23.01.2012
Thomas Champagne Trio & Bart Defoort au Cercle des Voyageurs
Voilà, la boucle est bouclée. Le trio de Thomas Champagne termine ce 15 décembre, au Cercle des Voyageurs, un an de tournée qui célébrait le dixième anniversaire de la naissance de son trio. Rappelez-vous, on en avait déjà parlé sur Jazzques.
Un an – avec une moyenne de quatre concerts par mois, voire plus parfois – pendant lequel l’altiste a fait de la place à différents invités. On y a vu, dans le désordre, Lorenzo Di Maio (g), Pierre Vaiana (ss), Ben Prischi (p), Dree Peremans (tb), Jean-Paul Estiévenart (tp) et, pour terminer, Bart Defoort (ts).
C’est lui, en effet qui clôturait ce long périple jazzistique.

Dans l’intimité de la cave du Cercle, le public s’est pressé autour du groupe.
Les premières notes de contrebasse résonnent. Nicholas Yates initie un rythme chaloupé, aussitôt suivi par le frottement sourd des balais de Didier Van Uytvanck sur ses tambours. «The Renegade» se dessine sous les ondulations lyriques des deux saxophonistes. L’ambiance est moite et sensuelle. Et le trio enchaîne avec un air qui serpente encore, emprunté à Sylvain Bœuf cette fois : «Le Départ». Les mélodies s’enroulent comme autour d’un bâton. Le groupe joue les psylles égyptiens et entre Thomas Champagne et Bart Defoort, les échanges naissent, évoluent, grandissent puis s’évaporent…
Chaque intervention du ténor est lumineuse, déterminée, précise. On remarque chez Bart Defoort certaines inflexions à la Joe Henderson, au travers d’une tranquillité suave et nerveuse à la fois. C’est plus évident encore lorsque le groupe reprend, de fort belle manière, «Beatrice» du regretté Sam Rivers.
Mais le trio de Thomas Champagne trouve sa singularité dans cette façon de tempérer et d’équilibrer les rythmes bien trempés avec des mélodies savamment ciselées.

«February» est une sorte de blues lent, sensuel, presque voluptueux, tandis que « Sans fin » fait ricocher les éclats des saxophones. Les souffleurs se renvoient la balle, se heurtent, s’encouragent. Il est clair que Defoort tire encore un peu plus le groupe vers le haut. Ça sonne ferme et c’est musclé comme il faut. Dans cette énergie contenue, on y décèle toujours cette envie de liberté, d’ouvertures, d’appels d’air. On fait du pied à Ornette Coleman ou à John Coltrane.
Van Uytvanck assure un drumming franc où la tradition fait parfois place aux accents binaires qu’affectionne aussi le bassiste.
«Phlogiston» permet à Defoort de se lancer dans un extraordinaire solo fougueux et frénétique. Il donne le ton, il montre le chemin à Yates, puis à Van Uytvanck et finalement à Champagne. Ce morceau très ouvert permet pas mal de variations et, forcement, pas mal de longs échanges, pour notre plus grand plaisir.

Il y aura encore «Petit Nain Rouge», le doux «Respiro» ou encore un «Silcone» à l’esprit bouillant et libertaire, qui rappelle, une fois encore Ornette. Et puis, en rappel, un thème de Charlie Parker mené tambour battant.
Il est évident que cette longue tournée, parsemée de belles rencontres, a fait mûrir le trio et l’a fait évoluer vers jazz plus déterminé encore. Et 10 ans, ce n’est qu’un début ! Il serait bête de ne pas miser sur ce groupe à l’avenir, car il peut amener encore pas mal de fraîcheur à notre jazz belge. Allez, c’est reparti pour dix ans ?
A+
21:01
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17.01.2012
Tout Finira Bien - Jazz Station
Régulièrement, la Jazz Station accueille le jazz d’un pays. Après le Québec et l’Allemagne, c’était au tour de la France de venir faire une balade du côté de Saint-Josse-Ten Noode.
The Electric Bob (avec Laurent David, entre autres) le jeudi, le trio de Robert Negro (avec Jérôme Arrighi) le vendredi et, finalement, le samedi 10 décembre, c’était à Tout Finira Bien de conclure.
Oui, Tout Finira Bien c’est de la chanson française. Mais c’est du jazz aussi. Attention, pas de la chanson française «jazzifiée». Nuance.
Et ça se sent : les chansons ont été écrites avec un réel esprit jazz, avec les rythmes syncopés dans la tête et le swing dans le sang. Tout Finira Bien, c’est un peu Nougaro, un peu Gainsbourg… Tout Finira Bien est un peu hors du temps, hors mode, hors cliché. Et ça fait du bien.

Le phrasé du chanteur, Gilles Bourgain, rappelle parfois Boris Vian. La voix n’est pas toujours très assurée mais… tellement sincère. C’est délicieusement désuet, légèrement traînant. Bourgain ressemble à un poète un peu perdu, un peu lunaire, amoureux des mots et d’une autre époque. Il me fait penser un peu à Nicolas Jules.
Il y a comme un détachement dans son comportement. A-t-il toujours été comme cela, ou n’est ce que depuis qu’il vit en Belgique et que tout lui semble «moins grave», comme il le chante si bien dans «Ma Belgique» ?
Et le groupe enchaîne le âpre «Taxalapatra», le sombre «Dis», le léger «Quand Elle», l’aérien «Pierrot»…
Alors, petit à petit, le groupe gagne la confiance et la sympathie du public. Il y a résolument quelque chose d’original dans ce quintette.

Et ce quintette, justement, n’est pas formé de n’importe qui. On y retrouve Florent Hubert au sax (Jean-Loup Longnon, Franck Amsalem…), qui signe tous les arrangements. Le son est solide, fluide et lumineux, avec juste ce qu’il faut de raucité. Il y a aussi Simon Tailleu à la contrebasse (Olivier Témine, Yaron Herman…) haut-de-forme sur la tête, look à la Thomas Fersen, le jeu est ferme et profond. Stéphan Carracci (Raphaël Imbert, Rétroviseur, Big Four…) est à la batterie, alors qu’on le connaît plutôt derrière un vibraphone et puis, il y a Sébastien Llado (Yaël Naïm et… ses propres projets) au trombone et coquillages, qui se déchaîne lors d’un solo sur «Amour» (?).

Vraiment une belle équipe. Qui s’amuse et délire avec sérieux. Et si c’est «jazz», c’est parce que ces musiciens inventent entre les paroles, improvisent entre les refrains ou rattrapent le chanteur lorsqu’il se perd sur «Bruxelles» de Dick Annegarn.
Tout cela est tellement humain, tellement différent de ce que l’on entend, que ça vous remplit de bonheur.
Et puis, il y a aussi ces petits moments de folie douce qui flirtent entre blues et valse, et ces textes un peu dadaesques qui font que… «Tout finira bien par avoir raison de l’inertie des uns et de la malveillance des autres».
«Mouton Mouillé» (c’est le titre de l’album) est sorti fin 2011... Et, bien entendu, je vous le conseille.
A +
23:13
Écrit par jacquesp
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12.01.2012
Festival de festivals.
Qui a dit qu’il fallait attendre l’été pour retrouver les festivals de jazz ?
Allez, hop, tous à vos agendas… et essayez de vous organiser!
Ça commence le 17 avec le Winter Jazz Festival, au Théâtre Marni et à Flagey.

C’est Philip Catherine - accompagné par le pianiste italien Nicola Andrioli - qui ouvrira les festivités au Marni (le 17) et pas moins de 20 jeunes musiciens venus de 7 pays européens qui donneront un grand concert de clôture à Flagey le 28 : «JazzPlaysEurope Anniversary». Entre ces deux grands moments, on pourra entendre le nouveau et ambitieux projet de Barbara Wiernik avec l’Ensemble des Musiques Nouvelles : «Les 100 Ciels» (le 21 au Marni). Le 26, à Flagey, Sinne Eeg sera l’invitée du Danish Radio Big Band et le lendemain, au Marni, on pourra découvrir Loumèn.
La suite de l’affiche reflétera la liberté des influences dans lequel le jazz évolue constamment: le quartette tchéco-slovaque AsGuest joue la carte de l’improvisation. Autour du piano de Michal Vanoucek on trouvera et d’un vibraphone Miro Herak (vib) et Janos Bruneel (cb) et Joao Lobo (dm) (le 18 à Flagey). Le 19, Frown I Brown apporteront leur touche de hip hop à la note bleue, juste après le vernissage de l’expo consacrée aux esquisses d'un des menbres du groupe, Herbert Celis. Le 25, le trio manouche de Marquito Velez, Martin Bérenger et Dajo de Cauter swinguera pour un soir de rencontre entre le Winter Jazz et les Djangofolllies ! Hé oui, les Djangofollies, c’est aussi en janvier ! Ça commence le 19, ça se termine le 29 et c’est un peu partout en Belgique…

Un autre Festival, c’est celui du Blue Flamingo, organisé par Muse Boosting au magnifique Château du Karreveld à Molenbeek. Le vendredi 20, on pourra y entendre le quartette de Fabrizio Graceffa (avec Jean-Paul Estiévenart (tp), Boris Schmidt (cb) et Herman Pardon (dm) et le samedi, le trio de Eric Seva (as), Didier Ithursarry (acc) et Olivier Louvel (g, sax). Cerise sur le gâteau, Eric Seva proposera également une Master Class le samedi 21 à 16h. Avis aux amateurs ! Renseignez-vous vite au 02 880 93 26 ou surfez ici…

Et puis, pour que le plaisir soit complet, Tournai organise son premier festival de jazz ! Cela se déroulera le week-end des 27, 28 et 29 janvier à la Maison de la Culture. Et pour une première, les organisateurs n’ont pas fait les choses à moitié. Au programme : Toots Thielemans et Terez Montcalm le vendredi soir, Eric Legnini «The Vox» et le projet Cole Porter de Philip Catherine le samedi. Dimanche ce sera Thierry Crommen qui montera sur scène avant le final très alléchant: David Linx et Maria Joao accompagnés par le Brussels Jazz Orchestra avec le projet «Another Porgy & Bess»!
Et comme si cela ne suffisait pas, il y aura aussi, pendant tout ce week-end, des ateliers de jazz vocal, des concerts pour les enfants et d’autres concerts (Swing Dealers, Nu Jazz Project…). Ça va swinguer dans la cité des cinq clochers !
A+
22:42
Écrit par jacquesp
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10.01.2012
Petr Zelenka Projekt Z - Sounds
Le Sounds, en partenariat avec le Centre tchèque de Belgique avait ouvert la scène à trois formations «montantes» du jazz tchèque. En octobre d’abord, avec Lesní zvěř (tendance Drum ‘n Bass), puis, en novembre avec Lanugo (entre pop et jazz) et finalement, ce 9 décembre Petr Zelenka et son Projekt Z.

Projekt Z est né il y a peu (début 2010), sous forme d’un trio d’abord (avec le batteur Daniel Soltis et le flûtiste Rodrigo Parejo) puis avec l’adjonction d’un saxophoniste : Marcel Barta – remplacé pour cette mini tournée belgo-hollandaise, par l’autrichien Werner Zangerle.
Ce qui est assez surprenant en découvrant ce groupe c’est que, d’emblée, on sent qu’on à affaire à un groupe qui ne va pas faire de compromis. Il nous balance aussitôt à la figure un «son», assez cinglant, brut, sec et très personnel.
Le morceau d’ouverture, «Police», est construit sur de perpétuels changements rythmiques. Passant du très lent - et presque basique - à une polyrythmie complexe et troublante. «Prozaïk» flirte avec le punk rock, voire le hard. Projekt Z déstabilise et bouscule les idées toutes faites.

A la batterie, Daniel Soltis développe un jeu aussi tranchant qu’une lame de couteau. Il use de cymbales crash, des clamps et a aussi remplacé son floor-tom par un tambourin pour faire de son instrument un set assez singulier. Il use de dizaines d’objets, plus incongrus les uns des autres pour inventer des sons particuliers et furtifs. Des clochettes, boîte à musique, pots…
La guitare de Petr Zelenka, souvent stridente, évoque une certaine idée de fusion entre rock et jazz avant-gardiste, à la manière d’une Mary Halvorson ou d’un Marc Ribot.
Le sax ténor est âpre, fiévreux, parfois rauque. La flûte se fait indomptable et s’obstine à toujours vouloir sortir des sentiers battus. Oui, le Projekt Z de Petr Zelenka à de quoi désorienter.
Petr Zelenka aime, sans aucun doute, explorer les sons et les bruits les plus particuliers. Ainsi, il coince une fourchette en plastique entre les cordes ou l’utilise comme un plectre. Il s’empare d’un archet pour caresser les cordes et n’hésite pas, ensuite, à les chatouiller à l’aide d’un petit ventilateur de poche. On songe bien sûr aux extravagances de Fred Frith.
Et tandis que le ventilateur frôle les partitions, la flûte de Rodrigo Parejo papillonne. Le moment est étrange, hors du temps… et non dénué d’humour.

La musique est fortement organique et joue beaucoup sur les sentiments. Et pas toujours les plus agréables. La musique de Zelenka, c’est du poil à gratter, elle ne nous laisse jamais tranquille.
Certains morceaux tourbillonnent, se décousent, s’effilochent… et se désintègrent finalement. Puis, c’est la fureur, à la limite du free. Et le sax hurle, la flûte éructe, la batterie claque et la guitare semble ricocher sur les sons. Tout est chahuté, bousculé, explosé. Le batteur redouble d’une énergie toute maîtrisée, à la manière de Günter Baby Sommer.
Le concert est ardu et demande une grande disponibilité d’esprit. Projekt Z ne fait pas de concession et tente d’aller le plus loin possible. Parfois agressif, souvent abstrait ou expérimental, le groupe prend même le risque de perdre le contact avec le public. Surtout si ce dernier n’est pas habitué à ce genre de musique. Qu'à cela ne tienne, le quartette de Zelenka assume et c’est sans doute pour cela qu’il est intéressant. L'album est à découvrir et à écouter ici.
A+
23:09
Écrit par jacquesp
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07.01.2012
Jonathan Kreisberg Quartet au Sounds
Après quelques jours (des semaines ?) d’inactivité de ce blog (à cause d’une fin d’année intense et chargée, d’abord, d’un peu de flemme ensuite, et puis, et surtout, d’une grosse envie de passer un peu de temps avec la p’tite famille), il est temps de le reprendre là où je l’ai laissé…

Le lundi 5 décembre, le Sounds avait abandonné son habituelle et hebdomadaire jam pour accueillir le quartette de Jonathan Kreisberg. Cet excellent guitariste américain - dont je vous avais déjà parlé ici - n’est malheureusement pas encore aussi médiatisé chez nous qu’il ne le devrait. Par conséquent, même s’il est plutôt bien rempli, le club n’est pas sold-out. Par contre, dans la salle, on reconnait surtout de fins connaisseurs, trop heureux d’en profiter.
Le line-up est différent de celui du disque. Excepté Will Vison à l’alto, on retrouve, à la batterie Colin Stranahan (Kurt Rosenwinkel, Dan Tepfer…) et à la contrebasse Orlando Le Fleming (Lage Lund, Seamus Blake…). Pas mal, non ?

Le quartette ne met pas longtemps à tracer sa route.
"Zembékiko", ce traditionnel Grec dont les arrangements nous emmènent rapidement vers un bop furieux et endiablé met vite nos quatre jazzmen sur les rails. Puis, Will Vinson introduit "Stir The Stars" au piano – hé oui, on n’avait pas la chance d’avoir ce soir Henri Hey (qui officie sur l’album), alors c’est le saxophoniste qui se plie au jeu. Et il se débrouille plutôt bien. Mais bien vite, Vinson revient au sax pour faire bouillonner l’ensemble et rendre coup pour coup les assauts de Kreisberg de plus en plus intenable à la guitare. Le son du sax est parfois un peu “âcre”, on sent toute l’urgence dans le jeu, toute l’énergie. C’est qu’il en faut pour tenir tête au guitariste. Car Kreisberg s’enflamme de plus belle. Le niveau monte encore d’un cran. Derrière, le drumming de Stranahan se fait encore plus présent et pressent. Le batteur possède un jeu “gras”, un son plein et puissant. Il peut être un vrai cogneur quand il le faut, mais d’une belle délicatesse aussi, par moments, comme sur une ballade (de Michael Blanco ?) jouée simplement en trio et dans laquelle le bassiste fait chanter la mélodie avec beaucoup de finesse.

Car la mélodie est essentielle pour Kriesberg. Il n’a pas son pareil pour la modeler, la triturer, la rendre encore plus intéressante et toujours surprenante. Kriesberg arrive toujours à trouver la phrase, l’accent particulier. Ce sont parfois de petites choses, mais elles font toute la différence… la poésie est ainsi faite.
Et puis, Kreisberg prend le temps, entre les morceaux, de les expliquer et de les présenter, souvent avec humour. Il veut sentir le public avec lui. Il aime ce contact, ce dialogue privilégier. Puis, il se concentre et… donne tout. Le visage est expressif, hyper mobile, tous les sentiments qu’il transmet à sa guitare se lisent aussi sur son visage. Il bouge, se raidit, se détend. Il y met corps et âme.

L’amour pour le rock se ressent parfois aussi dans son jeu. Il emmène alors "The Common Climb" - le bien nommé - vers des sommets. A la virtuosité, il ajoute la puissance, n’hésitant pas à saturer le son, à se la jouer presque métal. Et on le voit jubiler de plus belle.
C’est sûr, de ses nombreuses influences (du jazz au rock en passant par le classique ou certaines "musiques du monde"), Kreisberg construit assurément son propre univers, et propose une relecture assez personnelle du jazz. Et au-delà d’une technique époustouflante, il arrive à faire partager des émotions essentielles.
Ne manquez plus ses prochains passages en Europe, tant qu’on peut le voir et l’approcher en club... Ça ne durera pas.
A+
01:48
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13.12.2011
Robin Verheyen Quartet - Sounds
Le concert initialement prévu en duo avec Bill Carrothers ayant été annulé, c’est avec un quartette inédit que Robin Verheyen se présentait ce samedi 4 décembre au Sounds. En effet, notre New-Yorkais d’adoption était entouré de Marek Patrman (dm), Manolo Cabras (cb) et Fabian Fiorini (p). On a déjà vu pire comme quartette de… «substitution». Avec de tels musiciens, on ne pouvait s’attendre qu’à un concert de haute volée. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on n’a pas été déçu.

Le groupe attaque (et ici, le mot prend tout son sens) avec un «On The House» de folie. Fabian Fiorini, plus survolté que jamais, martèle son piano. Marek et Manolo se déchaînent et Robin pousse son sax toujours plus loin, plus haut, plus fort. Pour un peu, on le verrait rougeoyer.
Mais Verheyen garde tout contrôle sur son instrument. Il suit une ligne de conduite claire et maîtrisée. Il joue à l’instinct. Les phrases défilent, les idées jaillissent les unes après les autres. C’est l’incendie sur scène.
Ce soir, ce quartette est un vrai baril de poudre. Et ça envoie à tout va !
Il faut les entendre démonter «Bemsha Swing», amorcé au soprano et achevé au ténor. Il faut presque se pincer pour le croire, lorsqu’on entend «Chase No Straight» (écrit par Fiorini), basé sur le célèbre thème de Monk, revu et remonté totalement à l’envers. Etonnant, enivrant, terriblement excitant.
Et dans les moments plus retenus, le feu continue de couver, la tension ne baisse pas. Rien n’est jamais tiède. Tout est joué avec conviction et détermination. Toutes les notes semblent vitales.
Au soprano, Robin révèle aussi une sacrée personnalité. Il commence à le tenir vraiment bien, ce «son». Il le fait vivre entre ses doigts, le fait voyager, le modèle, le tord, le sculpte. C’est encore plus frappant sur cette ballade triste, «Bois-Le-Comte», par exemple.

Et Fabian Fiorini ! Fabian Fiorini !!! Il est percussif au-delà de l’entendement. Lorsqu’il faut aller au charbon, il n’est jamais le dernier. J’avais déjà ressenti cette impression à Bruges, lorsqu’il donnait la réplique à Jeroen Van Herzeele. Il est prêt à faire péter le piano s’il le faut. Il a d’ailleurs enlevé la tablette avant de l’instrument pour mettre à nu les marteaux et les voir frapper les cordes avec force. Il joue à la manière de ces pianistes contemporains qui plaquent les accords avec puissance, vitesse et précision. Ses attaques sont décidées, franches, sans hésitation aucune. Et il y ajoute ce balancement swing avec un sens incroyable du placement. On dirait un capitaine aux commandes d’un bateau prêt à affronter toutes les tempêtes.
Mais Fiorini peut aussi se faire délicat et mystérieux – sans affaiblir son tempérament – comme sur un thème introspectif («Living Again» ou «Leaving Again» ?) ou sur le sensible et mélancolique «Mister Nobody» (en hommage à Pierre Van Dormael).
Et puis, il ne faudrait surtout pas oublier la paire Cabras - Patrman, qui se connaît tellement bien et qui prend, on le sent, un plaisir décuplé à jouer dans cette formation explosive. Ils vont au bout de leurs idées et de leurs folies. Ils vont au-delà des rythmes pour réinventer dans l’instant des tempos d’enfer.
Oui, c’est un bon, un très bon concert de jazz, bourré d’énergie, d’humour et de rage.
Et finalement, quand Robin reprend «Esteem» de Steve Lacy, dans une version déchirante et touchante, on se dit que, oui, vraiment, Verheyen fait partie des grands. Il construit quelque chose qui va rester dans le jazz. Je suis prêt à prendre les paris… (ok, vous avez raison, je ne prends pas beaucoup de risques).
A+
20:54
Écrit par jacquesp
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10.12.2011
Mauro Gargano Music Village
Mauro Gargano est un contrebassiste très demandé à Paris. On le voit souvent aux côtés de Christophe Marguet, Franceso Bearzati, Bruno Angelini, Pierre de Bethmann, Bertrand Lauer et autres. La dernière fois que je l’ai vu en Belgique, c’était avec le groupe de Giovanni Falzone, au PP Café, avec Luc Isenmann, Robin Verheyen et toujours Bruno Angelini.
Cette année, il a enfin formé son propre groupe, ou plutôt enregistré et publié son premier album en leader, car son groupe, il l’a formé voici… près de dix ans.

Si ce premier disque s’intitule « Mo’ Avast » (qui veut dire « Ça suffit !» dans le dialecte italien de la région de Bari) c’est parce que, justement, il était temps qu’il passe à l’acte. Mais c’est aussi une sorte de coup de gueule envers la politique italienne gangrenée par Berlusconi. Et au moment où sort son disque, miracle, le Cavaliere quitte ses fonctions. Qui a dit que la musique n’avait pas de pouvoir ?
C’est donc cet album qu’il était venu présenter au Music Village ce mercredi 30 novembre.
Un quartette sans instrument harmonique, ce n’est pas de tout repos pour les deux saxophonistes qui se retrouvent devant. Ils ont intérêt à toujours être sur la balle et à ne jamais relâcher l’attention. Heureusement, les compositions de Mauro Gargano sont efficacement équilibrées. Les mélodies sont souvent enlevées et entraînantes, plutôt nerveuses, laissant régulièrement le champ libre au ténor fougueux de Francesco Bearzati ou à l’alto agile de Stéphane Mercier.
Entre eux, la musique circule et les deux souffleurs peuvent dialoguer et échanger à merveille.
Si on le connaît incisif (voire même parfois intenable), Bearzatti est d’abord ici au service du groupe. Pas de problème d’ego dans ce quartette ! Une fois il soutient Mercier, une fois c’est l’inverse. Mais quand il prend un chorus, il se lâche vraiment. Et c’est là qu’il montre qu’il est bien l’un des saxophonistes les plus talentueux d’Europe. Et puis, lorsqu’il empoigne la clarinette, il nous fait entrer dans un tout autre univers, rempli d’émotions où la joie, la tendresse ou la tristesse se mélangent… comme dans la vie.

Mauro Gargano, dont le timing est assez impressionnant, démontre – outre ses talents de compositeur - toute sa dextérité et sa sensibilité au fil des morceaux. Son solo à l’archet (sur le magnifique « 1903 ») vous arracherait presque une larme. Il fait vibrer les cordes, joue tout en profondeur avant de revenir « en surface » avec délicatesse.
Fabrice Moreau (dm) - qu’on a vu avec Pierrick Pedron ou encore Jean-Philippe Viret - joue rarement en force mais impose une énergie galavnisante. Son impro sur « Orange » est dessinée avec beaucoup d’intensité et de raffinement. Il passe des balais aux baguettes avec fluidité avant de relancer le jeu avec fermeté.
Et puis, on redécouvre aussi un Stéphane Mercier comme on l’a rarement entendu. Ou du moins comme on ne l’avait plus entendu depuis longtemps (en tout cas pour ma part). On le sent libéré, près à toutes les aventures. Sur une reprise d’Ornette Coleman, il est étonnant, libre comme l’air.

Si le premier set est puissant, le deuxième est peut-être un peu plus intériorisé. Les compositions choisies sont peut-être un peu plus complexes, plus ciselées, presque dentelées… On y retrouve cependant toujours quelque chose qui brûle. Comme une tension permanente, comme un bouillonnement intérieur, comme un esprit de liberté mâtiné d’insouciance et de spontanéité. Il y a dans ce groupe autant de poésie (de lyrisme ?) que de fougue. Une poésie actuelle et décomplexée, dépourvue de maniérisme et débarrassée de tout intellectualisme pompeux. Sur « Turkish Mambo », par exemple, le groupe laisse de côté les clichés, s’éloigne de la lettre mais garde l’esprit. Sûr que cela aurait plu à Tristano.
J’avais dit : « je rentre aussitôt après le concert ». Mais, vous savez comment ça va. Je discute avec les musiciens et me voilà entraîné au Bonnefooi, quelques dizaines de mètres plus loin pour écouter d’autres amis (« Remember Frank ? » avec Jordi Grognard, Nicola Lancerotti et Tommaso Cappellato). Le concert vient juste de se terminer. Mais, à votre avis, que font les jazzmen lorsqu’ils rencontrent d’autres jazzmen ? Ils jamment, bien évidemment. Et tout le monde ressort ses instruments… et moi, je rentre beaucoup plus tard que prévu.
A+
23:45
Écrit par jacquesp
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06.12.2011
Igor Gehenot Trio au Sounds (1)
Igor Gehenot est un tout jeune pianiste qu’on a intérêt à tenir à l’œil. Je l’ai déjà vu quelque fois à l’œuvre avec le Metropolitan Quartet ou lors de jams endiablées et, dernièrement encore, lors du dernier Festival Jazz à Liège avec son propre trio.

Depuis début octobre, Igor Gehenot est en résidence, un mardi sur deux, au Sounds – une expérience qui se prolongera encore au mois de janvier.
C’est l’occasion pour lui d’essayer de nouvelles choses, par exemple : changer de batteur. Avec le très talentueux Antoine Pierre, son ami de longue date, les automatismes devenaient peut-être un peu trop évidents. Il faut dire aussi que le jeune batteur était aussi sollicité par quelques grands noms du jazz belge (Philip Catherine ou Steve Houben, par exemples) auxquels il est difficile de décliner l’invitation (ce qui serait idiot d’ailleurs).
Alors, c’est Teun Verbruggen qui, installé derrière les fûts, a ouvert de nouveaux horisons à notre jeune pianiste. C’est donc avec lui et le fidèle Sam Gerstman à la contrebasse que Gehenot enregistrera bientôt son premier album à paraître chez Igloo.
Le 29 novembre, c’était pourtant Lionel Beuvens qui tenait les baguettes et Felix Zurstrassen la contrebasse. Alors, même si “comparaison n’est pas raison”, et que le 13 décembre je compte bien aller revoir le trio “officiel” (avec Gerstmans et Verbruggen, donc), je parlerai plus tard - et en un seul “papier” - de ces deux concerts en…“parallèle”…
On se donne rendez-vous d’abord au Sounds le 13 et un peu plus tard ici?
A+
22:43
Écrit par jacquesp
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04.12.2011
Geraldine Cozier & Georges Hermans Duo - Jazz Now
C’est dans le très joli salon de la Maison des Arts de Schaerbeek (dans le cadre de Jazz Now) que Géraldine Cozier (voc) se présentait, vendredi 25 novembre, en duo avec Georges Hermans (p).
Le parcours de Géraldine balance entre chanson française, pop et jazz. Et c’est la formule “jazz” qui est proposée ce soir.
La jeune chanteuse a du charisme, le contact facile avec le public et une certaine décontraction sur scène.

Elle parle de son amour du jazz qui lui permet de prendre beaucoup de libertés.
Alors, des libertés, elle en prend.
Après “My Funny Valentine” et “ Black And Blue”, elle mélange les genres, emprunte un peu au classique, jazzifie “Eleanor Rigby”, puis repart sur quelques titres en français.
Elle reprend aussi Joni Mitchell, Esperanza Spalding ou encore Nat King Cole. C’est toujours joliment interprété, c’est parfois émouvant, parfois drôle...
Tous ces mélanges sont agréables mais affaiblissent un peu, à mon avis, l’ensemble du concert. C’est une succession de jolies chansons, mais il manque juste un fil conducteur un peu plus affirmé afin d’amener le public (qui semblait cependant satisfait) vers une émotion plus forte.
Car Géraldine Cozier possède vraiment une très belle voix qu’elle maîtrise parfaitement.
Et d’ailleurs, elle arrive par moment à “faire passer le frisson”, comme lorsqu’elle reprend “Joga” de Björk, en échantillonnant sa voix. L’instant est sublime de sensibilité et d’intelligence. Il flotte alors dans la salle une émotion irréelle et pourtant palpable. Accompagnée très justement par Georges Hermans - au jeu franc, sans fioriture ni lyrisme excessif - on sent Géraldine Cozier nettement plus dans son élément dans les pièces plus intimes – quasiment de la musique de chambre – ou dans les chansons pop.
Bref, un concert très agréable d’un duo “jazz” auquel manquait - à mon goût - une véritable dimension “jazz”.
A+
02:43
Écrit par jacquesp
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30.11.2011
Jonathan Kreisberg - Shadowless
Son nom circule de plus en plus en Europe et c’est bien normal. Bien qu’encore trop peu connu chez nous, Jonathan Kreisberg est assurément le guitariste New Yorkais à suivre de très près. On l’a déjà entendu aux côtés de Ari Hoenig ou de Dr. Lonnie Smith. Il était passé en 2009 au Sounds aussi. Plus récemment il tournait avec Stefano Di Battista sur le projet «Woman’s Land». Mais Kreisberg est bien plus qu’un sideman : il a déjà à son actif huit albums en tant que leader et Shadowless est le petit dernier.

Shadowless est aussi varié qu’il est homogène. La patte de Kreisberg est indéniable, car ce type a, non seulement, un son et une esthétique propres, mais il a aussi une vision précise de son jazz.
Avec Jonathan Kreisberg, les paysages changent et évoluent perpétuellement. Ce n’est pas le genre de musicien à s’étendre trop longtemps sur les riffs d’un thème. Il aime donner du relief, redonner de la forme et aménager les décors. Entouré d’une belle brochette d’excellents musiciens - Will Vinson (as), Henry Hey (p), Matt Penman (cb) et Mark Ferber (dm) - il propose sans cesse de nouveaux points de vues et n’hésite jamais à jouer le champ et le contrechamp dans un même élan.
Avec lui, les rythmes bougent dans un sens comme dans l’autre, histoire de ne jamais figer les idées. On n’imagine pas la richesse des arrangements ni les harmonies sophistiquées à la première écoute. C’est que Kreisberg a le talent de rendre simple les choses complexes.
Ce disque est comme un bon vin qui, une fois décanté, y révèle des arômes assez inattendus.
"Twenty One", qui ouvre l’album, démarre à plein régime. Le phrasé est virtuose et souple.
Le thème, joué d’abord à l’unisson (Kreisberg et Vinson), s’enflamme dans un brillant solo de guitare. Puis, plus calmement, Vinson reconstruit, tout en douceur et en habileté. Placée fort à propos, cette petite accalmie redonne du souffle à ce morceau déjà bien endiablé. Kreisberg a le sens de la construction et de la dramatisation. Mais, aurait-il déjà tout dit dans ce premier morceau ? Va-t-il garder la distance ?
Ho oui, pas de problème. Et c’est là que cela devient beau, car le guitariste nous surprend à chaque morceau, avec élégance et inspiration.
"Stir The stars" est emmené sur un tempo drum ‘n bass, voire jungle. Les effets de guitare synthé rappellent un tantinet l’influence de Metheny et Kreisberg nous ramène vers le jazz rock et la fusion. Les échanges avec Vinson sont des plus réjouissants, tandis que Henry Hey et Matt Penman déroulent le tapis rouge. On retrouve le même plaisir de jeu avec "The Common Climb" qui, insidieusement, monte en puissance, par couches successives.
Tandis que "Defying Gravity" flotte entre deux univers, la ballade "Shadowless", relativement enlevée, nous offre un dialogue des plus lumineux entre Hey et Kreisberg.
Le pianiste est à nouveau mis en valeur sur le superbe morceau aux ambiances orientales "Zembékiko" (tiré d’un traditionnel grec). L’occident et l’orient se mélangent. On installe la mélodie avant de lâcher la bride pour permettre à Vinson et Hey de se lancer dans une belle course poursuite. Les échanges sont rapides, fins, agiles. Que du bonheur.
Même sur "Nice Work If You Can Get It", Kreisberg y appose sa griffe. Avec punch, il nous fait re-entendre ce standard d’une nouvelle manière.
La réussite de cet album est sans doute dû aussi à l’intelligence et au courage de Kreisberg d’avoir su éliminer le superflu. Il n’a gradé que l’essentiel, la quintessence, le suc et la saveur de la ligne narrative. Sans bavardages inutiles. Dans cet album pourtant dense, Kreisberg a le bon goût de ne jamais en rajouter.
Pas l’ombre d’un doute, Shadowless est une très belle réussite.
Jonathan Kreisberg sera en concert au Hnita Jazz dimanche 4 et au Sounds le lundi 5. A ne manquer sous aucun prétexte !
Et pour se donner une petite idée, voici une vidéo enregistrée à Salzau.
A+
20:00
Écrit par jacquesp
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28.11.2011
Marcin Wasilewski Trio - Jazz à l'F
En tournée en Europe, entre l’Allemagne, les Pays-Bas et Londres, le trio de Marcin Wasilewski a fait un détour par Dinant pour un unique concert belge. Autant dire que le club Jazz l’F était plutôt bien rempli.
Les pensionnaires de l’écurie ECM se connaissent depuis très longtemps et ont eu le temps de développer leur vision du trio jazz. (Vous pouvez lire ici l’interview que j’avais faite de Marcin, il y a quelque temps déjà, pour en savoir un peu plus).

On pourrait dire, pour faire court, qu’il s’agit d’un mélange très subtil de musique contemplative ou lyrique saupoudrée de poésie mélancolique et de fulgurances rythmiques fiévreuses. Mais ce serait trop court, en effet. Autant la musique de Wasilewski pourrait aussi paraître légèrement distante sur disque (mais alors il est temps d’écouter le dernier «Faithful» pour se convaincre du contraire), autant elle est chaude, dynamique et communicative en live.
Pourtant, ici aussi, on est toujours un peu surpris par l’attitude un peu stricte et raide du leader. Peu de sourire, peu d’interaction avec le public (Wasilewski annonce simplement les titres joués en fin de set et c’est tout…). Mais, on le sent tellement investi dans sa musique qu’on ne peut lui en vouloir. Et il n’hésite pas à se lever, à bouger, à se tordre sur son tabouret pour extraire l’extrême substance cachée dans ses compositions. Alors, d’un point de vue musical, on atteint quand même vite des sommets.

Dès les premières notes, c’est la fluidité qui transparaît, qui transpire même.
Le toucher de Marcin est singulier. Entre la fermeté délicate d’une main gauche et la luminosité de la droite, les mélodies s’épanouissent avec bonheur. Jamais elles ne côtoient la facilité ni le cliché. L’intelligence de l’exécution ne peut que mettre en valeur la richesse des compositions. Chaque ligne mélodique semble s’inspirer d’une idée instiguée par le batteur ou le contrebassiste… eux-mêmes influencés par les propositions du pianiste. Une idée en amène toujours une autre et les improvisations s’enchaînent astucieusement. «Night Train To You» est interprété avec un entrain et une vélocité jubilatoires. Le toucher de Wasilewski est d’une rude douceur ou d’une douce brutalité, c’est selon. Et puis, Marcin joue beaucoup avec le pédalier du piano, donnant ainsi beaucoup de relief et de profondeur au son. Etonnant.
Quant aux interventions du batteur, Michal Miskiewicz, - magnifiques sur «Song For Swirek» ou sur «Ballad Of The Sad Young Men» pour ne citer que ces deux exemples – elles sont d’une rare élégance. Son jeu est fin, aussi bien avec les balais qu’avec les mailloches. Il n’est pas sans rappeler parfois un certain Jack DeJohnette dans la façon de laisser rebondir les baguettes sur ses tambours et cymbales. Avec Slawomir Kurkiewicz à la contrebasse, ils offrent un écrin rythmique de premier ordre au pianiste. C’est là qu’on sent la force du collectif. Et la ballade sombre devient swinguante et le thème plus enlevé redouble de vigueur. Et le public en redemande.
C’était l’ambiance des grands soirs à Jazz l’F. Un très grand et très chaleureux concert qui se termina par un «Happy Birthday», chanté par un public ravi, en l’honneur du pianiste qui fêtait ce jour même ses trente-six ans.
Marcin Wasilewski et son trio seront de retour en Belgique (au Roma) en mars 2012, réservez déjà vos places.
Et hop, un extrait de concert (à Varsovie) pour se faire une idée.
A+
23:24
Écrit par jacquesp
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27.11.2011
Mingus On Mingus - The Movie
Vous avez peut-être eu l’occasion d’aller voir le merveilleux film sur Michel Petrucciani. Et vous vous dites qu’il devrait y avoir plus de films de ce genre sur nos écrans.
Ça tombe bien, le petit-fils de Charles Mingus - Kevin Ellington Mingus - essaie de réaliser un rêve pour nombre d’entre nous : terminer un film témoignage sur son grand père.
Il a déjà quelques très belles interviews dans la boîte - Buddy Collette, Sonny Rollins, Michael Cuscuna, Henry Grimes, Ornette Coleman et d’autres, et il ne compte pas s’arrêter là.
Mais pour cela, il faut de l’argent (le nerf de la guerre, c’est bien connu) surtout s’il veut se rendre à Cuernavaca, ou même à Rishikesh en Inde où sont dispersées les cendres d’un de nos plus grands contrebassistes.
Avec la société qu’il a mis sur pied (Orange Then Blue), il tente de rassembler près de 45.000 $ en 40 jours afin de terminer ce film. Plutôt que de placer quelques économies dans une banque (est-ce bien raisonnable?) pourquoi ne pas l’utiliser dans un projet qui en vaut la peine.
Mingus vaut bien ça, non ?
Allez jeter un œil ici pour plus d’infos. Et regardez déjà les premières images ci-dessous. A vous de jouer.
A+
13:14
Écrit par jacquesp
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26.11.2011
Samuel Balser quartet au Hnita Jazz
Une longue intro brumeuse.
Bänz Oester (cb) utilise une sorte de goulot de bouteille pour frapper doucement les cordes de sa contrebasse. Gerald Cleaver (dm) effleure avec des baguettes souples ses tambours et ses cymbales. Samuel Blaser lance les premières nappes de sons graves. Marc Ducret picote les cordes de sa guitare.
La tension monte sans que l’on s’en aperçoive. Mais on la ressent. Fortement, intérieurement.
Et puis, en un jeu nerveux, découpé et aiguisé, Ducret lâche des phrases cinglantes qui jaillissent comme les étincelles d’un métal frotté sur la meule. Et Blaser attise le feu.

C’est ainsi que démarre le premier des deux concerts que donne le quartette du tromboniste suisse au Hnita Jazz ce samedi 5 novembre. Devant un public malheureusement un peu trop clairsemé, Samuel Blaser enregistre ce qui devrait être le prochain album du groupe à sortir chez Hat Hut (alors que «Boundless» vient à peine d’être publié sur ce même label). C’est peu dire si l’inspiration circule bien entre les quatre musiciens et que l’envie de créer est bien présente.
D’ailleurs, entre eux, les idées foisonnent et les échanges semblent inépuisables.
Sur une base apparemment très écrite et précise, la musique s’offre des espaces de liberté extraordinaires. Un terrain de jeu que les musiciens s’empressent d’envahir, avec intelligence et avec un sens inné de la construction.

Les morceaux ressemblent à de grands puzzles en 3 dimensions. Et chaque musicien vient y placer une pièce. Avant de trouver la forme finale, les sons se métamorphosent, s’adaptent et s’imbriquent. Bref, la musique est dans la musique.
Marc Ducret, avec le strict minimum d’effet - une seule et simple pédale d’effets et un jeu sur le volume de sa guitare - fait ce qu’il veut de son instrument. Ses doigts caressent, pincent, griffent ou frappent. À doigts nus, avec un bottleneck ou avec un plectre métallique, il varie de mille manières les sons. Sauvages ou délicats, brefs ou amples, aigres ou doux. Toujours extrêmement musical, toujours intéressant, toujours à l'écoute et prêt à enrichir les dialogues.
Blaser a, lui aussi, une façon très particulière de s’exprimer au trombone. Il aime aller s’enfoncer dans les graves, mélanger le baroque ou la musique contemporaine avec des relents de funk ou de blues. Tout est souvent esquissé, évoqué et abordé sans lourdeur. La musique est très libre, très aérienne, mais elle suit un fil invisible où la mélodie est toujours présente.

Derrière – ou plutôt dedans car il participe intensément au bouillonnement créatif - Bänz Oester semble remettre le quartette sur le chemin d’un certain groove. Le voilà claquant, pétillant et vif. Ses échanges avec Gerald Cleaver sont de véritables structures éphémères. Et le batteur s’amuse à déstructurer l’évidence, à s’éloigner d’un rythme pour venir souligner un temps, un contretemps… Ou un inter temps, voire un hors temps.
L’improvisation est de tous les instants. La musique se crée en temps réel. Ça file, ça frotte et ça joue des coudes comme à l’arrivée au sprint d’une étape du Tour de France. Et puis, ça prend des distances, du recul. On laisse retomber la tension et cela devient presque spectral.
Blaser et ses trois complices inventent une musique très singulière, qui mélange autant la complexité des polyrythmies que la relative simplicité d’un groove hypnotique. Une musique aussi intelligente - savante? - qu’excitante.
Deux heures durant, on est au cœur même de la création. Alors, on attend déjà avec impatience le plaisir de pouvoir écouter et réécouter tout ça prochainement sur disque. A bon entendeur...
Et pour ceux qui me demandent souvent des extraits sonores, voici un morceau tiré de Boundless. Enjoy!
A+
14:45
Écrit par jacquesp
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20.11.2011
Augusto Pirodda Trio au Sounds
Il y a beaucoup de monde au Sounds ce vendredi 5 novembre pour la sortie officielle de «No Comment», le dernier disque d’Augusto Pirodda dont j’avais parlé ici.
Je pensais, à première vue, que le public savait ce qu’il était venu écouter car, lors des premiers morceaux, il est très attentif, discipliné et presque silencieux (ce qui n’est pas toujours le cas au Sounds, il faut l’admettre). Il faut dire aussi que la musique d’Augusto Pirodda doit vraiment s’écouter pour être appréciée. Malheureusement, au bout de trois morceaux, le brouhaha monte un peu et Marek Patrman sera obligé de ramener l’attention par quelques coups de cymbales cinglants. Au deuxième set, d’ailleurs, une partie du public abandonnera… Oui, la musique d’Augusto Pirodda est exigeante. Oui, elle ne peut sans doute pas plaire à tout le monde. Mais si elle est difficile pour certains, elle n’en est pas moins intéressante, bien au contraire.

Pirodda a «le chic» pour faire sonner le piano de façon très personnelle. Les notes profondes et graves, qu’il distille en une pulsation particulière, soutiennent une main droite habile et… parfois tachiste.
Le pianiste laisse planer le doute et crée une atmosphère élégiaque avant de s’investir soudainement et totalement dans un jeu frénétique et redoutable… La musique se délie et s’échappe sur «Il Suo Preferito» puis elle se ressert avec «Seak Fruit». Elle est toujours changeante et surprenante.

Manolo Cabras, toujours aussi imprévisible, est continuellement à la recherche d’idées. Il refuse l’évidence. Il intervient avec précision, répond, s’immisce entre le piano et la batterie. Il invente des accords, tresse des harmonies rares… Marek Patrman peut être excessivement délicat et subtil, comme il peut être mordant et très agressif. Son solo sur «Ola» est fantastique de créativité, bourré d’idées et d’histoires à rebondissements. Il joue sur des rythmes fluctuants, navigue entre les phrases énigmatiques de Pirodda et les fulgurances pyrotechniques de Cabras.

De toutes ces constructions minutieuses et ciselées - étonnantes et parfois déstabilisantes - naît un swing libérateur. Mais un swing intérieur et singulier, car rien n’est jamais explicite dans la musique du trio, et c’est à nous de remplir les points de suspensions. C’est ça aussi qui la rend passionnante.
Il est intéressant d’entendre la différence entre le disque (avec Gary Peacock et Paul Motian) et le live. Il me semble qu’avec le line-up de ce soir, la musique se révèle un peu plus incisive, même si «So ?» se termine dans un dépouillement absolu et irréel.
Décidemment, le trio de Pirodda arrivera toujours à nous surprendre. Tant mieux, on ne demande que ça.
A+
13:31
Écrit par jacquesp
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14.11.2011
Big Noise - Théâtre Marni
On va encore dire que je suis trop enthousiaste. Tant pis.
J’avais reçu l’album de Big Noise sans savoir ce que j’allais entendre. Sur le communiqué de presse était indiqué «Power Jazz New Orleans». New Orleans… Un poil méfiant, je laisse mes préjugés idiots de côté et j’écoute. Après tout, il y a peu, j’avais pris beaucoup de plaisir à découvrir Pokey Lafarge (que je vous conseille vivement, d’ailleurs).

Big Noise? Big et bonne surprise !
Ringard ce jazz-là? Détrompez-vous.
Avouez qu’il faut être un peu gonflé pour jouer ce «vieux» jazz… ou alors, il faut être sincère. Big Noise a réuni les deux à la fois. Imaginez trois, quatre amis se présenter devant une bande de copains et jouer ce jazz-là! Il faut «en avoir» et surtout «y croire».
Et quand on y croit, tout est possible. Et ça fonctionne. Nous voilà en plein Hot Club et voilà King Oliver, Louis Armstrong et Jelly Roll Morton…
Après deux morceaux, on est convaincu. On range dans une petite boîte ses à priori et on profite.

Le 3 novembre, au Théâtre Marni, devant une salle archi comble, il n’a pas fallu plus de deux morceaux non plus pour que Big Noise mette le feu.
Piano droit, grosse-caisse de batterie démesurée, woodblocks, cloches, look de mauvais garçons des années ’20, Big Noise soigne l’image mais ne triche pas sur sa musique.
Au chant et à la trompette, Raphaël D’Agostino assure sans jamais faiblir. Aucune hésitation, aucune approximation. Il déborde d’énergie. Il est soutenu par un infatigable Laurent Vigneron à la batterie et poussé dans le dos par un intenable Johan Dupont au piano. Quant aux doigts de Max Malkomes, ils claquent et courent sur les cordes de la contrebasse avec énergie.
Dans la salle, où l’on compte beaucoup de «jeunes», on tape du pied, on claque des doigts, on secoue la tête en rythme, on applaudit. Big Noise fait le spectacle et n’hésite d’ailleurs pas à reproduire le numéro de Gene Krupa et son contrebassiste sur «Big Noise From Winnetka», qui a inspiré le nom au groupe. Ça rigole, ça joue et ça picole. Le bonheur est parfois si simple.

Ça y est, pour le deuxième set, on dégage les tables et les chaises des premiers rangs. On danse. C’est irrésistible. Mais Big Noise est capable aussi de vous faire plonger dans le blues comme on plonge dans un verre de whiskey ou de bourbon.
La trompette roucoule sur «Black And Blue»… puis s’enflamme sur «Tiger Rag». La batterie se déchaîne sur «Basin Street Blues» et le piano s’excite et devient fou sur «Mississippi Mud» ou «Dinah»…
Big Noise transforme le bar du Marni en un vrai tripot de Chicago… Mince, ces quatre gars ont ça dans le sang. Et, méfiez-vous, c’est contagieux… Il faudra au moins trois rappels pour «calmer» l’enthousiasme du public.

Si le disque ne vous laisse pas indifférent, n’hésitez pas à aller vous encanailler aux concerts de Big Noise. Vous m’en direz des nouvelles.
Après tout, on ne s’amuse pas si souvent que ça.
A+
03:21
Écrit par jacquesp
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12.11.2011
Bart Defoort Quartet - Jazz Station
Bart Defoort joue beaucoup avec le Brussels Jazz Orchestra. Ce qui lui demande énormément de travail et de concentration (rythme soutenu de nouveaux projets, beaucoup de lecture et niveau d’exigence élevé… le BJO n’est pas considéré comme l’un des meilleurs Big Band du monde pour rien).
Alors, pour lâcher un peu la pression, Bart joue des standards avec son quartette (les nouvelles compos qui donneront suite au merveilleux album «Sharing Stories On A Journey», ce sera pour plus tard).
Les standards, c’est bien, mais encore faut-il savoir en faire quelque chose. Pas de panique, on sait que l’on peut compter sur l’intelligence du saxophoniste et de ses compagnons de route.

Ce soir, devant le nombreux public de la Jazz Station, Bart Defoort, Ron Van Rossum (p), Jos Machtel (cb) et Sebastiaan De Krom (dm) n’y sont pas allés par quatre chemins et ont commencé, sans ambage, par un tonitruant «Chi Chi» de Charlie Parker.
Aussitôt, on sent le plaisir de se retrouver ensemble, le plaisir de partager et de jouer. Simplement jouer. Mais jouer à fond.
D’abord, il y a le son de Bart Defoort. C’est indéniable, il a trouvé sa «voix», quelque part entre Joe Henderson, Dexter Gordon et John Coltrane, sans doute. Un tempérament à la fois lyrique et dynamique. Une technique irréprochable, un souffle personnel. C’est lui qui montre le chemin mais qui laisse aussi des boulevards de libertés aux autres.
Sur un «I’m Cofessin’», roublard, Ron Van Rossum se fait éclatant, bondissant, surprenant. Les notes déferlent à la manière d’Erroll Garner puis évoquent le Count. Voilà encore un pianiste qu’on aimerait entendre plus souvent et, pourquoi pas, avec son propre projet. Il a des choses à dire, c’est certain.
Sebastiaan De Krom, quant à lui, fait le show. Infatigable. Il va même jusqu’à faire swinguer les silences. Le batteur est toujours à l’affût, prêt à rebondir sur les moindres petites idées. Il joue avec toute la batterie, usant des balais, des baguettes, des coudes, glissant le doigt sur les peaux, tapant sur les pieds de cymbales ou sur leurs attaches. C’est un feu d’artifice permanent (on comprend pourquoi il fait partie du groupe de Jamie Callum). Mais le plus étonnant, c’est qu’il ne répète jamais deux fois le même gimmick.

Il faut remarquer aussi le jeu particulier de Jos Machtel à la contrebasse. Il semble ne jamais tirer sur les cordes. Il joue beaucoup avec le pouce. Il sort alors de son instrument une douceur puissante et profonde. C’est encore plus remarquable sur son solo de «East Of The Sun And West Of The Moon» ou sur «The Night Has A Thousand Eyes».
Après d’autres standards («Milestone» ou «The Man I Love» - sur un tempo rapide et jubilatoire) - et avant «Dexterity» en rappel - on aura droit à une superbe version de «Ask Me Know». Ici, Bart Defoort joue à l’anguille insaisissable. Il déroule les chorus en évitant tous les poncifs, tout en sublimant l’amour et la douleur contenues dans ce superbe morceau de Thelonious Monk.
Avec un tel quartette, les standards ont encore de beaux jours devant eux.
A+
17:30
Écrit par jacquesp
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04.11.2011
Yokai & Lieven Venken - Fonograf & Archiduc
Le jazz, ça se joue partout. Et comme me le disait dernièrement encore un ami musicien, ça se joue de plus en plus souvent hors des clubs aussi : dans des cafés, des petits endroits insolites, des restaurants, chez des particuliers… Ok, ce n’est pas nouveau et ce n’est pas qu’un phénomène belge, mais la tendance semble aller de plus en plus dans ce sens.
Dernièrement, je suis allé me balader du côté du Fonograf, un tout nouvel endroit, cosmopolite et alternatif (le terme est un peu tarte à la crème, mais je n’ai rien trouvé d’autre). On peut y manger, voir des expos, boire un verre ou deux ou dix, faire la fête avec des DJ’s, et écouter du jazz.

Vendredi 21, il y avait Yokai, c’est à dire Axel Gilain (cb, eb), Yannick Dupont (dm), Fred Becker (ts) et Jordi Grognard (ts, fl). L’endroit est un peu bruyant - mais c’est cela aussi qui fait son caractère - et le groupe a intérêt à « envoyer ». Yokai s’arroge la tâche sans problème. Il y a du monde qui écoute… ou pas. Le jeune quartette – car ils jouent depuis peu ensemble - enchaîne les standards, ou plutôt des thèmes emblématiques d’Eric Dolphy, Charles Mingus mais aussi de Mulatu Astatke. L’ambiance est chaude. Chacun des musiciens mouille sa chemise. On y va à fond, avec un enthousiasme qui fait plaisir à voir. On s’amuse en tentant sérieusement des échanges riches et surprenants. Concert court mais intense et groupe à suivre.
Autre jour, autre lieu.
Samedi 28, je fais un détour par l’Archiduc.

Lieven Venken (dm) invite depuis un mois ses friends. Ici aussi il y a du monde – mais peut-être un peu moins de bruit – et on revisite également les standards. Et quand les amis s’appellent Ewout Pierreux (p), Michel Hatzi (eb) et Jeroen Van Herzeele (ts), on peut s’attendre à une vision plutôt musclée et actuelle des choses. John Coltrane, Bill Evans, Charlie Parker… Les thèmes sont dépoussiérés, briqués, revisités et exposés avec fougue et talent. On prend des libertés (que les auteurs de ces tubes n’auraient certainement pas reniés) tout en respectant la tradition. C’est un peu comme si on sortait la belle vaisselle de bonne-maman qui est restée trop longtemps dans le buffet, pour y servir de la nouvelle cuisine. Et c’est bien. Et c’est bon. Et on en redemande. Ça swingue (wooo, les chorus d’Ewout !), ça bouge (haaa, le timing de Lieven), ça groove (bang ! les assauts de Michel), ça bouillonne (rhaaa, les excès de Jeroen).

Le plaisir est communicatif entre les musiciens et le public…
Il n’y a pas à tortiller du cul : le jazz est éternel ! C’est un caméléon qui s’adapte à toutes les situations, qui se sent bien dans son époque et qui n’est pas prêt de tirer sa révérence.
Allons, sortons !
A+
00:47
Écrit par jacquesp
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02.11.2011
Samuel Blaser - Consort In Motion
Consort In Motion. Le titre est assez clair.
Avec ce projet, le tromboniste Suisse Samuel Blaser a envie de donner du mouvement à la musique baroque, de partir d’un matériau de base assez strict, de bousculer un peu les idées et d’y trouver les liens avec le jazz et les musiques improvisées. Avouez que la chose n’est pas si évidente. Car si l’on peut définir la musique baroque, encore faut-il arriver à définir le jazz. Et puis, comment faire swinguer le baroque ? Est-ce le but, d’ailleurs ?
Voilà donc Monteverdi, Frescobaldi et Marini sélectionnés pour l’épreuve.

Consort In Motion est un album complexe que l’on ne peut pas saisir du premier coup. Il peut paraître austère au premier abord, mais il se révèle au fil des écoutes. On y découvre alors toute la richesse et la sophistication de la démarche. S’adresse-t-il aux musiciens avant de s’adresser à tout un chacun ? Peut-être. En tout cas, il s’adresse sûrement aux mélomanes qui auront envie d’aller jeter une oreille sur les «originaux» pour y retrouver les racines ou y déceler les similitudes. Et là encore, ce n’est pas toujours gagné, car Blaser part de loin et va loin… très loin.
De façon très ingénieuse, il s’approprie les mélodies et les harmonies pour s’en détacher et proposer à ses acolytes - Thomas Morgan (cb), Russ Lossing (p) et Paul Motian (dm) – des espaces de libertés incroyables. C’est sans doute pour cette raison que quelques titres se nomment «Reflections on…» («Piagn’e Sospira», «Toccata» et «Vespero Della Beata Vergine»).
Le quartette tourne autour des thèmes, en extrait la substance, garde l’esprit et nous les renvoie sous une nouvelle forme.
Blaser sonde les profondeurs de l’instrument. Le son est caverneux et plaintif. Son approche de l’instrument convient parfaitement à cette forme musicale au caractère douloureux («Lamento Della Ninfa»). Il use, sans en abuser, de quelques growls et glissando. Il intervient parfois comme un trublion, remettant en question ses propres arrangements, comme pour offrir encore plus de libertés et d’ouvertures au quartette. «Ritornello» est ainsi joué deux fois de manières très différentes. Une fois de façon enlevée, au swing légèrement rubato et une autre fois en tempo très ralenti, comme pour ne récupérer que l’esprit de la partition originelle.
Russ Lossing (p) joue la finesse et la délicatesse, en contraste avec le son ténébreux du leader. Ou alors, c’est la folie furieuse qui prend le dessus. Ses attaques sont franches et décidées. Le jeu est vif et très percussif. Il oscille entre respect de l’œuvre, la musique contemporaine et le free jazz. La connivence avec Paul Motian, qui soutient par petites touches et réinvente la musique à chaque frappe, est éblouissante. Le batteur est discret, présent, émouvant. Il échange et joue aussi au chat et à la souris avec Thomas Morgan, toujours aussi surprenant. La contrebasse explore, s’embarque dans des chemins nébuleux et en ressort plus lumineuse.
Consort In Motion est un exercice de style des plus réussis, poignant et exigeant, qui demande une écoute attentive. Le quartette nous emmène hors du temps, dans un voyage passionnant. Avis aux amateurs.
A+
Samuel Blaser sera en concert dans une toute autre configuration au Singer, pour la sortie de l’album «Boundless», avec Marc Ducret (eg) Bänz Oester (cb) et Gerald Cleaver (dm) le 4 novembre. Et il sera également au Hnita, avec le même line-up, pour l’enregistrement d’un nouvel album (encore!) les 5 et 6 novembre. Qu’on se le dise.
03:39
Écrit par jacquesp
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31.10.2011
Steven Delannoye New York Trio au Sounds
Juste après le concert du Jazz Station Big Band, je file au Sounds pour écouter le second set du New York Trio de Steven Delannoye (ts). En fait de trio, ils sont plutôt… quatre, puisque Frank Vaganée (as) a été invité. Et en ce qui concerne la partie New Yorkaise, il s’agit de Desmond White (db) et Jesse Simpson (dm).

Le trio + 1 s’amuse essentiellement à revisiter quelques standards et à les redessiner à sa manière. C’est un peu comme reprendre la ligne claire de Tintin (c’est d’actualité) et l’adapter à la BD actuelle. C’est à dire, l’enrichir de tout ce qui s’est fait ces dernières décennies. C’est redonner aux traits de base, une autre dimension, une autre dynamique. C’est raconter la même histoire avec d’autres mots, d’autres couleurs, d’autres formes. Après tout, c’est l’essence même du jazz.
Alors, Frank Vaganée esquisse, frotte, dilue, force le trait, ou l’évoque à peine, avant de partir dans des envolées puissantes. Steven Delannoye vient parfois affiner le contour, redonner parfois un peu de netteté. Entre les deux saxophonistes on sent de la jubilation dans le dialogue. Ensemble, ils s’éloignent parfois loin du thème initial mais retombent toujours sur leurs pattes.

Les deux américains vont encore plus loin dans le détricotage. Rien ne semble leur faire peur. Ils possèdent un langage très sûr et un vocabulaire très riche. Desmond Whithe s’amuse constamment à brouiller les pistes, à ralentir le tempo, à l’accélérer, à tenter de le perdre, à lui donner de nouvelles impulsions. Le batteur colorie parfois en dehors des traits comme pour élargir le tableau. C’est vif et spontané. C’est parfois déroutant mais tellement excitant… Surtout lorsque l’on reconnaît, là, dans le fond, en arrière-plan, presqu’en transparence, un thème mille fois entendu.
Steven Delannoye et Frank Vaganée – quand même impressionnant de puissance, d’énergie et de précision - se font une vraie chasse comme au bon vieux temps. Ça fuse, ça répond vite et on ne s’ennuie pas une minute. Bref, ça jazze…
A revoir, avec plaisir, pour savoir où leurs recherches les mèneront. Ça devrait être intéressant.
A+
02:06
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29.10.2011
Augusto Pirodda Trio - No Comment
Jouer avec Paul Motian et Gary Peacock, pour un jazzman, c’est plutôt alléchant. Mais pour un pianiste, cela prend une saveur est encore plus particulière. Diable, passer après Bill Evans, Paul Bley, Keith Jarrett, Martial Solal ou encore Geri Allen n’est pas une mince affaire…
Quand Augusto Pirodda contacte ces deux monstres sacrés, il ne se doute pas que le fluide allait passer aussi bien. Le 4 avril 2009, il traverse l’Atlantique et se retrouve au célèbre studio System Two pour une longue journée d’enregistrement qui deviendra l’album «No Comment», sorti chez Jazzwerkstatt.

Et ça commence comme ça («It Begins Like This»), un premier morceau pour se jauger, se sentir, se connaître. Voir et écouter où va l’autre. Improvisations, conversations calmes et échanges de premières idées… Il n’y a pas de doute, la journée sera bonne.
Il y aura donc deux morceaux écrits – ou plutôt improvisés – dans l’instant de la rencontre avec Motian et Peacock («It Begins Like This» et «I Don’t Know»), deux autres «offerts» par son complice Manolo Cabras - dont un qui donne le nom à l’album - le reste étant de la plume du pianiste.
L’ensemble est d’une homogénéité parfaite car le trio a vite trouvé sa voie et préfère creuser le même sillon plutôt que de se disperser dans différentes tentatives.
Paul Motian louvoie entre les ambiances, ne se dévoile pas totalement et laisse planer le mystère des compositions. Il joue, comme il sait si bien le faire, en clair-obscur, et met ainsi en valeur le jeu de Pirodda. Un jeu très intuitif, très sensible, introspectif parfois. Le pianiste semble profiter pleinement de l’instant. La musique se joue alors aussi dans les silences. Et puis, il y a la basse discrète et omniprésente de Gary Peacock. Il fait durer les notes qu’il place avec précision. Il joue comme en écho aux échanges de Motian et Pirodda. Ou alors, il fait balancer sa contrebasse («So?») avec une régularité flottante insaisissable.
«Seak Fruit», mais aussi «So?» ou «I Suo Preferito», sont dès lors assez dépouillés, presque élégiaques, emplis des moments de plénitudes, de silences et de notes éparses. Une grande part est laissée à l’improvisation qui apporte toutes les nuances et des couleurs chaque fois renouvelées.
«Brrribop» est quelque peu différent. L’exercice est plutôt rythmé et nerveux, légèrement désarticulé. Pirodda fait preuve de virtuosité. Il joue par éclats et par jets. Peacock et Motian, en vieux loups des mers improvisées, répondent, ne se laissent jamais surprendre et, au contraire, enrichissent le propos. Les solos se construisent comme par magie, inventifs et complices.
«Ola», qui clôt l’album possède ce léger parfum bluesy, qui rappelle un peu (est-ce intentionnel?) «The End Of A Love Affair»… Pourtant, nous, on aimerait tant que cette histoire reprenne et continue.
PS : Augusto Pirodda sera en concert avec son trio au Sounds vendredi 4 novembre. Non, pas avec Gary Peacock et Paul Motian, mais avec Manolo Cabras (cb) et Marek Patrman (dm). À ne pas manquer.
A+
14:12
Écrit par jacquesp
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25.10.2011
Ariel Shibolet - The Cy Twombly Trilogy
Si les pochettes des trois albums d’Ariel Shibolet sont ‘illustrées’ des œuvres de Cy Twombly, ce n’est pas par hasard. C’est d’abord parce que le saxophoniste Israélien voue une admiration sans borne au célèbre plasticien Américain, mais aussi et surtout, parce que sa musique se calque sur les mêmes préceptes. Là où Twombli griffe le papier, maltraite ses crayons, salit la page ou détourne la matière, Shibolet fait de même avec l’harmonie, la mélodie, la gamme, les instruments et les sons.
Dès lors, sa musique ne s’écoute pas, elle se ressent.
C’est pour toutes ces raisons qu’il publie, chez Kadima Collective, une trilogie (“Live At The Total Music Meeting”, “Happiness For Things Unseen” et “Scene From An Ideal Marriage”) dédiée à cet artiste qui nous a quitté cet été.

Du souffle et des respirations. Des frottements et des grincements délicats. C’est comme cela que s’ouvre “Scene From An Ideal Marriage”, enregistré en duo et sans filet avec Nori Jacoby (violon).
Le dialogue est abstrait, parfois énervé, parfois tendu, souvent retenu. Shibolet cherche les notes les plus hautes, les plus stridentes, les plus aigues. Et le violon le retient, le repousse et puis l’accompagne vers les cimes. Ces mariages sont comme des danses torturées que les deux hommes exécutent pour une fête imaginaire et tourmentée. Et la fête se déglingue encore. L’orchestre tangue et titube. Le duo explore les idées, crève les conflits, ravive les blessures et sonde l’âme au plus profond de son mystère.
Shibolet fait vibrer l’anche, contrôle le râle, fait parler la salive. Jacoby, de son côté frotte, frappe ou caresse les cordes de son violon.
Entre les deux solistes, l’écoute - primordiale - est parfaite. Sur ce chemin tortueux et sans balise, ils se perdent, se retrouvent, cherchent, explorent et se sentent invincibles. Même si parfois le doute, les questionnements et les tâtonnements s’immiscent.
Il faut souligner une prise de son extraordinaire dans laquelle la moindre craquelure – qui prend tout son sens ici – s’entend.
“Happiness For Things Unseen” est un autre duo. Cette fois, le saxophoniste partage la scène avec le batteur Haggai Fershtman.
Ici encore, Shibolet tutoie la dissonance et s’amuse à faire l’aller-retour entre grave et aigus. Ici aussi, tout est improvisé. La batterie de Haggai Fershtman roule et déboule, rebondit et ricoche, éclate ou se tait. Entre bouillonnements bruitistes et anarchiques et une délicatesse dépouillée, le duo offre une autre facette d’un jazz extrêmement libre.
Dans le troisième album, “Live At The Total Music Meeting”, Shibolet joue en solo. C’est peut-être la plus âpre et la plus difficile des trois œuvres. Mais la performance n’en n’est pas moins exceptionnelle. En quatre morceaux et trente huit minutes, Shibolet reste toujours intéressant - et même plus - en nous poussant jusque dans nos plus lointains retranchements. Il nous pousse jusqu’au point de rupture. On rentre avec lui dans l’instrument, dans sa tête et dans son souffle. On respire, et on étouffe avec lui. Mais, au bord de l’asphyxie, on trouve toujours une petite issue, une échappatoire, une lueur qui nous libère.
On pourrait rapprocher les études de Shibolet à celles d’Evan Parker, Peter Brotzmann ou, dans une moindre mesure peut-être, à Anthony Braxton.
Une recherche musicale qui va au-delà de la musique, exigeante et sans concession. Une expérience intense, en quelque sorte... et trois albums à “oser“.
A+
21:59
Écrit par jacquesp
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20.10.2011
50. Bilan musical.
1961. 20 octobre, je nais.
Aucun souvenir.
Le tube du moment c’est « Hit The Road Jack »… ça commence fort.
Jusqu’à mes six ans, je n’ai pas trop de souvenirs marquants. À la radio, qui est allumée en permanence dans le magasin de ma mère ou dans l’atelier de mon père, j’entends sans doute Alain Barrière, Richard Anthony, François Deguelt, Sheila… À la télé, je vois Henri Salvador faire son Zorro. À la fancy-fair de l’école, on danse sur « Enfants de tous pays » et plus tard sur « Yellow Submarine »…
1967. Un samedi après midi, il y a du soleil, je joue au beau milieu de la cour, dans une grande bassine de fortune remplie d’eau. J’entends « Puppet On A String ». J’écoute les 45 tours que ma sœur achète : The Four Tops (« The Letter »), The Monkees, The Bee Gees (« Massachusetts »)… et bien sûr : The Beatles (« Penny Lane » «All You Need Is Love ») et les Stones (« We Love You »). Ma sœur peut enfin acheter un 33 tours ! Pas n’importe lequel : « Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band ». Ça tourne en boucle.
1968. Dans la chambre avec mes sœurs, on écoute encore les Beatles (« The White Album »). Mais aussi Bob Dylan (« Nashville Skyline »), The Moody Blues… Mon père, lui, me fait écouter sur un vieux phono des 78 tours de Ray Ventura et de Count Basie…
1969. La beatlemania continue. C’est « Abbey Road ». J’écoute aussi « I'll Never Fall In Love Again » de Bobbie Gentry, « Venus » de Shocking Blue et des groupe rock belges (The Peebles « Mackintosh », The Wallace Collection « Daydream »). Un de mes cousins ramène le double album « Chicago Transit Authority ». Choc. Il me fait écouter aussi Canned Heat, Creedence Clearwater Revival. Un copain plus âgé, Philippe, ramène un disque à la couverture étrange (« In The Court Of The Crimson King ») et aussi Led Zepplin ou Procol Harum (« A Salty Dog »)… Je tanne mes parents pour acheter mon premier 45 tours. Je le trouve au Sarma, à Tournai. C’est « Mendocino » de Sir Douglas Quintet.
1970. Entre mes sœurs, mes cousins, mes copains, il y a, d’un côté « Get Ready » de Rare Earth. « Bridge Over Trouble Water » de Simon and Garfunkel, de l’autre « In Rock » de Deep Purple, « Déjà Vu » de Crosby, Stills, Nash And Young, « Lola » des Kinks, puis The Who, The Doors, Black Sabbat, The Beach Boys, George Harrison, John Lennon and the Plastic Ono Band… Et puis, il y a du Belge (Carriage Company) et aussi Polnareff, Georges Moustaki, Georges Brassens, Barbara, Nougaro, Brel… et les Poppys !
1971. Le dimanche, dans l’atelier de mon père, on jouait aux chanteurs avec mon cousin. On pouvait mettre la musique à fond ! Avec un électrophone tourne disques Philips… ça le faisait grave. Je me souviens de Mungo Jerry, de « San Tropez » sur l'album « Meddle » de Pink Floyd, de Jethro Tull, de Deep Purple. Et de « Uncle Albert » sur « Ram » de Paul Mc Cartney ou de « Brown Sugar » des Stones.
1972. C’est « Midi Première » avec Danièle Gilbert. Forcément, ça marque. Nicoletta, Julien Clerc, Michel Delpech… et surtout Il était une fois (« Rien qu’un ciel »), ça je l’achète. Et puis, pour les fêtes ou pour son anniversaire, mon père « peut » écouter sa musique : Glenn Miller, Count Basie, Duke Ellington… J’adore ça.
1973. Dans sa chambre, mon copain Philippe me fait écouter Wishbone Ash, Alice Cooper, Genesis (« Foxtrot »), Yes ou Roxy Music. À la radio, j’entends les claquements de doigts sur « Killer Queen ». À la télé (« Tempo » ou « Follies »?), je vois un type bizarre, c’est David Bowie. Et un autre, déguisé en clown, c’est Leo Sayer. Mais c’est aussi l’année de Slade (« Slade Alive ») et de T.Rex (« Telegram Sam ).
1974. J’écoute « The Dark Side Of The Moon » chez un copain. Et puis la musique d’un film terrifiant qui passe tout le temps à la radio : « Tubular Bells ». Au cours de musique, à l’école, la prof nous joue « L’arnaque ». J’aime ce rythme syncopé. Pour mon anniversaire, je peux aller voir Maxime Le Forestier, en concert à La Halle Aux Draps à Tournai. J’irai aussi écouter ensuite Jean-Michel Caradec, Julien Clerc, Dick Annegarn…
1975. Il y avait un café-théâtre à Tournai, « La Mauvaise Herbe ». J’y vais de temps en temps avec ma sœur. On écoute du folk et de la chanson française « à texte ». J’achète (avec les sous de ma maman) quelques disques… (des 45 tours... faut pas déconner quand même !) Je me souviens de « Bohemian Rhapsody » de Queen, de « La Complainte du phoque en Alaska » de Beau Dommage. C’est l’époque de « La guitare à Dadi ». Je découvre Chet Atkins, Hank Williams… J’ai une période country. Et puis, ça y est, j’ai une guitare, sur laquelle je ne jouerai jamais que « Frère Jacques ». Sur une corde.
1976. Le soir, j’écoute en cachette « La ligne est ouverte » de Gonzague Saint Bris. La musique m’hypnotise. C’est une gnossienne d’Erik Satie. Je vois « Barry Lyndon », je découvre le plaisir de la musique classique. Je vois « Tommy » au cinéma. Je vois « Jaws » au cinéma. J’achète des compiles de musiques de films… Et puis je prends mon vélo pour aller acheter, à Dottignies, à la Maison Bleue, « Sir Duke » de Stevie Wonder.
1977. Sur une double page de « Première », il y a une grande photo de Patrick Dewaere qui tient dans ses mains « Crisis, What Crisis ? » de Supertramp. Il me le faut. Je l’achète plusieurs fois car il y a de petites imperfections sur le vinyl et ça m’énerve. Je m’inscris à la Médiathèque (qui s’appelait alors, la Discothèque). Je reviens avec les Andrews Sisters, Art Blakey… Prokofiev, Tchaïkovski, Rachmaninov… Gilbert Lafaille, Léo Ferré, Serge Reggiani, … des disques de bruitages aussi… Et puis Klaus Schulze.
1978. Me voilà à St Luc. J’écoute de tout. C’est l’époque où, à la télé le dimanche midi, Antoine de Caunes présente Chorus (en direct du toit de l’Empire). Je découvre Dire Straits, Tom Petty, Steely Dan, Talking Heads, The Jam, Joe Jackson, Blondie, Lene Lovitch… Et Billy Joel me fait faire des recherches sur la 52nd Street (et à l’époque, il n’y a pas Internet). Je fais des K7 de bossa-nova, de salsa, de tango avec les disques loués à la médiathèque. Je vais écouter le Big Band du West Music Club qui joue dans mon ancienne école. Certains s’étonnent que j’aime ça.
1979. Tangerine Dream, Soft Machine, Emerson Lake and Palmer et Vandergraaf Generator se mélangent aux Wings, aux Stones (« Some Girls »), à Kansas, The Cars, Fisher-Z, Police, Machiavel, Patti Smith, XTC, Jo Lemaire, Telex, Kraftwerk… à Cabrel aussi, à Higelin, Souchon, David Mc Neil et Lavilliers. De la médiathèque, je continue à ramener des trucs étranges - je ne sais pas si ça me plait mais j’écoute Pierre Henry et Stockhausen avec fascination... Puis j’écoute, avec encore un peu de difficultés, Charles Mingus, à cause de Shadows, de Cassavetes. Et Miles, à cause d’Ascenseur pour l’échafaud. Et puis, il y a Radio Cité aussi. C’est Chic, funky et soul. C’est Roy Ayers et Earth, Wind And Fire… Do you remember ?
1980. Bruxelles. C’est l’année où Lennon meurt. Je ne sors pas beaucoup (ma mère gère mon budget : « Faut pas qu’il fasse des bêtises mon Jacquot ! »). Je vais quand même pointer mon nez à la Raffinerie du Plan K (on en parle tellement dans la rubrique rock – alors excellente – de Télé Moustique). Je pense y avoir vu Echo and The Bunymen ou Joy Division. Je me balade aussi du côté de chez Pol, au Bierodrome, j’y vois Willy Vande Walle. J’aime cette ambiance très enfumée…
1981. Dans un storyboard que je fais pour l’école dans laquelle je suis, j’imagine une musique de Louis Jordan. Je me souviens avoir expliqué qui il était et quelle musique il faisait. À l’époque je découvre Idir, Oum Kalsoum ou Fairuz grâce à Mouloud, mon beau-frère. D’un autre côté, un copain de classe me fait découvrir Joni Mitchell et Don McCaslin…
1982. Dans « Beau Père » de Blier, Patrick Dewaere (encore lui) parle de Bud Powell. J’achète une sorte de « best of ». Bud y joue avec Fats Navarro, Charlie Parker, Miles… Je pense que c'est dans ce film également qu'on y parle de Lennie Tristano... En tout cas, c'est à ce moment-là que j'achete « Requiem ». Un copain achète « We Want Miles ». On écoute ça à fond.
1983. Je profite de mon service militaire en Allemagne pour acheter des disques, car ils sont moins chers. Et me voilà avec un peu de tout sur les bras, U2, REM, Paul Simon, Alan Parson, Randy Newman, John Hiatt, Frank Zappa, Al Stewart, Donald Fagen… Mais aussi Keith Jarrett, Stan Getz ou Lester Young.
1984. Retour à la vie civile. C’est « Koyaanisqatsi » de Philip Glass. C’est « Rock It » sur MTV. Chez un ami, on écoute Sade. En hommage à Monk, des musiciens se réunissent et publient un double album « That’s The Way I Feel Know ». Je me renseigne sur ce Monk. J’achète « At The Blackhawk ». La claque est monstrueuse.
1985. Le premier janvier, je re-écoute « Star People » de Miles. Un ex-beau-frère, en visite ce jour-là, me lâche : « Du Jazz ? La plupart des gens écoutent ça sans rien comprendre, juste pour se donner une attitude ». J’ai pas trinqué avec lui cette année-là. Et j’ai écouté aussi Liquid Liquid.
1986. Je vois « Down By Law », je découvre John Lurie, Tom Waits. J’écoute The Lounge Lizards. Je vois Joe Jackson pour la tournée « Grand Monde ». Je vois aussi Henri Salvador et je tombe amoureux de Syracuse. Et puis, il y a « Round Midnight » aussi, le film. Ça donne envie de traîner la nuit. La nuit, c’est l’Interférence, un bar près de la Grand Place. On y écoute Isabelle Antena et toutes les musiques des disques du Crepuscule.
1987. Barney Willen et La Note Bleue. J’achète la BD, j’achète le disque et plus tard encore un autre Barney : « Jazz Sur Scène ». Délice.
1988. Ça tourne un peu en rond. Il y a bien De La Soul, Deee-Lite, Prince, « Do the Right Thing » de Spike Lee, Womack and Womack, le rock de Manchester et Nirvana. Et puis il y a « Bird » de Clint.
1989. John Mayall me pousse à écouter du blues. John Lee Hooker, Muddy Waters… Je vois Let's Get Lost de Bruce Weber. J'écoute Chet Baker.
1990. Retour à XTC. Un des groupe les plus sous-estimés du rock anglais.
1991. Je ne sais plus pourquoi, mais j’achète des opéras italiens. Verdi. « Il Trovatore », « La Traviata », « La forza del destino »… Je travaille pour un ami qui me paie en cd. Je fais mon choix en me feuilletant le bouquin « les incontournables du jazz » chez Gitane Jazz. À moi Dizzy, Ornette, Bill Evans, Sonny Stitt, Ahmad Jamal…
1992. Björk fait son « Debut ». C’est quand même très différent de ce qu’on entend habituellement à la radio. The Commitments me font écouter Wilson Pickett. Et puis... et puis, il y a pas mal de changements dans ma vie sentimentale.
1993. La belle musique des scies, des marteaux, des truelles et des pinceaux. Mais c’est aussi US3, The Digable Planets et Guru Jazzmatazz…
1994. Nusrat Fateh Ali Khan se fait une petite place entre Portishead, Geoffrey Oryema, Eels etc… Et puis… Et puis c’est la naissance de ma première fille.
1995. Pirouette, cacahuète, bateau, ciseau… vous connaissez la chanson.
1996. P.J. Harvey, Nick Cave, Beck, Tortoise… J’entends parler d’Aka Moon. J’écoute de la musique indienne. Lors d’un voyage à Paris, je vois Reinette l’Oranaise dans un endroit presque clandestin, dans une ambiance de folie. Inoubliable.
1997. J'ai vu Legnini en concert et j'achète "Rythm Sphere". Je découvre The Last Poets. Et Gil Scott Heron. Il n’est jamais trop tard. Et puis, il y a un peu de tout… Mais il y a surtout la naissance de ma deuxième fille.
1998. Je reviens un peu plus au jazz. Je retourne à la médiathèque. J’écoute et re-écoute « A Love Supreme » de John Coltrane, allongé sur le sol. Je re-écoute Monk, Miles, Art Pepper… Je découvre Brad Mehldau. Au bureau, un collègue me surnomme Jazzques.
1999. Je vais voir Truffaz au Bota. Je craque. Je vais au Travers. Je ne sais pas qui je vois, mais j’aime l’ambiance. Et puis… ma fille doit se faire opérer. C’est grave. Je ne vis plus. Il y a un morceau que j’écoute chaque fois que je vais à l’hôpital (et j’y vais souvent) : « Paper Bag » de Fiona Apple. Fin de l’année, ma fille s’en sort.
2000. C’est très bizarre dans ma vie sentimentale, tout se déglingue. Année de merde. Séparation. Je plonge deux fois plus dans la musique. Kind of Blue, Monk, Billie Holiday remontent à la surface… Au Travers, je vois le groupe de Ben Sluijs pour la première fois. Erik Vermeulen au piano. Choc. C’est bon, je sais ce que je vais écouter les prochaines années.
2001. J’écoute de plus en plus de jazz. Tous les styles. J’essaie à nouveau « Ascension » de Coltrane. Encore trop tôt. J’essaie Aka Moon, Albert Ayler, Cecil Taylor, Steve Coleman. J’ai parfois un peu de mal. Mais je me fais du Dolphy, du Kirk, du Mingus, du Hancock… Je remets les pieds dans les clubs de jazz. Je vais régulièrement aux jam's du Sounds. Il y a Nathalie Loriers et tous les autres... Mais je vois aussi Sussan Deyhim. Et je vois surtout Sœur Marie Keyrouz à l’Opéra. Je suis subjugué.
2002, 2003, 2004. Je m’intéresse de plus en plus au jazz belge. Peu en parlent. Comme on parle peu du jazz en général, d’ailleurs. Je veux aller partout. Tout entendre.
Alors, je vais dans les festivals, les concerts, en club ou ailleurs. Je découvre plein de musiciens, je découvre plein d’autres musiques, j’apprécie celles pour lesquelles j’avais du mal et je reviens toujours vers celles que j’ai aimées. Je rencontre plein de musiciens, jeunes et moins jeunes, qui m’apprennent à connaître toutes les choses que je ne sais pas. Et il y a du boulot !
2005. Il faut que je raconte ce que je vois et entends. Jazzques est né.
2011. Le 20 octobre, j’ai 50 ans.
A+
01:40
Écrit par jacquesp
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17.10.2011
Jazz Station Big Band - à la Jazz Station
Ça fait plaisir de voir qu’il y a encore beaucoup de monde qui apprécient le jazz et encore plus les Big Band.
Ce jeudi 6 octobre, la Jazz Station avait d’ailleurs fait le plein pour fêter la sortie du premier album du Jazz Station Big Band dirigé par le trompettiste Michel Paré.
J’avais vu cet ensemble à ses débuts, il y a plus de quatre ans.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que toutes ces années ont été mises à profit.
Un Big Band, quoi qu’on en dise, n’est pas l’autre, et celui de la Jazz Station est en trois dimensions. Quand il joue, on sent les avant-plans, les arrière-plans et le décor qui file derrière. Tout est toujours en mouvement. Tout bouge avec fluidité et précision. C’est de la haute définition.

La musique, écrite en majeure partie par Michel Paré, est à la fois swinguante et lyrique. Simple et complexe. Riche et dépouillée.
C’est aussi une musique de partage entre amis. Et comme Michel Paré connaît très bien ses musiciens, il n’en oublie aucun à la distribution des choruses. Chacun y a droit. Mais attention, ils ne sont pas distribués au petit bonheur la chance. Michel Paré les a choisi comme on choisit une bonne bouteille de vin. Il a cherché l’accord parfait.
Alors, le caractère de chacun des jazzmen est mis en évidence et se déploie avec bonheur. C’est tout simplement d’une justesse remarquable. C’est sans doute à cela aussi que l’on reconnaît un bon leader.
Et bien sûr, aucun des musiciens ne faillit à la tâche et chacun y va avec un cœur gros comme ça!
Vincent Bruyninckx, au piano, irradie de son toucher brillant, léger et insaisissable. Daniel Stokart (as) est tranchant, Stéphane Mercier intenable et Fred Delplancq… d’une épaisseur et d’une profondeur touchantes. Et puis, il y a les autres, tous les autres qui méritent un p’tit coup de chapeau: Bart De Lausnay (btb), par exemple, ou Vincent Brijs (sax baryton), ou encore Jean-Paul Estiévenart (tp), ou… Mais je risque de m’essouffler avant eux.
Le JSBB arrive à faire renaître la tradition de façon très actuelle et sans esbroufe, avec naturel et beaucoup de talent. Bref, ce Big Band est à suivre… à la Jazz Station ou ailleurs.
À bon entendeur…
A+
21:49
Écrit par jacquesp
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15.10.2011
BackBack & Progressive Patriots au Vooruit - Gent
Balzaal du Vooruit à Gand, mercredi 5 octobre.

Giovanni Barcella a la frappe lourde. La guitare de Filip Wauters sonne très rock US et se marie parfaitement au son grave du sax baryton de Marc de Maeseneer. Je ne connaissais BackBack que sur disque. Je savais que c’était “costaud”, mais ce soir je suis encore plus surpris par la puissance du groupe. Inconsciemment, leur musique me fait penser à celle de Acoustic Ladyland, ou de Morphine.
Il y a chez BackBack un son résolument rock, une sorte d’un punk rock désespéré et rebelle comme chez James Chance ou The Clash. C’est pimenté d’impros free. La guitare est agressive et le sax baryton répond crânement aux assauts de Barcella. Mais ça manque parfois un peu de surprises. Heureusement, les morceaux sont très courts, concis, ramassés, à la manière des chansons rock. Sentiments un peu mitigés pour ce premier concert de la soirée.
On fait de la place sur scène pour Progressive Patriots, le nouveau groupe du guitariste danois Hasse Poulsen. La dernière fois que j’avais vu Poulsen sur scène, c’était aux côtés de Louis Scalvis ("Napoli’s Walls"), il y a huit ou neuf ans déjà. Ce soir, c’est en leader qu’il se présente, entouré de Guillaume Orti (as), Stéphane Payen (as), Henrik Simonsen (b) et Tom Rainey (dm).

Si cela s’appelle Progressive Patriots, c’est suite à la lecture d’un livre de Billy Bragg qui pose des questions sur le sens de la "patrie" et qui combat les idéologies d’une certaine droite, nous annonce le leader. C’est pour cette raison qu’il a rassemblé des musiciens de tous horizons (autant musicaux que géographique) et que la musique qu’il a écrite se veut perméable à de nombreuses influences.
En bon leader, Hasse Poulsen aurait pu se mettre en avant, mais il a choisi l’option de placer deux souffleurs en première ligne. Deux sax alto, aussi indépendants que complices.
Guillaume Orti et Stéphane Payen se connaissent bien et sont très complémentaires. Ils se trouvent sans se chercher et arrivent encore à se surprendre. Ce sont eux qui mettent le concert sur orbite.

Précis, ciselé, radical et puissant, "Opener" file à 100 à l’heure. Tom Rainey, dans un drumming éclaté, garde un groove d’une extrême lisibilité. Il y a chez lui une qualité de jeu incroyable et un sens de l’écoute magnifique. Avec Henrik Simonsen à la basse, ils forment une rythmique aussi solide et précise que fragile et ouverte.
Pour Hasse Poulsen, c’est un terrain de jeu formidable. Cela lui permet de jouer à cache-cache avec les autres ou, au contraire, de s’éclater sur des solos - en “acier tranchés” - sur sa guitare acoustique électrifiée (“They Might Think I Was Soft”, par exemple).
Après une intro somptueuse d’Orti, entamée dans les aigus et la stridence qui, peu à peu, se cabre et s’attendrit, Stephane Payen s’immisce et "V" prend forme. Les sons des deux sax s’enroulent l’un à l’autre. Les harmonies semblent chuter lentement, à l’image de ces acrobates enroulés dans d’interminables rideaux suspendus au ciel qui descendent vers le sol avec grâce, élégance et magie. Et puis, juste avant de toucher terre, il y a le sursaut… et le mouvement s’inverse. Tom Rainey entre dans la danse, évoque la valse et puis s’enfuit sur d’autres chemins. La contrebasse tremble et frémit. Hasse caresse les cordes de sa guitare avec l’archet. Tout est sens dessus dessous.

Alors, on enchaîne sur d’autres paysages ("Where My Heart Lie" aux accents légèrement baroques ou "Tradition Of Dissent" subtilement folk). On conjugue les genres, les rythmes et les émotions. Au fur et à mesure des morceaux, le tableau se dessine: la poésie côtoie la lutte et les revendications. Bref, on voyage.
La musique de Progressive Patriots est intelligente, colorée et libre.
Un peu comme devrait l’être notre monde, non ?
A+
21:18
Écrit par jacquesp
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09.10.2011
Tony Malaby's Tamarindo - De Singer
Le sax halète, hoquette et couine sur un ton grave. L’archet fait grincer les cordes de la contrebasse, les fait pleurer puis gémir. Les balais grattent les tambours, les caressent, les fouettent.
La musique se dégage, comme la brume se lève sur la campagne. Le ciel s’ouvre, la lumière s’intensifie. Les rythmes se dessinent.
Tout est éclaté, mais tout est lié.
Tony Malaby (ts, ss), William Parker (cb), Nasheet Waits (dm), sans doute trois des musiciens les plus influents de la scène jazz d’avant-garde actuelle, entament ainsi leur concert au Singer, à Rijkevorsel ce samedi 1er octobre.
Le trio Tamarindo, c’est de la lave en fusion perpétuelle. C’est un magma tantôt vif, tantôt en demi sommeil. Mais le feu couve tout le temps. Et il faut peu de chose pour le ranimer. C’est Malaby qui souffle, la plupart du temps, sur les braises.
Le saxophoniste trace son propre chemin, habillant ses explorations délirantes de notes graves ou se perdant dans des aigus pincés au maximum.

Malaby passe du ténor au soprano. Puis revient au ténor. Il tord les mélodies, déchiquette les harmonies, étire les cris ou les silences. La musique ne s’arrête jamais. Le flot est discontinu. Etonnant, intriguant, fascinant.
La plupart du temps, William Parker et Nasheet Waits préparent le terrain pour Malaby. Mais attention, ce n’est pas un terrain uniforme, lisse et sans surprise. C’est un terrain difficile, un terrain qui - de plus - se transforme au gré des impacts musicaux du souffleur.
La rythmique évoque plus qu’elle n’impose. Tout est extrêmement libre, effrontément ouvert. Les tempos s’accélèrent ou ralentissent.

Nous sommes embarqués dans un mouvement perpétuel. Entre Parker et Waits il y a une véritable osmose. L’un d’eux initie toujours une pulsation, une ambiance ou un tempo. A chaque fois différents. Des différences infimes qui déséquilibrent ou désaxe imperceptiblement l’angle d’attaque et qui ouvrent encore plus le champ des possibilités. Des différences qui offrent des espaces inouïs.
La surprise est présente à chaque instant. Malaby maîtrise les sons et les émotions avec une adresse sans faille. Il répond, anticipe, récupère, suspend la musique. Dans la tempête comme dans le calme - tout relatif - le discours est toujours alerte, toujours renouvelé, rarement répété.

Mais comment expliquer ce jazz aussi inventif autrement qu’en allant l’écouter et le vivre en vrai ? Pendant plus d’une heure trente d’intensité discontinue, la musique s’est perpétuellement métamorphosée, inventée et réinventée devant nous. Indomptable.
Bien sûr on peut revivre ces émotions fortes en réécoutant le dernier enregistrement “live” du groupe - rehaussé de la présence du trompettiste Wadada Leo Smith - ou en se replongeant dans le premier album. Mais cela ne remplacera pas un concert en chair et en os de ces trois musiciens incroyables. Alors, on peut aussi attendre – pas trop longtemps - le retour du groupe chez nous.
A+
00:51
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04.10.2011
Evgeny Lebedev - World Trio au Music Village
Le trio d’Evgeny Lebedev avait gagné, l’année dernière, le concours Jazz Hoeilaart. Outre le fait de recevoir un prix en monnaie sonante et trébuchante, le lauréat était invité à faire une tournée en Belgique.
Le pianiste russe, accompagné de Haggai Cohen Milo (db) et de Lee Fish (dm), était au Music Village le jeudi 22 septembre.
Je connaissais déjà Haggai Cohen Milo pour l’avoir entendu jouer avec Omer Klein, il y a deux ans. Concernant le trio, par contre, je ne connaissais que peu de choses.

Son originalité réside surtout dans le mélange des origines de chacun de ses membres. Un Russe, un Israélien et un Américain qui apportent leur culture musicale afin de donner une réelle légitimité au nom du groupe : World Trio.
Le démarrage est tout en énergie avec «From East To West» - on ne peut plus évocateur - et «Fairy Tale». Le jeu d’Evgeny est franc et tranché. Le visage impassible, le regard d’acier, il laisse courir ses doigts virtuoses sur le clavier. L’osmose entre les trois musiciens est évidente et immédiate. La balance entre les «trois mondes» est parfaite. Chacun y injecte un peu de sa personnalité ou, au contraire, l’adapte au collectif.

Avec «Russian Dance», Lebedev affirme plus encore ses racines. Il va jusqu’à mêler des chants traditionnels russes enregistrés, sur lesquels il base sa composition. Cela me rappelle assez le travail que fait Dimitar Bodurov (vu ici) avec les chants bulgares.
Le folklore des Balkans est donc très présent sur la plupart des morceaux, mais il se mélange au jazz, à la musique classique ou à la pop music. On sent également l'influence assez claire d’E.S.T. dans certaines compositions et le morceau «Esbjorn» est d’ailleurs là pour le confirmer.
Les mélodies sont souvent «chantées» par le piano, mais la basse n’est jamais en reste. Haggai Cohen Milo ne se contente pas d’un walking ou de jolis ornements. Il s’évade et raconte, lui aussi une partie de son histoire. Il palpe les cordes avec force et joue beaucoup les contrepoints, donnant de la profondeur aux mélodies dans un jeu très noueux et riche. À la batterie, Lee Fish développe un jeu très sec, rapide et nerveux, aux accents parfois drum ‘n bass.

On continue notre petit tour du monde avec «Broken Tango». Tout est dans le titre, ou presque. On joue les faux départs, on s’amuse avec les accélérations soudaines, les breaks inattendus… Mais on y cherche peut-être juste le tango.
Tout est souvent très dansant et enlevé, et même quand Evgeny attaque une ballade («Nicholas’s Lullubay»), on y sent encore cette tension. Toute l’âme et la mélancolie slaves sont présentes, rudes et fières.

World Trio est un groupe attachant à la personnalité bien affirmée. Un trio qui montre, qu’une fois de plus, le jazz n’a pas de frontière.
A+
02:20
Écrit par jacquesp
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02.10.2011
Residual au Sazz and Jazz
Le Sazz & Jazz est décidément un bel endroit et je regrette de ne pas y aller plus souvent. Promis, je vais essayer d’y remédier, car la programmation y est souvent originale et l’on peut y découvrir des choses intéressantes (j’ai noté, par exemple, Erkan Ogur ou Liquidation Band). On verra si je tiens mes promesses.
Mardi 20 septembre, j’y étais pour écouter et voir Residual, un duo australien, dont j’avais parlé ici.
Il y avait pas mal de monde prêt, comme moi, à se laisser embarquer par cette musique étrange et captivante.

Sur la jolie petite scène, Dung Nguyen s’installe derrière son Dan Bau et son Dan Tranh, tandis que Peter Knight, perché sur son tabouret, manipule son laptop et lance les premières nappes sonores. Du bout des lèvres, il verse les premiers souffles dans sa trompette, de laquelle il a enlevé l’embouchure.
Dung distille quelques mélodies à la guitare électrique. Tous les sons sont retravaillés et remodelés via l’ordinateur. La musique enfle et envahit peu à peu l’espace. Le souffle se répète à l’infini. Peter Knight utilise les nombreuses pédales qui s’étalent à ses pieds pour enrichir les sons. Les couches se mélangent avec délicatesse.
Dung tire de son Dan Bau une variété inouïe de nuances. Il tend et détend avec une précision incroyable l’unique corde de l’instrument. Les mélodies, aux réminiscences de folklore Vietnamien, se mélangent aux nappes sonores diaphanes et aux atmosphères éthérées.

Certains morceaux suivent une architecture très précise, d’autres s’ouvrent totalement à l’improvisation. L’ambiance est des plus planantes. Le duo nous emporte loin, très loin. On ferme les yeux, on flotte.
La musique est souvent fragile, mais, parfois elle se fortifie, enfle et devient presque menaçante. Et si elle gronde et vibre de toutes parts, c’est pour mieux se désintégrer par la suite.

Le public semble presque hypnotisé, il est suspendu à la musique comme par des fils invisibles. Tout le monde est attentif et silencieux. On est emporté par de longues vagues ondulantes, dans lesquelles on perçoit toujours un rythme étouffé ou une pulsation sourde. Le temps s’étire, ralenti, s’allonge... ou disparaît. Il n’y a aucune "prise de tête" dans la démarche musicale du duo, juste une sorte de mise en lumière d’une certaine musique de l’âme. Une musique qui reste étonnamment accessible. L’expérience est, pour le moins, intense et formidable.
On espère bien revoir ces deux musiciens à nouveau en Europe, en duo ou au sein de Way Out West - un quintette un peu plus "jazz" - que je vous invite à découvrir, car il en vaut vraiment la peine également.
A+
10:37
Écrit par jacquesp
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26.09.2011
Saint Jazz Ten-Noode 2011
Comme chaque année à pareille époque, on a tendu le grand chapiteau blanc sur la place Saint-Josse pour le Saint-Jazz-Ten-Noode. Cette fois-ci, l’événement est sous-titré : « Aux frontières du jazz ». Dimitri Demannez et une belle bande de bénévoles se sont donc coupés en quatre pour nous offrir une affiche plutôt excitante.

Le public est encore un peu disséminé, quand j’arrive samedi sur les coups de 17h.30. Une bonne partie cherche encore quelques perles rares à la bourse aux disques qui se tient à deux pas, tandis que d’autres écoutent sagement le quartette de Fabrizio Graceffa. Le guitariste, accompagné de Boris Schmidt (cb), Jean-Paul Estiévenart (tp) et Lionel Beuven (dm) nous propose de parcourir son disque « Stories » sorti l’année dernière chez Mogno. L’ambiance est à la plénitude, aux longues harmonies douceâtres, aux développements contemplatifs. Il y manque parfois un peu de surprises. Il faut dire que la finesse des arrangements et la subtilité de l’écriture de cette musique intimiste se perdent un peu sur cette grande scène. A revoir en club pour en profiter pleinement.

Voices de Nicolas Kummert (ts, voc) fait à nouveau monter le niveau. Contrairement au dernier concert que j’ai vu (à Bruges), celui-ci est peut-être un peu plus tendre et doux. Bien sûr, il y a toujours cette spirale ascendante qui nous emmène vers un climax fiévreux (« Folon », introduit magistralement à la guitare par Hervé Samb) ou des moments endiablés (« Affaires de Famille »). Et puis, il y a toujours un Alexi Tuomarilla (p) éblouissant et une rythmique d’enfer (Lionel Beuvens (dm) et Axel Gilain (cb) en remplacement de Nicolas Thys). Du top niveau.
C’est le tremplin idéal pour faire connaissance avec les amis de Baba Sissoko : Stéphane Galland et Boris Tchango aux drums, Reggie Washington à la basse électrique, Alexandre Cavalière au violon et de nouveau Nicolas Kummert au ténor et Hervé Samb à la guitare.

Avec deux batteurs, le ton est rapidement donné, ce sera festif (pouvait-on attendre autre chose de Baba Sissoko, d’ailleurs?). La place est maintenant totalement remplie et prête à danser. C’est parti pour une heure - et bien plus - d’énergie et de bonne humeur africaine. Baba fait parler son Tama et invite les autres musiciens à la conversation. Ça fuse dans tous les sens et chacun à droit à la parole. Hervé Samb est un des premier à plonger de plain-pied dans la transe. Avec une dextérité peu commune, le guitariste Sénégalais enflamme le chapiteau. Et puis, c’est une «battle» entre les deux batteurs, suivi d’un duel entre Baba et Stéphane Galland, puis entre Baba et Boris Tchango. Et la salle danse et se dandine de plus belle en reprenant en chœur les chants du griot. Que du bonheur !
Le temps d’aller saluer et féliciter ce petit monde et je me dirige vers le Botanique pour les deux derniers concerts à l’Orangerie.

Belle découverte que celle du trio R&J. Clive Govinden (eb), Jerry Leonide (keyb) et Boris Tcahngo (dm) déballent un jazz qui rappelle parfois la fusion des années ’70 ou la musique de Mario Canonge. Après quelques morceaux sans trop de surprise, la température monte soudainement. Le trio injecte encore un peu plus de funk et de R&B. Yvan Bertem en profite pour monter sur scène et entame une danse dont il a le secret. Mais bien vite, le service de sécurité (qui n’a rien compris à ce qui se passait) empoigne le danseur et le ramène dans le public. Heureusement, tout cela n’altèrera pas la bonne humeur ambiante. Hervé Samb, décidément partout ce soir, sera invité (sans se faire jeter par le service d’ordre, cette fois) à partager la scène. Brûlant !
Tout cela est parfait pour préparer le terrain au feu d’artifice final : Reggie Washington (eb), Gene Lake (dm) et Jef Lee Johnson (g).

Nos trois hommes arrivent sur scène avec décontraction et simplicité. «First gig in my hometown», lâche Reggie. Ça en dit long sur son rapport avec sa ville d’adoption. Il y a quelque temps, il en témoignait dans So Jazz, sans aigreur, mais avec juste avec une petite pointe d’incompréhension. Mais ce n’est pas pour ça qu’il va rouler des mécaniques ce soir. Reggie est heureux d’être sur scène et de faire de la musique avec ses potes. Et c’est un vrai concert où le public et les musiciens apprennent à se connaître. Et c’est la musique qui les réunit. C’est blues. Du blues mâtiné de funk sensuel et de soul pure.

Reggie déroule des lignes de basse avec une fluidité déconcertante. Elles se mêlent aux mélodies imprévisibles d’un Jef Lee Johnson, affalé dans son fauteuil. Gene Lake fait claquer ses drums. C’est sec et fin, vif et malin. Le mélange est détonnant et le trio fait monter la tension sans aucun artifice. Il nous prend par la main et nous emmène plus haut, toujours plus haut. Du grand art. Jef Lee Johnson joue à la limite du larsen avec finesse. Il raconte des histoires insensées avec ses doigts… et puis il chante, de cette voix grasse et fatiguée. L’alchimie entre ces trois artistes est unique. Avec eux, on passe par toutes les émotions. Absolument captivant.
Il paraît qu’un album est en préparation… Ça promet, ça promet…
Les saints du jazz étaient avec nous ce week-end.
A+
22:46
Écrit par jacquesp
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24.09.2011
Capital Cult au Balthaz'Art - La Louvière
Jazzques goes rock.
Vendredi 16, direction La Louvière.
C’est au Balthaz’Art que Dominique Ntoumos présentait son nouveau projet: Capital Cult.
Le line-up est celui qu’on a connu (Rob-Li (voc), Maxime Zampieri (dm) – remplacé ce soir par Pierrick Destrebecq (ex-Joshua) - Greg Chainis (eg), Mike Chainis (eb) et bien sûr, Dominic Ntoumos à la trompette). Mais, si le nom a changé, c’est parce que Ntoumos veut vraiment faire la transition (“Transition” était le nom de son précédent album).

Cette fois-ci, il va à fond dans le rock.
Bien sûr on y retrouve des influences jazz, hip hop et funk, ainsi que quelques échos Tex-Mex, mais ce qui domine c’est l’énergie rock poussée au maximum.
Et pour confirmer cette évolution, Ntoumos s’assume en chanteur (with a sympathetic french accent). Chant de rage et de fureur qui contrebalance celui de Rob-Li. Ce dernier manie le flow avec beaucoup d’aisance et garde un lien plus évident avec la soul et le hip hop. Mais si la ligne musicale de Capital Cult est plus radicale, les breaks, les changements de rythmes abrupts et le goût du riff nous ramènent souvent à la danse.
Et au Balthaz’Art, le public ne se prive pas. Sur « Rage », tout le monde balance la tête d’avant en arrière. Avec « Rescue Remedy » ou « Restless » ça ondule méchamment, puis ça se bouscule sur « Ready To Leave » et ça explose sur « Fiesta ».
On pense parfois aux Red Hot, à Offspring ou à un Calexico en surrégime. Les influences sont nombreuses et Capital Cult arrive à trouver sa vraie personnalité.
Le groupe ne fait pas dans le détail, il fonce tête baissée. Au Balthaz’Art, l’ambiance était brûlante… Et sur une grande scène, on peut parier que Capital Cult mettra le feu aussi. Comptez sur eux !
PS: sur l'album, on trouve également une excellente reprise de "Break On Trough" (des Doors) chanté par Rocky Singh de Asian Dub Foundation. C'est pas une référence de plus, ça?
(Merci à Alex Alonzo pour les photos de concert)
A+
21:16
Écrit par jacquesp
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21.09.2011
Greg Houben & Pierrick Pedron sur Citizen Jazz
C'était le 13 mai, un vendredi à Liège.
Lors du Festival de jazz. Après le très bon concert de Gerg Houben quartet featuring Pierrick Pedron, je file backstage pour discuter avec les deux lascars. Un moment plein de bonne humeur.
L'interview est en ligne sur Citizen Jazz.

Après cette joyeuse rencontre, et après avoir vu quelques autres concerts, j'ai retrouvé les deux complices sur la péniche l'Ex Cale pour la traditionnelle jam. Jazz jusqu'au bout de la nuit...
PS: Pierrick Pedron va sortir son nouvelle album, "Cheerleaders", chez ACT. On en reparlera sans doute.
A+
20:56
Écrit par jacquesp
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