[ Holger Scheidt Trio au Sounds ] - [ jacquesp
@ 17:11:54 ] - Musique
Holger Scheidt.
Ce nom ne vous dit peut-être pas grand-chose et, pour ma part, avant de l’avoir écouté ce vendredi 25 janvier au Sounds, je ne le connaissais pas.
Holger Scheidt est contrebassiste, né en Allemagne. Après avoir étudié à la Neue Jazzschool à Munich, il se rend à Montpellier, puis Barcelone et enfin à Boston, à la célèbre Berklee College of Music. C’est là qu’il rencontre le saxophoniste français Alex Terrier dont le nom m’était un peu plus familier car j’avais lu des critiques très encourageantes à propos de son disque «Stop Request»…
Ce soir, il n’y avait pas de saxophoniste et c’est en trio que se présentait Holger Scheidt avec Michel Reis au piano et Joe ‘Stone’ Hertenstein aux drums.
Après un début un peu timide, dû sans doute au petit souci technique du micro de la contrebasse, le trio s’envole vite vers un jazz charnu et touffu. Un jazz qui se nourrit d’influences diverses et résolument modernes. Le groupe prend autant de plaisir à développer une mélodie qu’à se lâcher dans des envolées plus déstructurées. Et plus la nuit avance, plus la musique se libère et devient intéressante. Chacun des musiciens s’affranchit, profite des espaces pour les nourrir d’idées. On joue avec les silences, les explosions fugaces, les notes graves et les mélodies instables. Et ça groove toujours.
On peut apprécier le jeu fluide et déterminé de Holger Scheidt dans de cours solos, car le leader, sorte de colosse derrière sa contrebasse, pense plus souvent à mettre en avant ses compositions et l’esprit de groupe que lui-même. Voilà qui renforce encore la cohésion.
«Day», «And» ou «Bop Culture» ne cachent pas leurs intensions dans leurs constructions, mais s’autorisent des sorties plus contemporaines. L’excellent Michel Reis y est certainement pour quelque chose. On perçoit chez lui autant les influences d’un Monk que des accents plus avant-gardistes d’un Joachim Khün, par exemple. C’est souvent percussif, découpé et sans trop d’ornementations. Pourtant, il peut aussi se faire aussi plus «romantique» comme sur l’énigmatique «Night».
Le groupe nous fait alors goûter aux différents cocktails qui mélangent le jazz au blues, au folk et même au hip-hop. Joe ‘Stone’ Herstenstein, (belle gueule et double personnalité, puisqu’il est aussi guitariste) s’adapte à tous ces registres avec une belle énergie. La frappe est souvent sèche et fougueuse.
Après un «Don’t Go Nowhere Without Me» lumineux et très mouvant, un «Burning Fast» explosif et un «I Mean You» (de Monk) tumultueux, le trio est poussé par le public à remonter sur scène pour deux rappels. Preuve d’une soirée enthousiasmante emmenée par un groupe très convaincant.
Holger Scheidt, dans une optique toujours originale (comme l’indique le titre de son album «Half A Year In Half An Hour», celui-ci ne dure pas plus que 30 minutes, ce qui devient rare, mais qui fait preuve d’un certain esprit de concision ou de clairvoyance), compte enregistrer un nouvel album où chaque morceau serait joué par différents musiciens. Bonjour l’organisation! En tout cas, cela titille déjà ma curiosité.
Quant aux autres membres du groupe, ils ont tous également des projets qu’il sera sans doute utile de suivre. On se tient au courant. À suivre, donc.
[ Fabian Fiorini Trio & Eric Legnini Trio - Flagey ] - [ jacquesp
@ 23:30:50 ] - Musique
Double concert à Flagey, samedi 23, dans le cadre du Marni Flagey Jazz Festival. Fabian Fiorini en première partie et Eric Legnini ensuite.
Le studio 4 est rempli et c’est tant mieux! Je suis prêt à parier que trois quarts de la salle est venu applaudir (avec raison) Eric Legnini. Et je suis tout aussi prêt à parier que l’ensemble a été conquis par Fabian Fiorini.
Particulièrement en forme et visiblement très heureux d’être sur cette grande scène, Fabian Fiorini (p), Chander Sardjoe (dm) et Jean-Luc Lehr (eb) nous ont servi un set de toute grande facture. Cohérent, intelligent, vif, élaboré et accessible.
Pourtant, on le sait, la musique de Fabian est parfois complexe. Cependant, ce soir, on dirait que le trio s'est adapté à la salle, que le pianiste a élaboré un programme quitient compte de l’espace. Sans pour cela céder aux concessions, au contraire.
Le jeu souvent percussif de Fiorini se décline de différentes façons, évoquant tantôt l’approche stride d’un Art Tatum, la profusion harmonique d’un Andrew Hill et bien sûr le sens de l’espace d’un Monk. En deux mots: «ça prend aux tripes».
On entre tambour battant dans le concert avec «Contre Stellation» (?), suivi de «Straight, No Chaser» (on parlait de Monk?).
Puis, c’est une relecture magnifique du célèbre «Strange Fruit», couplé à une composition personnelle «Strange Root». Fiorini Découpe ses phrases, joue les silences, alterne fulgurance et le minimalisme. Il mélange la sauvagerie et le fatalisme. Il suspend le mouvement comme on suspend une vie. Jean Luc Lehr joue la mélodie, comme dans un écho. Chander Sardjoe ponctue les moments forts. Et puis, tout devient flamboyant, nerveux, révolté. Les «roots» se rebellent. Comme pour prouver que jamais ils ne mourront.
Chaque morceau est joué avec conviction et avec une énergie communicative. La musique coule entre les trois musiciens. Une ballade romantique, «Entre ici et là», n’a rien de banale. Un tempétueux «Superposition»trouve l’équilibre entre transe et urgence. Et «Tzärr» est travaillé comme une longue suite où pulsions, tensions et relâchements se relaient avec une fluidité formidable.
Ce trio, dont j’avais chroniqué l’album «Something Red In The Blue» (sorti chez Cypres) et que je vous recommande chaudement, mériterait de tourner beaucoup plus. Sur les grandes scènes, comme dans les clubs. En Belgique, comme à l’étranger! À bon entendeur…
Après un court break, c’est au tour du trio d’Eric Legnini d’investir la scène. À la batterie Franck Agulhon et à la contrebasse Thomas Bramerie (à la place de Matthias Allamane, en tournée avec Christophe Astolfi, entre autres).
Sans une ni deux, on est dans le soul jazz qu’affectionne tant Legnini.
Ça balance et ça swingue avec «Con Alma», «Trastevere», «Casa Bamako»….
Le trio se connaît et se trouve les yeux fermés. Sur les ballades, on retrouve, dans le toucher sensuel de Legnini, celui des pianistes des années ’50, un peu à la Erroll Garner, avec une main gauche libre et légère.
Puis, Legnini abandonne le piano pour le Fender. Et c’est«Rock The Day», «Trippin» et «Home Sweet Soul». Le son devient plus funky. Plus churchy aussi. Legnini ne trafique pas l’instrument. Il l’utilise «comme au bon vieux temps», comme pour en retirer l’essence originale. Franck Agulhon se lâche sur quelques solos retentissants, la frappe est ferme et sèche. Thomas Bramerie reste plus discret.
Ça donne envie de bouger, de danser. Et de réécouter le disque.
Après avoir tant jouer à travers toute l’Europe, le trio n’a rien perdu de son enthousiasme. Tout s’enchaîne avec un bonheur égal.
Alors, en bouquet final, c’est «Back Home»: jubilatoire!
[ Rudresh Mahanthappa's Indo-Pak Coalition - De Werf Brugge ] - [ jacquesp
@ 18:04:07 ] - Musique
Depuis le temps que je voulais le voir en concert !
La première fois que j’avais entendu parler de Rudresh Mahanthappa, c’était à propos de l’album de Pierre Lognay «The New International Edition».
Mais je l’ai découvert réellement – et presque simultanément – sur «Spider’s Dance» de Hubert Dupont, et sur son «Code Book», album en leader, récompensé bien méritoirement d’un Choc Jazzman en 2006. Un choc? Assurément! Et en plus, pour moi, une grande découverte. Depuis lors, je scrute l’agenda du saxophoniste Indo-Américain.
À gauche, Rez Abbasi à la guitare, à droite Rudresh Mahanthappa et au centre, juché sur un petit podium et dans une position qui paraît parfois assez inconfortable, Dan Weiss au milieu de ses tablas, tambours et cymbales.
Ensemble, ils vontparcourir la plupart des morceaux de l’excellent album «Apti».
La musique de Mahanthappa est un parfait dosage de musique indienne et de jazz. Mais attention, ce n’est pas une simple juxtaposition ou superposition des genres. Le saxophoniste a travaillé longtemps sur le sens de la musique Carnatique et sur celui du jazz modal. Résultat: une musique très personnelle, nouvelle, différente et surtout captivante.
«Looking Out, Looking In» installe le décor, à la manière d’un alap, avant de nous faire basculer brutalement dans «Apti». Une sorte de duel s’instaure alors entre le sax et les percussions. C’est rapide, touffu, rebondissant et brûlant. L’interaction est totale et les rythmes fluctuants. On se croirait dans une course-poursuite, avec de courts moments pour reprendre sa respiration. Le son de Rudresh est parfois sec, parfois pincé. Cette urgence dans le jeu est contrebalancée par des nappes fluides et sinueuses du guitariste.
La complicité entre les musiciens est évidente. Tout se joue avec sourire et gourmandise. Chacun se lance des défis insensés. Sur des mesures composées souvent complexes, les trois musiciens gardent une précision rythmique hallucinante. Le trio explore toutes les facettes de cette musique intense. En restant dans le même idiome, ils racontent chaque fois une histoire totalement différente. Avec «Vandanaa Trayee» (de Ravi Shankar), par exemple, Abassi est plus «rocailleux» et Mahanthappa plus aérien. Ailleurs, sur «Palika Market», qui s’engage d’abord sur des fondements chaotiques, déstructurés et presque bruitistes, la mélodie se révèle peu à peu solaire et tournoyante. On y retrouve ce goût unique de «chutney», ce côté «mild», fruité et relevé à la fois. Puis, sur «IIT», Mahanthappa et Abbasi dialoguent avec rapidité sur les intervalles courts. Question-réponse. Ça fuse, ça fonce. Aux tablas, Dan Weiss, hyper attentif et toujours en soutien des solistes, se voit offrir une belle plage de liberté. Son solo est extraordinaire de concision, de profondeur et d’agilité. Étonnant, d’ailleurs, que le seul «non-Indien» joue de l’unique instrument oriental de la formation. Weiss est le seul aussi à «chanter» (vous savez, ces onomatopées qui imitent le son du tabla).
Mélange des cultures, renversements des idées toutes faites, la surprise est toujours au rendez-vous. Le trio redessine une certaine image du monde. (Le nom du groupe, Indo-Pak Coalition, ne serait-il pas, d’ailleurs, un beau message aux habitants de notre planète?).
Avant un final éclaté, emmené dans une progression voluptueuse, qui frise le free-jazz et rappelle peut-être Albert Ayler ou John Coltrane,«Overseas» explore un côté plus obsédant de la musique indienne. Abbasi ressasse un rythme lancinant à la guitare,entre mystère et luminosité.
Deux sets éblouissants d’une musique intelligente, accessible et terriblement attachante. Une musique qui donne envie d’explorer toujours plus loin les richesses infinies de l’Inde et du jazz.
Rudresh Mahanthappa sera de retour en mars avec Vijay Iyer (autre musicien important dont j’avais relaté le concert ici et dont vous pouvez lire l’interview ici) au Voruit à Gand pour présenter «Raw Materials». Il ne faudra pas manquer ça! Je vous conseille aussi d’écouter aussi l’excellentissime «Kinsmen» avec le saxophoniste «traditionnel» indien Kadri Gopalnath.
Et puis, je vous conseille de ne pas vous priver non plus de l’écoute de «Things To Come»de Rez Abbasi ainsi que de quelques-uns des albums de Dan Weiss, comme «Tintal Drumset Solo» (une suite de «chants» et de compos pour tablas joués à la batterie) ou «Now Yes When» en trio avec Jacob Sacks (p) et Thomas Morgan (cb).
Et l’interview de Rudresh pour Citizen Jazz, ce sera pour bientôt. Patience.
[ Ceci est l'Âme des Poètes. Théâtre Marni ] - [ jacquesp
@ 22:05:59 ] - Musique
Se rendre à un concert de l’Âme des Poètes est toujours un plaisir. On y va pour le la musique, bien sûr, mais aussi pour les commentaires et les jeux de mots de Jean-Louis Rassinfosse. C’est son pêché mignon. Il ne peut s’en empêcher. Et il ne s’en prive pas.
Même le plus mauvais des calembours trouve sa place ici. C’est souvent tiré par les cheveux, mais c’est souvent très drôle. Et, bien évidemment, c’est souvent surréaliste. Nous sommes en Belgique, non? Quoi de plus normal dès lors que, pour leur sixième album («Ceci n’est pas une chanson belge», sorti chez Igloo), le trio se soit attaqué aux chansons de notre plat pays. Bien sûr, il y a déjà eu tout un album dédié à Brel. Qu’à cela ne tienne, le Grand Jacques est à nouveau invité! Mais cette fois-ci, il est entouré d’Adamo, Arno, Telex, Pierre Rapsat, Sandra Kim ou encore Le Grand Jojo !! Il n’y manque plus qu’Annie Cordy ! Plus belge que ça… c’est la Mort Subite !
Celui qui n’a jamais entendu l’Âme des Poètes pourrait être perplexe devant un tel programme. Mais s’il l’écoute, il risque d’être surpris. Et plutôt dans le bon sens. C’est que le groupe a le génie de ne pas «jazzifier» bêtement les airs populaires. «Jazzifier»! Quel vilain mot! Il rime avec édulcorer, frelater, débiliter…
Pas question, donc, pour l’Âme des Poètes, de s’en tirer avec un «chabada». Il y a, ici, un véritable travail sur la musique, avec des arrangements aussi magnifiques qu’étonnants.
Ce mardi 20 janvier, pour la sortie officielle du disque, la salle du Théâtre Marni est remplie. Sur scène, Pierre Vaiana (ss) sifflote et Fabien Degryse (g) tapote patiemment l’éclisse de sa guitare en attendant que Jean-Louis Rassinfosse mette de l’ordre dans ses partitions, chausse ses lunettes, règle le tabouret, ajuste le pupitre…
Le ton est donné: on ne se prend pas au sérieux.
Mais quand les premières notes résonnent on comprend vite que l’on n’a pas affaire à des zieverer.
«C’est ma vie» d’Adamo, est tendre et léger, «Les rêves en nous» de Rapsat, est intime et délicat, puis, «Mon amour pour toi», de Fud Leclerc, qui m’était totalement inconnu, se révèle superbe de dynamisme et de swing. «Fud Leclerc, nous explique Rassinfosse, a représenté la Belgique à l’Eurovision avec cette chanson. Fud, s’appelait Fernand Urbain Dominic, d’où... Fud… Heureusement qu’il ne s’appelait pas Bernard Isidore Thierry !»…
Et l’on continue avec «Chef un p’tit verre on a soif» dans une version orientale absolument merveilleuse. Avec cet arrangement, on est loin, très loin, de la chanson de guindaille (j’en avais touché un mot ici). Pendant que la guitare égrène les arpèges, le soprano imite presque le pungi des charmeurs de serpents sur des accords ondulants. Au loin, la contrebasse chante doucement la mélodie.
De même, «Tout petit la planète» de Plastic Bertrand (composé par Pierre Van Doormael !!!) est dépouillé, étrange, mystérieux, intriguant… quasi méconnaissable. Le trio accentue une certaine idée de la désolation. Le refrain s’exprime de façon lacunaire, comme s’il était perdu dans l’univers. L'ensemble est presque déstructuré, désintégré…
« J’arrive » de Brel est poignant, «L’amour, ça fait chanter la vie», façon bossa, est ondulant et «Eurovision» de Telex, mixé avec «J’aime la vie» de Sandra Kim, est un bijou de savoir faire…
Entre humour, tendresse et complexité harmonique, le trio fait mouche à chaque coup.
Rassinfosse capte l’attention, bien sûr, mais il ne faudrait pas oublier la dextérité hallucinante et la musicalité de Fabien Degryse à la guitare. Il est capable de varier les intonations et de créer des univers différents de façon absolument éblouissante. Et Pierre Vaiana parfois doux, parfois âpre, parfois même insolant lorsqu’il joue le vilain canard sur «J’aime la vie», est d’une justesse et d’une maîtrise qui forcent l’admiration.
À écouter sur disque, bien sûr, mais à voir sur scène, sans aucun doute.
Ceci n’est pas un trio ordinaire - nom d’une pipe! - c’est l’Âme des Poètes!
[ Vous reprendrez bien un peu de jazz? ] - [ jacquesp
@ 21:39:29 ] - Musique
Un peu d’actu.
En ce moment, sur Citizen Jazz, vous pouvez lire l’interview de Baptiste Trotignon. Rencontre bien sympathique. C’était à propos de son disque «Share» et c’était dans les coulisses du Festival Jazz à Liège. Et c’est à lire ici.
Puisqu’on parle de festivals, il y a en a qu’il ne faut pas manquer en ce moment.
Les Djangofollies, bien sûr! Les 100 ans de Django, ça se fête.
Si vous n’avez pas le temps d’y aller, il vous reste les disques de Django. Intemporel. Unique. Tellement unique qu’il a mis dans l’ombre Oscar Alemán. Vous ne le connaissiez pas? Moi non plus avant d’avoir lu ce petit bijou de bande dessinée: «Le Roi Invisible» de Gani Jakupi. Oscar Alemán n’est pas un personnage fictif comme Emmet Ray, imaginé par Woody Allen dans son film «Sweet And Lowdown», mais ses disques sont difficiles à trouver. Heureusement, il y a Frémaux...
Autre festival à ne pas manquer, c’est celui qui se passe du côté de la Place Falgey: le Jazz Festival Marni Flagey!
Au programme, Alexandre Cavalière, l’Âme des Poètes (je suis allé les voir, je vous raconterai), Eric Legnini, Christian Escoudé, Mélanie De Biasio, BJO etc… Aurai-je l’occasion de tout voir? Suspens!Pourtant, il y a des groupes qui titillent ma curiosité. Des groupes qui revisitent Pink Floyd (I Overdrive Trio pour la France)ou Genesis ( Jaume Vilaseca Quartet pour l’Espagne). C’est drôle ce «revival» en jazz, et ça fait plaisir de sentir qu’on n’est pas le seul à aimer ces mélanges. J’en discutais encore tout récemment avec Henri Greindl, fondateur de Mogno Music, fan de Genesis, Yes, King Crimson autres Soft Machine.
Bref, vous voyez où l'on peut se rencontrer?
Et puis, il ne faudrait pas oublier les clubs! Et pour cela, rien de mieux que de vérifier régulièrement l’agenda des concerts de Jazz In Belgium, c’est tous les jours fête !
Allez, pour terminer, un clin d’œil à mon ami Jos Knaepen. Il vient d’éditer «Jazz Master», un très beau livre avec quelques-unes de ses meilleures images. Ça se feuillette avec délice et ça s’achète à partir de février sur le site.
[ Cecil Taylor, Pierre Schaeffer et Gérard Patris - Paris ] - [ jacquesp
@ 22:14:54 ] - Musique
Avant de quitter Paris, j’avais encore un rendez-vous.
Me voilà chez Eve Patris, dans un agréable appartement du 11ème. Eve Patris est une charmante et élégante femme passionnée par la mission qu’elle s’est fixée: faire redécouvrir le travail de son père et de son grand-père.
Son père, c’est Gérard Patris, lithographe de formation qui s’est rapidement dirigé vers la réalisation de documentaires. Et pas n’importe lesquels, puisqu’ils concernaient Dubuffet, Max Ernst, Arman, L'Ecole de Nice, Stockhausen, pour le Service de la Recherche à l'ORTF, Rubinstein (pour Midem Production) ou encore Boris Vian (Sudwestfunk)...
Et son grand-père n’est autre que Pierre Schaeffer. Le père fondateur de la musique concrète (Pierre Henry, John Cage etc…), et aussi fondateur du Service de la Recherche au sein de l’ORTF dans les années ‘60 (on ne le remerciera jamais assez de nous avoir offert «Les Shadoks» !)
(Pierre Schaeffer - Photo Serge Lido)
Si je me retrouve-là, ce dimanche après-midi, c’est pour voir un film rare sur Cecil Taylor réalisé par Gérard Patris et Luc Ferrari en 1966. Ce reportage ne fut diffusé qu’une seule fois à la télévision dans le cadre d'émissions consacrées à la musique contemporaine: «Les Grandes Répétitions». Dans cette série, on y retrouve aussi Olivier Messiaen, Edgard Varèse, Karlheinz Stockhausen et Hermann Scherchen! Ni plus, ni moins! Et malgré ça, ces témoignages exceptionnels dorment dans les archives de l’INA*.
Vous imaginez mon bonheur! Une séance rien que pour moi tout seul! En compagnie de la fille du réalisateur!
Une part d’excellent gâteau maison à la main, une tasse de thé de l’autre (hé oui, on sait recevoir), la séance peut commencer.
On retrouve, dans un hôtel particulier de la Place de Vosges, Cecil Taylor accompagné d'Alan Silva (cb), Jimy Lyons (ts) et Andrew Cyrille (dm) pour une répétition (une improvisation totale, bien sûr) entrecoupée par une conversation sans complaisance avec le pianiste.
Lyons explore les différentes pièces à la recherche de résonances singulières. Alan Silva joue de l’archet, autant sur les cordes de sa contrebasse que sur la cymbale de Cyrille. Taylor martèle son piano sans pitié.
Tornade.
Silence.
Beau, légèrement distant et totalement investi, Taylor replace «son» personnage. Il s’oblige une distance avec certains jazzmen ou musiciens contemporains qui auraient pu l’influencer : «Ils ne font pas partie de mon monde». Il parle de sa condition de musicien noir, de «l’autre côté de la voie de chemin de fer. Là où il n’y a rien». Il raconte succinctement son parcours: «Ce que j’ai étudié ?... Les gens». Il déclame «Ambitus», l’un de ses poèmes. Et il parle aussi de la musique improvisée, bien sûr: «La musique écrite dilue la pulsion créative. La musique, c’est entendre. La musique n’existe pas sur papier!». Voilà qui est dit.
Ces moments uniques sont filmés avec intelligence et un sens inné du montage. Il y a un rythme de narration d’une justesse imparable. Il y a une rigueur admirable dans les cadrages (une partie de la batterie à l’avant-plan alors que les mains de Taylor sautent avec force et vitesse sur le clavier, par exemple). Tout cela en 35 mm. Sans mise en scène préalable. Sans filet. Bref, voilà un film comme on n’en fait presque plus.
Ha, je sens une pointe de jalousie naître en vous… Pas d’inquiétude, ce film (et les autres cités plus haut) fera partie d’une édition en DVD chez K-Films dans le courant de l’année. Un peu de patience. Mais j’y pense, une projection live suivie d’un concert serait également un bel événement, non?
Je rêve d’un concert de Fred Van Hove, par exemple, précédé du film sur Taylor. Un concert d’Octurn précédé par le film sur Messiaen, un de Maak’s Spirit précédé par celui sur Varèse ou Stockhausen… Et il doit y avoir plein d’autres mélanges à faire! Si vous avez d’autres idées, faites-le moi savoir…
Les rêves deviennent parfois réalité.
A+
(*) Le film a été projeté exceptionnellement à Anvers, au Singel, lors de la venue de Cecil Taylor en Octobre 2009. Et, il semblerait que le Ciné Nova à Bruxelles, en 2004, avait projeté ce film en présence de Luc Ferrari.
[ Diego Imbert quartet au Sunside - Paris ] - [ jacquesp
@ 21:02:58 ] - Musique
Samedi 9 au soir, me voilà de retour Rue des Lombards, au Sunside cette fois, pour y écouter le quartette de Diego Imbert.
Le contrebassiste, que l’on a souvent entendu aux côtés de Bireli Lagrène, Sylvain Bœuf, Franck Avitabile ou encore récemment avec Stéphane Huchard (et son excellent «African Tribute To Art Blakey») ou avec André Ceccarrelli et David Linx (pour le nom moins merveilleux «Le coq et le pendule» en hommage à Nougaro), se présentait à la tête de sa propre formation. Il vient de sortir, fin 2009, son premier album en tant que leader, «A l’ombre du saule pleureur» (chez Such Prod).
Au bugle Alex Tassel, au tenor David El-Malek et à la batterie, son vieux complice Franck Agulhon.
La musique d’Imbert fourmille d’idées et frisonne de plaisir, elle fait référence au cool en l’ancrant cependant dans un jazz très actuel. Elle semble parfois onirique, basée sur des mélodies ciselées, des harmonies délicates et sensibles. Pas évident de garder une telle ligne mélodique lorsqu’il n’y a pas de piano en soutien. Pas le temps, pour les musiciens, de se reposer quand il faut maintenir la tension dans les compositions. Heureusement, celles-ci sont riches et assez ouvertes pour permettre à chacun d’y amener son grain de sel. Pour cela, David El-Malek semble le plus souvent sur la brèche. Il n’a pas son pareil pour emmener, développer et élever un thème. Avec lui, les phrases s’enroulent les unes aux autres dans un tourbillon ascendant et voluptueux. Dès le premier set – un tantinet plus sobre que le second – le saxophoniste embrase l’espace, défriche les chemins, se faufile dans les moindres intervalles.
Le son plus ouaté de Tassel au bugle vient équilibrer les échanges. Il amène de la sensualité sur un «78 tours» bien balancé ou sur une ballade comme «Les dents qui poussent». Franck Agulhon est totalement dans son élément. Discret quand il le faut et capable de redonner un «coup de sang» au moment opportun. Son drive est précis, équilibré, souple. Pour lui, tout coule de source.
Dans le deuxième set, il nous offrira un solo volcanique en introduction à «La lente éclosion des étoiles». Ce morceau est merveilleux et pourtant celui qui retiendra encore plus mon attention est «La tournerie des drogueurs», construit comme une longue fresque pleine de péripéties. On y entre par le mystère, on y change de rythmes, d’ambiances, de couleurs et l’on en ressort bien secoué.
Imbert a le sens des compositions et sait se mettre en avant-plan ses soufflants. Pourtant, malgré une apparente discrétion, il fait preuve d’une présence indispensable. Et lorsqu’il entonne les thèmes comme «Les fils» ou celui, magnifique, de «Carthagène», on ne peut rester qu’admiratif.
Rituel d’après concert: discussion au bar avec Diego Imbert et Franck Agulhon et promesse de se revoir au plus vite. Ici ou ailleurs…
[ We Want Miles! Cité de la Musique - Paris ] - [ jacquesp
@ 21:33:52 ] - Musique
À Paris, je ne pouvais pas rater l’exposition «We Want Miles» à La Cité de la Musique.
Il était temps que j’y aille, l’expo se termine le 17.
Pas de file à l’entrée au moment où j’arrive. Tant mieux pour moi.
Premier étonnement, j’imaginais l’espace beaucoup plus grand. Mais, finalement - et c’est tant mieux - cela reste à dimension humaine. De quoi approcher Miles comme dans un club. Alors, très vite on plonge dans un monde magique, sombre et feutré. Scénographiquement, tout se tient et tout est excessivement bien conçu. Le visiteur lambda comme le plus fanatique admirateur de jazz (exceptés les éternels grincheux qui auraient préféré que…) y trouvent leur compte.
Comment ne pas être ému devant ces quelques instruments que Miles a tenu en mains? Devant ces documents originaux signés de la main de Teo Macero? Devant ces partitions qu’ont palpé Cannonball, Evans, Coltrane et autres?
On déambule entre différentes alcôves qui mettent en exergue quelques albums ou périodes-clés de Miles. Il y a, bien sûr, des extraits musicaux, mais aussi plein de témoignages sonores, souvent rares, de personnages ayant travaillé avec Miles. On y découvre des photos inédites, des extraits de films oubliés ou peu connus. Et puis, il y a les pochettes de disques, les photos, des extraits de presse, des tableaux de Basquiat, les dessins et les tenues improbables de Miles… Les textes explicatifs sont simples, courts, précis, didactiques.
La première partie de l’expo s’arrête à ‘68 (avec la projection d’un concert à Karlsruhe) et il faut descendre pour entrer dans la période «électrique» de Miles. Entre ces deux espaces, sur un grand mur blanc, s’étale une «carte du temps» plaçant tous les musiciens qui ont croisé la route du trompettiste. Autant dire que c’est près de 50 ans d’histoire du jazz que l’on se prend dans la figure.
Un autre «passage» singulier – et émouvant – est celui qui met en scène, sous forme d’un couloir sombre, les cinq longues années de silence du maître et qui permet d’accéder à la dernière période de Miles (celle qui m’a toujours un peu moins accroché, je l’avoue). Et l’on termine cette visite éblouissante par la projection du concert à La Villette en juillet 1991… (C'est bien, j'ai pu enfin mettre des images sur la musique de mon «Black Devil»...)
Entre-temps, les salles se sont gonflées d’un public de plus en plus nombreux, j’y croise même Jan de Haas à la recherche de Diederik Wissels. Quand je ressors, il y a une file énorme devant les caisses. Les organisateurs avaient-ils imaginé un tel succès? Plus de 50.000 visiteurs, une «critique» des plus élogieuses, le catalogue de l’expo épuisé (ouf, j’avais déjà le mien!)…
Voilà qui donne envie d’aller revoir «Ascenseur pour l’échafaud» sur grand écran. Ça tombe bien, la Cinematek à Bruxelles propose «Notes Bleues et Séries Noires» jusque fin janvier.
[ Médéric Collignon au Sunset - Paris ] - [ jacquesp
@ 15:27:17 ] - Musique
Vendredi 8 au soir, je prends un direct Bruxelles Midi-Rue des Lombards. Terminus: Le Sunset, Paris.
Le club est plein comme un œuf. Depuis quelques jours, Médéric Collignon «invite». Après Yvan Robillard, Emile Parisien (voir le compte-rendu de mon ami Ptilou sur son blog) et avant Claude Barthélémy, c’était au tour, ce soir, de Pascal Benech (tb) et Manu Codjia (g) de partager la scène avec Jus de Bocse.
Médéric Collignon est une bête de scène. Sec comme une trique, le verbe facile, la déconnade comme moteur et… de l’énergie à revendre.
Sa musique est inspirée du Miles des années ’70, époque «Bitches Brew», «Big Fun», «In A Silent Way»… Mais elle reste avant tout du Médéric Collignon. C’est que le gaillard n’a pas pour habitude de se laisser intimider par LE maître (pour rappel, son «Porgy And Bess» lui avait valu une critique acerbe et injustifiée dans Télérama). Et moi, du Collignon comme ça, j’en redemande.
Ça démarre vite, en force et ce sera bouillonnant jusqu’à la fin! Trois sets intenses, trois sets de folie. Notre trublion de service boute le feu à tout ce qui l’entoure.
La puissance de Philippe Gleizes, aux drums, n’est pas sans rappeler celle d’un Christian Vander. C’est tellurique et nuancé à la fois. Avec lui, les rythmes redoublent, tracent puis bifurquent brusquement. La basse obsédante de Frédéric Chiffoleau s’engouffre dans des pulsions jazz-rock brûlantes. Aux claviers (remplaçant Frank Woeste ce soir), Mathieu Jérôme évoque l’esprit de Joe Zawinul, distille les nappes ondulantes, entre apaisement et furie. Manu Codjia est plus électrique que jamais. Les sons giclent, frisent la stridence, se découpent sur des tempos effrénés, épousent des horizons dessinés au couteau. Le trombone basse de Pascal Benech amène une chaleur brute et poisseuse dans cette fusion survoltée.
Et il y a donc Collignon qui ne se ménage pas. Jonglant entre la trompette, le pocket cornet et la voix. Il est partout. Il relance perpétuellement le groupe par des impros courtes, l’encourage par le geste, le pousse à aller toujours plus loin. Il tire de son pocket cornet des sons hallucinants, contrôlés, vifs. Au chant, il pousse sa voix à la limite de la brisure. Il scatte, il slamme et l’on se surprend du mimétisme avec le son de la guitare. Un vrai casse-cou des cordes vocales. Eblouissant. Unique.
Après près de trois heures d’impros furieuses sur «Bitches Brew», «Mademoiselle Mabry», «Kashmir» (de Led Zep) et autres thèmes Milesiens je reprends mes esprits au bar avec Manu Codjia. L’occasion aussi d’échanger quelques mots avec Médéric Collignon.
Le disque «Shangri Tunkashi-La» sortira fin février chez Plus Loin Music. Tout à fait dans l’esprit du concert de ce soir. Un hommage au Miles Electric (jusque dans le design de la pochette qui rappelle celui de «Agharta»)… façon Collignon, bien sûr. Hautement recommandé, bien entendu !