en est la preuve. Sun Rooms donne ensuite sa version de «Boo Boo’s Birthday» de Monk puis de «Warm Valley» du Duke.

«Rose Garden» est quant à lui aussi plus léger, plus relâché. Le rythme est légèrement ralenti, mais les phrases restent toujours interpellantes et les dialogues aussi inventifs.

Le jeu de Jason Adasewicz reste toujours vif, extrêmement mobile. Il joue sans discontinuer avec la résonance de l’instrument. Le son ne cesse de rebondir et nous maintient dans une sorte d’univers clos.

Et l’intensité rythmique reprend vite. Les morceaux se reconstruisent sur des métriques étranges. Il y a une façon «Monkienne» de décaler les tempos et les rythmes. Jason Adasewicz attend avant de frapper. Un millième de seconde. Juste avant ou juste après le temps. Et ça change tout. Cela donne un relief incroyable, une incertitude excitante, une cassure grisante.

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Soudainement, le contrebassiste fait glisser l’archet sur les cordes. La musique se liquéfie alors, et le temps se suspend. On tombe dans une sorte d’abîme. Et puis, petit à petit, on se raccroche ici ou là. Et l’on remonte pas à pas. Jusqu’à la lumière, l’oxygène, la délivrance. La musique ressemble à de la poussière d’étoiles après l’implosion d’un météorite. C’est l’apaisement, la sérénité presque, avant que la machine ne reparte de plus belle.

Sun Rooms mélange les sentiments, creuse son style, y va sans concession et ne laisse jamais retomber la tension. Même dans les moments où la mélancolie remonte à la surface, tout est nerveux, rempli de messages et d’intentions. Rien n’est laissé au hasard. Chacun des musiciens reste attentif à l’autre, et chaque note fait sens. Même quand le trio reprend des standards, il se les accapare, leur redonne du sens, les replace dans le contexte.

Ce jazz, beaucoup plus accessible qu’on ne le croit, ne laisse pas indifférent car il est joué avec une telle ferveur et une véritable honnêteté qu’il ne peut que nous toucher. Le public ne cache d’ailleurs pas son enthousiasme.

Sun Rooms prépare un troisième album, espérons qu’ils aient la bonne idée de revenir nous le présenter en Belgique…



A+

15/12/2013

La Scala - Jazz Station

Ce qui est bien avec les «invitations au jazz hors frontières» de la Jazz Station c’est que plus ça va plus ça explore. En ouvrant la scène régulièrement au jazz allemand, canadien, hollandais, luxembourgeois et autres, le «club» propose souvent des choses de plus en plus étonnantes. (Le Pelzer à Liège tend un peu vers ça aussi, dernièrement… On ne peut qu'encourager ces initiatives).

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Ce vendredi 13 - quelle chance ! - c’est La Scala qui était sur scène pour représenter la France (la veille, il y avait eu Anne Quillier et le lendemain EGO système).

Groupe atypique (un violoncelle, un violon, un piano et une batterie), La Scala est né il y a près de deux ans à la suite d’un commande pour un  spectacle de théâtre. Ses membres ne sont (presque) plus à présenter puisqu’on retrouve les frères Ceccaldi - Théo (violon) et Valentin (violoncelle) - (croisé chez Walabix, Marcel et Solange, Méderic Collignon, Manu Hermia, l’ONJ d’Olivier Benoit), Roberto Negro (p) (entendu avec son propre trio ou aux côtés de Luis Vincente ou David Enhco – en janvier au Winter Jazz Festival) et  Adrien Chennebault (dm) (lui aussi chez Walabix et dans le trio de Roberto Negro).

Le jazz de La Scala est principalement basé sur l’improvisation et la musique très contemporaine.

La musique rappelle parfois plus Schönberg et Stockhausen que nos amis Parker et Gillespie. Pourtant, un ou deux morceaux prêtent un peu (un tout petit peu) le flanc au swing. Certes, il est plus évoqué que flagrant. Mais n’ayez crainte, l’intelligence, l’humour et l’énergie de nos quatre gaillards rend tout cela plutôt accessible.

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Il est certain que la configuration et la mise en avant des cordes donnent une couleur toute particulière au groupe.

Sur scène, les quatre musiciens sont hyper concentrés. Les yeux fermés, extrêmement attentifs à la musique de chacun, ils sont tous plongés dans un univers commun.

Avec eux, on navigue entre tourments intériorisés et démence festives et débridées.

Roberto Negro (auteur de la plupart des compositions) aime les phrases très courtes et resserrées. L’articulation est vive et le jeu très percussif (dans l’esprit des Matthew Shipp et consorts). Ses faux ostinati répondent - ou rivalisent – au jeu très heurté de Chennebault. Le batteur a la frappe sèche et tranchante. Ses baguettes et mailloches rebondissent sur toutes les parties de l’instrument, avec précision et justesse.

Au-delà d’une recherche harmonique complexe, le groupe travaille aussi le son. Celui-ci est en perpétuel mouvement et en incessantes transformations provoquant indéniablement les émotions.

Il y a de la finesse dans la recherche sonore. On fait chanter le moindre élément. L’archet se déchiquète d’abord sur les cordes du violon pour le faire crier, puis les frôle et les caresse - à rebrousse-poil - pour les faire miauler. Le violon se joue aussi parfois comme une guitare presque rock. Les cordes du piano sont frappées à l’intérieur, carillonnées, altérées ou étouffées… Les instruments sont sans cesse détournés.

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Tout s’ouvre, respire et vit. Et toutes ces impros démentes finissent toujours par retomber pile-poil sur un motif simple et limpide, comme si l’on voulait nous remettre sur le droit chemin.

Le quartette progresse souvent dans la délicatesse et le dépouillement avant d’assener les coups et terminer en une implosion violente («Zapoï», par exemple). Ou bien il fait évoluer lentement mais intensément une pâte sonore à la manière d’un pseudo blues («Dodici»).

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Si la musique demande autant d’attention que d’énergie (tant de la part des musiciens que des auditeurs), elle est très évocatrice et le spectacle se retrouve aussi sur scène. Une fois lancés, il faut voir les quatre artistes se démener, se débattre, tenter de se délivrer de chaînes invisibles et de rentrer corps et âme dans les rythmes et la transe. Si elle est cérébrale, la musique parle tout autant à l’esprit qu’aux viscères.

Alors, La Scala nous laisse deux choix : soit on s’enfuit, soit on est épris. Mais la tension est tellement puissante et attractive, et le relâchement tellement apaisant, que l’on ne peut que succomber.

La Scala fait éclater les barrières. S’il y a du jazz chez eux, il est assurément dans l’improvisation, dans le lâcher prise et dans cette constante fuite en avant vers l’inconnu.

Singulier, déconcertant parfois, osé… salutaire. Ce jazz-là existe et c’est tant mieux.



A+

 

 

 

10/12/2013

Lionel Beuvens Quartet - Jazz9 à Mazy

Je n’avais eu l’occasion de voir le nouveau quartette de Lionel Beuvens que lors du dernier Belgian Jazz Meeting à Liège. A peine une demi-heure et trois morceaux, c’était un peu court. Mais cela m’avait mis l’eau à la bouche. D’autant plus que Trinité, l’album paru chez Igloo, avait déjà pas mal tourné sur la platine et m’avait agréablement chatouillé les oreilles (et je n’en n’ai même pas parlé… quelle honte!).

Grâce au Jazz Tour, le groupe était à Jazz9 ce samedi 7 décembre. Pas d’hésitation, direction Mazy.

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Je m’attendais à un concert d’une belle tenue, mais pas d’une telle intensité et d’une telle inventivité.

Avec «A», qui ouvre le bal, le groove monte rapidement. C’est comme la corde d’un arc que l’on tend. Toujours plus fort, toujours plus loin. C’est comme une fièvre qui monte sans que l’on ne s’en rende vraiment compte.

Au piano, Alexi Tuomarila attise la cadence. Avec frénésie, agilité et précision, ses doigts courent sur le clavier. Il nous emmène au sommet d’une montagne russe et puis nous lâche dans une descente sinueuse et vertigineuse. Le wagonnet est fou et sans frein.

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Brice Soniano malaxe avec force les cordes de sa contrebasse, tout en nervosité ronde et enveloppante. Les cordes claquent avec profondeur et puissance. C’est à la fois haletant et rassurant. Il joue avec les silences et les espaces. Il oxygène et fait respirer la musique, il donne du souffle aux rythmes.

Ouf, nous voilà dans un creux. Tout se calme… faussement. La trompette de Kalevi Louhivuori, mi-brumeuse, mi-claquante, prend le relais. Le son est feutré, étiré et nuancé. Rien ne vient de façon abrupte et encore moins attendue.

Les solos s’enchaînent sans forcer. Et «s’enchaîner» est vraiment le mot. Ils se fondent les uns aux autres. Sur des tempos fluctuants où la puissance se confond avec l’énergie. La démonstration est superbe.

En tant que batteur, le leader sait faire exister le groove, sans nécessairement l’imposer ou le faire trop remarquer. Et en tant que compositeur, il sait aussi faire remonter à la surface tout le lyrisme et la poésie des harmonies et des mélodies. Voilà certainement les forces de Lionel Beuvens.

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Il faut admettre aussi qu’il a trouvé, dans le chef d'Alexi Tuomarila (son ami de longue date) un partenaire idéal et un complice parfait pour libérer sa musique.

Le toucher du pianiste finlandais est en tout point remarquable. Il enchaîne avec une clarté déconcertante les successions d’accords arpégés. Il injecte de la luminosité à chaque note. On le sent plein d’idées qui ne demandent qu’à être partagées.

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Quant au trompettiste, il ne prend jamais la route prévue, celle qui pourrait rassurer. Son jeu est plein d’inventivité. Même dans les codas, il trouve encore le moyen de surprendre. Le son est pur, pareil à un ciel d’hiver débarrassé de toute pollution.

On pense parfois à une version moderne des Fats Navarro ou Thad Jones, ou à tous ces souffleurs de hard bop qui jouaient leur vie sur un chorus.

S’il y a de la transe dans certains morceaux («Mucho Loco», bien loin de la version enregistrée) il y a aussi de la douceur et de la lenteur qui évoquent des plaines désertes, nues et froides (sur «Fragile» notamment). Louhivuori utilise des effets électro pour déposer par nappes successives ses chants aériens et fantomatiques (ici, c’est à Arve Henriksen que l’on pense).

Les deux sets passent vite. Sans que l’on ne s’en rende compte. On ne s’ennuie pas un seul instant.

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Dans la foulée d’une tournée pareille (c’était la quinzième date consécutive ce soir, il y avait eu les JazzLab Series avant) on aimerait que le groupe entre à nouveau en studio, immédiatement, pour graver ce moment, pour poser un jalon et mesurer le bond artistique accompli depuis l’enregistrement de Trinité.

Il serait dommage de laisser retomber le soufflé. On sent dans ce groupe une spirale ascendante intense et créatrice.

Deux rappels – et pas de faux rappels – viendront à peine à bout d’un public enthousiaste mais surtout conquis. Du jazz comme celui-là, tout le monde en redemande.

Ça tombe bien, le groupe sera encore en concert à St Georges sur Meuse, à la Jazz Station, au Monk, à Eupen et St Hubert. Ne ratez pas ça !



A+

 

 

 

08/12/2013

Jazz et livres. Sol et Intermède.

Le jazz c’est de la musique. Mais ce sont aussi parfois des mots.

Dernièrement, parmi tous les bouquins que je lis (Qu’est ce qu’on joue, maintenant?, Une anthropologie du jazz et autres…), il y a deux romans.

Deux livres totalement opposés. Le seul point commun: le jazz.

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Le premier se déroule à Paris. C’est l’histoire de Sol, une jeune contrebassiste, assez douée semble-t-il, sortie de “nulle part”, à la recherche de l’assassin de son père qui était, lui aussi, musicien de jazz.

L’histoire est noire et plutôt brutale.

Tout l’intérêt réside surtout dans le fait que l’action se déroule dans un «Paris Jazz» contemporain que l’on connaît assez bien, et que l’on y fait référence à des musiciens français actuels (la préface est d’ailleurs de Stéphane Belmondo). Mais cette bonne idée de départ se désagrège vite au fil des pages. En effet, l’intrigue est assez mince, même s’il s’y passe beaucoup de choses - plus invraisemblables les unes que les autres - en très peu de temps. Et ce qui gène le plus, c’est le manque d’épaisseur et de profondeur psychologique du personnage principal. Du coup, on reste en surface. Le roman est court et Philippe Yvon, l’auteur, n’a pas de temps à perdre et accumule les clichés stylistiques.

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Ce qu’il nous manque donc, c’est la gourmandise des mots, des idées et des phrases bien tournées (un peu de ce plaisir que l'on éprouve en lisant Manchette, Boujut ou Villard dans son Bird, par exemple, dont l'action se déroule aussi dans le Paris d'aujourd'hui). Dommage.

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Si ça file vite chez Sol, le temps se suspend dans Intermède d’Owen Martell.

Ici, on replonge en 1961, à New York. Nous sommes chez les Evans et Bill, pianiste, est perdu, désorienté et très affecté par la disparition brutale de son contrebassiste et ami Scott LaFaro.

On passe alors en revue les états d’âme du pianiste au travers des réflexions et des témoignages imaginaires de certains membres de la famille : le père, le frère, la mère... On les suit dans leur tentative de veiller sur lui et de l’accompagner dans ces moments pénibles. De l’empêcher de «tomber», de s’abîmer.

Si le temps est suspendu, c’est parce que Bill ne joue plus. Et que fait un musicien que ne joue pas ? Il gamberge. Et l’on gamberge avec lui sur l’amitié, les sentiments, l’utilité de la vie...

L’écriture est lente, plutôt lyrique, mais assez simple. Owen Martell mélange la réalité et la fiction avec une belle subtilité même si, il faut l’avouer, on a parfois un peu de mal à être captivé ou – pire - à être touché. Impression en demi-teinte.

Enfin, tout cela redonne quand même très envie de réécouter l’éternel Bill Evans.



A+

 

 

 

 

 

24/11/2013

Flagey fête Marc Moulin - Flagey

Pour fêter comme il se doit Marc Moulin (disparu trop tôt, il y a 5 ans déjà), Flagey avait mis les petits plats dans les grands. Pouvait-on faire moins pour ce grand monsieur qui, mine de rien, fut à l’origine de quelques importantes évolutions musicales ?

Inutile de dire que le paquebot affichait complet ce mercredi 20 novembre. Ultra complet même.

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Aux environs de 19h, dans les petites salles des studios 1 et 2, bien vite remplies, l’excellentissime et émouvante émission Belpop (déjà diffusée, début octobre, sur Canevas) resituait le personnage. On a beau connaître Marc Moulin, on se rend compte, une fois de plus, du côté visionnaire, créatif, curieux – et tellement humble – de l’homme.

Mais il est déjà 20h.30, plus de temps à perdre, rendez-vous sur la scène du Studio 4 où Christa Jérôme, de sa voix graineuse et sensuelle nous accueille avec «Who Knows» (un titre inédit que l’on peut entendre sur la toute dernière compilation de quelques titres emblématiques de Marc Moulin Songs and Moods) suivi du bien nommé «I Am You».

Le ton est donné, la ligne est tracée et les artistes défilent en toute décontraction – comme l’aimait Marc - et sans temps morts sur la scène. Bravo à Jan Hautekiet - maître de cérémonie et pianiste de cette soirée - pour la performance.

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Antoine Chance et Alec Mansion viennent alors déposer de belle manière leurs témoignages, mais l’émotion monte réellement d’un cran (voire plus) lorsque Dan Lacksman et Michel Moers viennent mimer un «Moslow Dislow» (remix unreleased, chanté ici par Kylie Minogue, du célèbre «Moscow Diskow»). Les deux complices de Marc Moulin, assis sur deux des trois chaises alignées sous le grand écran, calquent la gestuelle du mythique groupe Telex dans le film projeté juste au-dessus d’eux. Surréaliste, décalé, drôle… mais surtout très émouvant. L’esprit Moulin est toujours bien vivant. Tonnerre d’applaudissements.

Quoi de plus naturel alors que d’enchaîner avec la disco pop de Bertrand Burgalat, avant de remonter dans le temps en compagnie de Carlo Nardozza (tp), Peter Vandendriessche (as), Fabrice Alleman (ts) et le compagnon des débuts Richard Rousselet (tp) pour évoquer Placebo avec un «Humpty Dumpty» qui n’a pas pris une ride ! 40 ans et plus actuel que jamais. Le groove d’enfer est entretenu par une rythmique qui ne l’est pas moins (Patrick Dorcéan aux drums, Paul Flush à l’orgue Hammond et Renoar Hadri à la basse électrique). Ça claque avec onctuosité et richesse.

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Puis, sous un nouveau tonnerre d’applaudissements, Philip Catherine entre en scène accompagné de Nicolas Fiszman (eb). Sur un thème funky soul («Memphis Talk»), la guitare de Catherine se fait plus électrique que jamais. Les arpèges sinueux et sensuels s’enchaînent et poussent Peter Vandendriessche à se lancer dans un solo gras et rocailleux. Merveilleusement black, merveilleusement roots. On sait d’où vient ce sorcier blanc de Marc Moulin. Alors, on contrebalance rapidement avec l’intimiste «Tenderly» qui permet à Nicolas Fiszman, cette fois-ci, de développer un solo magique et très inspiré.

Nouveau temps fort avant une courte pause : Alain Chamfort et Bertrand Burgalat reprennent en duo «L’ennemi dans la glace».

Alain Chamfort, qui doit beaucoup à Marc Moulin pour l’avoir «crédibiliser» auprès d’un certain public, plus élitiste peut-être, n’est pas avare de compliments envers son ami. Avec humour, lucidité et humilité il improvise un petit discours d’une touchante sincérité. «Avec Marc, j’avais l’impression d’être plus intelligent, ça fait du bien...» dira-t-il dans un sourire entendu. C’est vrai que Marc Moulin avait le don de mettre en valeur les qualités et les talents des personnes qu’il rencontrait. Avec lui, tout semblait possible.

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Après l’entracte qui permet à tout le beau monde réuni à Flagey de se retrouver (on y croise Philippe Geluck, Kroll, Alain Debaisieux, Soda, Fred Jannin, Jacques Mercier, Serge Honorez, Gilbert Lederman et bien d’autres encore), on redémarre avec un tube de Placebo – décidément très moderne ! -  avant d’enchaîner avec «Organ» (tiré de l’album Top Secret). Ce dernier morceau permet à Fabrice Alleman de nous offrir une impro brûlante et intense. Il louvoie entre les rythmes, s’échappe, s’envole, éclate presque. La liberté du jazz dans l’électro lounge et la dance

Et l’on se dit alors qu’il y a indéniablement une touch Marc Moulin dans toutes les musiques que l’on entend depuis le début de la soirée. C’est évident. Qu'elles soient jazz, pop, électro, récente ou anciennes, il y a un groove, une pulsation unique et singulière, un son… une voix.

La voix, c’est aussi celle de Jeanna Celeste (que je ne connaissais pas, je l’avoue) qui, flanquée de l’inimitable et trop discret Bert Joris (tp), nous balance un soul blues langoureux et sexy. Question voix, Christa Jérôme n’a rien à lui envier. Son «Lucky Charm» (lui aussi inédit) est une petite perle.

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Mais voici un autre moment très attendu… les Sparks ! Arrivés tout droit de Los Angeles, Russel Mael et Ron Mael (toujours faussement sérieux, figé depuis 1978 dans son indémodable chemise à manches courtes et cravate) interprètent - après avoir lu une lettre touchante et pleine d’humour que Marc Moulin leur avait adressée - «Tell Me It's A Dream» (de Telex) et bien sûr l’inévitable tube «This Town Ain't Big Enough For Both Of Us» qui rend hystérique la grande salle du studio 4. Que de souvenirs remontent alors à la mémoire ! Russel n’a rien perdu de ses qualités vocales et Ron assure un jeu très alerte derrière son clavier. A deux, ils mettent le feu.

Jacques Duvall se présente alors et éteint l’incendie. Mais il en rallume un autre. Différent. Pas moins violent. En duo avec Daan, il nous offre un intime «Guess What Color I Am», scandé sombrement à la manière des Last Poets.

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Christa Jérôme, omniprésente et très émue, revient partager avec Daan – la voix plus gainsbourienne que jamais - «Me And My Ego», avant de retrouver d’autres choristes (dont la sublime Milla Brune) sur «Welcome To The Club» et «Everyday Is D Day» qui vibrent à la manière d’un gospel.

On plonge une dernière fois - et avec délice - dans «Into The Dark» qui fait presque se lever la salle. Un dernier cadeau pour finir : l’émouvant «Promise Land» a cappella.

On est au bord des larmes. Les lumières se rallument. La salle est debout et applaudit. Longuement.

Oui, Marc Moulin méritait bien ça !


PS : Merci mille fois à Bernard Rosenberg pour les superbes photos !

 

A+

 

19/11/2013

Pierre de Surgères - Krysis au Café Belga


N'ayant pas eu l'occasion de l'entendre au Sounds pour la sortie officielle de son premier album (l’excellent Krysis, que je vous recommande vivement), je suis allé écouter le pianiste Pierre de Surgères au Café Belga (à Flagey) ce dimanche soir.

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La musique de Pierre de Surgères a quelque chose de spontanée et d’évidente. Pourtant, elle n’est pas aussi simple qu’on voudrait bien le croire. Il y a certainement des ingrédients mystérieux dans ses compositions mais il y a surtout une alchimie peu commune entre les musiciens pour la rendre si accessible.

D’ailleurs, dans le brouhaha habituel du lieu, le public se rassemble autour du trio (Teun Verbruggen aux drums et Felix Zurstrassen à la basse électrique), attiré comme des insectes autour d’une ampoule. Il y a même des enfants. Et certains semblent subjugués. Les oreilles fraiches, grandes ouvertes et non encore polluées, ils sont attentifs. C’est bon signe, tout n’est pas perdu !

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Entre modal et autres constructions aux structures plus complexes, le trio fait le pont entre le jazz mélodique des aînés et celui, plus sophistiqué, de ses contemporains (dans la veine des Craig Taborn, Vijay Iyer ou Jason Moran). Un jazz plein de nuances, d’énergies, de tensions et de délivrances.

Si le groove est omniprésent dans les différentes compositions du pianiste – et surtout dans leur interprétation – de Surgères n’hésite jamais à le briser en petits morceaux… la résonance auditive, à l’instar de la persistance rétinienne, fait le reste et nous empêche de perdre le fil.

Ces ouvertures permettent à Teun Verbruggen de se libérer du tempo et de lâcher des pulsations rythmiques plus irrégulières et abruptes. Effet rubato - très maîtrisé – garanti et jubilatoire

Sur son piano électrique (pour l’occasion), de Surgères fait éclater les accords par grappes. Les phrases sont courtes et les arpèges fulgurants flirtent parfois avec la dissonance. Les échanges, en complicité avec Teun Verbruggen (sur le magnifique «On A Train To Bern» par exemple), sont éblouissants de précision.

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Sur d’autres thèmes, comme «Nautilus», le trio multiplie les couches rythmiques et mélodiques. Une instabilité enivrante se dessine, fragile et excitante.

A la basse électrique, Felix Zurstrassen assure un jeu souple, flexible, libre. Il semble flotter entre le piano et la batterie. Il maintient les liens, accompagne l’un, soutient l’autre, libère l’ensemble. Son jeu, plein de finesse et de rondeurs, ne manque vraiment pas d’idées.

Parfois, une certaine mélancolie se dégage des morceaux, même lorsqu’ils ne sont pas lents. Il y a de la gravité aussi – ou tout simplement de la lucidité (?) – dans des thèmes comme «Coline Dort» qui mélangent fermeté, fluctuation et candeur.

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Il y a un côté organique dans cette musique aussi cérébrale que groovy. Elle remue les sens et elle est capable de réveiller en nous une intelligence oubliée.

D'ailleurs, malgré le bruit ambiant, la musique émerge tout le temps, accroche et fini par dominer. Finalement, elle s’accorde très bien aux bruits et à l’énergie de la ville, à sa vitalité mais aussi à sa précarité. C’est un jazz définitivement ancré dans le présent, un jazz qui vibre et qui bat avec son temps.

Poussé par un public enthousiaste, le trio ne peut lui refuser un bis et lui offre un lumineux et joyeux «Back To Life», sorte de fuite en avant bourrée d’accélérations swinguantes.

Pierre de Surgères a mis du temps à délivrer sa vision du jazz, mais cela valait vraiment la peine de l'attendre. Maintenant, on ne demande plus qu’à l’entendre… encore et encore. (A la Jazz Station le 27/11 et à la Cellule 133 le 5/12, par exemples...)



A+

 

16/11/2013

Odd Man Inn - Ettore Carucci

Ettore Carucci, pianiste italien que l’on a pu voir et entendre aux côtés de Raffaele Casarano, Paolo Fresu, Eric Marienthal ou Philip Catherine, publie son troisième album en tant que leader. On se souvient d’ailleurs d’un très bel album (Forward), sorti en 2006 déjà, où il était accompagné de Bren Street (cb) et Adam Cruz (dm).

Pour Odd Man Inn, il retrouve une rythmique exclusivement italienne : Luca Alemanno (cb) et Dario Congedo (dm).

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Si ce dernier opus semble de facture assez classique à la première écoute, il révèle quelques surprises. De très bonnes et… d’autres un peu plus étonnantes.

Pas besoin, ni d’envie, chez Carucci, de transgresser les règles ou de chercher à remettre en question les grands principes. Il préfère bâtir sur du concret et du solide. Ettore Carucci aime peaufiner son swing et rechercher la sensualité dans un toucher sensible à l’intérieur de mélodies claires et d’harmonies élégantes. Carucci a le sens du beau et l’on apprécie sa sensibilité à développer les ballades intimistes.

Sur les très Evansien «The Simple Life Of My Heart» ou «Aspettando», par exemple, il arrive à extraire de belles atmosphères, éthérées et mélancoliques, sans fioriture ni excès de pathos. Il insuffle également de beaux moments de fraîcheur et de luminosité dans les ambiances parfois en demi-teinte. Ainsi, la progression rythmique de «Ghost» – dans laquelle on ressent des inflexions empruntées à un Brad Mehldau – permet au morceau de s’élever et de tournoyer avec une énergie et une légèreté bienvenues. Il faut dire aussi que Carucci laisse souvent respirer ses compositions et n’oublie jamais de laisser de la place à ses acolytes pour de belles interventions souvent inspirées. Si le drumming de Dario Congedo est plutôt feutré et aérien, le jeu de Luca Alemanno à la contrebasse rappelle parfois celui d’un Palle Danielsson. Un jeu profond, plein d’une résonance sourde, entre fermeté et onctuosité.

Et quand le trio hausse un peu le ton, on se laisse embarquer dans un swing aux changements rythmiques réjouissants («Lethal Doors» ou «Tyre Blown»). Dans ces moments, la rythmique joue à cache-cache avec Carucci – qui se partage entre Fender et piano - en usant, sans abuser, de stop and go, d’accélérations, de tension et détentes. La cohésion et la complicité sont parfaites. Ce qui permet aussi au trio de proposer une version bien personnelle et intéressante de «A Night In Tunisia» qui évite les clichés.

Alors, on se demande pourquoi le pianiste a laissé s’infiltrer dans son Odd Man Inn une sucrerie jazzy-pop («Good Luck» avec Carolina Bubbico au chant) et un racoleur «Take It Slow» (avec Orlando Johnson au chant), un peu R&B, un peu soul, un peu hip hop dans le style de Robert Glasper, qui affaiblissent l’ensemble.

Oublions vite cela et ne retenons que le Carucci en trio, dialoguant avec la contrebasse et la batterie, car c’est là où il s’exprime le mieux et laisse éclater une personnalité vraiment très attachante.


 



A+

 


11/11/2013

Bambi Pang Pang à l'Archiduc

 

J’avais déjà entendu le nom de Seppe Gebruers circuler dans le milieu du jazz. J’avais aussi vu la toute fin de sa prestation sur la grande scène de Jazz Middelheim (!) cet été avec… Andrew Cyrille (!!!). C’est d’ailleurs à cette occasion qu’est né Bambi Pang Pang.

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Bambi Pang Pang, ce sont en partie les membres de Ifa y Xango (qui avait remporté le prix jeunes talent au Gent Jazz Festival en 2011), c’est à dire - outre Seppe Gebruers (p) - Laurens Smet (cb) et Viktor Perdieus (ts), mais aussi Jakob Warmenbol (dm).

Ce samedi 9, novembre à l’Archiduc, l’occasion m’était enfin donnée d’entendre un concert complet de Bambi Pang Pang.

L’Archiduc, en fin d’après-midi, un samedi après le shopping, ça peut être bruyant. Cependant, Bambi Pang Pang arrive à faire passer sa musique. Il faut dire qu’elle n’a rien de «tendre».  Pourtant, si le premier morceau est aussi éclaté qu’éclatant, le second est plus dépouillé. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas moins puissant.

Le jeu de Seppe Geruers est ferme, à la fois découpé et détaché. Il pousse ses ostinati au paroxysme, jusqu’à les vider de leurs sens. Il est capable de phrases extrêmement articulées qui, soudainement, deviennent très abstraites. A l’instar d’un Cecil Taylor ou d’un Don Pullen, il écrase les accords d’un roulement de poignet, fait le grand écart entre les graves et les aigus, martèle furieusement le clavier. Puis revient esquisser quelques mélodies.

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Viktor Perdieus s’infiltre dans cet écheveau de notes à l’aide des phrases courtes, percutantes et répétitives. Il explore l’esprit modal le plus radical dans un flot musical circulaire et ascendant. Puis il rebondit sur les accords cassés, décollés et décalés du pianiste.

Laurens Smet et Jakob Warmenbol assurent, quant à eux, une rythmique hyper mobile et mouvante. Attentifs aux moindres soubresauts et changements de directions – et ils sont nombreux – des solistes. On est pris entre la transe, la recherche de la syncope absolue et les accords erratiques. On est entraîné dans une sorte de danse tribale.

Mais la musique, robuste et sans concession, peut aussi se faire plus délicate, et l’on perçoit peut-être alors une lointaine influence d’un Igor Stravinsky.

Bambi Pang Pang va parfois assez loin dans l’exploration sonore. Gebruers plonge alors dans le piano,  Warmenbol fait crisser les cymbales, Smet malaxe les cordes et Pardieus fait couiner et geindre son ténor. Et, de ce magma sonore, il en ressort petit à petit une musique puissante et presque dansante.

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A force de remuer les sons, Bambi Pang Pang risque bien de trouver quelques nouvelles voix dans un free jazz qui se joue résolument avec les tripes et avec une sensibilité à fleur de peau.

Pour continuer à explorer l’univers de ses jeunes jazzmen très prometteurs, allez écouter l’album «Abraham» de Ifa y Xango mais aussi l’incroyable «Antiduo» de Seppe Gebruers en compagnie d’un autre maître… Erik Vermeulen.



A bon entendeur.

A+

 

04/11/2013

Dr. Lonnie Smith Trio - Duc des Lombards - Paris

Escapade à Paris, au Duc Des Lombards, pour rencontrer et écouter une légende vivante de l’orgue Hammond B3 : Dr. Lonnie Smith.

Pour deux soirs, le club affiche complet à tous les sets. On ne s’attendait pas à moins. Il faut dire que l’organiste a signé quelques belles pages du soul jazz et du boogaloo. On se rappelle tous de ses collaborations avec Lou Donaldson, George Benson ou Lee Morgan. On se rappelle aussi des incontournables «Slouchin‘», «The Call Of The Wild», «Turning Point» ou «Move Your Hand».

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L’éternel turban enroulé sur la tête, la longue barbe blanche et les yeux brillants, Dr. Lonnie Smith monte sur scène, entouré de Jonathan Kreisberg à la guitare et de Jonathan Blake aux drums.

Si l’on commence sur un thème au tempo déjà élevé – qui permet à Kreisberg de déjà se mettre en avant dans un jeu plein de dextérité, rapide et inspiré – le deuxième morceau monte encore d’un cran dans la pulsation.

C’est une véritable machine à groove qui s’ébranle. Une machine comme on n’en fait plus. Un son vintage, une matière patinée par les année et par l’âme du leader.

Derrière sa batterie, accordée assez bas - à l’image de ses cymbales descendues au plus près des fûts – l’imposant Jonathan Blake martèle un rythme effréné et tendu. Non seulement le jeu est puissant mais il est d’une incroyable vivacité et d’une terrible pétillance. Blake alterne les frappes lourdes et sèches avec des ricochets légers.

Au milieu de cette rythmique de rêve, Dr. Lonnie Smith déroule les thèmes, les réinvente et relance inexorablement la machine.

Et quand le trio plonge dans une ballade, c’est pour creuser au plus profond du blues. A la recherche des vraies racines.

Ces trois là ont la science pour faire sortir de terre le groove lancinant et poignant de «And The World Weeps», qui n’en finit pas de monter, pour finalement aller tutoyer les étoiles. Kreisberg se fend d’un solo magistral et délirant. Il enchaîne les chorus de façon époustouflante… Quant à l’organiste, avec une légèreté infinie, il enfile les phrases et les entortillent autour de lignes de basse complexes. Dr. Lonnie Smith accentue les intervalles, il les creuse de plus en plus, au-delà du concevable.

Le trio se permet tout, se libère et réinvente le soul jazz, l’innervant d’arrangements très actuels. Sans complexe, il reprend aussi «Staight No Chaser» de Monk, en y insufflant un soupçon de funk, une pointe de jungle, un nuage de gospel. Irrésistible !

La complicité entre les trois jazzmen est un des ingrédients crucial de cette réussite. Rien n’est prévisible, chaque musicien trouve une fenêtre de liberté, ose briser les tabous et va trouver des idées neuves… On est loin, très très loin du réchauffé, du connu, de l’attendu.

Dr. Lonnie Smith a la flamme et il sait la transmettre. Et ses musiciens sont toujours prêts à l’attiser.

Quand cette tradition est transcendée et ravivée de la sorte, quand elle ne ment pas, elle a toute sa place dans le jazz actuel.

Ne sentant pas la fatigue, et porté par les applaudissements nourris du public, le trio nous offre alors en rappel un long et explosif «Beehive»…



Pour ses 70 ans, Dr. Lonnie Smith a créé son propre label, Pilgrimage, sur lequel il vient de publier The Healer (tout un symbole), qui lui prédit sans nul doute un nouveau souffle et une nouvelle jeunesse. On ne peut que s’en réjouir.


A+