[ Kicca & Intrigo au Caveau du Max ] - [ jacquesp
@ 16:57:40 ] - Musique
Kicca & Intrigo est un trio qui vient d’Italie mais qui est installé à Paris depuis quelques années déjà. Il était de passage au Caveau Du Max à Bruxelles.
Intrigo c’est Oscar Marchioni aux claviers et Salah Khaili aux drums... et Kicca, c’est Chicca Andriollo au chant.
C’est autour d’elle, bien sûr, que se focalise l’attention. Chicca Andriollo est un petit bout de femme au look qui rappelle Louise Brooks ou les créatures de Crepax. Avec ses deux musiciens, elle nous plonge dans un jazz très '60, aux fortes effluves de pop, de soul et de boogaloo.
Et ça groove d’entrée. On regrette simplement qu’à la place d’un bon gros orgue Hammond B3, Oscar Marchioni doive se 'contenter' d’un piano électrique. Ceci dit, il en sort des sons tout à fait étonnants, toujours groovy et parfois presque psychédéliques («Dr. Jekyll et Mr. Hyde» de Gainsbourg). Son jeu est souvent nerveux, rebondissant, agile.
À côté de lui, le drumming de Khaili fonctionne à merveille. C’est enjoué, lumineux et léger.
Le groupe fait des allers-retours entre le traditionnel (esprit Lou Donaldson) et le 'moderne' (on pense un peu à Nicola Conte sur «You Can’t Stop», par exemple).
Entre les compositions originales, on se balade du côté de Marvin Gaye («You’re All I Need To Get By»), d’Etta James («Fever») ou de Ray Charles («Hit The Road, Jack») avec un certain plaisir.
La voix de Kicca - avec cette légère cassure et ce grain typiquement italien - rappelle parfois celle de Cyndi Lauper. Elle possède cependant une assez large tessiture qu’elle utilise avec beaucoup d’humour. Elle s’accompagne également au tambourin, n’hésite pas à sampler sa voix ou à jouer du tambour sur un morceau fiévreux en hommage à Myriam Makeba. Bref, elle fait le spectacle.
[ François Bourassa Quartet à la Jazz Station ] - [ jacquesp
@ 14:51:18 ] - Musique
Du jazz canadien, on cite toujours les mêmes grands noms tels qu’Oscar Peterson, Diana Krall, Maynard Fergusson (dans le meilleur des cas) en oubliant que Kenny Wheeler est canadien, tout comme Paul Bley ou Seamus Blake… pour ne citer qu’eux. On oublie trop vite aussi Yannick Rieu… ou on se rappelle parfois d’Uzeb…
Bref, il était bien utile de promouvoir cette scène, plus riche qu’on ne le croit, en Europe. C’est ainsi qu’est né Québec Jazz (Seven Production et Effendi Records). L’aventure avait commencé l’année dernière avec la venue d’Alain Bédard, Michel Donato, Yves Leveillé et François Bourassa.
Cette année Alain Bédard était de retour, ainsi que François Bourassa. C’est ce dernier que j’ai été écouter à la Jazz Station. (Faute de temps, je n’ai pu aller écouter Bédard.)
Je connaissais François Bourassa pour avoir lu pas mal de (très) bonnes critiques à propos de ses albums. Et je ne fus pas déçu.
Le pianiste se présente en quartette : Guy Boisvert (cb), Philippe Melanson (dr) et l’excellent André Leroux (ss, ts, flute).
Le groupe, avec une superbe cohésion, déroule un jazz très énergique et lyrique à la fois, qui navigue entre un post hard-bop (ça se dit?) et des influences plus avant-gardistes (pour faire vite). Le quartette sait donner de la tension aux thèmes, les mettre en valeur, les façonner intelligemment pour ne jamais en faire quelque chose de lisse. Il se passe toujours quelque chose: changement de rythmes subtils ou abruptes, ostinato obsédants ou envolées lyriques bousculées.
Dès les premiers accords de basse sur «Véquéchieun» on est dedans. Voilà un morceau qui semble avancer avec le frein à main pour chaque fois mieux redémarrer: la polyrythmie est contenue, le tempo avance par à-coups, les motifs s’esquissent pour laisser la voie libre à chacun des musiciens. Pas de lignes droites et monotones. La musique est sculptée, découpée et livrée avec exaltation.
Ni l’audace ni l’intérêt ne baisseront d’intensité durant les deux sets.
Ainsi s’enchaînent les morceaux, aux atmosphères différentes, de façons très homogènes et toujours convaincantes.
On y sent ici l’esprit de Monk qui plane («Moitié de truite»), là, celui plus rock, d’un jazz résolument moderne («Rasstones») et plus loin celui d’un lyrisme contemporain dense qui monte vertigineusement en puissance («Wooster Street»).
Bourassa possède un jeu résolument moderne, assez percussif, évitant toujours le romantisme trop facile pour privilégier la narration et l’interactivité avec ses acolytes. Boisvert à la contrebasse ne se contente jamais d’un simple soutien, mais intervient, s’intercale, dialogue avec le pianiste, puis avec le batteur. Ce dernier ne ménage pas ses efforts non plus. Melanson a la frappe sèche et nerveuse, à la manière d’un Jim Black.
Et puis, il y a André Leroux au sax. Assez époustouflant dans sa capacité à donner du corps aux impros. Au travers d’un son parfois âpre, parfois gras, il arrive toujours à faire passer une ligne mélodique, à relancer une idée, à ouvrir des espaces. Et l’on sent la fougue s’emparer de lui lorsqu’il s’échappe dans des chorus incendiaires au soprano. Sa technique est toujours au service de la musique, sans effets inutiles mais ô combien surprenants. Ça chante, ça crie, ça susurre, ça hoquette… ça joue à fond.
Le quartette de François Bourassa, c’est un jazz robuste qui ne roule pas des mécaniques. Un jazz au muscle sec et dégraissé. Un jazz aux nuances racées.
Bref, un groupe à découvrir de toute urgence !
A+
Et puis, si vous voulez savoir un peu ce qui se passe au Canada, allez jeter un coup d’œil de temps en temps chez mon ami Jazz Frisson.
[ Jean Warland & Fabrice Alleman au Point Jazz à Mons ] - [ jacquesp
@ 22:38:03 ] - Musique
À Mons, vous ne pouvez pas rater le Point Jazz. C’est sur la Grand Place. Et à Mons, tous les chemins - ou presque - mènent à la Grand Place (même si celle-ci est totalement interdite à la circulation automobile! Est-ce un bien? Est-ce un mal?) En tout cas, ce qui est bien, c’est qu’il y a à nouveau un club à Mons. Et il est chouette. Et ce qui est bien aussi, c’est qu’on y programmait dernièrement le duo de Jean Warland et Fabrice Alleman.
Le duo (+ deux… voire trois), venait présenter son dernier album (que je ne cesserai de vous recommander ardemment) «The Duet».
J’avais vu quelques jours auparavant nos deux musiciens à la librairie Filigranes pour la sortie du livre de Jean Warland «Bass Hits». Un recueil touchant d’anecdotes, d’histoires et de souvenirs plus savoureux les uns que les autres. Quand on connaît la longue carrière de Jean Warland (il a joué avec Kenny Clark, Francis Boland, Cedar Walton, Carmen McRae, Don Byas, Stéphane Garppelli, Jacques Helian, Dizzy Gillespie… je continue ?) et son bagout, on s’étonne que le livre ne soit pas plus épais encore.
Comme chez Filigranes et comme toujours, Jean Warland prend plaisir à raconter la genèse de chacun des tires qu’il va jouer. Ce soir ne déroge pas à la règle. Et voilà notre duo parti dans un jazz ancré dans la tradition sans pour autant en être vieillot. Bien au contraire. Le duo parvient à allier passé et présent avec une aisance étonnante. Il nous révèle les richesses (parfois trop vite oubliées) de morceaux tels que «Hey ! John» de Blossom Dearie, «A Sleepin’ Bee» d’Harold Arlen ou encore «Fried Bananas» de Dexter Gordon. Le jeu du contrebassiste est précis et net. Warland a une façon de tirer les cordes pour en faire sortir un son claquant et rond à la fois. Toujours swinguant (vous savez, ce truc qui ne s’explique pas), toujours mordant. Il faut dire que le contrebassiste est un inconditionnel de Duke Ellington. Le Duke est d’ailleurs plus d’une fois à l’honneur avec, par exemple, «We Love You Madly» (sur lequel Fabrice Alleman démontre des talents de chanteur – mi-scatteur, mi-imitateur de batterie) ou sur le medley «Kinda Dukish & Rockin’ In Rhythm» introduit par la voix même du Duke (extrait de «A Drum Is A Woman»). Avec cette même technique, Warland lance «Sonor» (de Kenny Clarke) avec un enregistrement personnel d’un solo ahurissant du batteur (sur «Volcano»), réalisé lors d’un de leurs nombreux concerts communs.
Alors, bien sûr, il y a Fabrice Alleman à la clarinette, au soprano, au ténor et… aux clochettes chinoises. Agile et lumineux dans le jeu, on retrouve peut-être chez lui des traces de Rollins, de Coltrane ou de Jimmy Giuffre… mais on y entend surtout une couleur très actuelle et toute personnelle. En plus, il y a cette complicité avec Warland qui fait plaisir à voir mais surtout à écouter.
Puisque le duo était quartette, il faut souligner le drumming efficace, sobre et tout en légèreté de Frederic Jaquemin ainsi que les interventions toujours brillantes et souriantes de Phil Abraham au trombone. Avec ces deux-là, le swing redouble d’intensité. Pur plaisir.
Et puis, comme c’était l’anniversaire de Jean Warland (83 ans et un esprit de 20), Richard Rousselet (toujours en forme également) viendra ajouter les éclats généreux de sa trompette à une soirée décidément très riche en jazz.
[ Mr Diagonal and the Black Light Orchestra au Brass ] - [ jacquesp
@ 19:20:49 ] - Musique
Le Brass a ouvert assez récemment, juste à côté des anciennes brasseries Willemans qui abritent actuellement le centre d’art contemporain Wiels. Dans ces anciennes caves totalement réaménagées, on y accueille expositions, installations et concerts.
On y annonce par exemple Fred Frith et Joëlle Léandre… (Je crois qu’on va m’y revoir là-bas de temps en temps).
C’est donc au Brass que Mr Diagonal et son Black Light Orchestra s’est vu offert une mini résidence de quelques jours. Pour être honnête, je ne connaissais du groupe que Grégoire Tirtiaux (vu ici, entre autres) et Yannick Dupont(pour son Opération Dupont).
Comment définir la musique du groupe? Humm… pas facile car celui-ci mélange les genres avec un malin plaisir. Mais heureusement, le plaisir est aussi pour nous.
Mr. Diagonal (Dan Barbenel dans le civil) est pianiste, guitariste, compositeur et chanteur. Il nous a été envoyé de son Ecosse natale voici une bonne dizaine d’années. Il a embarqué avec lui un sens de l’humour caustique et absurde ainsi qu’une grande partie de l’esprit music-hall de l’entre-deux-guerres.
On y va ?
On démarre avec des chansons tendrement désuètes, qui rappellent un peu Kurt Weil, avant de glisser vers du rock qui fait un clin d’œil à Captain Beefheart ou Frank Zappa. Puis, on fait un bout de chemin avec un Brass Band de rue, avec incartade baroque, qui nous emmène vers un jazz tendance stride. Un peu plus loin, on rencontre un peu de blues, un peu de pop music, un peu de valse et nous voilà de retour au music-hall. Les univers se mélangent sans jamais s’entrechoquer. Les compositions, aux propos souvent surréalistes («Sunshine In A Nuclear Power Station» par exemple) sont riches et surprenantes. Ciselées harmoniquement et rythmiquement. Chacun des musiciens passe d’un instrument à l’autre: le batteur (Yannick Dupont) se fait bassiste; le flûtiste (Quentin Manfroy) s’improvise guitariste électrique; le claviériste (Eric Bribosia) se mue en percussionniste; la joueuse de viole de gambe (dont je n’ai pas retenu le nom – shame on me!) joue de la paille dans un verre d’eau et le saxophoniste (Grégoire Tirtiaux) tripote la basse. Ça bouge tout le temps. Et comme si cela ne suffisait pas, tout ce petit monde chante et participe à des chorégraphies farfelues.
Musique, théâtralisation, chorégraphies dérisoires, poèmes surréalistes («La conspiration reptilienne») ou questionnements philosophico-dadaesque, («La nature observe-t-elle le sabbat? Que faisait Dieu avant la création? L'Antéchrist va-t-il nous faire attendre encore longtemps?»), tout fait farine au moulin. Et le plus étonnant, c’est que ça fonctionne. Du coup, on passe un trop court moment avec ces excellents musiciens qui se moquent des genres et qui brassent toutes les idées qui flottent dans l’air du temps.
Mr Diagonal And The Black Light Orchestra va bientôt entrer en studio pour enregistrer un second disque. Il sera sans doute différent du premier («BBB» sorti chez Home Record) tout en restant dans le même esprit. De toute façon, ce groupe est insaisissable et, à mon avis, il nous réservera encore d’autres belles surprises, drôles, intelligentes et tellement rafraîchissantes. Qu’on se le dise.
[ Piero Delle Monache Quartet au Sounds ] - [ jacquesp
@ 20:22:22 ] - Musique
Après le concert de Marcin Wasilewski à Flagey, je remonte vers la Place Fernand Cocq pour rejoindre Le Sounds. Le saxophoniste italien Piero Delle Monache est de retour avec ce qu’il appelle son European Quartet, c’est-à-dire: Nicola Andrioli (p), Hendrik Vanattenhoven, (cb) et Mimi Verderame (dm). Ils se sont rencontrés lors d’un précédent concert au Sounds, en compagnie de Flavio Boltro. J’en avais parlé ici.
Ce qui frappe avant tout ce soir, ce sont les interventions et les improvisations de Nicola Andrioli que j’avais déjà remarqué lors du mini concert en hommage à Archie Shepp à Liège. Voilà à coup sûr un pianiste qu’il faut garder à l’œil. Il n’en est pas à son premier coup d’essai et a déjà publié plusieurs albums (1 et 2) sous son nom. Son toucher est précis, fougueux et foisonnant d’idées. Il possède un sens du timing qui permet de donner beaucoup de relief aux thèmes. Et avec Hendrik Vanattenhoven, à la contrebasse, le couple fonctionne diablement bien. C’est plein de verve et d’énergie. Mimi Verderame complète le tableau en se fendant de quelques interventions bien senties (son solo sur «Afro-Centric» de Joe Henderson, est incendiaire).
Piero Delle Monache semble, à mon avis, plus à l’aise dans les blues ou les tempos plus lents, dans lesquels il développe un jeu plus lyrique et plus posé qui lui convient bien. Dans les moments plus intenses, la cohésion du groupe paraît parfois encore un peu fraîche et «Doxy» (de Rollins), dans l’effervescence etl’exaltation de l’instant, part légèrement en vrille. Il fautqu’Hendrik, avec sûreté et poigne y remette un peu d’ordre. C’est sur les compos personnelles de Delle Monache, à la fois lumineuses et complexes, que le quartette révèle tout son intérêt. À suivre donc.
Ce soir, c’est le trio de Marcin Wasilewski qui prenait possession du Studio 1. J’ai vu plusieurs fois le pianiste en concert avec Tomasz Stanko, mais jamais en tant que leader. Par contre, j’avais chroniqué son disque voici quelque temps déjà. Bonne occasion d’aller le rencontrer après le concert.
Ambiance sobre et retenue, Marcin et ses amis ne sont pas du genre bavard. Après un démarrage très intimiste («First Touch») la luminosité du jeu et une certaine tension se dessinent. Petit à petit, le trio nous emmène dans un mouvement tourbillonnant. Parfois, bien sûr, on pense un peu à Bill Evans (Marcin s’en défendra pourtant, quand j’en parlerai avec lui après le concert) mais aussi à Keith Jarrett (là, il était nettement plus d’accord avec moi).
Contrairement à ce que l’on ressent sur disque, on peut dire qu’en live ça groove pas mal du tout. Marcin Wasilewski danse d’ailleurs sur son tabouret, se lève même, parfois et tape du pied, souvent. Un battement nerveux, presque incontrôlé, un peu comme Monk.
Dans les improvisations, le trio n’a pas peur de briser les lignes, de changer les tempos. Il privilégie un son très boisé, parfois feutré, faisant cependant toujours ressortir une dynamique et une certaine énergie. Ainsi, le batteur Michal Miskiewicz joue de belles nuances mattes qui contrastent avec la résonance du piano. Et le son sourd de la contrebasse de Slawomir Kurkiewicz s’oppose avec justesse aux scintillements des cymbales et à la sècheresse des rimshots de la batterie. Tout est assez lumineux, enlevé et swinguant, et chacun est à l’écoute de l’autre.
Bien sûr, il y a les ballades. Mais jamais, elles ne sont convenues. Elles sont toujours subtilement complexes et noueuses. On y sent toujours un refus de l’évidence et une envie d’exposer les thèmes sous un autre angle.
Ainsi, lorsque le pianiste reprend «Diamonds and Pearls» de Prince, il n’en retient que la fragile colonne vertébrale pour y accrocher toute sa personnalité, dans un touché sec et des impros inspirées…. De même, avec «King Korn» de Carla Bley, il reprend tous les ingrédients pour reconstruire le morceau à sa façon: assez chaotique et incisif au début pour s’enrouler ensuite dans un dialogue tendu et très ouvert avec ses deux compères.
Réservés, concentrés et peu expansifs, les membres du trio laissent à la musique le soin de provoquer les émotions et de créer une empathie avec le public. Ils y réussissent bien, puisqu’ils reviendront pour deux rappels consécutifs. Et, à mon avis, un troisième n’aurait pas été superflu.
[ Klangfahrer au Pelzer Jazz Club ] - [ jacquesp
@ 21:50:54 ] - Musique
Mercredi 15, un saut à Liège, au Pelzer. Curieux d’entendre un groupe allemand qui m’est totalement inconnu. Seul le nom de Thomas Berndt me dit vaguement quelque chose… et encore. Pourtant, le leader c’est le batteur, Gerd Breuer, qui a à son palmarès une très longue liste de jazzmen de renom (ça va de Lee Konitz à Charlie Mariano en passant par Hermeto Pascoal ou Riccardo Del Fra). Le groupe, c’est Klangfahrer et il vient d’Aix-la-Chapelle (Aachen). Je me demande si mon ami Jean-Marc (Jazz à Berlin) les connaît ?
La musique est assez inspirée du jazz nordique. On y décèle une certaine rigueur dans les mélodies, compensées par des moments plus atmosphériques. Ainsi, le premier titre «Soundscape» est une sorte de ballade romantique, flottante et mélodieuse, tandis que le suivant (dont je n’ai pas retenu le nom) démarre tout en mystère avant de monter en régime. Le batteur imprime alors, aux balais et fagots, un groove soutenu, tandis que Thomas Berndt, au piano, ressasse un motif dans les medium et les graves. Parfois, le jeu de ce dernier semble s’inspirer de Geri Allen (ne me demandez pas pourquoi ce nom m’est venu en tête à l’écoute du pianiste) ou de Keith Jarrett… en moins cérébral. Au soprano, Johannes Flamm, pince les sons à la manière d’un Garbarek ou s’emporte dans des improvisations charnues au ténor. Le timbre se fait alors plus rauque, plus déchirant. Quant au bassiste Bernd Kistemann, il reste la plupart du temps souvent en retrait. Il soutient sobrement et efficacement ses acolytes.
Le quartette alterne moments ensoleillés (qui rappellent parfois un peu le Pharoah Sanders des années ’80, époque, «Journey To The One») avec des moments plus introvertis («Elm» de Richie Beirach ou « Humanity », par exemples). Klangfahrer propose des compositions souvent lyriques, qui empruntent parfois au classique (tendance Prokofiev ou Rimski-Korsakov) mais bien plus souvent à la pop music du point de vue rythmique. Il n’est donc pas étonnant qu’il reprenne quelques titres de E.S.T comme «Spunky Sprawl» ou s’inspire de ce groupe pour écrire des morceaux comme «Soul Driver» ou encore «Norwegian Elkes». C’est enlevé groovy et, ma foi… agréable.
[ Robin Verheyen, Stépahne Galland et Nicolas Thys au Roskam ] - [ jacquesp
@ 12:52:47 ] - Musique
Dimanche 11, beaucoup de monde, dont pas mal de musiciens, se pressent dans le bar de la rue de Flandres : le Roskam. On y vient peut-être comme pour y prendre une leçon ou, en tout cas, pour partager un moment de très bonne musique.
Robin Verheyen (ss, ts), qui fait l’aller-retour entre New-York et l’Europe avait convié Nicolas Thys (elb) et Stéphane Galland (dm) à le rejoindre sur scène. Robin vient de sortir, chez Pirouet, un nouvel album avec Bill Carrothers, Dré Pallemaerts et Nicolas Thys, qu’il présentera en Belgique et en France début novembre, (soyez attentifs).
Le trio se lance dans une musique sans concession, avec une seule idée en tête: le plaisir. Plaisir de chercher ensemble, de se surprendre, de créer et d’improviser. Bref, le plaisir de faire du jazz. Robin explore toutes les possibilités de son ténor ou de son soprano. Avec un penchant pour les notes pincées, hautes et aigues, amenées avec intelligence par de nombreuses circonvolutions rythmiques, plus riches les unes que les autres.
Il faut dire que Robin a côtoyé Pierre Van Dormael assez longtemps. Celui-ci a sans nul doute influencé son jeu ainsi que sa façon d’élaborer les thèmes. D’ailleurs, Verheyen lui rend hommage plusieurs fois ce soir (avec «Entre les étoiles» et «Linux», entre autres). Résultat: thèmes complexes, polyrythmies en pagaille et énergie communicative.
Bien sûr, Stéphane Galland n’est pas là pour calmer les tensions. Sur «New York 1 & 2», rythmiquement déjà assez complexe, Stéphane s’amuse à jouer un peu avant, un peu après le temps. Vous savez, ce petit quart de moitié de centième de seconde qui rend le jeu encore plus périlleux, encore plus osé. Et quand c’est contrôlé de telle façon, c’est encore plus excitant et encore plus beau. Il remettra ça plus tard avec «Colors», dans le plus pur style d’Aka Moon. Il se lance à la recherche d’un motif qu’il triture dans tous les sens avec une aisance confondante. Le jeu, pour en être énergique, n’en est pourtant pas moins souple. Stéphane me dira plus tard qu’il travaille beaucoup sur la respiration ces derniers temps. Ce qui lui permet d’encore mieux dominer ses attaques et d’avoir un jeu tout aussi incisif et puissant (parfois plus) tout en contrôlant mieux son énergie. Sur ce même thème («New York 1 & 2», donc), il faut aussi entendre la basse obsédante de Nicolas Thys qui tient le cap, comme le capitaine d’unbateau en pleine tempête, pendant que Robin joue tout en arabesques.
Le trio se fera aussi quartette sur deux titres avec l’arrivée de Jean-Paul Estiévenart à la trompette. Il s’intègre rapidement au groupe sur «Lilia», de Nascimento, (on connaît aussi l’admiration de Robin Verheyen pour Wayne Shorter), avant de transfigurer un thème aux influences plus «bop» écrit par Nicolas Thys: «Long Island City». Le jeu est clair, presque léger. Une souplesse qui contrebalance à merveille les solos telluriques de Galland.
Avant de terminer par un bouillonnant «Roscoe Project» etun «You Don’t Know What Love Is» totalement métamorphosé en rappel,il faut aussi souligner les moments plus lyriques, voire méditatifs, comme «Africa» introduit à la flûte par Robin, ou encore «Dr. Pierre» dans lequel Thys nous gratifie d’une improvisation absolument magnifique, confirmant chez lui un sens profond de la mélodie.
La formule inédite de ce trio est totalement convaincante et les deux sets de très hautes tenues étaient là pour le prouver. On en redemande. Merci pour la programmation, Adib, et merci le Roskam.
[ Omer Klein Trio - Hnita Jazz ] - [ jacquesp
@ 20:31:47 ] - Musique
Samedi 10 octobre, direction le Hnita-Hoeve à Heist-op-den-Berg. Comme souvent dans ce club, les fidèles sont au rendez-vous. Et comme souvent, le club est bien rempli. Peter Anthonissen a invité ce soir un groupe américain dont je ne connaissais pas grand-chose: Omer Klein Trio. Seul le nom de Ziv Ravitz, le batteur, m’était un peu plus familier (à cause de Samuel Blaser et de Peter Van Huffel et de leur Animal Forum).
Le trio d’Omer Klein est originaire d’Israël mais est basé à New York, bien que, comme me le confirme Haggai Cohen Milo (cb), les membres se dispersent un peu partout entre Düsseldorf, Brooklyn, Boston ou San Fransisco...
Résumons: Omer Klein au piano, Ziv Ravitz aux drums et Haggai Cohen Milo à la contrebasse (qui remplaçait ce soir Omer Avital).
Sans atermoiement, les trois musiciens nous plongent directement dans un groove chaud où le jazz côtoie subtilement les rythmes orientaux. Omer Klein délivre des mélodies riches et scintillantes qui s’enlacent autour des lignes de basses racées. Ensemble, ils tracent des sillons parallèles qui, soudain, s’entrecroisent, se fondent et s’enroulent les uns aux autres. Le trio se donne rendez-vous aux coins de nombreux changements de tempo. Il s’amuse à ouvrir des portes, à tracer des chemins, à se cacher derrière des motifs complexes et cherche toujours à se surprendre. «5/8 Mantra» est assez bluffant de ce point de vue-là.
Omer Klein est né en 82 à Netanya en Israël et a étudié le piano avant d’aller rejoindre, à Boston, des professeurs tels que Ran Blake ou Danilo Perez. Et son jeu s’en ressent. C’est tendu, rapide, parfois sec. Sous ses doigts, les accords déboulent à toute vitesse. Et pourtant, rien n’est superflu, on n’y décèle ici aucun bavardage inutile. De même, la musique traditionnelle juive, clairement évoquée avec «Niggun» ou «3/4 Mantra» est au service d’un discours clair, sans cliché, sans effet de manche.
À la batterie, Ziv Ravitz redouble d’habileté et de dextérité. Son jeu est tranchant, enrichi par l’éclat délicat de clochettes ou tempéré par le son sourd du Cajón sur lequel il est assis. Mais Ravitz sait aussi se faire félin, comme sur «Ship Of Fools», lorsqu’il frotte sensuellement la peau de ses tambours ou lorsqu’il exploite le feulement d’un Bendir.
Le trio se frotte parfois aussi aux influences classiques comme sur «Sharing Dreams» en forme de prélude mélancolique ou sur «Melody For Alon» où le toucher d’Omer Klein se fait lyrique et aérien.
Tout est d’une simplicité limpide. Mais une simplicité apparente seulement, car le trio aime nous perdre dans des métriques complexes. Le niveau est éblouissant, étourdissant. Ils vivent leur musique… et nous aussi.
En premier rappel, on aura droit à «Oud Song» qui s’amuse des 1/4 de tons, et en second, à «Mister Dreams» - inspiré d’un poème qu’on lui lisait quand il était petit - qu’Omer a composé à quatorze ans. Vous avez dit précoce?
Le trio rentrait en studio la semaine suivante pour graver de nouvelles compositions que l’on imagine déjà excitantes.
[ Greg Lamy - I See You - au Sounds ] - [ jacquesp
@ 23:19:47 ] - Musique
Revoilà Greg Lamy. Ça fait déjà quelques années que je suis le guitariste luxembourgeois. Ce vendredi soir, au Sounds, Greg présentait son dernier album «I See You» avec un quartette qui semble bien lui convenir. On se rappelle qu’il avait essayé différentes formules: en quintette avec Jeroen Van Herzeele ou Erwin Vann au sax et Emmanuel Duprey au piano, par exemples. Puis avec Pascal Schumacher au vibraphone. Ensuite, il y a eu le quartette «américain», avec Massimo Biolcati (cb), Ferenc Nemeth (dm) et Javier Vercher au sax (et Gretchen Parlato (voc) en invitée). David Prez (ts) a fait un bout de chemin avec lui.
Bref, Greg a cherché.
Avec Gauthier Laurent (cb, qui joue avec Dorado Schmitt ou encore avec le pianiste Murat Oztürk, dont on dit beaucoup de bien), Jean-Marc Robin (dm) etl’excellent saxophoniste allemand Johannes Müller, on peut dire que Lamy est en train de se trouver.
Il y a une belle complicité dans le groupe et ça se sent sur scène (et sur disque).
Greg Lamy a mis de côté l’excès d’effets qui noyait parfois un peu son jeu pour faire ressortir un son plus vif, plus clair, plus accrocheur. Ainsi, «In & Out» est incisif et nerveux et, soutenu par une rythmique solide, Lamy propulse Müller qui n’en demande pas moins.
Johannes Müller possède une belle sonorité ample et enveloppante qui n’hésite jamais à s’échapper vers un son plus âpre et rauque. Il amène souvent une bonne dynamique et de la vigueur aux compositions bien balancées de Lamy. Et puis, Müller est aussi à l’aise au soprano et «Go», une ballade aux accents de biguine, révèle tout son charme.
Alors, le groupe enchaîne les morceaux avec une belle fougue, reprend quelques anciens thèmes, comme «Paradox» ou «Octopus»auxquels il redonne du nerf. Ça groove tellement qu’on tutoie parfois le rock. Jean-Marc Robin se fend alors de solos musclés en évitant, cependant, «d’en mettre partout». Il s’obstine à garder une ligne mélodique ferme et c’est tellement bien.
Le quartette se lance même dans une version de «Round Midnight». C’est casse-gueule, ce morceau, non? C’est vrai. Non seulement, c’est LE standard, celui dont tout le monde rêve, mais c’est loin d’être simple à jouer, il me semble. C’est bourré de pièges. Il faut éviter de tomber dans le sirupeux ou dans le cliché. Arriver à se détacher suffisamment de la version de Monk (mais qui mieux que Monk peut la jouer? Laurent De Wilde écrit dans son livre ‘Monk’ : «Demandez à un guitariste de jouer le plus fidèlement possible une composition de Monk et vous le verrez faire une grimace!», c’est dire.) Alors, il faut arriver à délivrer sa propre version. Il faut se faufiler entre les chausse-trapes, flirter avec la mélodie, l’évoquer, la prendre à pleines mains, l’abandonner… Pas facile. Hé bien, allez écouter la version du quartette sur l’album, elle mérite bien son petit coup de chapeau.
Ce soir, il y avait d’autres morceaux qui méritaient également quelques compliments: l’intéressante suite de «Mademoiselle», la belle valse lente «On//Off» ou encore le très intime «Mr Paulo», avec sa ligne de basse toute en souplesse.
Un «Solar» en rappel et puis, hop, on discute de tout ça au bar.